Entretien

Portrait de Christian LACHAL

© Claire Mestre, Christian Lachal Source D.G.

L’amitié et les rencontres, itinéraire d’un psychanalyste engagé

Entretien avec Christian LACHAL

Christian LACHALChristian Lachal est Psychiatre, pédopsychiatre et psychanalyste à Clermont-Ferrand, Ex-consultant International pour MSF, Chargé de cours à l'Université de Paris XIII, attaché à l'Hôpital Avicenne, Bobigny, membre du comité de rédaction de la revue L'autre.

Claire MESTREClaire Mestre est psychiatre, psychothérapeute, anthropologue, responsable de la consultation transculturelle du CHU de Bordeaux, Présidente d’Ethnotopies, co-rédactrice en chef de la revue L’autre.

Mordier, J-P. (1981). Les débuts de la psychanalyse en France 1895-1926. Petite Collection Maspero.

Perrin, M. (2004). Rêves sauvages ou rêves conformes ? Maladies, thérapies et songes dans les sociétés « traditionnelles ». L’autre, 5(1), 69-78.

Roudinesco, E. (1994) : Histoire de la psychanalyse en France, T. 1 et T. 2. Fayard.

Stern, D. (1985). Le monde interpersonnel du nourrisson. PUF.

Principales publications de Christian Lachal

Lachal, C. (2022). Enfants de Palestine : vivre en dystopie, histoire et clinique.  Dans M. Bennabi Bensekhar & M. R. Moro (eds.), Guérir des traumas de la guerre (pp. 73-99). La pensée sauvage.

Lachal, C. (2021). Du dessin libre des enfants au dessin de guerre. L’autre, 22(2), 161-171.

Lachal, C. (2020). L’enfant Mort. L’enfant Vie. Donner la parole. L’autre, 21(2), 163-176.

Lachal, C. (2016). Les limites de l’empathie : construction du mal et victimaires. L’autre, 17(2), 149-158.

Lachal, C. (2015). Comment se transmettent les traumas ? Traumas, contre-transferts, empathie et scenarios émergents. La pensée sauvage.

Lachal, C., Asensi, H., & Moro, M. R. (2008). Cliniques du jeu. La pensée sauvage.

Lachal, C. (2006). Le partage du traumatisme. Contre-transferts avec les patients traumatisés. La pensée sauvage.

Lachal, C. (2003). Mettre en place une mission de soins psychologiques ? Pourquoi ? Quand ? Comment ?  Dans T. Baubet, K. Le Roch, D. Bitar & M. R. Moro (eds.), Soigner malgré tout (pp. 21-44). Médecins sans Frontières/La pensée sauvage.

Lachal C, Mestre C. L’amitié et les rencontres Itinéraire d’un psychanalyste engagé Entretien avec Christian Lachal. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2022, volume 23, n°3, pp. 227-237

C’est par une tranquille journée de décembre 2021, que j’ai rencontré Christian Lachal pour la revue L’autre. Sa maison, dominant Clermont-Ferrand, ne m’est pas étrangère: c’est un lieu de fêtes et de rencontres, connu des membres de la revue. L’hospitalité dans la clinique commence par l’hospitalité chez soi pour Christian et sa femme Claudette. Cet entretien est fidèle au style de ce psychanalyste au ton doux, amical, modeste et persévérant. Christian Lachal a marqué de son savoir et de son expérience la notion de traumatisme étudiée par le groupe Amsterdam autour de Marie Rose Moro. Il a aussi laissé une empreinte dans l’histoire de la psychiatrie clermontoise. À Bordeaux, il a longtemps accompagné l’équipe transculturelle, ainsi qu’à Bobigny comme à la Maison de Solenn à Paris et il continue auprès d’autres équipes. Son apport est inestimable et nous le remercions chaleureusement pour cette transmission.

Revue L’autre : Je te remercie d’accepter ce passage rituel des interviews de la revue L’autre. Peux-tu, pour commencer, nous dire pourquoi et comment tu es devenu psychiatre ? Est-ce que tu connais l’origine de cette « vocation », si c’en est une ?

Christian Lachal : Ce n’est pas une vocation. Au départ, j’étais intéressé par la pédiatrie. Le choix de la médecine ? J’étais, avec un copain, assez bon en biologie. Il m’a dit : « Si on partait s’inscrire en médecine ? ». Et nous sommes allés nous y inscrire. Il faut dire que c’était en 1967 et c’était la première démocratisation de l’inscription à l’Université. C’est comme ça que je me suis inscrit en médecine. Je détestais le milieu médical à l’époque !

Revue L’autre : Et pourquoi ?

C. L. : Je suis un transfuge de classe : la médecine ne faisait pas partie du tout de mon environnement, de mon éducation, etc. C’était franchir une étape.

Revue L’autre : Tes parents auraient peut-être souhaité que tu sois médecin ?

C. L. : Non, non. Mes parents souhaitaient que je sois ingénieur. C’était, pour eux, le destin le plus noble. Médecine, ça leur semblait inaccessible.

Revue L’autre : Qu’est-ce qu’ils faisaient tes parents ?

C. L. : Ma mère ne travaillait pas. Elle était à la maison et l’a toujours regretté. Elle était secrétaire pendant l’Occupation. Après, elle a arrêté son travail pour s’occuper de ses enfants. Mon père a commencé à travailler à l’âge de quinze ans parce que son père était décédé. Après, il est devenu graveur à la Banque de France. Mon père avait perdu sa famille, ses parents. La famille du côté de ma mère, c’était des ouvriers qui possédaient des jardins. Ma grand-mère avait un sens du commerce et dès qu’elle avait un peu d’argent d’avance, elle achetait des terrains. Donc, ils cultivaient beaucoup et vendaient les légumes au marché de gros. C’était un milieu pauvre.

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Revue L’autre : Tu dis que tu n’aimais pas le milieu médical. Parce que qu’il était bourgeois ?

C. L. : C’était un milieu bourgeois où se reproduisaient des élites d’une génération à l’autre – je n’y ai pas échappé ensuite pour mes fils ! Mais à l’époque, il y avait quand même un côté transgressif pour moi.

Revue L’autre : Donc, avec un ami, vous décidez en 1967 de faire médecine. Comme un pari alors ?

C. L. : Un peu, oui. En 68, on ne faisait pas partie de l’élite, nous étions marginaux. Un copain est allé voir les résultats en marcel, ça choquait vraiment les autres, les jeunes filles qui venaient avec leurs parents ! 

Revue L’autre : Tu étais un bon élève ?

