Entretien

© Poly - Eva THOMAS. Source D.G.

Entretien avec Eva THOMAS : le combat d’une vie contre l’inceste

Claire MESTREClaire Mestre est psychiatre, psychothérapeute, anthropologue, responsable de la consultation transculturelle du CHU de Bordeaux, Présidente d’Ethnotopies, co-rédactrice en chef de la revue L’autre.

Le viol du silence. (2021). Fabert.

Le sang des mots, les victimes, l’inceste et le droit. (2004). Desclées de Brouwer.

Thomas E, Mestre C. Eva THOMAS : le combat d’une vie contre l’inceste. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2024, volume 25, n°1, pp. 9-24

Rencontrer Eva Thomas c’est connaître la bataille commencée il y a plus de 35 ans contre le silence qui pèse sur l’inceste. Cette femme joyeuse et créative est au départ d’une aventure longue, coûteuse, violente, dans laquelle d’autres femmes se sont embarquées. Depuis, il y a eu d’autres témoignages, des recherches et désormais la CIVIISE1 à laquelle Eva Thomas participe scrupuleusement. La parole et les écrits d’Eva sont exceptionnels car ils témoignent, grâce à sa liberté décoiffante, des différentes violences à l’égard des femmes et des enfants : la maltraitance théorique de certains psychanalystes, le retard de la justice sur leurs paroles, la violence de l’inceste qui a fait périr tant de ses compagnes militantes. Les psychothérapeutes ne pourront qu’être intéressés par les répercussions d’un traumatisme gravissime, les mécanismes de la mémoire et le devenir du trauma, ce qu’il permet de chutes et aussi de combativité, l’importance de l’écriture, de l’art et de la parole collective… car l’inceste occupe toute une vie.

L’autre: Vous êtes une pionnière parce que vous avez été l’une des premières à témoigner de ce qui vous est arrivé dans votre adolescence: l’inceste. La première question que je voulais vous poser, c’est pourquoi vous avez eu cette conviction qu’il fallait témoigner quand on vous a invitée à l’émission les Dossiers de l’écran en 1986. Votre livre était-il déjà paru?

Eva Thomas: Non! Quand on m’a invitée, j’avais déjà pris des contacts avec des éditeurs sans résultat. Avec les éditions Aubier, j’avais senti qu’ils comprenaient que ce que j’écrivais était important. J’avais déjà créé SOS Inceste avant, en 1985. Donc quand on m’a invitée, Antenne 2 préparait un coup médiatique et l’éditeur était presque décidé.

L’autre: Mais pourquoi aviez-vous envie de témoigner si fort médiatiquement, quelle a été l’impulsion?

E.T.: Je voyais bien que c’était un sujet totalement tabou. Je travaillais en tant que rééducatrice, avec une petite fille qui avait été violée par son père. Elle me l’a dit, c’était évident étant donné la terreur qu’elle avait dans les yeux quand elle racontait ce qui s’était passé. Je me suis dit: mais rien n’a changé. Alors je suis allée à la Sauvegarde de l’enfance parce qu’elle était en famille d’accueil. À la Sauvegarde, j’ai trouvé des personnes qui m’ont dit: « Non, on ne peut pas croire les enfants, ils mentent, elle a 6 ans, elle peut dire n’importe quoi, etc. » Quand je suis sortie de cette rencontre il est monté de moi une espèce de rage profonde, je me suis dit: « Non mais là ce n’est pas possible, il faut s’y mettre, je dois raconter mon histoire et dénoncer ces violences ».

L’autre: Oui il faut s’y mettre.

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E.T.: Et donc j’ai commencé à écrire, pendant les week-ends et les vacances, en cherchant en vain des livres sur l’inceste. Quand j’ai eu suffisamment de pages, j’ai commencé à faire lire ce manuscrit autour de moi. J’ai cherché et trouvé des personnalités féministes qui pourraient m’aider. C’était donc en 1985. Là j’avais 43 ans, soit 30 ans après avoir été violée par mon propre père.

L’autre: Peut-on dire que c’était 30 ans d’amnésie ou 30 ans de souffrance?

E.T.: Toute la période après le viol, quand j’ai réussi à sortir de l’anorexie, après quelques mois où j’ai compris que je n’étais pas enceinte de mon père, j’ai repris mon rêve d’enfant: être institutrice en Afrique comme ma tante. J’avais menti à tout le monde en disant au curé que j’avais la vocation, que Dieu m’appelait pour être religieuse institutrice en Afrique parce que mes parents étaient trop pauvres pour m’envoyer en pension. Tout le monde me répétait: « Tu es une fille, tu te marieras, tu n’as pas besoin d’un métier! » En 1952, une fille de jardinier était juste bonne à marier.

L’autre: Vous n’avez pas ressenti d’impact traumatique?

E.T.: À cette époque-là, au début, non. J’ai flirté avec des garçons de mon âge, j’avais repris mes études, j’avais des copines, on allait faire des boums avec les copains, une fois que j’étais remise sur les rails de ma vie. Après, quand j’ai rencontré celui qui allait devenir le père de ma fille, j’avais déjà fait de nombreuses expériences professionnelles: à 19 ans je travaillais comme institutrice, j’étais autonome, j’avais vécu en Algérie, travaillé avec des enfants sourds. Mon travail avec les enfants, la pédagogie Freinet2 tout me passionnait. J’étais pleinement dans ma vie.

Ce qui a déclenché la souffrance c’est d’abord quand je suis venue à Grenoble pour suivre mon mari qui avait un travail au service audiovisuel à l’université, je me suis retrouvée dans une classe spécialisée où étaient regroupés tous les élèves de Grenoble qui avaient de graves troubles de comportement. Nous n’étions que deux collègues avec des enfants en grande détresse, j’avais 15 élèves dont 3 filles seulement. Un jour où je les avais emmenés en promenade, le plus costaud, qui sortait d’un IME (Institut Médico Éducatif), m’a attrapée par derrière et il a crié: « Tous sur la maîtresse! »; et ils m’ont agressée en me maintenant au sol. J’ai fait la morte, ça m’a sauvée. Ils ont déversé sur moi toute leur rage contre l’école: « Maintenant que t’es pas la plus forte, tu vas dire qu’on a 10 sur 10 en dictée, qu’on est des très bons élèves… », enfin une sorte de délire collectif contre l’école. À ce moment-là, j’ai su que ce n’était pas grave sauf que, c’était une vraie agression. Ils ont fini par me lâcher. Je me suis redressée et alors avec une sorte d’instinct de survie, j’ai dit avec une voix forte: « Maintenant en rang deux par deux ». Sûrement qu’ils avaient compris qu’ils étaient allés un peu loin. Ils se sont mis en rang et nous sommes rentrés en classe. Mais après, celui qui m’avait agressée continuait d’essayer de m’agresser… J’ai commencé à faire des cauchemars et à me sentir fragilisée.

L’autre: Vous avez fait des cauchemars…

E.T.: J’ai été voir un médecin qui a qualifié cet événement d’agression. Il m’a mise en congé maladie et il m’a demandé d’appeler l’Académie pour me faire remplacer par « un homme qui a fait du karaté ». Ce que j’ai fait.

