Note de terrain

© Just Me, RGE_7827, 7 aout 2014 Source (CC BY-SA 2.0)

De la difficulté de la position phénoménologique en recherche


Maïté ILIEFF

Maïté Ilieff est psychiatre, titulaire du M2 R « Cultures, exils, traumas et transmissions » de l’Université Paris 13.

Pour citer cet article :

Ilieff M. De la difficulté de la position phénoménologique en recherche. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2017, volume 18, n°2, pp. 252-253


Lien vers cet article : https://revuelautre.com/notes-de-terrain/de-difficulte-de-position-phenomenologique-recherche/

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Conduire une recherche qualitative suppose de délaisser ses préconceptions afin d’entrer en toute naïveté dans le sujet d’étude. Il s’agit de se défaire de ses oripeaux théoriques et de plonger dans la fraîcheur d’une expérience singulière. Il faut suspendre ses connaissances afin d’appréhender un phénomène le plus justement possible, tout en ayant conscience que l’on modifie le phénomène par notre seul présence d’observateur. Exercice, dans la pratique, qui s’avère difficile. J’avais parfois l’impression qu’on me demandait de raisonner sans pensées, de parler sans mots, de réfléchir sans logique. En fait, il s’agirait peut-être d’être simplement présent aux choses, sur un mode intuitif et réceptif plus qu’analytique et discursif. Et pourtant, il faut bien ensuite rapporter cette expérience par un discours et une analyse. Et comment opérer cette déconstruction théorique préalable à l’observation ? Comment mener une étude sans se référer à un système logique ? Comment penser sans s’appuyer sur un cadre rationnel pré-défini ?

Pour se lancer dans cet exercice périlleux, il m’a fallu procéder par étapes afin de prendre conscience de mon propre système de logique, mettre à jour « la boite noire » du chercheur. J’ai commencé par écrire les principaux concepts de mon étude, à me pencher sur les mots pour mieux m’en défaire. Les examiner consciencieusement, afin d’en définir précisément le sens, revenait à aiguiser mes outils avant d’opérer une minutieuse dissection de la réalité. Première étape qui m’a permis d’abandonner un certaines nombres de préjugés, ceux qui collent aux mots dans les conversations mondaines, dans le langage commun du quotidien. Et pourtant, je découvre déjà un premier écueil à ma démarche. Je réfléchi face à mes cahiers, avec ma raison et mes stylos, mais bien loin du principal concerné : le sujet d’étude. Quelle importance au final du sens que je mets derrière les mots si ceux que j’interroge n’y mettent pas le même sens ?

Mais il faut bien continuer. Dans ma progression, je réalise que ma recherche épistémologique risque bien de nourrir les aprioris théoriques dont je voulais justement me libérer. Définir les mots afin de leur rendre leur juste signification, les utiliser d’une manière plus neutre, les nettoyer des scories de mon propre parcours, me plonge dangereusement dans une revue de littérature. Moi qui voulait devenir une page blanche, je me couvre des lignes de mes prédécesseurs. D’un autre côté, je réalise que lire les résultats de leurs recherches m’aident à prendre conscience des différents récifs qui menacent ma démarche. Ils font la lumière sur ma naïveté encombrée de préjugés. Ils sont des phares qui m’évitent de sombrer dans la répétition de discours prémâchés. Ils affinent ma réflexion. J’espère qu’ils m’aideront à aménager une position plus neutre face à mon sujet d’étude, qu’ils seront les lames qui découperont mes œillères et non un poids qui viendrait biaiser mon analyse. Étrange paradoxe dans lequel je finis par me trouver : me documenter m’aide à éviter une vision simpliste tout en renforçant mes aprioris théoriques. Et je ne suis pas au bout de mes peines.

Pour alléger le plus possible mon regard, il me faut en prendre conscience, adopter une position de méta-observateur, m’observer en train d’observer

Cette gymnastique intellectuelle ne peut durer indéfiniment, il me faut rentrer dans le vif du sujet, me confronter au matériel, m’aventurer sur le « terrain ». Puisque que la définition des concepts m’a mené dans une impasse, je décide de questionner les sujets sur les mots qu’ils emploient eux-mêmes pour se désigner. Après tout, c’est bien eux qui pourront le mieux me renseigner. Ce sont eux les « experts », eux seuls qui expérimentent, ressentent, pensent, font le sujet. Ce sont eux qui détiennent la clé de ce monde que je souhaite explorer. Pourtant, lorsque je vais pénétrer dans cet univers, j’y poserai mon regard et mes mots. Je ne peux le voir à travers leurs yeux. Pour alléger le plus possible mon regard, il me faut en prendre conscience, adopter une position de méta-observateur, m’observer en train d’observer. Et seul cet exercice me permettra de m’approcher au plus près de leurs réalités subjectives.

Alors que je progresse, bon gré mal gré, surgit un obstacle insurmontable (et qu’il me faudra pourtant intégrer à ma réflexion). Au fur et à mesure de mon avancée je réalise que mon sujet d’étude se délite dans mes mains. Il devient insaisissable, me glisse entre les doigts, s’évapore à la lumière de ma réflexion. Je comprends que les recherches sur ce sujet l’ont enfermé artificiellement dans une fausse définition, que les mots déposées sur la réalité ont façonné la réalité elle-même. L’homosexualité dans le monde musulman n’existe que depuis qu’on en parle. L’étudier l’a créée de toute pièce. S’y intéresser a enfermé des comportements complexes dans des catégories pré-définies. Et lorsqu’on a pris conscience de ce mécanisme, il était presque déjà trop tard. Les mots ont été repris par ceux que l’on voulait décrire. Les mots sont devenus des étendards. Les mots se sont transformés en identités. Nous avons péché par ethnocentrisme. Les mots nous ont échappé et sont devenus des armes. La production des discours savants a participé à la création de représentations biaisées de la sexualité du monde musulman.

Heureusement, le vivant est bien plus souple que toutes nos représentations théoriques. Il sera toujours plus riche et complexe que les mots que l’on déposera sur lui. Il est une matière organique en permanente interaction avec le langage. Toute nos tentatives pour le définir, le décrire, l’observer ne seront toujours qu’imprécises et malhabiles. Pourtant, cet exercice d’appréhension du réel est une des plus belles acrobaties intellectuelles qu’il m’ait été donné d’expérimenter. Progresser sur ce fil tendu au-dessus des abîmes de la simplification fut stimulant et, j’ose espérer, m’a permis d’être un tout petit peu plus sage. Mon regard me semble plus perçant. Mon langage plus prudent. On en revient, au final, au constat initial : l’importance, dès le début et tout au long de la recherche, du choix des mots que l’on utilise puisqu’ils auront forcément un impact sur la réalité que l’on voulait décrire.


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