C. L. : J’étais un très mauvais élève en première année. On était dans un bain soixante-huitard assez remuant. Ça n’était pas un concours à l’époque, un simple examen. J’ai bossé et je l’ai eu. La psychiatrie, c’est une autre affaire parce que, entretemps, s’est mêlée une histoire familiale qui m’a orienté vers la psychiatrie. J’ai passé l’internat de psychiatrie.

J’avais le besoin d’apprendre et une fois plongé dans le bain psychiatrique, je voulais améliorer les conditions des malades. J’ai eu beaucoup de chance, j’ai été interne dans un service à l’hôpital de Sainte-Marie à Clermont-Ferrand avec un chef de service qui était très dynamique : Bernard Michel. C’était un type adorable, qui était un fervent défenseur de l’ouverture des hôpitaux psychiatriques, de la psychothérapie institutionnelle, de la sociothérapie, qui autorisait des innovations. J’avais lancé un groupe pour des femmes très, très déficitaires, pour essayer de les resocialiser. Avec deux infirmières, on faisait un groupe hebdomadaire à partir des éléments : l’air, le feu, l’eau et la terre. C’était un peu délirant mais on avait réussi à créer quelque chose qui faisait que ces dames, qui étaient vraiment très enfoncées, étaient tout à fait contentes de venir, de manipuler de la terre glaise.

Revue L’autre : Tu as fait ton internat en psychiatrie à Clermont-Ferrand. Comment ta construction de psychiatre s’est faite avec toutes les influences, dont la psychanalyse ?

C. L. : La psychanalyse est venue par des amis psychologues. J’avais rencontré une bande de psychologues, dont l’un, Jean Pierre Mordier (1981), a écrit un ouvrage sur l’histoire de l’introduction de la psychanalyse en France dans les milieux médicaux, et l’autre, Bernard Daubigney (Roudinesco, 1982), dans les milieux littéraires. Les deux avaient fait une thèse.

Bernard Daubigney m’a fait rencontrer Elisabeth Roudinesco à l’époque – elle avait repris une partie de ses travaux (pour le tome 2 de son Histoire de la Psychanalyse en France, en 1982). Bernard Daubigney a fait une recherche dans les milieux littéraires à partir de revues qui ont complètement disparu, comme le Disque Vert, des revues qui mêlaient des textes des surréalistes, des travaux de psychanalystes, les essais de « cadavres exquis ».

Je les rencontre à Clermont-Ferrand. On devient très amis. Ils ont fondé une communauté, c’était l’époque. Nous avons hésité, ma femme et moi à aller vivre avec eux.

Revue L’autre : Vous avez renoncé à la communauté mais tu t’es embringué dans la psychanalyse !

C. L. : : Ils étaient eux-mêmes en psychanalyse. Je suis passé par André-Julien Couderc qui était à l’époque le chef de clinique qui entraînait un peu les gens du côté de la psychanalyse, qui a été lui-même psychanalysé par Granoff et ensuite par Françoise Dolto.

André-Julien Couderc était parti dans le privé et il a été rappelé par le patron de l’époque : Maurice Porot (le fils d’Antoine Porot), qui avait été rapatrié en France à la fin de la guerre d’Algérie, en 1962. Porot voulait créer un service de pédopsychiatrie. André-Julien Couderc a été nommé Professeur agrégé et il a créé le service de pédopsychiatrie de Clermont, qui était conçu à l’époque comme un traitement institutionnel des autistes. Il y avait 100 autistes dans ce service dans la journée, il y en avait moins la nuit. J’ai dû faire mon service militaire à ce moment-là, après la fin de mon internat. Couderc m’a appelé en me disant : « J’aimerais que vous preniez le poste d’assistant des hôpitaux ». Je suis arrivé en 1977.

Revue L’autre : C’est encore un service à Clermont-Ferrand ?

C. L. : Oui, le service de pédopsychiatrie qui s’appelle Rochefeuille, dans lequel travaille Jonathan Lachal1. L’architecture avait été bien étudiée avec des petits bâtiments. Chaque enfant avait un correspondant. Il a lancé toutes les choses qui sont devenues après répétitives et obligatoires pour tous les services de pédopsychiatrie. Il a pris dans ce service beaucoup d’enfants qui étaient dans des mouroirs institutionnels. Il y avait des lieux de vie, un jardin, une menuiserie, une piscine, c’était un lieu où l’on ne prescrivait pratiquement jamais de médicaments.

Revue L’autre : Tu as commencé une analyse pendant ton internat ?

C. L. : J’allais à Paris en train. Je suis allé voir Claude Dorgeuille qui était à l’époque secrétaire de l’École freudienne. Claude Dorgeuille avait cette particularité d’être aussi musicien : il jouait de la flûte traversière. Il a peu écrit mais il a écrit sur « musique et psychanalyse ».

Revue L’autre : Tu t’occupes du service de pédopsychiatrie initié par Couderc et tu t’investis dans le mouvement psychanalytique ?

C. L. : Je m’investis dans le mouvement lacanien.

Revue L’autre : Tu allais aux séminaires de Lacan ?

C. L. : J’y suis allé de temps en temps, mais pas très souvent. J’ai été pendant plusieurs années aux séminaires de Françoise Dolto sur le dessin libre et la clinique. C’était très intéressant et formateur. Les gens qui participaient amenaient un dessin ou plusieurs, ils étaient projetés sur un écran. Françoise Dolto commentait le dessin, demandait des précisions sur les enfants, etc. Elle travaillait beaucoup sa notion d’image inconsciente du corps. C’est là qu’on peut dire qu’elle l’a construite. Ça se faisait avec des allers-retours avec les participants. Elle pouvait être quelquefois mise en contestation. Françoise Dolto était farouchement anti-IVG, donc ça se mêlait à d’autres choses de l’époque. Elle se faisait un petit peu remuer là-dessus. Mais c’était très formateur.

Pour la formation plus théorique, on avait formé des cartels d’études de textes à Clermont, avec une psychologue de Sainte-Marie, et un collègue Christian Fontvieille, car il n’y avait rien à Clermont.

Revue L’autre : Tu as créé un lieu de réflexion lacanien à Clermont-Ferrand ?

C. L. : Oui, oui.

Revue L’autre : Tu connaissais bien le mouvement ? Qu’est-ce que tu peux en dire avec le recul ?

