© Pyramide Films Source D.G.

La cour de Babel

Film documentaire de Julie Bertuccelli


Marion GÉRY

Marion GÉRY est psychologue clinicienne à Marseille.

Pour citer cet article :

https://revuelautre.com/lire-voir-ecouter/film/la-cour-de-babel/

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La revue L’autre, Cliniques, Cultures et Société se réjouit de la sortie de cet excellent film anti-déprime, la Cour de Babel, que nous offre sa réalisatrice Julie Bertuccelli. Dans ce long métrage-documentaire facile d’accès, pas de chiffres de reconduite à la frontière ou encore de statistiques concernant les demandeurs d’asile, seulement de l’humain avec des visages cadrés au plus prés, des yeux qui brillent, des fous rire, des emportements, des larmes, des questions essentielles, l’émergence du doute. Cela se lit déjà sur l’affiche. Telle une tour humaine fièrement dressée vers le ciel, mais sans arrogance, des adolescents aux habits colorés nous regardent et nous parlent. La Cour de Babel est le mythe revisité de la Tour de Babel dans une version fraîche et optimiste qui explore dans le contexte de la réalité complexe de l’exil vécue par des adolescents la richesse et la dynamique d’une diversité salutaire pour tous. En effet les adolescents que filme Julie Bertuccelli, appelés à vivre et à grandir loin de leur pays d’origine qu’ils ont dû quitter pour de multiples raisons, ont tous des point commun : être fraîchement arrivés, se trouver sous obligation scolaire et surtout ne pas parler (ou parlent imparfaitement) la langue du pays d’accueil, ici le français. Ils sont regroupés de ce fait dans une classe d’accueil pour une année et c’est dans ce lieu que la caméra va principalement se poser.

Nous sommes dans un collège public et laïc de la Grange-aux Belles du 10e arrondissement de Paris avec une réalisatrice qui a décidé de se fondre dans le groupe des adolescents qui y sont accueillis. Julie Bertuccelli n’interroge pas, elle écoute, laisse venir et s’immerge dans le quotidien de ses élèves admirablement accompagnés par leur enseignante. La magie opère vite et un véritable petit théâtre du monde va se dérouler sous nos yeux. Tour à tour, nous allons rire, pleurer, avoir la gorge serrée, en regardant vivre de très près cette vingtaine d’adolescents très attachants arrivés des quatre coins du monde. Les contextes d’exil sont différents : il peut être question de regroupement familial, de fuite d’un pays en guerre, ou d’une volonté d’échapper à un traumatisme (excision), ou encore de rechercher un avenir.

Les parcours sont à chaque fois singuliers comme celui de comme Marko, ce jeune juif serbe dont la famille, persécutée par des néo-nazis, a été contrainte de se réfugier en France, ou encore celui de Maryam, cette adolescente libyenne dont la famille a fui la terreur de Kadhafi ou celui de Djenabou, ballottée d’un pays à l’autre, atterrissant chez une tante après avoir vécu chez une cousine mais qui à part ça, “n’a pas de problème”. Tous vont rapidement apparaître comme les héros de leur propre vie. Réunis pour de long mois dans leur groupe-classe, nous les regardons vivre attentivement. Nous devinons leurs préoccupations, assistons à leurs petits conflits, devenons les témoins privilégiés de leurs questionnements et sommes sensibles à leur formidable appétit de vivre, sans compter leur foi dans l’avenir et leur sens aigu des responsabilités.

Un film documentaire de Julie Bertuccelli, Pyramide films (France), 2013En tous cas c’est au sein de cette classe particulière, dite classe d’intégration et d’accueil (qui est comme chacun sait trop souvent objet de méconnaissances, de critiques et de préjugés de la part des autres élèves de l’établissement) que le groupe va trouver, grâce à son professeur, une femme d’âge mure, bienveillante et créative, toute l’attention et la sécurité suffisante pour permettre à chacun de se poser et de s’installer en vue de construire de nouvelles fondations. Et que cela passe par la musique, l’architecture, le dessin, l’écriture, au fond peu importe car ce dont il est question ici avant tout, c’est de la possibilité d’être reconnu à part entière comme les futurs citoyens d’un monde pluriel.

