Entretien

Siegi Hirsch

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Siegi HIRSCH : artisan des relations humaines et de la « résilience »

Marion FELDMANMarion FELDMAN est maître de conférences en psychologie clinique – Université Paris Descartes, psychologue-clinicienne à l’O.S.E, Chercheure au laboratoire PCPP EA 4056 Sorbonne Paris Cité, Institut de Psychologie.

Isabelle DURETIsabelle Duret est responsable du Service de Psychologie du Développement et de la Famille et chargée de cours à l’Université libre de Bruxelles (ULB). Elle est psychothérapeute de couple et de famille et formatrice en thérapie systémique à Forestière Asbl et à l’ULB. Ses recherches portent sur la parentalité, la filiation et la transmission intergénérationnelle dans les contextes post-traumatiques. Service de psychologie du développement et de la famille, Faculté des sciences psychologiques et de l’éducation, Université libre de Bruxelles (ULB), CP 122, 50 Av. F.D. Roosevelt, B-1050 Bruxelles.

Fossion, P., & Rejas, M.-C. (2002). Siegi Hirsh au cœur des thérapies. Érès.

Harel, S. (2018). Un enfant sans ombre, parcours d’une vie. Studio Effect-tiv.

Jeanne, Y. (2005). Anton Makarenko: un art de savoir s’y prendre. Reliance, 17, 144-150.

Nysenholc, A. (2004). Le livre des homes (Enfants de la Shoah – AIVG  1945-1959). Didier Devillez.

Schouten, J., Hirsch, S., & Blanckstein, H. (1993). Garde ton masque. Prise en charge d’adolescents difficiles en structures d’hébergement: l’expérience de Zandwijck. Érès.

Feldman M, Duret I. Siegi Hirsch : artisan des relations humaines et de la « résilience ». L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2023, volume 24, n°2, pp. 147-157

Siegi Hirsch, rencontré le 5 février 2023 à Bruxelles, a 98 ans. Pionnier européen de la thérapie familiale systémique, il a exercé à Bruxelles, comme thérapeute de famille et de couple et comme superviseur d’équipes. Il a formé des centaines de thérapeutes familiaux dont beaucoup sont devenus eux-mêmes formateurs. En 2018, il devient Docteur Honoris Causa de l’Université Libre de Bruxelles. Déporté à 17 ans, survivant des camps de la mort, il participe dès l’après-guerre à l’organisation des homes1pour les enfants juifs orphelins de la guerre. Il trouve là sa voie dans l’aide aux jeunes en difficultés, laquelle dominera sa vie professionnelle. Le travail qu’il réalise avec les jeunes à la sortie des camps est basé sur le respect, la fraternité, la confiance. La solidarité, la dimension artistique et l’humour y occupent une place toute particulière. Son travail est à la base d’une nouvelle manière d’interroger le groupe, la famille et leurs turbulences. À l’époque, le paradigme systémique émergeait aux quatre coins de la planète et a germé dans l’approche novatrice qui est la sienne. Siegi Hirsch qui dit de lui qu’il est un artisan des relations humaines, est une parfaite illustration de la notion de « résilience » et de la phrase de Sartre : « L’important n’est pas ce que l’on fait de nous mais ce que nous faisons nous-mêmes de ce qu’on a fait de nous »2.

Revue L’autre: Où êtes-vous né ?

Siegi Hirsch: En Allemagne. À Rostock, c’est une petite ville de port, pas tellement loin de la frontière polonaise, où beaucoup de juifs immigrants s’étaient installés en venant de l’Est. J’ai passé mon enfance là-bas. Je me rappelle avoir fait de la publicité pour Hitler ! Nous les gosses, on avait des trottinettes. Et en 1930, on avait les drapeaux rouges des communistes, et puis Hitler est arrivé. Alors il y a eu ce beau drapeau avec la croix gammée, qu’on ajoutait comme deuxième drapeau, sur nos trottinettes. Et on était très fiers de rouler avec ça. Je me rappelle, j’avais 6 ans, 7 ans, 8 ans et alors après… les problèmes ont commencé…

Revue L’autre: Ce qui intéresse la revue L’autre, c’est comment votre parcours vous a amené à vous intéresser à la famille et à devenir thérapeute familial ?

S. H.: Ça ce n’est pas difficile ! On a quitté l’Allemagne, on s’est installés ici3, quand j’avais 13 ans, c’était juste après ma bar-mitsvah. On a passé la frontière à travers la forêt, puis ma mère m’a engueulé car elle croyait que je parlais le français, parce que j’avais passé une année à apprendre le français à l’école juive. En fait, je ne parlais pas le français mais par contre, comme je viens d’une région de l’Allemagne, Rostock où on parle le dutch, ce qui veut dire le néerlandais, c’est-à-dire le flamand, je parlais le dutch.

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Revue L’autre: C’est donc la raison pour laquelle vous avez été plus tard en Hollande ? Parce que vous parliez la bonne langue ?

S. H.: Pas vraiment. En fait, quand j’ai fait mes études, en Hollande, tous les profs venaient d’Amérique, ils venaient tous de Harvard… C’était l’anglais qu’on parlait. Rostock était juste en face du Danemark. C’est un port où il y avait des bateaux qui passaient tout le temps. On jouait souvent dans le port et on parlait avec les marins qui parlaient l’anglais mais on ne savait même pas qu’on comprenait l’anglais. C’est comme ça que j’ai appris et que je comprenais l’anglais.

Revue L’autre: Mais donc revenons au petit garçon qui traverse la frontière.