Je me suis éloigné après. Il y a eu la mort de Lacan et Couderc avait réuni les grands noms autour de Lacan, qui n’avaient pas suivi Jacques-Alain Miller, son gendre. Il y avait Dumézil, Rondepierre, Allouch, Faladé. Tout un ensemble de gens qui étaient un peu perdus, il les a réunis. Je pense qu’il avait un malin plaisir à le faire, il les a réunis à La Souterraine ! C’est une ville de la Creuse. Chacun d’eux est parti dans sa direction. Pour ma part, j’ai suivi les cartels constituants2 ; la formation des cartels a duré à peu près un an. J’allais régulièrement aux réunions. Le jour de la constituante (conçue sur un modèle de la constituante révolutionnaire de 1789 à 1791), j’ai été complètement écœuré par la façon dont ça s’est conclu. Ça s’est fini par l’élection des mêmes : ceux qui avaient leur titre dans l’École freudienne. C’était antidémocratique et ne correspondait pas à la formule initiée par Lacan.

Revue L’autre : Ça a été pour toi une limite à ton investissement dans la psychanalyse ?

C. L. : Pas mon investissement dans la psychanalyse mais dans les institutions. J’étais encore en formation et en analyse. J’ai fait des supervisions avec Claude Dorgeuille sur la fin de ma psychanalyse.

Revue L’autre : La pédopsychiatrie a dû rassembler ton désir de pédiatre et de psychanalyste. Quelles ont été les influences des années 68, des mouvements révolutionnaires et collectivistes, de la littérature et de la musique aussi ?

C. L. : J’ai rencontré pour la première fois l’anthropologie. J’ai fait ma thèse sur un constat assez simple qui était que certaines sociétés pénalisaient l’utilisation des drogues, les proscrivaient, alors que d’autres les prescrivaient. J’avais lu tout à fait par hasard un livre sur une population du Mexique, les Virarikas, c’est le nom qu’ils se donnent, mais on les appelle les Huichols, qui est une traduction espagnole, castillane. J’avais décidé de faire le voyage jusque chez ces Indiens, en toute méconnaissance de cause, j’avais très peu d’éléments. Nous y sommes partis, Claudette, mon épouse, et moi. Ceci avait beaucoup passionné Michel Perrin3, quand il l’a su ; lui-même a séjourné avec eux à plusieurs reprises par la suite.

Revue L’autre : Tu es resté combien de temps chez eux ?

C. L. : Un mois.

Revue L’autre : Et tu as essayé les drogues ?

C. L. : Oui, c’était le peyotl, un petit cactus qu’ils allaient ramasser au seul endroit où le peyotl pousse, qui est à 400 km de chez eux, sur les grands plateaux du côté du Durango, le désert de San Luis de Potosi, qui est un endroit bien connu du Mexique. Mais pour eux, il fallait faire tout un voyage initiatique. Je suis allé au Mexique une deuxième fois pour aller à San Luis de Potosi. C’est une ville fantôme, une ville minière où les gens creusaient pour trouver de l’or ou de l’argent. Mais il y a une église incroyable avec partout des vadémécums, des remerciements. De là, on peut aller au-dessus du grand désert. Je m’intéressais aux drogues à l’époque et j’en ai consommées. C’était l’époque où les gens qui ont inventé le LSD (Albert Hofmann) et ceux qui l’ont rendu public (Timothy Leary) écrivaient sur leurs expériences. On découvrait la Beat Generation. En psychiatrie, c’est l’époque où on lisait Laing et Cooper, c’est-à-dire l’antipsychiatrie4. C’était l’époque de Basaglia5 en Italie. Il y avait également de nouvelles notions sur la pédagogie avec Libre Enfants de Summerhill. On faisait des mélanges de tout ça ; on baignait là-dedans.

Revue L’autre : Et qui avait un retentissement dans la pratique institutionnelle ? 

C. L. : Au niveau de mon passage comme interne à Sainte-Marie, oui. Pas par le chemin des drogues, mais par le chemin de la psychiatrie institutionnelle.

Revue L’autre : Tu as fait de la recherche aussi ?

C. L. : J’ai pratiqué la clinique de pédopsychiatrie en essayant d’ouvrir sur la recherche le plus possible. Je suis parti un mois aux États-Unis à Yale, à New Haven sur la côte Est. New Haven était le centre de pointe pour l’autisme à l’époque, mais à l’américaine. J’en suis revenu avec une vision plus nuancée. Couderc voulait appliquer la psychothérapie institutionnelle et la psychanalyse à l’autisme, surtout la psychanalyse pure et dure, par le relationnel : une aide-soignante était devenue animatrice d’un atelier de cuisine, des musiciens jouaient une fois par mois dans le hall où il y avait tous les enfants et les éducateurs. J’ai aussi suivi différentes formations : celle de l’échelle de Brazelton, sur les bébés. À l’époque, le formateur apprenait cette évaluation des bébés au 6e jour au niveau de la vision, de la capacité à s’auto-calmer, etc. Je suis allé à un cycle de formation, organisé par Piaget et son école à Genève. J’ai rencontré beaucoup de gens. J’avais soif d’apprendre.

À l’époque, j’observais qu’il y avait beaucoup d’états anxieux chez l’enfant. Donc, j’ai écrit là-dessus avec une interne de Rochefeuille, Isabelle Jalenques, qui a voulu prendre ce thème comme sujet de thèse. On a sorti deux livres sur les états anxieux chez l’enfant. Après, je m’étais intéressé aussi aux enfants autistes qui pouvaient écrire des formules sans savoir lire et écrire, qui écrivaient des morceaux de texte. J’avais intitulé ça le syndrome d’hyperlexie chez l’enfant autiste. J’avais réuni un certain nombre de cas comme ça. C’est paru dans Psychiatrie de l’enfant. Plein de choses m’intéressaient ! J’ai été nommé Praticien Hospitalier.

Jean-Baptiste Loubeyre est venu à Clermont-Ferrand pour son internat, puis il est parti au Canada et il est rentré en disant : « Qu’est-ce que j’aimerais ouvrir un service d’adolescents ! ». Je lui ai répondu : « On va l’ouvrir ». Dans l’ensemble de Rochefeuille, ce n’était plus possible de continuer en vase clos à la Bettelheim. Ça ne fonctionnait plus. J’avais ouvert la consultation. Donc, je faisais beaucoup de soins ambulatoires. C’était le temps où on commençait à inscrire les enfants qui pouvaient en classe, deux matinées ou trois par semaine. Il y avait eu une évolution assez marquée dans la façon de prendre en charge les enfants autistes. Jean-Baptiste revient du Canada, avec son idée. Nous avons donc réaffecté un des pavillons du service pour recevoir des adolescents. C’était un projet très différent du reste de l’établissement. On a donc ouvert en 1986 La Chaumière qui a été le premier service de psychiatrie de l’adolescent en France6 !