L’autre: Cet événement a été un déclencheur? Par la suite, comment vous êtes-vous soignée et qu’est-ce qui vous a fait du bien?

E.T.: Quand j’étais mal, j’avais l’impression que toute mon énergie sortait de mon corps et que j’étais comme une lavette. J’avais fait des expériences avec les psys à ce moment-là: certains m’avaient dit que j’avais le droit de coucher avec mon père, d’autres avaient eu des relations sexuelles avec moi. Donc cette option pour aller mieux était barrée, je ne voulais plus voir des gens comme ça. Il ne me restait plus qu’à trouver une solution par moi-même: je pense que ça a été une vraie chance parce que j’ai dû mobiliser toute mon énergie, ma créativité et mon intelligence pour m’en sortir, pour trouver une solution. Ma solution a été de me mettre à peindre, j’étais alors en congé maladie, je peignais la nuit et je restais en contemplation devant mes grandes peintures. J’ai très vite vu que c’était suffisant pour me remettre debout. Chaque fois que je m’effondrais, je faisais une séance de peinture et le lendemain matin, j’étais en pleine forme comme si je jetais à l’extérieur de moi tout ce qui me torturait. Le fait de rester en contemplation face à mes peintures, sans penser, dans le drôle d’état où j’étais me donnait une force positive pour vivre. J’avais trouvé une méthode pour me remettre debout seule.

L’autre: Vous aviez trouvé un moyen!

E.T.: J’ai perdu la peur que j’avais de ne pas m’en sortir, la peur de toujours, l’attirance du suicide comme presque toutes les victimes d’inceste. Quand la souffrance est trop forte, la mort devient la tentation, la trousse de secours: trouver la paix pour dormir sans cauchemar, sortir de la souffrance. Quand je ressentais cela, je parlais à mon cerveau et je lui répétais: « Tu resteras en vie ». Je me conditionnais pour ne pas flancher.

L’autre: Le geste artistique vous a beaucoup aidée.

E.T.: Oui. En même temps, j’ai commencé à coudre. La nuit, je peignais et dans la journée je commençais à coudre. Si j’ai eu une seule addiction dans ma vie, c’est au textile parce que j’avais besoin de coudre comme on a besoin de respirer. Je créais des vêtements et je les donnais. Mes copines disaient: « Ah c’est super beau! ».

L’autre: C’était le geste de la couture…

E.T.: Coudre: c’est couper dans du beau tissu avec des ciseaux, être le maître et puis en même temps c’est créer de la beauté pour se faire belle. Pour moi, ça avait ce sens-là. Se faire belle, porter un habit dans lequel je me sens bien pour exister socialement, ce qui m’attirait beaucoup d’admiration de mes copines et de mes amis. Comme je faisais des robes un peu atypiques, on me regardait dans la rue et ça ne me dérangeait pas du tout, au contraire, j’étais contente et fière. Cette reconnaissance me faisait profondément du bien. C’était une réparation joyeuse.

L’autre: C’était une activité de solitaire! Alors revenons sur le Tchad, c’était avant?

E.T.: À 19 ans j’ai été institutrice en France pour payer mes études, la bourse ne suffisait pas, j’ai fait un deal avec les religieuses: devenir institutrice dans leur école pour payer mes dettes. Mes parents avaient déjà cinq enfants et je ne voulais pas dépendre d’eux. Dès que j’ai eu le bac, je suis devenue institutrice à l’école Saint-Joseph et j’avais 45 élèves à l’époque dans un CP/CE1 sans la moindre formation. Très vite, ce qui m’a posé problème c’était le nombre, alors que c’étaient des petites filles sages. J’ai appris qu’à Caen, il y avait une école de petites filles sourdes où il n’y avait que 12 élèves par classe. J’ai pris des contacts et je suis allée travailler là-bas. C’était magnifique et j’ai rencontré à ce moment-là le groupe Freinet. Je me suis formée en pédagogie Freinet et j’ai fait mes premières expériences dans cette institution religieuse. J’étais un peu rebelle parce que j’emmenais les élèves dans le jardin, dans le dortoir… On faisait des méthodes actives. J’ai travaillé deux ans à Caen, j’ai fait une formation, et je suis partie en Algérie.

C’était le moment de l’indépendance de l’Algérie. J’avais lu La question de Henri Alleg3 et je voulais aider les Algériens. Je suis partie en Algérie contre l’avis de tout le monde, j’avais 21 ans et je pouvais décider de ma vie. J’ai travaillé un an mais c’était très difficile de vivre seule là-bas. C’était à El Kerma, près de l’aéroport d’Oran. J’y ai rencontré un groupe de collègues Freinet et c’est là où j’ai connu le futur père de ma fille qui faisait partie de ce groupe. Cela a été une expérience rude et formatrice. J’ai tenu un an et après je suis rentrée en France parce que c’était trop dur. À cette époque-là, les femmes d’Oran étaient toutes, j’allais dire masquées, non, voilées. On ne leur voyait qu’un œil, c’était très impressionnant.

Je n’ai pas supporté comment on traitait les femmes et je me suis sauvée! J’ai ensuite fait une formation d’orthophoniste: à mi-temps à Paris je faisais mes études et à l’autre mi-temps j’étais à la Sauvegarde de l’enfance de Caen pour travailler avec une orthophoniste. Je préparais les enfants à faire le travail technique; j’apprivoisais des enfants extrêmement perturbés, qui avaient été enfermés dans des placards et c’est là que j’ai découvert que j’avais une sorte de don pour communiquer avec eux, je savais faire, d’instinct… J’ai adoré faire ce travail-là et c’est après que je suis partie en Afrique avec mon amoureux.

L’autre: Les passages sur le Tchad dans vos livres sont très intéressants et émouvants. J’ai eu le sentiment que là aussi ça vous avait fait du bien. Vous y avez appris une forme de critique du savoir savant et colonisateur. Vous avez aussi beaucoup appris au contact des femmes. J’aimerais savoir ce que vous pourriez dire avec le recul. Ce passage par l’Afrique vous a-t-il aidée, soignée ou réparée peut-être?

E.T.: Je pense que le fait d’être très loin de la France, de ma famille, de découvrir une autre culture, ce fut une vraie chance. Etrangement je me sentais chez moi ça m’a fait beaucoup de bien. D’ailleurs quand on discutait avec les femmes à l’association SOS inceste, beaucoup ont eu le même réflexe de s’en aller au Canada ou aux USA, fuir loin dans une autre langue.

L’autre: Vanessa Springora, dans son livre, Le consentement4, dit qu’elle a voulu partir.

E.T.: Oui partir loin. Pour se construire autrement. Voilà. C’était tellement merveilleux car c’était mon rêve qui se réalisait, mon rêve d’enfant. En plus, j’avais un amoureux, c’était magnifique, je n’avais aucun problème, j’étais tout le temps très joyeuse, heureuse de faire ce travail, qui était aussi très créatif puisque c’était un travail d’animation dans un service de développement rural. J’étais responsable de l’animation des femmes. Je devais former des jeunes animatrices. Mais en fait on se formait ensemble et elles étaient pleines de créativité, je les admirais. J’ai été très épanouie dans cette période-là. J’avais beaucoup d’énergie, de plaisir à travailler, de certitudes que j’étais bien là où je devais être.