S. H.: On traverse et on est arrivés ici à Ixelles. J’étais un gosse, on vivait dans une cave à deux rues d’ici. Alors d’ici j’ai été arrêté, comme Natan Ramet qui est un grand copain à moi, et amené à Malines. Natan et moi, on était du même âge et on est partis de la caserne Dossin de Malines par le 6e convoi c’est-à-dire c’était au mois d’août 1942, le premier mois de déportation. En fait, on a été choisis par le comité juif, pas par les Allemands, comme étant des jeunes qui pouvaient aller travailler. Les Allemands cherchaient des gens pour aller travailler à l’organisation. Je suis parti comme ça et personne ne se rendait compte de ce qui se passait. Ma mère dirigeait la cuisine pour les vieux juifs pauvres ici. Elle y est restée toute la guerre parce que les Allemands ont gardé cette cuisine pour la Croix-Rouge suisse qui s’occupait des vieux juifs et toute cette équipe-là est restée alors même que des milliers de personnes ont été déportées. Moi j’étais dans ce 6e convoi. Comme beaucoup de gens de cette génération, on a fait au début un tas de camps de travail. Mais ce n’étaient pas les SS qui étaient là, c’étaient des vieux soldats à la retraite qui parlaient avec nous. On était dans un Jugendblock, c’est-à-dire un bloc spécial pour les jeunes. On travaillait pour le chemin de fer ou pour les routes, cela a duré treize mois. J’ai donc été déporté en 1942, et en novembre 1943, j’ai attrapé le typhus ce qui était très embêtant. Ensuite on a été envoyés à Birkenau et là c’était autre chose, quand je suis arrivé à Birkenau, j’avais le typhus. On ne savait pas ce qui arrivait, on ne savait pas et alors bon à la sélection d’entrée, il y en a qui étaient dirigés à gauche, et d’autres à droite. Heureusement Natan, avec qui j’étais, m’avait donné un grand manteau, un vieux manteau d’hiver. Moi j’avais l’air baraqué alors que je n’étais plus baraqué du tout et… ça m’a sauvé. Puis nous avons eu le numéro4… Dans les camps, on était des jeunes mais tous les gens de 40, 50, 60 ans ne résistaient pas très longtemps. Ce n’était pas une question de résister, ils résistaient mais ils étaient tellement faibles que le matin à la sélection ça allait et puis les quatre camions arrivaient, ils étaient chargés sur le camion. Il y avait les quatre cheminées qui fumaient, ça veut dire qu’il y avait des centaines de personnes qui brûlaient par jour.

J’avais promis que je m’occuperais de leurs enfants, comme éducateur. Et j’ai tenu parole, je suis revenu des camps et j’ai fait ce que j’avais promis.

Ça a l’air terriblement abstrait mais enfin ce n’est pas n’importe quoi comme histoire. Tous les anciens nous demandaient à nous les jeunes: «Si vous vous en sortez, nos enfants sont cachés, prenez-en soin…», très souvent le père était arrivé mais la mère avait été amenée tout de suite dans la chambre à gaz à la sélection et j’avais promis, j’avais promis que je m’occuperais de leurs enfants, comme éducateur. Et j’ai tenu parole, je suis revenu des camps et j’ai fait ce que j’avais promis. D’ailleurs, je suis revenu en très bonne forme parce que mon histoire est très différente des autres survivants d’Auschwitz. Avec deux copains à Birkenau, j’ai monté un cabaret, avec les fumées derrière. Moi, je parlais bien l’allemand avec un bon accent allemand et je connaissais des ballades. Le commandant venait avec les autres SS nous voir, nous écouter. Un jour, j’étais quand même maigre et à la sélection du matin malgré tout j’étais condamné, j’étais déshabillé, on a mangé la soupe de pois qu’on vous donnait avant que vous ne montiez sur les camions et nous on savait ce qui allait arriver, mais j’ai été sauvé par le commandant. Il y avait un type devant moi, un acteur polonais qui disait à un jeune SS: «Tire-moi une balle dans la tête, je n’ai pas envie de crever dans cette chambre» et le jeune SS a vraiment pris son revolver et a tiré. Par hasard, le commandant était en route avec sa moto comme d’habitude à Birkenau. Alors il est arrivé avec son revolver parce qu’il a entendu tirer et puis il m’a vu et il m’a dit: «Krumme Lanke, mais qu’est-ce que toi tu fais là ?», il m’a appelé par le prénom d’une des chansons que je chantais5 et j’étais nu. J’avais mangé ma soupe, j’ai aidé à monter le cadavre de l’acteur dans le camion. Le commandant m’a sorti et il a dit: «Lui, vous le mettez dans la baraque», c’était une baraque à part, pour des diplomates et des généraux, qui était gardée comme une mission d’échange pour des espions allemands. Il a dit: «Vous leur dites qu’on ne touche pas à lui, il a beaucoup d’imagination, il peut être utile pour nous». Et les six derniers mois, je suis resté là, c’était à côté des Sonderkommandos. Tous les six mois, ils renouvelaient les Sonderkommandos, parce qu’on les tuait au bout de six mois. Mais on avait à manger parce qu’ils ramenaient tous des gens qui arrivaient d’Italie, de la Grèce, de je ne sais plus d’où encore.

Revue L’autre: Avec des victuailles ?

S. H.: Avec de la nourriture et on avait à manger donc on avait vraiment très bonne mine. Et puis après Vania6, elle a fait la marche de la mort quand les Russes sont arrivés. Pas moi, j’étais dans un train tout à fait normal avec les généraux. On est arrivés à Buchenwald et parce que nous on était protégés, ce qui veut dire que les six derniers mois, je ne les ai pas passés dans le camp, plus de sélection, plus rien, autrement je ne serais pas là. Voilà c’est une sorte de miracle. Là-bas à Buchenwald, j’avais bonne mine et quelques-uns avaient bonne mine aussi, on a été libérés le 11 avril 1945 à Buchenwald. On a été conviés par le prince-régent ici pour le 1er mai, il voulait des héros pour le défilé. Il a donc demandé aux Américains s’ils pouvaient amener une forteresse volante remplie d’une cinquantaine de prisonniers. Et moi je suis revenu en avion ici en Belgique avec des voitures qui nous attendaient et la population était dans les rues et nous on était là quand même un peu effrayés. C’était un monde complètement abstrait. On est venu ici dans un bâtiment de cirque qui se trouve au centre de la ville.