Ensuite j’ai eu des décisions à prendre, de savoir si je restais à l’hôpital ou si je m’installais. Je me suis installé en 1989. J’ai ouvert un cabinet seul et très rapidement rejoint par une psychologue, Paule Clerc. Plus tard, nous nous sommes retrouvés à quatre avec mon vieux copain, Michel Didier Laurent et Hélène Asensi.

En 1993, je n’étais pas très bien, Jean-Baptiste Loubeyre, qui avait fait son clinicat à Clermont-Ferrand me dit : « Je vais demander à Marie Rose de te téléphoner, elle cherche quelqu’un ». Et Marie Rose m’appelle un soir, je l’avais rencontrée lors d’une soirée, mais pas plus, je ne la connaissais pas. Elle me dit : « Est-ce que ça t’intéresserait de partir à Gaza ? Parce qu’on avait quelqu’un qui devait partir, mais elle s’est rendu compte au dernier moment qu’elle était juive, donc elle ne peut pas y aller. »  l’époque, je n’y connaissais rien. Ma vision d’Israël, c’était O Jérusalem de Lapierre et Collins. Vraisemblablement, j’y ai trouvé un truc qui pouvait peut-être m’aider, égoïstement. Je lui ai dit oui, puis : « C’est dans combien de temps ? », elle me répond : « C’est la semaine prochaine ! ».

Revue L’autre : Tu as dû aménager ton organisation en cabinet ?

C. L. : J’avais des consultations… Après, j’ai appris à prendre mon temps avec MSF7, mais dans les premières fois où je suis parti, c’était le lendemain, c’était tout le temps comme ça. Je suis parti avec Juliette Fournot. Juliette a grandi en Afghanistan avec ses parents, son père était ingénieur agricole. Il travaillait pour l’Unesco et il réhabilitait des vieilles machines agricoles qui ne marchaient plus, pour le travail du blé par les Afghans. Juliette a grandi une large partie de son enfance là-bas. Ensuite, elle est venue en Europe, elle est devenue dentiste. Quand elle a vu que MSF cherchait des gens qui connaissent l’Afghanistan, elle y est partie. Elle y a organisé toutes les missions. Elle était à Peshawar et elle faisait passer les gens dans les vallées, elle les accompagnait pour aller soigner pendant la guerre des Russes contre les Afghans. C’était une fille qui connaissait par cœur comment ça fonctionnait. On est devenus très copains. On dormait dans la même chambre à l’hôtel : elle, dans le grand lit et moi, j’étais dans le petit lit pour enfant ! Nous étions amis et elle était comme une sœur. Elle m’a tout appris de MSF, ce qu’est une mission humanitaire. Elle découvrait, en même temps que moi, la situation dans les territoires palestiniens.

Revue L’autre : Tu es resté combien de temps la première fois ?

C. L. : La première fois, nous sommes restés deux semaines et demie. Ça m’a bien débourré comme on dit ! L’idée était d’évaluer les besoins et éventuellement de monter un programme. Nous avons sillonné, avec pas mal d’aventures, tous les territoires palestiniens, qui étaient à l’époque les territoires occupés. Il y avait l’armée, les couvre-feux, des interdictions de déplacement. Nous sommes allés dans toute la Cisjordanie du nord au sud. À Gaza aussi. Nous avons rencontré des Israéliens et des Palestiniens. Il y avait une pédopsychiatre, qui essayait de faire ce qu’elle pouvait, une kleinienne pure et dure, mais qui travaillait bien avec les enfants, c’était la seule. Ça a été une série de rencontres et de choses qui sautent comme ça sur toi, dans le bon sens, quand tu pars dans ce type de contexte.

Revue L’autre : À partir de là, t’as fait un long chemin avec MSF ?

C. L. : À partir de là, je suis parti jusqu’en 2008 je crois. Après, je suis parti avec Bibliothèque Sans Frontière.

Revue L’autre : Ça a renouvelé ta pratique aussi ?

C. L. : Oui, ça renouvelait la pratique. On travaillait beaucoup. On était ce qu’on appelle des consultants internationaux, ça voulait dire ouvrir, fermer les missions et les superviser régulièrement. La deuxième fois que j’y suis allé, la mission avait été mise en place à Jénine, au nord de la Cisjordanie, petite ville agricole. J’y suis allé et mon travail principal, mise à part l’évaluation de la mission, ce que j’ai fait, c’était de remettre dans l’avion une expatriée qui dysfonctionnait complètement. Ça a été très compliqué. Je n’étais pas préparé du tout à faire des trucs comme ça. Après, il y a eu plusieurs programmes. En 2000, il y a eu la deuxième Intifada. Là, le risque était réel. Peut-être que j’en ai pris un peu plus que ce que j’aurais dû. À cette époque-là, on m’appelait « le Palestinien » à MSF.

Revue L’autre : Tu as été pris dans un engagement dans le conflit ?

C. L. : Voilà, pas un engagement réel, mais affectif très fort. Nous allions sur des terrains qui étaient très dangereux, où il ne fallait pas aller. Ensuite, j’ai eu envie de changer et on m’a envoyé en Sierra Leone.

Revue L’autre : Juste avant, tu as fait un film sur la Palestine ?

C. L. : Oui, avec un cinéaste Franco-Canadien, qui travaillait au Canada. Il voulait faire un film qui était une partie d’une série de trois épisodes diffusée sur ARTE, qui s’appelait Le deuil de la violence. Nous sommes partis avec son équipe en Palestine. Sur place, ça avait été difficile à admettre pour MSF, qui n’aimait pas trop ce genre de choses. Finalement, on a bien présenté le projet et il a été accepté. Là, je n’y suis allé que pour le film, un collègue psychiatre américain, adorable, était à Gaza à ce moment-là. Un certain nombre de familles ont accepté qu’on vienne filmer chez eux. D’autres ont refusé par peur d’être identifiées par les services secrets israéliens. Le film devait être projeté sur ARTE. La chaîne ARTE ne diffusait pas sur Gaza, mais le fait que ce soit une chaîne française les rassurait. Les Gazaouites avaient une bonne estime des Français. Toutes les précautions de l’époque ont été prises et on a fait ce film. Ce film est sorti sur ARTE en 2004. Ensuite le cinéaste, Olivier Lassu m’a gentiment envoyé les rushes. Je les ai confiés à Jérémy8, mon fils cadet. Il est diplômé de Sciences-Po Paris. Pendant ses années Sciences-Po, il a fait des stages, dont un à MSF. Son travail était de monter les rushes de la partie du documentaire filmée à Gaza. Nous l’avons titrée Mandarines de Gaza.