L’autre: Pourtant vous avez dû voir des choses terribles sur la condition des femmes, même si elles vous ont beaucoup apporté en termes de sororité, peut-on dire.

E.T.: Je les trouvais très fortes, ces femmes Saras de culture animiste5, vis-à-vis des hommes, même si les rôles étaient bien déterminés. Une femme gardait un vrai pouvoir avec la responsabilité de nourrir la famille. Il en a été beaucoup question quand j’ai commencé à organiser des stages de déléguées de village pendant plusieurs jours. Les hommes m’ont raconté toutes les mesures de rétorsion qu’elles pouvaient utiliser contre eux. Elles n’étaient pas soumises comme je l’imaginais. Elles étaient fortes.

L’autre: C’est cela qu’elles vous ont communiqué?

E.T.: Oui. En plus physiquement, j’étais toute petite par rapport à elles; je me suis donc mise en apprentissage parce que je découvrais un autre monde. J’étais pleine de curiosité pour les rituels, les danses. J’ai beaucoup aimé danser la nuit dans une sorte de transe collective.

L’autre: Dans la façon de materner les enfants, vous insistez beaucoup là-dessus.

E.T.: Oui d’ailleurs quand j’ai eu ma petite fille, c’est Suzanne une jeune femme de 15 ans qui s’est occupée de ma fille. J’avais une confiance totale et une belle admiration pour ses gestes, sa douceur et son calme.

L’autre: Vous auriez pu avoir de la nostalgie pour la France, pas du tout?

E.T.: Même pas, c’est curieux. Je me sentais chez moi, à ma place et je n’ai jamais eu peur alors que j’ai eu des pannes de voiture sur des pistes la nuit dans la savane avec des bêtes sauvages…

L’autre: Parce que vous étiez bien entourée.

E.T.: J’étais bien entourée, je faisais des choses passionnantes et j’avais l’impression de vivre un rêve; j’avais la sensation que j’étais au bon endroit, que c’était ça que je devais faire et ça me donnait une énergie formidable! J’avais de la chance d’apprendre de l’autre, j’étais bien entourée affectivement et mon passé ne m’encombrait pas la vie du tout.

L’autre: Il y a autre chose du Tchad qui vous a remplie de force?

E.T.: J’ai été très intéressée par tous les rituels. C’était un monde tellement différent de l’ambiance de mon enfance, de la religion catholique. J’avais l’impression qu’il y avait plein de choses très joyeuses contrairement à ce que j’avais vu, enfant. Ce que je ne supportais pas dans la culture catholique de l’époque, c’est qu’on ne parlait que de sacrifices: il fallait faire des sacrifices pour aller au paradis. On nous disait que les pauvres avaient de la chance, ils iraient au paradis puisqu’ils avaient beaucoup de malheurs sur terre. Ces idées-là, je ne les supportais pas. Je posais plein de questions qui dérangeaient les adultes mais je me disais que c’était intéressant quand ils étaient dérangés parce qu’il y avait quelque chose caché derrière. Un jour j’ai demandé au curé: « Comment ils font les riches pour aller au paradis puisqu’ils ont tout sur terre, des bonnes nourritures, des grandes maisons, des beaux jardins et même à l’église, ils ont des prie-Dieu avec du velours pour pas avoir mal aux genoux? ». Le curé est devenu tout rouge et il m’a dit: « Tais-toi, tu poses trop de questions! ».

L’autre (Rires): Le rapport à l’imaginaire, vous en aviez conscience? Les esprits, les ancêtres?

E.T.: Ça m’intéressait beaucoup. Il y avait tout un mystère autour de ça, je reconnaissais les grigris, c’était comme les médailles de Sainte Vierge qu’on nous mettait. Je voyais des choses qui étaient semblables et je me disais, c’est une autre façon de faire sens et ça m’a aussi permis justement de larguer la religion! J’ai trouvé que dans l’animisme, c’était plus ouvert, plus juste. Je me sentais habitée, pas par les esprits, mais habitée par le plaisir de vivre, je ne sais pas comment dire, le plaisir d’être vivante au milieu des vivants et de la savane.

L’autre: Vous étiez curieuse, vous pouviez poser des questions.

E.T.: Oui je posais beaucoup de questions aux animatrices pour les comprendre.

L’autre: Changeons de sujet. Vous expliquez dans vos livres que vous avez été très heurtée, plus que ça, rejetée, brutalisée par la parole des psys, quand vous avez commencé à souffrir de cet inceste. Qu’est-ce qui vous a heurtée, brutalisée au point de les rejeter complètement?

E.T.: C’est déjà l’attitude qu’ont eue les psys avec moi. Certains ont eu des relations sexuelles avec moi, en me disant que je n’avais pas de souci à avoir, que j’avais vécu avec mon père une belle histoire d’amour, qu’il n’y avait pas eu de viol… À nouveau c’était comme si j’inventais, on ne voulait pas me croire. On me manipulait.

L’autre: Le viol est revenu dans vos rêves, après une série d’agressions.

E.T.: Juste après l’agression par mes élèves, j’ai fait beaucoup de cauchemars… Une façon de me débarrasser des cauchemars, c’était de peindre des monstres. À une certaine époque, j’avais l’impression qu’il ne fallait surtout pas que je m’effondre donc il ne fallait surtout pas que je pense à tout ce qui me faisait mal.

L’autre: Parce que le souvenir est revenu à ce moment-là?

E.T.: Le souvenir, je l’ai toujours su. J’avais 15 ans. Je n’avais pas un souvenir de ce qui s’était passé pendant cette nuit. Je me souvenais juste du poids de mon père sur moi et du réveil le lendemain matin. J’avais comme un trou noir dans la tête et le non-sens de la situation. La panique face à l’impensable!

L’autre: En lien…

E.T.: En lien avec ça à cette époque-là. Je voyais quand même bien qu’avec les hommes ce n’était pas si facile. Pendant tout le temps que j’étais avec mon mari, il me protégeait des autres hommes. Quand il est parti, il a bien fallu que j’affronte des peurs. Quand mon mari m’a quittée, j’ai appris à vivre seule, mais j’étais très entourée, de plein d’amis, de copines. Je ne devais pas m’effondrer, j’étais hyper active, je cousais, j’allais au cinéma, au théâtre, j’organisais des repas. J’étais dans l’action, parce que je savais que c’était comme ça que je m’en sortirai.

L’autre: Quand est-ce que vous avez fait le lien, quand même: si je suis mal c’est parce que j’ai été violée par mon père, cette évidence-là elle est arrivée quand?

E.T.: Quand je devais aller chez mes parents, ça me rendait malade. Mon corps a beaucoup protesté!

L’autre: La parole des psys: « Vous pouvez avoir des relations sexuelles même avec nous », a dû produire un bouleversement radical!