Revue L’autre: Une salle de spectacles ?

S. H.: Oui, le Cirque Royal7 et c’est là qu’on nous avait mis, entourés des cages de lions parce qu’on voulait nous protéger, parce qu’il y avait des centaines de mamans, de papas avec des photos, qu’ils montraient et nous demandaient: «As-tu vu mon frère ? As-tu vu mon père ? As-tu vu ma mère ?». Ils avaient raison de nous protéger. On nous donnait des gâteaux et je me rappelle qu’on les a mis dans un petit sac parce qu’on était convaincus qu’on nous placerait d’abord dans une prison. Alors on a gardé les gâteaux pour nous, les garçons ne comprenaient pas, on ne les mangeait pas. Et puis le prince a dit qu’on pouvait partir. Il y avait des cars à l’extérieur pour nous ramener dans notre patelin et à Bruxelles. Moi je suis revenu du Cirque à pied. Ma mère m’a vu. Elle m’a dit: «Tu as bonne mine, tu as grandi». J’étais en uniforme de camp. C’est vrai, j’avais bonne mine et j’avais grandi. Et puis j’ai décidé de commencer à travailler comme éducateur. C’était la première maison. C’était début 1946, oui parce qu’entre temps, avant d’aller travailler dans les homes, j’étais quand même retourné en Allemagne. J’ai travaillé pour le service secret anglais pour essayer de retrouver des Allemands impliqués dans l’Holocauste. Lorsque je me suis aperçu qu’au lieu de les arrêter et de s’intéresser au nombre de crimes perpétrés, on leur demandait des informations sur l’armement et la bombe atomique et puis qu’on les envoyait à Londres ou à New York: cela je ne l’ai pas supporté. Après quatre mois, j’ai donc rempli à nouveau les papiers pour l’immigration et je suis revenu en Belgique. Et j’ai commencé à travailler alors.

Revue L’autre: En 1946, vous aviez quel âge ?

S. H.: Je suis né en décembre 1924, j’avais donc 21 ans. Les Américains sont venus et ont trouvé que j’avais de très bonnes idées. D’ailleurs, beaucoup d’enfants dont je me suis occupé l’ont écrit plus tard, Adolphe Nysenholc a décrit ça, plus tard, et aussi Shaul Harel qui a créé la clinique de pédo-psychiatrie à Tel Aviv, qui a maintenant 88 ans je pense. Il a écrit un bouquin remarquable sur sa vie8, et eux deux ils avaient à ce moment-là 8 ans, 8 ou 9 ans. C’est le Joint9 qui finançait les maisons, et les responsables américains m’ont demandé de m’occuper des enfants jusqu’à ce que ces jeunes deviennent adultes. J’ai été éducateur puis responsable et j’ai terminé en 1959. Pendant 13 ans, je me suis occupé de ces enfants juifs orphelins ou bien avec un ou deux parents mais qui ne pouvaient plus assurer leur fonction parentale, tellement ils étaient traumatisés par ce qu’ils avaient vécu.

Revue L’autre: Donc il s’agissait de prendre en charge les enfants jusqu’à ce qu’ils deviennent autonomes ?

S. H.: Oui, tout à fait. Il y a eu des grands articles à propos de la façon dont les choses se sont passées dans ces maisons. Ils disaient que jamais ils n’avaient vu des maisons comme ça, avec des ateliers d’art, avec des ateliers de musique, du théâtre et une ambiance très familiale.

Revue L’autre: C’étaient des maisons qui avaient été ouvertes par quelle association ?

S. H.: C’était l’Aide aux Israélites Victimes de la Guerre (AVIG)10.

Revue L’autre: Donc c’est l’équivalent de l’OSE11 ?

S. H.: C’est ça, c’est l’équivalent. On faisait des réunions entre les deux organisations. Et puis je suis devenu directeur d’une de ces maisons, Miravalle en 1949 à Boitsfort.

Revue L’autre: Quel était ce projet qui fonctionnait si bien ?

S. H.: Je n’avais aucune idée théorique. Le seul bouquin que j’avais lu dans ma vie, c’était celui d’Anton Makarenko, un grand pédagogue soviétique qui a développé l’idée d’intégrer l’activité dans différents espaces éducatifs12. Notre structure s’appelait home mais pas orphelinat, même si on faisait partie officiellement des orphelinats en Belgique. Nous avons développé un modèle éducatif particulier qui est devenu connu. Un certain nombre d’enfants qui sont passés dans ces maisons sont devenus universitaires, d’autres sont devenus des artistes ou des grands écrivains comme Adolphe13, d’autres encore sont devenus cinéastes. On avait développé un modèle, sans le savoir. Ensuite, on a essayé de mettre des mots dessus. Il s’est avéré que c’était une approche systémique. En même temps, j’étais aussi engagé à la Shomer Atzaïr14, où je suis devenu très vite responsable puisque je parlais déjà le néerlandais. Pour les autres garçons qui venaient de Pologne ou de l’Allemagne, c’était plus difficile. Je suis devenu ce qu’on appelle un madrih15. En fait, dans les maisons d’enfants, j’employais les mêmes techniques que celles utilisées dans les camps de vacances. Chacun participait à la cuisine, comme on aurait participé au camping. Tous les soirs, j’organisais des réunions avec eux comme à la Shomer Atzaïr. Je leur racontais des histoires. Durant la journée, alors qu’ils étaient à l’école, j’allais au cinéma à Bruxelles. À ce moment-là, il y avait un cinéma où il passait deux films en même temps. Il me fallait alimenter mon imaginaire pour continuer mes histoires, celles que je leur racontais le soir. D’ailleurs, les enfants m’appelaient Tarzan.