Revue L’autre : Pourquoi ?

C. L. : Pour un incident militaro-routier. À l’époque, la bande de Gaza était coupée en trois parties, avec des tourelles, des passages qui duraient des heures. Nous étions dans un des passages et il y a eu une camionnette, aux freins usés, chargée de mandarines et qui freinait au frein à main. Nous étions dans une queue et nous passions les uns après les autres, sous la mitrailleuse de la tourelle. La camionnette nous est rentrée dedans. Nous nous sommes retrouvés sous les hurlements des haut-parleurs, immobilisés. C’était un événement qui était en même temps marrant parce qu’il fallait faire un constat mais après le check-point. Cet événement a inspiré le titre Mandarines de Gaza ! Quand je faisais des rapports pour MSF, je les intitulais toujours. Il y avait Le Barbier de Jénine : nous étions allés nous faire tirer les poils de la barbe, alors que les tanks passaient devant le barbier… Enfin bon, j’aimais bien cela !  Les titres de mes rapports, ça fait rigoler les sages de MSF.

Revue L’autre : Tu arrives en Sierra Leone qui est ton deuxième terrain humanitaire, au moment d’une guerre.

C. L. : Guerre civile9, qui a été connue partout du fait des amputations infligées aux civils, bébés, enfants et adultes. Pour la Sierra Leone, Marie Rose m’avait dit : « Méfie-toi quand même, l’Afrique c’est tout à fait autre chose ». J’étais allé au Zimbabwe, mais ce n’était pas comparable. « L’Afrique, ça va te faire un choc ». En fait, ça s’est bien passé. Pour la première étape, l’avion s’arrêtait à Nouakchott où on devait passer une nuit. J’avais trois ordinateurs pour MSF, tout a été piqué sur le tarmac de l’aéroport, où on avait été obligé de laisser nos bagages. Arrivés à l’aéroport militaire à Sierra Leone, on prenait un hélicoptère et on arrivait à Freetown. C’était un peu l’aventure. On travaillait dans un camp d’amputés. Les gens, amputés, étaient arrivés en général sur des bennes de camion transportant le bois, des grumiers. Il y avait un hôpital monté par MSF. Ce qui est fou, c’est que les gens ne mourraient pas tous. J’ai vu comme ça deux sœurs qui étaient restées trois semaines à ramper, courir, faire ce qu’elles pouvaient dans la jungle avec les deux bras amputés, et qui s’en étaient sorties. Après l’hôpital, ils plaçaient les gens pour la rééducation dans un camp qui était géré à moitié par Handicap International et à moitié par MSF, plus une chefferie du camp de Sierra Leone. Ce n’était pas un camp mais des petites cases où les gens vivaient dans des conditions d’hygiène déplorables. Il y avait quand même une école et un petit centre de soins. Là, c’était chaud. Pendant que les chirurgiens opéraient, l’armée libre sierra léonaise, l’armée conventionnelle, avait réussi à arrêter des rebelles avant qu’ils ne prennent Freetown. Ils les ont exécutés en masse et ils les jetaient d’un pont à l’entrée de la ville. Ils les fusillaient sur le mur de l’hôpital pendant que MSF opérait. Je suis arrivé juste après ça. Le premier jour, on m’a amené à la plage ! Des ministres qui étaient dans un restaurant de plage s’étaient entretués. C’était quand même une ambiance assez spéciale. Là, j’ai visité un petit peu la Sierra Leone. Je me souviens d’un ancien hôtel touristique qui s’appelait l’Hôtel Bleu, où descendait Johnny Halliday qui venait en hélicoptère. Cet hôtel avait été récupéré pour essayer de réintégrer des enfants soldats. C’était un prêtre italien, porteur de paludisme, qui tenait cet hôtel. Nous sommes allés le voir. Nous avons sillonné le pays sans entrer dans le centre de la Sierra Leone qui était encore occupée par les troupes rebelles.

Revue L’autre : L’idée de la transmission du trauma et du scénario émergeant a commencé ici !

C. L. : Oui, avec ce petit garçon.

Revue L’autre : Tu peux la raconter peut-être ?

C. L. : C’est l’histoire d’une maman et de son bébé de 11 mois, qu’elle portait dans son dos. Les hommes étant tués immédiatement par le RUF, les femmes étaient alignées avec les enfants : le RUF brûlait le bâtiment dans lequel ils s’étaient réfugiés. Pour cette femme, au moment où des membres du RUF s’éloignaient, l’un d’eux a balancé une rafale de kalachnikov, qui lui a coupé les jambes au niveau des cuisses. Elle s’est effondrée par terre en perdant beaucoup de sang, avec son petit garçon sur le dos. Quand je les ai vus, le petit garçon avait 22 mois. Il avait un développement moteur normal, mais il était toujours sur elle, sur son dos. Elle le portait tout le temps, elle assise sur un fauteuil roulant rudimentaire, l’enfant droit dans son giron. Il avait un attachement un peu pathologique à la mère. Il ne jouait pas beaucoup avec les autres. Il ne parlait pas. J’ai reçu cette maman dans un endroit où passaient plein de gens qui rangeaient des sacs de farine. C’était la consultation dans les pires conditions. De fait est venue la notion qu’on pouvait faire des consultations à peu près partout.

Revue L’autre : Tu avais l’habitude de cela ?

C. L. : Oui, en Palestine, c’était le cas. Ce qui m’a frappé, c’est que cette maman ne se plaignait pas de troubles post-traumatiques alors que le bébé, je me suis rendu compte qu’il avait des comportements qui n’étaient pas normaux pour un bébé, notamment un état d’hyper vigilance, il était une tour de contrôle. Il me regardait, je pensais, d’un air méchant : c’était un air à la fois hostile et de méfiance surtout par rapport à quelqu’un qu’il ne connaissait pas. Ça avait duré toute la consultation comme cela. Ils étaient parmi les dernières personnes que j’avais évaluées. J’ai repris l’avion assez rapidement après. En rentrant, j’ai fait un rêve. Après qu’elle ait eu les jambes sectionnées, un homme, celui qui avait tiré ou un autre, s’était approché d’elle et avait essayé de couper le cou du bébé. Elle avait mis sa main, donc elle avait une déchirure de toute la paume de la main. Elle avait sauvé son bébé de cette façon-là. Le rêve, c’était que quelqu’un me tapait dans le cou avec des planchettes. C’était un rêve d’identification au bébé, post-traumatique on peut dire. Ça m’a fait réfléchir. Autant en faire quelque chose et ça a lancé la recherche.