E.T.: Je suis tombée malade avec la chance d’avoir un corps qui se manifestait dès que je faisais quelque chose contre moi. Après des séances avec un groupe de paroles, où un psy m’a dit que j’avais le droit de coucher avec mon père, des psys ont eu des relations sexuelles avec moi, chaque fois mon corps s’exprimait bruyamment: je somatisais. J’ai encore un peu persévéré dans ce groupe puis je me suis dit: terminé. Je me battais pour ma survie en étant hyperactive pour ne pas m’effondrer.

L’autre: À quel moment apparaît le rôle de l’écriture?

E.T.: Avant l’écriture, j’ai fait beaucoup de pratiques « magiques »: fabriquer des poupées de ma taille que je voyais dans mes cauchemars. Ces créations et ces mises en scène m’ont été nécessaires pour arriver à l’écriture. Au début je n’écrivais que des mots, des mots de colère avec des verbes « arracher », « piller »: la colère sortait. Ce qui m’a sauvée! Je suis une femme en colère, d’une colère qui s’exprimait dans des montagnes de cahiers.

L’autre: Des mots jetés sur la feuille!

E.T.: Des mots jetés en vrac. Le vrai texte cohérent c’est sur le corps de la poupée…

L’autre: Vous avez fait une poupée et vous avez écrit dessus?

E.T.: J’ai d’abord fabriqué une grande poupée que j’ai labourée de coups de couteaux dans son ventre. Je l’ai emmenée dans ma cave et je l’ai abandonnée. Un jour je suis allée la rechercher, je l’ai peinte en blanc avec de la peinture à plafond et elle est devenue dure comme une statue. J’ai été prise d’une sorte de rage et je me suis mise à écrire partout sur son corps. Et c’était mon premier récit, le vrai récit du viol sur le corps de la poupée.

L’autre: L’image avant les mots, on peut le dire comme cela?

E.T.: Oui, c’est évident. Quand je peignais, je ne voyais pas le sens de ce que je faisais. C’est en voyant toutes les peintures les unes après les autres, en les regardant avec le recul, on voit bien que ce qui émerge: ce sont des monstres féroces, de la violence. Toute la violence vécue sort sous une forme symbolique. Quand je faisais sortir le mal, j’étais trop contente d’aller bien après. Je ne me posais pas de questions, je les enfermais dans un placard et hop c’était terminé.

L’autre: Il n’y avait personne pour les interpréter.

E.T.: Non c’était inutile. J’avais une méthode qui me rendait mon énergie pour vivre ma vie.

L’autre: C’est vous qui les avez interprétées ensuite?

E.T.: Je les contemplais longtemps et très longtemps après j’ai compris le sens du chemin parcouru à travers ces peintures.

L’autre: Et le passage à l’écriture?

E.T.: C’est après l’épisode de la petite fille. Quand j’ai vu qu’en 1983, on continuait de dire: les enfants mentent, on ne peut pas les aider… je me demandais comment j’allais faire avec cette petite fille. Je lui avais dit que son père n’avait pas le droit, qu’il devrait aller en prison. J’étais tellement furieuse que je me suis dit: « Il faut que tu écrives ton histoire ». Ce fut le déclic de l’écriture. J’écrivais seulement les week-ends en me cadrant bien parce que ça me mettait dans des états de grande vulnérabilité. J’allais dans les librairies en quête d’inspiration, à l’intuition. Parfois je lisais trois livres avant d’écrire une phrase qui provoquait une émotion et des larmes de vérité, je me nourrissais de livres, en particulier autour des violences faites aux humains: la torture, la Shoah…

L’autre: Ce n’était pas n’importe quel livre ce qui est très intéressant. Dans une de vos publications, vous dites qu’il y a besoin de l’expérience écrite des autres pour nommer la déshumanisation…

E.T.: Après le procès de St Brieuc je lisais des livres de résistance à la barbarie.

L’autre: La violence destructrice, pour s’approprier des mots…

E.T.: C’est ça. Encore maintenant, pour écrire le texte du 19 octobre 20226, vous n’imaginez pas le nombre de livres que j’ai lus! C’est vrai. J’ai besoin d’être nourrie par les au-tres, j’ai une grande curiosité de l’expérience des autres. Je suis allée discuter avec des femmes de l’association SOS Inceste. L’une m’a dit: « Eva je veux bien t’aider, quand tu en auras écrit quelques pages, on mangera ensemble et je te donnerai mon avis ». Je sens que j’ai une responsabilité par rapport aux autres personnes victimes et j’aime partager.

L’autre: Aux enfants aussi?

E.T.: Oui, mais d’abord par rapport aux femmes qui ont été agressées dans leur enfance et qui se débattent encore avec leur souffrance. J’ai reçu des lettres absolument incroyables de victimes qui m’ont bouleversée. J’ai reçu le témoignage d’un jeune homme, qui a retrouvé dans les papiers de sa mère qui s’était pendue, une lettre qu’elle m’avait écrite et jamais envoyée. Elle y recopiait les passages du Viol du silence, mon premier livre, qui l’ont aidée à se comprendre. Ce jeune homme m’a écrit: « Maintenant j’ai l’énergie de vous envoyer ça, simplement. Ma mère est morte depuis tant d’années. Parlez d’Isabelle, ma mère qui disait ‘avoir la mort dans le cœur’ ». Il m’a laissé son numéro de téléphone et j’ai discuté une bonne heure avec lui pour lui dire à quel point les victimes d’inceste se suicident, c’est vraiment quelque chose qui malheureusement est très courant parce qu’on ne trouve pas de vraie écoute. J’ai senti qu’il était en paix. Dans sa dernière lettre, Isabelle avait écrit: « Je crois bien que cette fois-ci, j’ai perdu la guerre! »

L’autre: Dans votre livre Le viol du silence, vous écrivez la scène du viol. Est-ce en écrivant que vous pouvez la remémorer?

E.T.: Oui. Dans ma recherche de livres, je voulais trouver un témoignage pour m’aider à construire mon récit et je n’en ai pas trouvé.

L’autre: Dans ce livre, l’écriture s’enroule sur elle-même, vous reprenez les mots vous les réécrivez, réécrivez comme s’il fallait passer par cette…

E.T.: Rumination.

L’autre: Oui, mais pas une rumination stérile parce que rumination c’est un peu péjoratif: c’est une répétition pour le croire en fait, pour dire ça s’est passé comme ça.

E.T.: Oui. Tant que je n’avais pas lu la lettre d’aveu de mon père qui m’a été envoyée plus tard, je pouvais toujours me réfugier en me disant peut-être qu’il ne s’est pas passé des choses très graves, c’est le déni qu’on utilise pour survivre.

L’autre: Mais qui vous a dit le premier: « Je te crois »?

E.T.: Le père de ma fille, quand je l’ai rencontré en Algérie, c’était la première fois que j’en parlais vraiment. Et lui immédiatement il m’a crue.

L’autre: C’était un premier acte thérapeutique?

E.T.: Lui, c’était un homme et après, j’en ai parlé à d’autres personnes.

L’autre: Après tout ce déroulement, la création, l’écriture il y a eu une cohérence? Et ensuite, il faut témoigner pour que ça bouge?

E.T.: Une fois que j’avais écrit deux cent pages, j’ai commencé à montrer mon manuscrit donc à Yvette Roudy, Delphine Seyrig, Nancy Huston7. Je suis allée vers des femmes puissantes, comme on dit maintenant, des femmes qui sont connues et j’ai reçu un bon accueil.