Revue L’autre: Les enfants vous appelaient Tarzan ?

S. H.: Oui, parce qu’il y avait des séries de Tarzan. Et puis j’étais un jeune type, très musclé, très baraqué…

Revue L’autre: Comment caractériser ces enfants accueillis ?

S. H.: Je disais que c’étaient des enfants sans ombre, sans grands-parents sans mamans ni papas. Il n’y avait pas, il n’y avait plus.

Revue L’autre: Des enfants sans ombre ?

S. H.: Oui il s’agissait d’enfants qui avaient été cachés pour échapper à la déportation. Ils l’ont été par les circuits de la résistance, placés dans des couvents, des monastères. D’ailleurs, mon beau-père a travaillé avec la résistance qui était parfois informée de la préparation d’arrestations par la Gestapo. La résistance avait des espions et faisait en sorte d’aller chercher les enfants qui étaient dans les couvents, en risque de contrôle et de déportation et les plaçait ailleurs. Tous ces gosses n’avaient plus de parents, quelquefois ils avaient une mère survivante mais complètement détruite, mais c’était la minorité d’entre eux, très peu. La plupart était des orphelins. Ces enfants devaient faire avec l’oubli, ne pas se rappeler parce que si on devait se rappeler comment on brûlait tout le monde dans les camps, si on leur donnait la possibilité de fantasmer quand leur maman ou leurs frangins étaient morts dans la chambre à gaz, ce n’était pas possible. Toute la fratrie de ma femme est morte, son père et sa mère sont morts aussi. C’était invivable. Et cela a créé des problèmes au début chez ces enfants… Certains étaient un peu difficiles, soi-disant ils étaient débiles, alors qu’ils sont, pour un certain nombre d’entre eux, devenus enseignants à l’université plus tard. À l’époque j’avais demandé de l’aide à l’hôpital Brugmann. J’avais sollicité des psychiatres qui sont effectivement venus. Ils ont rencontré certains enfants et ont commencé à leur poser des questions analytiques et lorsque les enfants répondaient, ils disaient: «Hum hum». Quand j’ai su la façon avec laquelle ils se comportaient avec les enfants, en leur demandant d’associer sur ce qu’aurait dit leur mère à propos de ce qu’ils mangent… J’ai dit «stop» et j’ai interdit à tout psychiatre ou psychologue de revenir.

Revue L’autre: Alors on ne parlait pas des parents ?

S. H.: Non.

Revue L’autre: On ne parlait pas de ce qui s’était passé ?

S. H.: On ne parlait pas. À ce moment-là il ne fallait surtout pas faire de travail transgénérationnel. Ces enfants n’avaient plus de mère plus de père ni oncle ni tante ni grands-parents. Le risque c’était qu’ils se sentent coupables d’avoir survécu. Il ne fallait surtout pas leur transmettre la culpabilité du survivant. Moi j’étais dans la joie de vivre et je leur communiquais la joie de vivre. Tout était basé sur le sens de la vie pas le sens de la survie.

Notre approche théorique s’appuyait sur le fait que l’éducateur était tout aussi vulnérable que les orphelins et chacun tenait compte de la vulnérabilité de l’autre.

Revue L’autre: C’était la vie avant tout ?

S. H.: C’était la vie mais c’était une vie relationnelle, réelle, on me tutoyait. J’étais directeur mais je ne le paraissais pas. Quand il y avait des inspections, je continuais à jouer au basket, au foot ou à autre chose avec les enfants, parfois à moitié à poil. La grande blague était que lorsque les inspecteurs venaient, je montais vite dans ma chambre et je descendais avec une cravate !

Revue L’autre: rire

S. H.: Ils ont raconté ça eux après et ils ont dit: «On n’a jamais vu des trucs comme ça dans les orphelinats».

Revue L’autre: Et il y avait une vie juive dans cette maison ?

S. H.: Oui une vie juive. On avait développé des appartenances entre nous. Une fois par an, nous organisions des réunions avec les anciens. Il y en a qui sont encore en vie aujourd’hui. L’appartenance, c’était ce qui était de la partie religieuse, mais dans le sens des traditions. On célébrait Pessah et Hanouka et Yom Kippour16 éventuellement. Nous tenions ce cadre mais à notre manière. Et notre approche théorique s’appuyait sur le fait que l’éducateur était tout aussi vulnérable que les orphelins et chacun tenait compte de la vulnérabilité de l’autre. C’est-à-dire qu’on ne parlait pas de contre-transfert, ni d’un autre mécanisme de répétition freudienne mais notre spécificité était qu’il fallait rester un mensch, c’est-à-dire un être humain, dans toute sa sensibilité, sa complexité. Nous avons ainsi réussi à organiser un système humain et cela a très bien fonctionné.

Revue L’autre: En fait c’était la solidarité, la fraternité.

S. H.: La solidarité. Avec Vania, nous nous sommes mariés, nous avons vécu là avec nos enfants.

Revue L’autre: C’est ça, vous avez vécu en famille avec les enfants accueillis.

S. H.: Dans un tout petit appartement, mais on était contents.

Revue L’autre: Donc l’appartement que vous aviez, était à l’intérieur de la maison ?