Si tout a commencé par un huis clos, on devine que bien vite, portes et fenêtres ne vont pas tarder à s ‘ouvrir sur des projets où les mots comme ceux de métissages, de pluralité ne seront plus de vaines promesses ou d’inatteignables utopies mais s’arrimeront enfin à une réalité aussi tangible et stable que cet arbre de la cour filmée régulièrement en plongée, du haut de la classe, au fil des saisons et qui est une belle métaphore du devenir, de l’épanouissement et de la transformation de tous ces adolescents

En nous offrant ce film accessible, profond, joyeux, sensible, et émouvant, Julie Bertuccelli, a relevé un défi de taille. Elle s’est tout débord engagée à démontrer aux incrédules xénophobes en constante augmentation ces dernières années dans une France tentée par le repli, comment accueillir la différence et surtout apprendre à se nourrir d’une diversité considérée comme une richesse. Mais elle nous rappelle aussi qu’apprendre à se servir d’une langue seconde ne se fait pas inévitablement dans la crainte, la peine ou le renoncement ranimant à cette occasion un débat qui n’est pas clos sur le bilinguisme. La réalisatrice nous le dit simplement à sa façon avec grâce, humanité et bienveillance : le bilinguisme et l’inscription dans une double culture sont de précieux atouts et participent pleinement à la transformation de nos sociétés en pleine mutation.

Rappelons-nous, c’était il y a environ dix ans, le député Jacques-Alain Bénisti, sous l’égide de Nicolas Sarkozy, avait publié un rapport établissant une corrélation entre bilinguisme et délinquance. Celui-ci visait à interdire aux parents de parler « l’étranger » en famille, et bien sûr de faire entrer leur langue maternelle dans les établissements. Un texte qui consterna les linguistes et les pédopsychiatres le faisant savoir aussitôt et, une institution scolaire désemparée, au mieux ambivalente à l’égard de la langue d’origine, qui n’a pas manqué de la maintenir à l’écart (tout au moins dans le cursus classique) comme s’il existait un lien évident entre l’abandon de la culture des parents et l’intégration dans la langue française.

Une évidence mise en miettes dans ce documentaire où l’on voit, à l’inverse l’enseignante prendre appui sur la langue maternelle et affirmer que pour que ces adolescents qui apprennent le français, il est nécessaire qu’ils soient d’abord fiers de leur langue et de leur pays d’origine. Aussi Julie Bertuccelli nous encourage t-elle à accorder la même importance à toutes les langues afin qu’il n’y ait surtout pas de « sous-langues ». Parler russe ou wolof avec la même dignité. Et pour Brigitte Cervanti, leur enseignante qui excelle dans l’art de la bienveillance, lorsque les élèves expliquent aux autres le fonctionnement de leur langue, elle pense, à juste tritre, qu’ils sont en situation d’apprentissage du français. Alors bien sûr, elle engage les élèves à poursuivre la pratique de leur langue maternelle se souvenant d’une ado lui confiant : “Je sens que j’oublie l’arabe, alors que je ne parle pas bien le français.”

On comprend que pour Brigitte Cervoni et sans doute bien d’autres, il soit fondamental qu’ils aient des mots et des espaces pour dire cela. Demeure, une année formidable qu’ils seront tous loin d’oublier. Une enseignante modeste, heureuse et fière d’avoir pu leur transmettre sa foi en la vie et surtout en eux avant de se diriger vers un nouvel horizon professionnel. Et si la séparation fut inévitablement douloureuse à la fin de l’année, les liens restent, durables et fiables. On devine un groupe qui va rester solidaire, soudé, et reliés sans oublier ceux qui ont dû partir avant et n’ont pas la possibilité d’y rester comme Maryam qui a suivi à Verdun sa famille en attente d’asile.

Une « classe d’accueil » qui au fond ne se sera pas contentée d’être une classe de bienvenue mais aura su se transformer, au fil des mois en un véritable temple de l’hospitalité posant les bases solides d’un monde pluriel, métissé, fier des ses appartenances qui n’aura plus jamais honte de ses différences !


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