L’autre: Formidable!

E.T.: Marie Balmary8 aussi m’a accueillie d’une façon formidable en me disant: « Mais je vous crois ».

L’autre: C’est-à-dire que non seulement elles vous ont crue, vous ont dit c’est vrai ça s’est passé, mais vous avez pu rendre cohérente votre souffrance, et comprendre les cauchemars et votre douleur.

E.T.: Et le sentiment de ne pas être dans la vraie vie, comme une sorte de dissociation. L’impression de fonctionner normalement pour les autres mais de ne pas être complètement vivante, le sentiment d’être derrière une vitre. C’est après seulement, une fois que mon livre était sorti que j’ai compris la différence: ma parole de vérité était socialisée. J’étais vraiment dans la vie, je n’étais plus dans la survie, c’était terminé.

L’autre: C’était terminé avec le livre, et les idées de suicide?

E.T.: J’en ai eu beaucoup avant d’avoir écrit.

L’autre: Ah oui.

E.T.: Et je me souviens, quand j’étais au volant de ma voiture, je donnais des ordres à mon cerveau pour ne pas tourner, dévier à droite ou à gauche.

L’autre: Vous avez conscience du danger?

E.T.: J’avais conscience du danger et je tenais à la vie, parce que j’avais un enfant. J’ai entendu beaucoup de femmes dire la même chose: l’enfant nous apporte tellement de bonheur, de tendresse, de joie et surtout de responsabilité. C’est une barrière, un rempart face aux forces meurtrières de l’inceste.

L’autre: La création de SOS Inceste est venue à quel moment?

E.T.: En 1985, c’est-à-dire au moment où je cherchais un éditeur.

L’autre: Vous avez écrit un livre et vous avez monté une association?

E.T.: Oui. J’ai commencé avec deux amies qui ne connaissaient rien au sujet, mais comme il fallait être trois pour créer une association… J’avais donné le nom « association pour combattre l’inceste père-fille » et je ne risquais pas beaucoup de trouver des adhérents! Jusqu’aux Dossiers de l’écran, j’étais toute seule et je ne pouvais rien en faire et une fois que l’émission est passée avec toutes la médiatisation qui a suivi, la mairie de Grenoble m’a enfin donné un petit local. À ce moment-là, les gens sont arrivés pour m’aider: des femmes ont traversé la France pour venir nous parler et vous n’imaginez pas l’état de jubilation qu’on a vécu toutes ensemble!

L’autre: Peut-on dire que grâce à cette association, vous avez vécu la complicité entre femmes que vous aviez aussi connue au Tchad, peut-on faire ce parallèle ?

E.T.: Oui. C’était une sororité géniale! Le fait de se sentir normales puisqu’on avait toutes eu les mêmes symptômes, les mêmes somatisations, les mêmes réflexes de survie, c’était incroyable.

L’autre: Incroyable!

E.T.: Les femmes me disaient: vous avez complètement écrit mon histoire alors que j’ai écrit la mienne. Nous avions de la force parce que nous sortions de la honte. J’ai fait un débat public avec Frédéric Gros qui a écrit que La honte est un sentiment révolutionnaire9 et je lui disais à quel point la colère collective, qui est derrière la honte, était jubilatoire. En 1986-1987, on riait beaucoup, nous étions pleines d’énergie pour répondre aux lettres et au téléphone. Des journalistes étaient complètement stupéfaits parce qu’ils s’attendaient à trouver des pleureuses et ils trouvaient des femmes pleines de vie. Leur surprise nous faisait plaisir. Un jour, un psychiatre italien a pris contact avec moi (parce que mon livre a été traduit en italien). Il passe à Grenoble et me demande si nous pouvons nous rencontrer. Je lui donne mon adresse, je l’invite même à déjeuner. On sonne à la porte à l’heure dite et ce monsieur me dit: « Ah j’ai dû me tromper de porte ». Puis il re-sonne, et dit: « Je cherche Eva Thomas! ». Plus tard, il a été obligé de m’avouer comment il m’avait imaginée: les cheveux très courts, en jean avec un grand T-shirt large… Et je portais une jolie robe, des chaussures à talon et j’étais bien coiffée! Ça s’appelle les préjugés sur « la victime d’inceste ».

L’autre: Dans votre livre Eva, vous déconstruisez la théorie du complexe d’Œdipe. Vous proposez même une autre théorie de l’enfant qui a peur d’être tué.

E.T.: Oui, parce que j’ai travaillé 25 ans en psycho pédagogie avec les enfants de 5 à 11 ans.

L’autre: Je voudrais que vous expliquiez aux lecteurs de la revue L’autre comment vous avez déconstruit cette théorie freudienne et quelle est votre théorie à vous?

E.T.: Je me suis rendu compte, après tous les échanges qu’on a eus dans les groupes de paroles avec les femmes, après aussi avoir lu le livre de Marie Balmary que ça me paraissait invraisemblable cette histoire de désirs incestueux inventés par Freud. Ça ne correspondait en rien à mon expérience. Quand mon père m’a agressée, j’avais donc 15 ans, je venais de passer le BEPC, j’étais construite avec un projet de vie: je serai institutrice en Afrique et il n’y avait rien d’autre qui comptait. C’était important, j’avais tout fait pour, même un énorme mensonge pour arriver à faire des études. J’étais lancée dans mon projet de vie.

L’autre: Et donc la théorie freudienne ne tenait pas?

E.T.: Non, ça ne tenait pas. J’ai subi une violence qui m’a détruite en une nuit. J’ai vécu la destruction, le fait de perdre la tête, la terreur. Je me disais s’il m’a violée, je vais peut-être être enceinte d’un monstre, etc. La solution a été de repartir en pension. Je me suis mise à ne plus manger pendant plusieurs mois. L’anorexie c’était dire avec mon corps la destruction quand il n’y a plus de mots. À force de chercher partout dans les librairies, d’acheter deux livres par semaine, j’ai fini par tomber sur le livre de Balmary. Quelle libération! Aussitôt, j’ai pris contact avec elle, j’avais emporté mon manuscrit.

L’autre: Que vous a-t-elle dit?

E.T.: Quand elle m’a reçue, elle m’a dit qu’elle me croyait bien sûr parce qu’elle avait entendu d’autres personnes victimes d’inceste. Elle m’a encore dit que Freud s’était trompé, il a changé de théorie après la mort de son père pour cacher les viols que son propre père avait commis sur ses sœurs et son frère. Il a inventé une théorie du déni en renversant la culpabilité sur les femmes qui inventaient ces histoires de viols pour cacher leurs désirs incestueux. C’est ainsi qu’il a créé le complexe d’Œdipe en transformant complètement ce mythe grec à sa façon.

Donc je pouvais me croire parce que j’en étais encore là, au doute. Le fait d’avoir rencontré des femmes qui me disaient qu’elles me croyaient, des femmes puissantes en plus, c’était un support et un soutien, parce que j’étais quand même très seule. Ce qui est très dur dans la solitude, c’est qu’on peut rebasculer dans le doute et le déni. Avec l’appui de Marie Balmary, j’avais trouvé une confirmation de ma vérité profonde.