Revue L’autre : C’est à partir de là que vous avez constitué un groupe de recherche chez Marie Rose ?

C. L. : Voilà. La première idée était qu’on ne pouvait pas faire – on ne le dirait plus maintenant comme ça – de diagnostic de trauma chez un bébé sans tenir compte du contre-transfert. Ça complétait le diagnostic en quelque sorte. Maintenant, il y a des signes bien paramétrés.  Cette hypothèse reposait sur l’idée qu’une part du traumatisme du bébé m’avait été transmise. Ceci et bien d’autres hypothèses ont été travaillées et retravaillées dans le groupe dit Amsterdam puisque, à l’époque, Marie Rose habitait rue Amsterdam.

Revue L’autre : Est-ce que tu peux dire un mot sur le concept de scénario émergent ?

C. L. : Il a été trouvé au cours de la recherche. Elle a porté au début sur comment arriver à objectiver le subjectif, puisqu’il s’agissait d’objectiver le contre-transfert. C’est là qu’il y a eu cette idée de scénario émergent. Je ne peux pas dire comment c’est venu… par ce que les gens racontaient. Assez facilement même. On a l’idée qu’il ne faut pas forcer les gens qui ne racontent pas. En fait, des gens racontent, d’autres taisent, les gens torturés notamment. Quand des gens racontent, aussitôt tu imagines ce qu’ils racontent, tu te fais des représentations. Là, je pensais que c’était un bon exemple de ce qu’on pouvait éventuellement partager avec la personne qui avait vécu le trauma, ce qui était aussi une sorte de production de formation de l’inconscient.

Revue L’autre : Formation intermédiaire entre l’inconscient et le préconscient ?

C. L. : Voilà.

Revue L’autre : La question traumatique et la psychanalyse se rejoignent…

C. L. : Bien sûr, oui.

Revue L’autre : C’est intéressant de faire rejoindre ton expérience de psychanalyste et la question de la guerre, du trauma, du bébé et de la mère. Il y a là une conjoncture intéressante en termes de création d’un concept.

C. L. : Ce qui ne m’est pas propre. À ce moment-là, tous les gens qui partaient en humanitaire étaient formés à la psychanalyse.

Revue L’autre : Ce qui était propre, c’est la création de ce concept.

C. L. : Oui, oui.

Revue L’autre : Pas le fait d’être psychanalyste et de partir en humanitaire. Mais le bagage analytique…

C. L. : A fécondé en quelque sorte le bagage humanitaire, oui.

Revue L’autre : Quand tu reviens de terrain difficile comme ça, ça a une influence sur la famille malgré tout.

C. L. : Bien sûr.

Revue L’autre :: Ce sont des expériences que l’on ne peut pas transmettre.

C. L. : Que tu ne peux pas transmettre, il faut que tu reprennes le fil de la vie quotidienne très rapidement. En plus, je prenais des consultations le lendemain de mon arrivée… ça demandait beaucoup d’efforts. Mais nous sommes touchés, comme tous ceux qui ont vécu ou qui ont été témoins (c’est notre cas) par/de la déshumanisation. La parole se libère entre humanitaires si un lieu, un temps est organisé pour cela, comme dans un groupe de recherche. Les travaux des uns et des autres, les communications prennent une signification relativement dénarcissisée de par la nécessité de témoigner.

Revue L’autre : C’est une période de ta vie qui a été très productive intellectuellement ?

C. L. : Voilà.

Revue L’autre : Tu as enseigné aussi au DU de Marie Rose10 ?

C. L. : J’ai enseigné au DU de Marie Rose pendant une dizaine d’années. Et je me suis mis à recevoir des demandeurs d’asile.

Revue L’autre : En t’écoutant, j’ai été très frappée par ta finesse de la clinique de l’enfant traumatisé par la guerre. Tu as une clinique très fine et très alimentée aussi de lectures.

C. L. : Oui, j’ai beaucoup travaillé là-dessus. Quelqu’un qui n’est pas du tout dans l’humanitaire mais qui m’a beaucoup aidé, c’est de lire et de rencontrer Daniel Stern11. Ça a été une rencontre très, très importante pour moi. Quand on part en humanitaire, il faut savoir l’histoire, la géographie. C’est très, très stimulant.

Revue L’autre : C’est Stern qui t’a aidé là-dessus ?

C. L. : Stern m’a aidé pour le bébé, pour le vécu des bébés. Après, ma pratique avec les enfants était déjà ancienne. Il y aurait beaucoup à dire sur les enfants en guerre.

Revue L’autre : Puis arrive le soin aux demandeurs d’asile, dont tu t’es beaucoup occupé aussi. Tu as prolongé ton engagement après la pédopsychiatrie, l’humanitaire avec la clinique de l’exil. Un engagement affectif et humain.

C. L. : Le premier réfugié que j’ai reçu, c’était un Sierra-Léonais quand même.

Revue L’autre : Les premiers demandeurs d’asile que tu as soignés ?

C. L. : C’étaient des Angolais, une fratrie. Le père avait été tué dans sa voiture, la mère ensuite. Les enfants ont été, par leur oncle, amenés dans une forme d’orphelinat. La plus jeune des filles avait une sœur jumelle qui est restée en Angola, elle n’en a plus eu de nouvelles. Il y avait un frère plus petit qui était resté aussi, et ils ne savaient pas où il était. Ils ne s’étaient pas retrouvés dans l’orphelinat avec eux. Après, ils sont venus en France et comme ils étaient mineurs, il a fallu faire avec les Affaires Familiales à l’époque, un conseil de famille pour qu’ils aient des tuteurs. J’ai été nommé tuteur et il y avait une tutrice qui était une responsable associative qui aidait beaucoup ces jeunes. La mesure a duré trois ans, au moins pour la plus jeune qui avait 15 ans, Donc, j’étais proche de cette famille qui, après, s’est éparpillée un peu partout en France, donc je les ai perdus de vue.

Revue L’autre : Donc, un engagement personnel et clinique important.

C. L. : Oui, important.

Revue L’autre : Et il y a le croisement aussi avec la politique, le jour où le préfet vous a enlevé la possibilité de faire des certificats12.

C. L. : Ça a été moment difficile et combattant en même temps. C’était sous la mandature de Sarkozy et la création du ministère de l’Identité nationale.

Revue L’autre : C’est une date, un tournant dans le traitement des migrants.