S. H.: Tout à fait, mais ce sont les enfants accueillis qui faisaient la garde des nôtres parce que Vania et moi allions travailler. Eux, ils organisaient du baby-sitting, c’était comme ça, c’est un monde tout à fait à part. Le modèle que j’ai développé plus tard dans mon travail s’appuie sur le relationnel. On crée une relation, et à partir de la relation, on peut commencer à parler, en prenant en compte la fragilité de l’autre mais aussi la sienne. Ce qui est important, c’est de travailler avec le système culturel. Par exemple, les enfants pouvaient sortir le soir jusqu’à 22h car ils avaient des abonnements pour aller aux Beaux-Arts…17 Il y avait une très bonne ambiance à tel point que les Américains qui finançaient ces maisons par l’intermédiaire du Joint, parfois quand ils arrivaient, il y avait un enfant qui se mettait à poil presque, l’autre se mettait en haut des escaliers, tenait des discours en latin et il descendait sur la rampe de l’escalier en jouant au tram… Ces Américains nous prenaient pour des fous ! Mais la direction de l’association avait confiance et a dissuadé les Américains de revenir. C’était important pour moi car ils avaient échappé eux-mêmes à la Shoah et portaient sur les enfants un regard morbide. Il fallait éviter qu’ils traitent les enfants comme des survivants alors que tous ces enfants étaient dans la vie.

Revue L’autre: Mais ils continuaient à financer quand même ?

S. H.: Oui bien sûr, le Joint a toujours financé mais ils disaient en yiddish, que nous étions complètement meshuge18. Alors les directeurs ne disaient rien parce qu’ils savaient que nous n’étions pas du tout meshuge. Vous voyez, il ne s’agit pas du tout de grandes théories. Les jeunes ont grandi, ils ont commencé à se marier, le premier puis les autres. Nous avons organisé le mariage dans la maison et là c’étaient des fêtes incroyables. Nous montions des spectacles. D’ailleurs, le mime Marcel Marceau, qui avait été caché pendant la guerre, est venu travailler comme éducateur dans la maison. Il était étudiant à l’école d’art et comme d’autres, il est venu pour les vacances ; ils venaient nous aider. J’ai accueilli plusieurs Français qui sont tous devenus des artistes, enseignants. Quand j’allais chez Marcel à Paris, il avait un appartement avec des miroirs de tous les côtés et dès qu’il se levait, il commençait son mime !

Revue L’autre: Et après ce long travail dans les maisons d’enfants ?

S. H.: Je suis allé en Hollande pour faire des études parce que je voulais quand même avoir un diplôme19. Pour l’examen d’entrée en travail social, il m’a été demandé de réfléchir à partir d’une situation dans un orphelinat américain. J’ai répondu et j’ai été inscrit en 3e année et on m’a demandé d’enseigner en 1ère et en 2e année. Il faut dire qu’après quinze ans de pratique en maisons d’enfants, j’avais une expérience de travailleur social formé pour les institutions ou pour des psychologues de l’enfant. On travaillait des cas et j’ai fait des groupes avec eux pendant des années…

Revue L’autre: À ce sujet, après toute cette expérience, comment êtes-vous arrivé à la thérapie familiale, à l’approche systémique ?

S. H.: En Hollande, j’avais commencé à travailler dans une institution pour adolescents20. Des parents venaient en visite et les adolescents avaient le droit de retourner une fois par mois, deux jours éventuellement dans leur famille. Alors dans cette configuration, mon système ne fonctionnait plus du tout. J’ai commencé à organiser un autre système. Je me suis mis à vouloir rencontrer le père, puis la mère de l’adolescent. Je me rappelle j’avais même organisé des groupes de pères. Le père pouvait me dire: «Je peux venir avec ma femme». J’ai refusé en rétorquant que je souhaitais d’abord parler avec lui. Je faisais entendre que je n’étais en aucun cas intéressé par ce qui se passait dans la chambre à coucher. Ce qui m’importait c’était leur enfant, et comment un gosse si intelligent avait pu devenir aussi déviant. En Hollande, j’ai été engagé dans un centre de prévention médico-scolaire. Et je me suis dit qu’il fallait développer un système un peu comme celui que j’avais conçu dans les homes d’enfants. J’ai demandé à voir le père, seul, puis la mère, seule, et ensuite le couple parental. J’ai accepté de travailler le problème du couple mais je suis resté un défenseur des enfants. Puis dans les familles recomposées, qui sont devenues de plus en plus nombreuses, les questions que je me posais étaient les suivantes: est-ce que la transmission peut être possible ? Est-ce que les enfants peuvent continuer à voir leurs grands-parents ou n’en ont-ils pas le droit ? Ça c’était ma préoccupation. Freud avait trouvé un tas d’explications de transferts et contre-transferts mais moi ce qui m’importait c’était l’acceptation d’avoir certaines fragilités humaines et de reconnaître qu’il y a certaines choses que chacun peut ne pas supporter. Dans un couple, les deux personnes présentent des fragilités. Le travail consiste à reconnaître sa propre fragilité et celle de l’autre… Freud a pensé beaucoup de conceptions qui sont très bien. On peut aller dix ans chez l’analyste mais en attendant la vie continue, et les enfants grandissent. Et moi mon problème était: comment on assure au maximum pour les enfants, la possibilité de grandir et de garder le droit à l’appartenance. C’est ce que nous avons appelé plus tard, le modèle systémique.

Revue L’autre: Le droit à l’appartenance, comment ?

S. H.: Le fait qu’il a le droit d’aller voir sa grand-mère.

Revue L’autre: D’accord, l’appartenance familiale !

S. H.: Oui, ce qui est important pour moi, c’est que malgré la séparation parentale, les gosses continuent à se sentir appartenir. Et donc que la deuxième femme, ou le deuxième compagnon n’ont pas le droit d’interdire ça. Je pense que la violence actuelle des jeunes est liée au fait qu’on ait touché à tous les droits d’appartenance…

Revue L’autre: Donc en fait vous êtes un peu devenu thérapeute familial sans le savoir ?