L’autre: Et puis de dire que Freud s’était trompé…

E.T.: Alors, mes amies en psychanalyse étaient terrorisées à l’idée que j’allais mettre en doute la théorie freudienne en 1985-1986, et que je risquais d’être embarquée dans un hôpital psychiatrique pour folie. C’est révélateur de leur pouvoir (aux psychanalystes) à cette époque mais j’avais enfin compris que je pouvais me croire, et la lecture de Balmary ensuite me l’a confirmé.

Depuis 30 ans, j’ai lu des centaines de lettres, entendu tant de témoignages de victimes, participé aux recherches de la CIIVISE. La théorie freudienne ressemble à un échafaudage énorme avec une base fausse. C’est une énorme nébuleuse décrochée du réel qui tourne sur elle-même. Qui n’a rien à voir avec la réalité des victimes de viol incestueux.

L’autre: Forte de votre critique de Freud, appuyée par la lecture de Marie Balmary que Freud ait voulu cacher la faute du père10, vous avez affronté les psychanalystes.

E.T.: Oui mais en m’appuyant sur le droit et l’interdit de l’inceste. De toute façon ils m’ont toujours traitée comme une hystérique, qui veut se rendre intéressante, qui n’a rien compris à la théorie, qui est folle. Parfois je disais: « Bien que je sois une hystérique, j’ai quelque chose à vous dire ».

L’autre: Cela vous a aidée à avoir une posture publique?

E.T.: Oui, une posture qui dit: « Je tiens bon parce que l’inceste ce n’est pas une maladie, c’est un crime ». Les femmes me demandaient de lire leur lettre à la radio. Il s’est aussi passé quelque chose de très intéressant que je raconte d’ailleurs dans Le sang des mots. Je ne disais jamais « le père », mais « le criminel » puisque l’inceste est un crime, une question de droits humains bafoués. Un jour dans une salle de conférence, un monsieur très en colère s’est levé en disant: « Je ne peux plus entendre Eva Thomas parler du criminel, est-ce qu’elle ne peut pas dire le père comme tout le monde ». Je n’ai pas eu le temps de répondre car une responsable de la Brigade des mineurs qui était à côté de moi a répondu: « Monsieur, madame Thomas utilise le bon terme, c’est un crime et je suis là pour vous le rappeler ». Ensuite, pour ne plus jamais me faire agresser, j’allais aux conférences en demandant d’être entourée par un policier à gauche, un juge à droite. Ce que j’avais à dire devait être entendu dans le cadre de la loi. Le crime dont je parle n’a rien à voir avec des fantasmes inventés. J’étais quand même assez seule à tenir ce discours mais je me sentais portée par des amis psys de Grenoble. Et puis j’avais rencontré le centre des Buttes-Chaumont à Paris avec Pierre Sabourin11. Son équipe travaillait avec l’approche de Ferenczi qui, dès 1932, avait déjà théorisé dans le texte « La confusion des langues entre les adultes et l’enfant », le problème réel des agressions sexuelles des adultes sur les enfants.

L’autre: Vous renversez la théorie freudienne en disant que c’est le père Laïos, le criminel qui a influencé le destin d’Œdipe, on peut dire comme ça?

E.T.: Oui bien sûr: c’est une histoire presque typique des malheurs que provoque l’inceste sur plusieurs générations. La malédiction des dieux sur Laïos est motivée par le viol commis par Laïos sur le jeune Chrysippe qui de honte se suicide et l’engrenage du malheur se compte ensuite en sept morts sur trois générations. Constat expliqué dans Le sang des mots.

L’autre: Et puis vous dites que l’enfant ne désire pas ses parents mais il a peur d’être tué.

E.T.: Je suis devenue psychopédagogue et j’ai travaillé 25 ans avec des enfants. Ils ne jouaient que des histoires de pouvoir et ils me donnaient tout le temps le rôle de l’enfant. Je jouais leurs histoires comme une comédienne dans un cadre solide et je n’interprétais jamais, c’est le jeu qui les transformait. J’ai rencontré beaucoup d’enfants qui mettaient en scène des histoires de pouvoir où ils racontaient leurs terreurs et leurs peurs face à la domination des adultes.

Parfois, quand je jouais le rôle d’enfant, l’un me disait: « Mais t’aurais bien plus peur que ça! ». J’écrivais aussi des histoires avec eux. Un jour, avec trois petits garçons de CE1 nous avons commencé une histoire: « C’est l’histoire de l’homme le plus méchant du monde, il s’appelle Hitler » et les enfants racontent tout ce qu’il a fait comme horreurs… « Grâce à un magicien et à une armée, on a réussi à le capturer et à le mettre dans les oubliettes d’un château ». La question qui se pose maintenant c’est: « Qu’est-ce qu’on fait de lui pour le punir? ». Première réponse: « On lui arrache les yeux ou on lui fait des tortures… ». Mais une petite voix dit alors: « Moi j’ai une autre idée, on va le faire redevenir un bébé parce que, quand on est un bébé, on ne peut rien faire et les autres, ils peuvent tout nous faire ». « Bonne idée comme ça, il aura peur! », dit un autre garçon. Cette histoire en dit long sur la situation des enfants. J’ai passé vingt-cinq ans de ma vie à aider des enfants, à résoudre leurs problèmes juste en jouant. Je jouais avec la petite fille qui est en moi qui organisait plein de jeux avec ses voisins. C’est peut-être difficile à comprendre mais je jouais six heures par jour et cela demande beaucoup d’énergie physique. Je la puisais en voyant la transformation des enfants capables de trouver leur solution dans ces voyages dans leur propre imaginaire.

L’autre: Ce qui est intéressant pour reprendre l’hypothèse freudienne, c’est que vous vous êtes appuyée sur des personnes qui vous ont confirmé votre déconstruction de la théorie. Et cette élaboration s’est confirmée par votre travail avec les enfants. Néanmoins, vous avez écrit un deuxième livre après une autre expérience traumatique.

E.T.: La vraie.

L’autre: Ah oui la vraie?

E.T.: La pire je crois.

L’autre: Vous pouvez nous en parler de celle-là?

E.T.: J’avais commencé à parler à la télévision à visage découvert en 1986 et d’autres victimes ont fait la même chose surtout des jeunes. Il y a eu cette émission qui a provoqué le procès de Saint-Brieuc: nous y étions quatre personnes victimes, à parler à visage découvert. C’était une émission de TF1, avec le journaliste François de Closets. Le père de Claudine, une des victimes, a porté plainte en diffamation parce qu’elle n’avait pas le droit de parler en public, d’un crime prescrit non jugé. Je ne savais même pas qu’il y avait prescription. Je découvre tout d’un coup que ce que je faisais était susceptible de plainte contre moi. Je suis allée au procès évidemment pour défendre Claudine et là dans le tribunal au moment où je témoignais, j’ai vraiment vécu une vraie dissociation. J’ai relu mes propos à la barre dans la presse mais je n’avais aucun souvenir de ce moment, je me sentais précipitée dans une espèce de tunnel noir au fond de la terre. Je tenais à peine debout et quand je suis rentrée, je me suis perdue dans le métro… Arrivant chez moi, ma fille m’a dit: « Maman tu as vu dans quel état tu es revenue? », je tanguais, j’avais perdu la verticalité. C’était le 13 juillet 1989. Claudine, François de Closets et TF1 ont été condamnés. Ils étaient au banc des accusés et le père de Claudine, le violeur, était défendu par le procureur de la République. C’est comme dans l’histoire de Freud qui renverse toute la culpabilité sur l’enfant, là, c’est la justice qui renverse tout. Je croyais en la justice comme on croit en Dieu et c’était mon seul espoir, le piton où j’étais accrochée au-dessus de l’abime. J’ai sombré dans le vide.