C. L. : Oui, ça a été le tournant. J’ai eu la possibilité de faire passer un article dans Libération qui a surpris le préfet. L’article relatait le fait que le préfet nous avait barré des listes sans nous demander. Il avait donné comme raison, pour moi, que j’étais trop vieux alors que j’étais en pleine activité !

Revue L’autre : Il te considérait comme un militant, ce n’était pas la vraie raison ?

C. L. : Il n’a jamais prononcé le terme de « faux certificat » contre moi. Non, il n’y avait pas d’argument au départ. Notre pratique, tout en respectant les critères diagnostiques habituels pour rédiger les certificats, était en même temps basée sur des convictions sur la protection des demandeurs d’asile, oui. Après, ils en ont trouvés, bien sûr.

Revue L’autre : C’est encore plus restrictif désormais.

C. L. : Là, j’ai vraiment senti comment les choses politiques rentraient dans la clinique. Tous les patients migrants qu’on recevait étaient au courant, évidemment. Ils avaient encore plus peur que d’habitude. Ça a été très difficile. Beaucoup n’ont pas obtenu leur titre de séjour pour raison de soins et de santé.

Revue L’autre : Actuellement, c’est catastrophique.

C. L. : J’imagine.

Revue L’autre : C’est intéressant de montrer qu’avec Sarkozy, il y a eu un tournant qu’on a ressenti, nous, dans notre clinique avec…

C. L. : La question de l’identité.

Revue L’autre : La question de l’identité qui a rejailli sur l’étranger qui a été mal accueilli, pas souhaité. Actuellement, quels sont tes engagements ?

C. L. : Je fais, une fois tous les deux mois, l’animation d’une réunion de familles volontaires qui accueillent des jeunes mineurs non accompagnés. Étant à la retraite, je m’occupe de superviser deux équipes de psychologues, une équipe à Bobigny, ils sont trois, et une équipe à Versailles où ils sont deux, qui s’occupent des enfants de retour de Syrie. Je le fais en visio. Je continue d’apprendre des choses parce que ces situations sont absolument incroyables. Il y a des tout-petits qui sont nés dans les camps d’Al-Hol dans le Kurdistan. Il y en a des plus grands, des ados ou préados qui ont sans doute participé à des combats, qui ont tué des gens. Quand ils arrivent à le dire ça fait vraiment un effet de bombe. Il y a beaucoup d’enfants qui ont été abusés sexuellement, de filles surtout. Il y en a qui ont grandi quasiment tout seuls. Il y en a d’autres qui ont vécu dans des phalanstères féminins, avec des mères, des épouses qui avaient perdu leur mari, etc.

Revue L’autre : Les enfants racontent ?

C. L. : Des enfants racontent. Les premiers qui sont arrivés étaient un peu plus grands. Ils ont été placés, soit dans des foyers, soit dans des familles d’accueil musulmanes. En général, ça permettait de mieux passer, pour des enfants qui, pour certains, traitaient les psychologues de kuffars13. Finalement, ça n’a pas été le plus compliqué à gérer parce qu’ils sont passés par l’école, ils se sont adaptés petit à petit et leur esprit s’est ouvert. Mais certains restent radicalisés. Et puis il y a tous ceux qui sont arrivés avec des mères. Il faut voir les conditions d’accueil à Roissy : ils sont arrachés par des hommes cagoulés aux mères, qui sont menottées et emmenées immédiatement en prison. Elles doivent passer par des interrogatoires multiples et emprisonnées. Certains de ces enfants se retrouvent à l’hôpital parce qu’ils sont blessés, dénutris, etc. Ils sont souvent dans de très mauvaises conditions physiques. Je crois qu’il y en a un seul pour lequel on s’est posé la question du niveau intellectuel. Tous présentent des formes d’intelligence de survie, d’hypermaturité. Avec des familles d’accueil qui font un petit peu comme elles peuvent. Certaines familles font un travail remarquable. D’autres enfants passent dans plusieurs familles. Il y a tous les cas de figure. Ça devient plus compliqué au fur et à mesure. Au début, c’était compliqué parce que ces enfants sont suivis souvent par la PJJ14, par l’ASE15, par un juge pour enfants, par quelqu’un des services secrets qui s’occupe de leur dossier. Et viennent en plus se greffer les familles naturelles qui sont des grands-parents, des oncles, des tantes, qui doivent être eux-mêmes certifiés conformes, donc avec des longues enquêtes. Il y a des enfants qui ont pu réintégrer leur famille. Souvent, il y a les deux familles. Il y a des familles qui sont quelquefois à l’étranger parce que les mères, jeunes filles, avaient rencontré des jeunes qui venaient d’Allemagne, de Hollande, du Danemark, etc. Les filles sont parties seules ou en groupe, ou bien, elles s’étaient mariées sur internet avec un combattant déjà en Syrie. Les enfants voient leur mère dans des contextes familiaux très compliqués. Pas mal sont (re)venus de Syrie orphelins et je dirai que c’était quasiment les situations les plus simples, mais ils ont pu voir mourir leur mère, leur père, etc. Ce sont des deuils traumatiques.  Les plus nombreux actuellement, sont ceux dont les mères arrivent avec eux et sont placées en prison. C’est de la prison préventive, les enfants ont le droit d’aller les voir. Ça se passe plus ou moins bien. Il y a des jugements moraux portés sur les mères par des gens de l’ASE, par la PJJ, etc., qui mélangent un peu tout. Il y a le fait que ces mères sont en train actuellement de sortir de prison, mais elles ne sont pas encore jugées. Elles sortent, elles veulent s’occuper des enfants, c’est compliqué. Quand elles rentrent chez un membre de leur famille ça va, c’est plus facile on va dire. Mais le problème, c’est qu’après elles passent en jugement et elles peuvent être condamnées à des lourdes peines de plusieurs années de prison. On ne sait pas ce que vont devenir ces enfants.

Revue L’autre : C’est une longue histoire…

Globalement, quel regard tu portes sur ces enfants ? Tu as un regard plutôt optimiste du fait de leur accueil, des soins, ou tu t’inquiètes beaucoup ?

C. L. : Je m’inquiète beaucoup. La notion de soigner l’ennemi fait partie de l’humanitaire. Ces enfants sont considérés par la France comme des ennemis, mais ce sont des enfants. Même les plus grands qui ont pu faire des choses transgressives ! Toutes les conventions internationales disent que les enfants soldats doivent être d’abord considérés comme des enfants et des victimes. On part de ce principe-là, évidemment. Quelques-uns rentrent dans l’adolescence mais on ne sait pas du tout ce qui va se passer pour eux. L’adolescence reste très préoccupante pour tout le monde. Je fais en plus des groupes avec des familles qui reçoivent des mineurs non accompagnés. Ça a été interrompu pendant tout le temps de la pandémie de Covid-19. Ça a repris. C’est très intéressant parce que ce sont des gens qui ont beaucoup réfléchi. Ces enfants ont toute une histoire de voyage traumatique. On essaye, là aussi, de travailler, de faire un peu de clinique.