S. H.: Oui, ce sont les autres qui ont dit que j’étais un thérapeute familial. D’ailleurs, j’ai été supervisé en Hollande par Salvador Minuchin. Et parfois nous n’étions pas d’accord, c’est devenu d’ailleurs une blague. Il semblait désespéré avec moi parce que je parlais trop avec les gens, que je rigolais trop avec eux. Et il ne le supportait pas (rire).

S. H.: L’humour est très important. 

Revue L’autre: Déjà dans le home, c’était très important, vous rigoliez beaucoup ?

S. H.: Très important et ils en parlent d’ailleurs tous encore aujourd’hui, l’humour est très important21.

Revue L’autre: Et dans les entretiens thérapeutiques aussi ?

S. H.: Oui. Je le dis toujours et quand je forme des gens et même à des congrès, j’ai toujours une blague à raconter.

C’est Moshé qui se trimballe dans la rue et il rencontre Abraham et Abraham se trimballe comme ça aussi et Moshé lui dit:
«- Mais qu’est-ce que tu fais là comme ça ?
  Ne me parle pas comme ça !
– Comment, ne me parle pas comme ça, mais qu’est-ce que tu as ?
– Je suis le messie !
– Tu es quoi ?
– Je suis le Messie…
– Mais enfin, tu te prends pour le Messie ! Qui t’a dit que tu étais le Messie, bon Dieu ?
  Dieu m’a dit que je suis le messie !
  Quoi ? Moi ? Je t’ai dit quelque chose ?!»

Alors généralement c’est le thérapeute, il est dans une position de Dieu. Je dis toujours: «Acceptez que vous soyez de temps en temps comme si vous étiez Dieu». Les gens aiment beaucoup mes blagues.

C’est l’histoire du grand rabbin de New York, le jour de Yom Kippour, c’est le jour du jeûne, il fait très beau, il regarde dehors, il fait comme aujourd’hui il fait beau, c’est un joueur de golf et, quelques heures avant d’aller à la synagogue, il doit y aller mais il se dit: «Je devrais aller jouer au golf avant». Il est 5 heures du matin et alors le grand rabbin, un jour de Yom Kippour, il va jouer au golf. Donc en haut, il y a les anges et Dieu dort et le service de garde en haut réveille Dieu et dit à Dieu:
«- T’as vu là en bas, non à Covent Garden, là, là, là oui, en bas là, il joue au golf».
Dieu dit: «Oui et alors ? C’est qui ?
– C’est le grand rabbin de New York, et c’est Yom Kippour là-bas, vous vous rendez compte Dieu !
– Oui je me rends compte».

En bas, il y a le rabbin qui joue très mal d’ailleurs mal, il joue une balle et la balle fout le camp là-bas et Dieu, il fait ping, et elle tombe dans le trou ! Évidemment le rabbin, il saute en l’air, il n’a jamais vu ça de sa vie, il joue une 2e balle et Dieu il fait ping, et les balles vont toutes dans le trou ! Les anges autour sont désespérés, et le grand rabbin, il a fini son jeu mais c’est incroyable, incroyable, incroyable et alors, les anges, ils disent à Dieu:
«Dieu, il fallait le punir !» Et Dieu dit: «Mais je l’ai puni.
– Comment vous l’avez puni ?
– À qui il peut le raconter ?!»

Revue L’autre: Oui.

S. H.: En fait, nous travaillons avec notre vulnérabilité.

Revue L’autre: À propos de vulnérabilité, serait-il possible de revenir sur votre notion d’appartenance. Dans les maisons d’enfants, il y avait des orphelins et il y avait des enfants qui avaient encore, leur mère ou leur père mais dévastés, comment faisiez-vous pour travailler avec eux ?

S. H.: En effet, il y avait des garçons qui avaient leur mère encore, il y en avait un ou l’autre dont le père, qui avait survécu, était en prison. Il fallait quand même trouver une organisation. J’allais avec les garçons à la prison où le père était et qui avait accepté que nous prenions une photo avec lui. Je me souviens, le garçon avait cette photo dans sa chambre, dans le home. Alors comment travailler avec le système ? D’un côté il y avait ceux qui avaient des parents et de l’autre, ceux qui n’en avaient plus mais ceux-là développaient d’autres formes d’appartenances. Pour ceux qui avaient encore un parent, nous organisions des rencontres avec ces mères qui étaient terriblement fragilisées.

Revue L’autre: Oui parce que ces enfants-là devaient parfois porter en plus la souffrance de leur parent ?

S. H.: Absolument. Moi j’étais souvent réveillé par le téléphone, par une Yiddish mame qui était là, qui avait rêvé que son fils était mort dans les camps. Alors elle m’a téléphoné et m’a réveillé pour savoir si son fils allait bien, s’il n’était pas malade. Moi je lui ai répondu que son enfant allait très bien. Alors, en retour, je lui ai demandé comment elle allait. Et elle me répondit qu’elle allait très bien, alors je lui dis: «Ah non alors vous n’êtes pas la mère de cet enfant parce qu’il y a deux minutes avant, vous m’avez dit que vous ne dormiez pas à cause de votre fils !». C’était une blague, mais elle était bouleversée par les images qui lui revenaient et surtout que son fils était le seul survivant de sa fratrie. J’utilisais l’humour, pas pour me moquer… Voilà comment je travaillais. 

Revue L’autre: Les enfants ne parlaient pas de leurs parents ?

S. H.: Mais ils espéraient leur retour. Pendant les premiers mois, Il y en a qui allaient les attendre en secret à l’arrêt du tram au-dessus pour voir s’ils n’arrivaient pas. Parfois j’allais avec eux.

Revue L’autre: Ils attendaient ?

S. H.: Et ça ne servait à rien d’expliquer. On le faisait, on aidait en les accompagnant dans leur espoir. À la longue, ils oubliaient d’y aller. Il y en a qui n’avaient même pas de photos de leur enfance, ils n’avaient rien, rien du tout. Jusqu’à la fin des années 1950, j’étais dans les homes et après on a lancé des formations.