L’autre: La posture de psys ne vous a pas du tout aidée, puis la voix de la justice vous a fait flancher.

E.T.: J’ai dormi un mois entier, je ne me réveillais que pour me nourrir, une vie de bébé! Mes amies psychanalystes me disaient: « Eva, tu ne peux pas rester comme ça ». Je leur répondais que ce n’était pas dangereux: je dormais et je mangeais normalement. Entre les repas, je dormais et la nuit je faisais des rêves incroyables, beaux, dans des déserts tout blancs, dans des univers extraordinaires, j’ai eu l’impression de vivre une expérience bizarre, très surréaliste.

Je disais à mon amie psychanalyste, que mon corps devait produire du somnifère! Après tout ce que j’avais vécu pendant trois ans tout en travaillant, mon corps avait besoin de se reposer aussi. Après tout ce que j’avais fait, je me faisais encore détruire: c’était insupportable. Plus tard, j’ai retrouvé avec stupéfaction un texte que j’avais écrit en septembre 1989: j’y raconte ce que je vis: je n’ai pas peur, je sais que je dois traverser une épreuve mais que je vais m’en sortir. Mon espoir n’a pas flanché, mais j’étais obsédée par l’idée que c’était une injustice absolue qui m’avait détruite. Je cherchais une réponse judiciaire. J’avais changé de prénom trois fois sans intervention de la loi, comme d’autres victimes l’avaient fait. Il y avait un vrai sens de créer symboliquement une coupure dans l’identité pour enlever le prénom donné par les parents. Mon père encore vivant m’avait écrit une lettre d’aveu. J’ai demandé un changement de prénom parce que mon père m’avait violée et parce qu’il ne pouvait plus être mon père car il s’était destitué de cette place. Je demandais à être fille de la loi et surtout la protection de la loi grâce à une identité neuve et protégée.

L’autre: Et ça a été accepté?

E.T.: J’ai pris une avocate au tribunal de grande instance qui devait juger si c’était recevable ou pas. Devant les juges, j’ai parlé et expliqué pourquoi je voulais changer de prénom et ça a été accepté. Quand j’ai eu mes papiers d’identité au nom d’Eva à côté de mon patronyme, ce fut pratiquement magique. « L’efficacité symbolique de la loi », je l’ai vécue dans mon corps, j’ai retrouvé ma santé physique et mentale. Je pouvais enfin penser ce qui m’était arrivé. J’ai écrit mon deuxième livre, Le sang des mots, en très peu de temps pour transmettre cette expérience et faire comprendre à quel point les victimes d’inceste ont besoin de la protection de la loi.

Avant de changer de prénom, je suis allée voir Pierre Legendre12 pour lui demander conseil: si je fais ce changement de prénom, qu’est-ce qui va se passer pour moi au niveau des générations, est-ce que je ne me décroche pas de la généalogie? Ces questions me perturbaient. Il m’a dit de ne surtout pas changer de nom de famille mais seulement le prénom puisque c’est le choix des parents, le changer créerait une séparation. C’est une sorte de ménage généalogique qui remet la personne à la bonne place dans la lignée, qui lui rend sa dignité de sujet. J’ai donc changé de prénom et j’ai enlevé le nom de la petite sœur morte de ma mère qui était dans la liste de mes prénoms: j’ai jeté la mort donc c’était un acte de vie. Je porte le prénom d’Eva, celle qui parle.

L’efficacité symbolique de la loi, quand elle fonctionne dans le bon sens, rétablit le sujet. Quand elle fonctionne dans le mauvais sens, elle détruit, cela peut mener au suicide. C’est une répétition du meurtre psychique opéré par le viol incestueux avec la puissance de la foudre. Je voulais transmettre tout ce travail de recherche réalisé à l’association SOS Inceste avec des psychanalystes, des avocats et un procureur… J’ai su par des amis de la justice que mon livre a été lu dans le milieu judiciaire et des avocats s’en sont servis. Malheureusement, l’éditeur a fait faillite et j’ai mis dix ans à retrouver un éditeur, mais au moins c’était écrit. À partir de ce moment-là, je n’ai plus jamais fait de cauchemars, je n’ai plus somatisé. Ce fut pour moi une victoire des forces de vie sur les forces meurtrières de l’inceste.

L’autre: Incroyable, oui! Quand j’ai lu votre livre, je me suis rappelée que les femmes que je soigne qui viennent de pays où elles ont vécu beaucoup de violence, elles ne sont jamais reconnues, jamais protégées. Elles font une demande d’asile qui n’est pas reconnue, elles passent par le tribunal administratif, pas pour des raisons de maltraitance mais pour faire valoir leur demande de protection. Certaines ne sont jamais reconnues et je me suis dit: « Quelle douleur! ». C’est là que j’ai compris le fait de ne pas être reconnu ni par les psys, ni par l’État, ni par la justice: c’est complètement destructeur.

E.T.: C’est pour cela que je pense que le complexe d’Œdipe, il faut vraiment le mettre aux archives parce que c’est destructeur pour les victimes d’inceste qui ne sont ni coupables, ni responsables en rien de ce qu’elles ont subi. C’est une vraie perversion qui pousse à la dépression et au suicide.

L’autre: Alors donc on peut dire que vous faites une œuvre politique à ce moment-là?

E.T.: Oui absolument.

L’autre: Vous interpellez la justice?

E.T.: Oui. Après le procès de Saint-Brieuc, les socialistes étaient au pouvoir et c’est la première fois qu’on a enfin bougé la prescription avec Frédérique Bredin13 qui avait écrit cet amendement: reporter les 10 ans de prescription à la majorité des victimes. Avant le verdict, j’avais écrit aux ministres que je connaissais et que j’avais rencontrés. Je leur disais: « Vous ne pouvez pas laisser faire ça, condamner Claudine victime d’inceste qui a parlé pour ne pas mourir, ce n’est pas possible ». J’ai gardé des réponses, celle de Robert Badinter notamment. Je me rends compte de l’énergie que j’ai dépensée pour remuer ciel et terre!

L’autre: Êtes-vous satisfaite de la loi actuellement: est-ce que vous pensez qu’il devrait y avoir un délai de prescription ou qu’il n’en faudrait pas?

E.T.: J’ai beaucoup réfléchi à la question. Depuis la dernière loi sur la prescription, les délais sont de 30 ans après la majorité de la victime, s’il s’agit d’un viol soit jusqu’à 48 ans, ou 20 ans après la majorité de la victime s’il s’agit d’une agression sexuelle soit jusqu’à 38 ans. Il est intéressant d’avoir une limite parce que ça permet à la personne de choisir: est-ce que je le fais ou est-ce que je ne le fais pas? La loi est faite pour poser des limites. L’imprescriptibilité c’est pour les crimes contre l’humanité.

En même temps, toutes les personnes qui écrivent leur histoire, se décident autour de la quarantaine. Mais je peux entendre qu’on se batte pour l’imprescriptibilité… Je pensais ainsi et depuis ma participation à la CIIVISE, j’ai changé complètement d’avis je pense qu’il faut rendre ces crimes imprescriptibles comme dans d’autres pays européens.

L’autre: Votre point de vue est très intéressant. Beaucoup de choses se sont passées dans notre société: avec #MeToo, toutes les femmes commencent à vraiment parler. Je voudrais que vous me disiez quelques mots de la CIIVISE dont vous êtes un des membres. Pourquoi en faites-vous partie et qu’est-ce que vous en attendez pour la défense des enfants?

E.T.: Quand on m’a demandé d’y participer, j’y suis allée par devoir. Mais, dès la première réunion j’ai trouvé que c’était une vraie chance de participer à ce dialogue entre professionnels qui ont des responsabilités dans différents ministères, qui viennent apporter leur expérience et leurs questionnements pour construire une meilleure protection des enfants.

Du 11 mars 2021 jusqu’à la fin 2023 nous avons travaillé pour aboutir à cet énorme bilan de 756 pages qui contient 82 préconisations pour changer des pratiques professionnelles et assurer une meilleure protection des enfants aujourd’hui.

La première mission était d’écouter les victimes d’inceste adultes que la société du déni, dont nous sortons à peine, ne voulait pas entendre.

La CIIVISE a mis en place un cadre d’écoute spécial, allant de ville en ville pour entendre les personnes témoigner de leur histoire en toute liberté et sécurité. C’était une parole respectée, entendue dans sa singularité qui remet debout, qui vous rend votre dignité et vous rend acteur de votre vie. Tant de personnes ont dit: « J’ai attendu ce moment toute ma vie. »

La CIIVISE a recueilli 30000 témoignages et de toute cette masse de connaissances, elle a pu regarder en face la gravité des conséquences qui impactent toute une vie. Pour y remédier il fallait d’abord faire le constat de l’ampleur et de la complexité du problème.

C’est aussi le constat des nom-breux dysfonctionnements dans la protection des enfants car les professionnels ont été formés par une société du déni de l’inceste. Les besoins en formation pour répondre à une réalité dévoilée (160000 enfants agressés par an) sont énormes dans tous les ministères concernés: police, justice, soins, éducation.

Nous avons dévoilé le portrait d’une France qui protège plutôt les adultes que les enfants. Maintenant il reste à faire évoluer la loi qui a déjà progressé, la loi du 21 avril 2021 est un réel progrès. Les pratiques professionnelles doivent changer d’objectif car la protection des enfants est une priorité qui n’attend pas. Les préconisations sont là pour guider vers le changement de réflexe professionnel pour repérer, signaler et protéger les enfants.

L’autre: Et pour finir, Eva Thomas, quelqu’un qui voudrait devenir psy, psychiatre ou psychologue ou psychanalyste, qu’est-ce que vous lui diriez? Est-ce que vous lui offririez votre, vos bouquins?

E.T.: Pour la CIIVISE, j’ai fait une liste de livres obligatoires à lire. L’information des professionnels c’est aussi un problème. Il faut absolument que les futurs psychologues aient une ouverture sur différentes méthodes de thérapie, sur le psychotrauma et les découvertes des neurosciences, le transgénérationnel, des techniques plus corporelles, l’art thérapie… une grande ouverture pour les soins. Il n’y a pas que la parole, car parfois on n’a même plus de mots, il faut alors passer par la peinture ou d’autres techniques corporelles pour arriver à la parole.

L’autre: Oui tout à fait.

E.T.: Ensuite ne pas vouloir soigner les victimes malgré elles. Respecter le rythme c’est tellement important. D’ailleurs, j’ai beaucoup aimé dans le livre de Marie Rose Moro, La parole est aux enfants, quand elle raconte que, à une jeune fille, elle demande qu’est-ce qu’elle pourrait faire pour l’aider. La jeune fille dit: « Aller chez une dermato », parce qu’elle avait plein d’acné.

L’autre: Qu’est-ce que vous diriez maintenant, est-ce que vous vous sentez réparée, soignée, quel est le mot juste?

E.T.: Je dirai que je suis vraiment passée de la survie à la vie. Je ne me suis jamais sentie aussi vivante, aussi heureuse, aussi joyeuse et pleine d’énergie! C’est possible d’arriver à une sorte de sérénité joyeuse, il faut y croire, la traversée est douloureuse donc il faut s’entourer d’amis, d’activités qui vous font du bien parce que chacun sait ce qui lui fait du bien. Au bout de la route, il y a le bonheur de vivre paisiblement le présent, il y a la joie d’être vivant, de ne plus souffrir, d’en faire une cicatrice. J’ai envie de dire: croyez dans les puissances et les forces de la vie et de votre imaginaire parce que vous les avez en vous. Elles sont cachées mais vous allez les trouver. Chacun construit son chemin avec sa créativité et sa singularité. C’est notre œuvre, cette transformation permanente du passé en élan vital vers le futur, en étant tourné vers les autres et avec les autres.

L’autre: Merci, merci Eva pour votre détermination et votre joie.

  1. Commission Indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, créée en 2021. Voir https://www.ciivise.fr/
  2. Pédagogie alternative pour l’enseignement centrée sur l’enfant et sa capacité créative.
  3. Dans ce livre publié par les Éditions de Minuit en 1958, l’auteur raconte et dénonce la torture pendant la guerre d’Algérie.
  4. Publié par Grasset en 2020. L’autrice y dénonce les agissements à son égard, alors qu’elle était adolescence, d’un écrivain à la réputation sulfureuse, véritable prédateur de jeunes filles.
  5. Population du sud du Tchad.
  6. Eva Thomas est intervenue avec le psychanalyste Bruno Clavier à la première séance du séminaire « Les dominations ? un impensé de la psychanalyse ? », co animé par Daniel Delanoë et Claire Mestre (voir site de l’AIEP, https://aiep-transculturel.com/les-dominations-un-impense-de-la-psychanalyse/)
  7. Yvette Roudy, femme politique, Delphine Seyrig, actrice, Nancy Huston, écrivaine, toutes engagées et militantes pour la cause des femmes.
  8. Psychanalyste, autrice de L’Homme aux statues: Freud et la faute cachée du père, publié en 1979 aux Éditions Grasset, qui reconsidère le complexe d’Œdipe à partir de la vie de Freud.
  9. Publié en 2021 chez Albin Michel.
  10. En référence à la lettre de Sigmund Freud à son ami Wilhem Fliess du 21 septembre 1897.
  11. Psychiatre, psychanalyste.
  12. Juriste, historien du droit et psychanalyste.
  13. Ministre sous la Présidence de François Mitterrand.

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