Revue L’autre: Des formations ?

S. H.: Des gens se sont intéressés à la vulnérabilité de l’être humain…

Revue L’autre: Vous avez donc formé beaucoup de gens, pas seulement en Belgique?

S. H.: Non.

Revue L’autre: Dans tous les pays francophones.

S. H.: En France, en Autriche, en Suisse. En Suisse beaucoup.

Revue L’autre: Oui et dans le même temps, vous n’avez jamais voulu faire école ? 

S. H.: Non, vous savez pourquoi ? C’est une avance freinante!

Revue L’autre: Une avance freinante, ça c’est une expression typiquement hirschienne qui est très intéressante.

S. H.: Oui.

Revue L’autre: Pourquoi ?

S. H.: Parce que je dis que si maintenant j’ai trouvé la bonne théorie, je vais faire une école autour de celle-ci et elle sera l’avance freinante.

Revue L’autre: Pensez-vous que faire école empêche de rester créatif ?

S. H.: Boris Cyrulnik m’appelle l’artiste… J’ai eu en revanche beaucoup d’étudiants qui ont créé leur modèle d’école.

Revue L’autre: Oui mais vous êtes un modèle de transmission et en même temps vous n’avez jamais voulu faire une école Siegi Hirsch?

S. H.: Non, non, non.

Revue L’autre: Et donc c’est ce qui vous a permis de rester très libre.

S. H.: Oui oui oui.

Revue L’autre: La liberté était une valeur absolue ?

S. H.: Oui, je trouve que ça arrêterait ma créativité de faire école.

Créer la relation où l’espoir de la joie de la vie peut exister et pas uniquement la culpabilité

Revue L’autre: Vous n’avez pas théorisé, vous n’écrivez pas mais il y a des personnes qui ont écrit sur ce que vous faisiez ?

S. H.: Oui beaucoup.

Revue L’autre: Il y a, entre autres, Robert Neuburger, Pierre Segond et aussi Pierre Fossion et Marie-Carmen Rejas qui ont notamment partagé de vous une notion à propos de la clinique des familles qui ont vécu des traumas importants, comme ceux de la Shoah. Vous parlez de la différence entre la mémoire de rappel et la mémoire d’appel, est-ce que vous pouvez nous en dire un peu plus ?

S. H.: Quand moi je dis, appel, c’est à propos des gens qui ont beaucoup souffert. Il s’agit de créer la relation où l’espoir de la joie de la vie peut exister et pas uniquement la culpabilité, enfin toutes les formes d’angoisses. Actuellement les 2/3 des thérapeutes sont comme ça. Ce sont des gens qui travaillent que j’avais en supervision et ils sont complètement à bout, ils sont débordés. Ça pose un problème dans leur couple parce que le partenaire n’est pas psy, pas médecin et il vit dans un tout autre monde et ne comprend pas le débordement et la difficulté de l’autre à ne pas savoir dire non. La réalité est que celui qui travaille à l’hôpital ou qui se trouve dans des situations thérapeutiques compliquées, est débordé par les demandes et est confronté à la question de savoir: «À qui je dis oui, à qui je dis non ?». Et ce n’est humainement pas facile. Alors une des premières choses que je dis aux soignants c’est : «Qu’est-ce qu’on pourrait faire pour diminuer un peu le nombre de consultations ?» Alors on me reprend toujours et on me dit: «Oui mais enfin vous savez bien…». Je dis «oui, mais vous-même, vous dites que vous êtes à bout avec ça», alors je propose de parler de la vulnérabilité de la personne qui est au bord de craquer. J’aide à trouver la voie pour que la personne, le soignant qui souffre retrouve de la joie de vivre, et ne s’occupe pas uniquement des autres.

Revue L’autre: Vous le dites au patient ou au thérapeute que vous supervisiez ?

S. H.: Oui. Je pense qu’il est fondamental de reconnaître cette vulnérabilité. Aujourd’hui, beaucoup de couples, malheureusement même après quatre mois de mariage, se séparent. On le voit de plus en plus ici. En fait, les conjoints n’ont pas appris à parler ensemble car que signifie de tout stopper après quatre ou cinq mois de vie de couple? Je pense qu’ils n’ont jamais osé parler de leur vulnérabilité. Je tiens ce discours qui est le suivant : ma vulnérabilité impose des frontières mais d’abord impose des limites, avant qu’elles deviennent des frontières. Lors d’une de mes dernières sessions de travail comme superviseur, des femmes professionnelles pleuraient parce qu’elles étaient à bout, mais elles n’osaient pas dire qu’elles souhaitaient du repos, et pourtant c’était vital. Mais si elles ne le disent pas, c’est le système qui est danger. Ma question est pourquoi je ne peux pas parler de ma vulnérabilité ? Pourquoi je ne peux pas la dire ? Pourquoi je ne peux pas l’accepter ? Je parle ici de limite, mes limites. C’est important de pouvoir nommer ces limites dans le travail et également dans le couple. Après trois ou quatre jours, le partenaire vient dire: «J’ai réfléchi à ce que tu as dit, et je me suis demandé quelles sont mes limites, ma vulnérabilité». Vous comprenez ?

Revue L’autre: Oui, oui. Merci beaucoup.

  1. Maison d’enfants ouverte pour les orphelins de la Shoah.
  2. In Saint Genet, comédien et martyr cité par Fossion et Rejas (2002), Siegi Hirsh au cœur des thérapies. Érès.
  3. Dans le sud de Bruxelles, à Ixelles, où Siegi Hirsch réside toujours aujourd’hui avec son épouse.
  4. Dans les camps de concentration, noms et prénoms n’existaient pas. Ce sont les matricules qui étaient utilisés afin de désigner les prisonniers en contribuant ainsi à leur déshumanisation. Ce numéro était porté sur l’uniforme rayé qui était distribué aux détenus à l’enregistrement. À Auschwitz, ce numéro était tatoué sur l’avant-bras des prisonniers.
  5. La Krumme Lanke est une ballade berlinoise des années 1920 (portant le nom d’un lac situé au sud-ouest de la ville de Berlin) que Siegi Hirsch interprétait dans son cabaret improvisé.
  6. L’épouse de Siegi Hirsch.
  7. Le Cirque Royal est une salle de spectacle située au centre de Bruxelles.
  8. Shaul Harel, alias Charlie Hilsberg caché à l’âge de 4 ans à la fin de 1942 est devenu un éminent neuropédiatre à Tel Aviv. Il est l’auteur du livre Un enfant sans ombre, parcours d’une vie. Éd. Studio Effect-tiv, 2018. Traduit de l’hébreu par Haya et Michaël Adam.
  9. American Jewish Joint Distribution Committee: organisation philanthropique créée en 1914 par des Juifs américains pour aider leurs coreligionnaires en-dehors des États-Unis. Pendant et après la 2nd Guerre mondiale, le Joint vient en aide aux réfugiés européens, finance des opérations de secours et de sauvetage d’enfants en Europe, ainsi que l’émigration de personnes déplacées vers divers pays, notamment la Palestine en 1945. Le Joint finance les maisons d’orphelins de la Shoah ouvertes après la Libération.
  10. Ces institutions étaient financées par la communauté juive américaine et accueillaient des enfants dont les parents étaient morts dans les camps ou dont les parents, du fait de séquelles physiques, psychiques ou de problèmes économiques, étaient incapables d’assurer l’éducation. Ces enfants étaient rescapés des camps de la mort ou avaient été cachés pendant la guerre, le plus souvent dans des établissements religieux catholiques ou chez des particuliers.
  11. Œuvre de secours aux enfants, en France.
  12. «Instituteur de formation, prend en 1920, dans la province de Kharkov en Ukraine, la direction d’un établissement destiné à recevoir des adolescents délinquants, établissement qu’il rendra célèbre sous le nom de colonie Gorki» (Jeanne, 2005, p. 144).
  13. Adolphe Nysenholc est un écrivain belge, Professeur à l’ULB, où, dès 1980, il donnera des cours sur l’analyse de films et l’esthétique cinématographique. Spécialiste de l’humour et de Chaplin, notamment. Enfant caché pendant la guerre, seul survivant de sa famille, il séjournera dans le home dirigé par Siegi Hirsh.
  14. En hébreu, signifie « la jeune garde ». Ce mouvement est né en Pologne en 1913. Il s’agit d’un mouvement de jeunesse sioniste de gauche. Ses fondements sont le socialisme, le sionisme, le scoutisme, l’amitié entre les peuples et l’esprit pionnier. L’organisation a eu une grande responsabilité dans le soulèvement du ghetto de Varsovie en 1943 – sous la direction de Mordechaj Anielwiecz.
  15. Mot en hébreu qui signifie «moniteur, guide».
  16. Trois grandes fêtes juives.
  17. À la fin de la guerre, Siegi Hirsh âgé de 20 ans reprend des études à l’Académie des Beaux-Arts de Bruxelles ainsi que des cours d’art dramatique chez Claude Étienne au Théâtre du Rideau et chez Jacques Huisman, futur premier directeur du Théâtre national, dont la troupe s’appelle alors les Comédiens routiers.
  18. En yiddish, mot qui signifie «fou».
  19. En 1958, le dernier home de l’AVIG ferme ses portes. La communauté juive américaine, conformément à ce qui a été convenu, permet à Hirsch de poursuivre ses études dans le pays de son choix. Il opte pour la Hollande, dont la proximité lui permet de passer ses week-ends en famille. Il entame une formation de Social worker (travailleur de groupe psychiatrique) à l’Académie sociale d’Amsterdam, où les professeurs sont essentiellement américains. Engagé dans un centre de consultation psychothérapeutique, il aura un double statut d’étudiant et de travailleur de groupe. Il sera supervisé par Salvadore Minuchin, pionnier américain de la thérapie familiale systémique. Il suit également à l’époque une formation au psychodrame, dirigée par des anciens élèves de Moreno et une autre formation en animation de groupes thérapeutiques psychiatriques. Voir Fossion et Rejas, Siegi Hirsh au cœur des thérapies, Érès, 2002.
  20. Son travail en Hollande avec des adolescents est décrit dans le livre de Jan Schouten, Siegi Hirsch, Han Blanckstein, Garde ton masque. Prise en charge d’adolescents difficiles en structures d’hébergement: l’expérience de Zandwijck, Érès, 1993.
  21. A. Nysenholc (2004, p. 118) écrit à propos du rire de Siegi Hirsch: «Son rire avait toutes les modulations du langage, il s’exprimait par lui… Dans la période d’après-guerre […] ce rire participait à la reconstruction. Il était l’antidote du deuil impossible. Sans parole il nous disait de nous réjouir d’être vivants. Il fallait aller de l’avant. Il n’était pas question de tout oublier. Il s’agissait de convertir le cauchemar en utopie. On était parfois le seul représentant de toute une famille. Siegi s’abstenait de tout discours moralisateur. On n’entendait pas des «tu n’as pas honte, tu as de la chance d’être là». Il prêchait d’exemple. Son rire était convaincant. On ne se rendait pas compte que le numéro tatoué sur son bras attestait que cet homme avait connu l’enfer de la déshumanisation. Son rire était une lutte contre la mort […] il nous apprenait à ne pas prendre au sérieux notre état grave mais pas désespéré […] ce n’était pas de la rigolade mais un exercice d’humanité.»

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