Revue L’autre : De cette traversée de psychiatrie, aujourd’hui, qu’est-ce que tu donnerais comme conseils à un jeune qui dit : j’aimerais bien faire de la pédopsychiatrie ?

C. L. : Mon fils a fait de la pédopsychiatrie. Il est resté plusieurs années à la Maison de Solenn, puis est revenu dans le service de pédopsychiatrie du CHU. Ses intérêts vont vers les évaluations et les approches qualitatives pour lesquelles il a passé un doctorat : il s’agit quand même d’écouter les discours des gens. Je suis bien sûr très fier de lui et il a une grande finesse clinique, meilleure que la mienne ! Il n’a pas repris la psychanalyse ! Je pense qu’il y a peu de jeunes psychiatres qui se précipitent sur les divans. C’est bien entendu une recommandation que je pourrais faire, mais le contexte ne s’y prête pas, ce que je comprends.

Revue L’autre : Et pourtant !

C. L. : Oui, et pourtant !

Sur l’humanitaire actuellement, je suis un peu pessimiste. L’humanitaire a été complètement transformé du fait d’un souhait d’unification de tout ce qui se faisait, par une agence qui s’appelle International Agency for Commitment, qui est chargée d’unifier et de valider les bonnes pratiques en humanitaire. Ça a transformé les bonnes pratiques pour les meilleures des raisons au début, qui étaient de ne pas faire des doublons, des triplés, sur le terrain. Et aussi de se servir des ressources communautaires. C’était des bonnes raisons. Mais ça a laminé complètement l’approche clinique en la transformant en programmes psychosociaux. Les programmes psychosociaux sont préparés maintenant dans les universités et ils sont repris par des gens qui, a priori, n’ont pas de formation. Donc, on les forme de façon très rapide.

J’ai vu ça en pratique la dernière fois que je suis parti avec Bibliothèques Sans Frontière. La première fois, j’étais chargé de voir ce qui se passait au niveau psychosocial. Donc, j’ai fait beaucoup d’interviews, c’était passionnant, de réfugiés congolais au Burundi. Mais la deuxième fois, les programmes étaient faits, vendus on peut dire, par l’UNICEF.

Revue L’autre : Tu étais chargé de les évaluer sur le terrain ? C’est tout un chapitre encore.

C. L. : Tout un chapitre !

Revue L’autre : Et pour devenir pédopsychiatre, ce serait quoi tes recommandations, tes conseils ?

C. L. : La pédopsychiatrie est séparée de la psychiatrie adulte, donc ce serait de faire un peu de psychiatrie adulte pendant la formation, parce que c’est quand même le devenir de certains enfants. Ce qui est intéressant, c’est de voir quels sont les troubles de l’enfant qui vont persister à l’âge adulte et ceux qui disparaissent, et ceux qui sont spécifiques de l’adolescence. C’est quand même trois types de pathologie pas très différents si les troubles continuent, mais qui peuvent aussi être très différents. Je pense qu’il y a très peu d’enseignement de la psychiatrie du bébé, appelons ça comme ça, et pourtant c’est extrêmement important. La psychologie du bébé, c’est quelque chose qui est extrêmement important pour moi. J’ai regretté ne pas pouvoir en faire plus. Cela manque dans les formations des pédopsychiatres.

Ce qui est intéressant, et qu’on redécouvre actuellement, ce sont les soins en ambulatoire et à domicile. C’est la vieille notion de secteur qui est reprise actuellement parce que le secteur a disparu et il n’y a plus assez de psychiatres pour faire vivre les secteurs. Il faudrait revoir cette psychiatrie de proximité par rapport à la psychiatrie universitaire. Le trauma est devenu maintenant quelque chose de reconnu et de traité, avec différents types de traitements. Ça a été intégré dans la psychiatrie alors que ça ne l’était pas du tout.

Les grands maîtres, il y a eu Lebovici, pourtant je n’étais pas de son camp puisque j’étais lacanien à l’époque. Ça a été pour moi quelqu’un d’important. De même les pédopsy de l’époque, Soulé, Misès, etc. Je suis allé aux États-Unis chez Donald Cohen qui est décédé tôt. C’était un psychanalyste également. Là, j’ai vu par contre toute la transformation de la pédopsychiatrie à l’américaine, qui est passée ensuite au Canada. C’était un grand enseignant aussi, il m’a appris beaucoup de choses. Les petits de Lacan, ce qu’on a appelé les petits lacaniens, ne m’ont pas satisfait du tout. Là, je me suis vraiment éloigné.

Revue L’autre : Merci !

  1. Jonathan Lachal, mon fils aîné (MCU-PH), en cours d’être nommé PU-PH.
  2. Cartels Constituants, qui se donnaient pour but de créer à nouveau une École ou une Institution devant émerger de travaux préparatoires semblables à ceux produits par une Assemblée Constituante.
  3. Voir Perrin (2004).
  4. Mouvement qui considère que la psychiatrie n’est pas une branche de la médecine et qui critique certaines contraintes imposées aux patients (hospitalisation sous contrainte, contention, électro-convulsivothérapie). L’antipsychiatrie est née en Angleterre dans les années soixante. L’approche psychiatrique, organiciste, des psychoses par les psychiatres est récusée et des psychiatres comme David Cooper et Ronald Laing tentent des traitements psychologiques, qui s’inspirent des communautés thérapeutiques où les patients ne sont plus camisolés mais participent à la vie communautaire et à leur traitement. Les expressions artistiques sont privilégiées. Ils fondent un lieu d’accueil resté renommé : Kingsley Hall. Ils s’insurgent contre le rejet social des schizophrènes qui aggrave leur état. Ce mouvement qui s’oppose à l’asile d’aliénés, aux électrochocs, se répand dans toute l’Europe. En France, il est représenté par le Dr. Jean Oury et la psychanalyste Maud Mannoni qui ouvrent des lieux d’accueil communautaires pour les adultes (Clinique de Laborde) et les enfants (École de Bonneuil). L’ouverture des hôpitaux psychiatriques est influencée aussi au mouvement de la psychiatrie institutionnelle fondée par un réfugié espagnol pendant la guerre : François Tosquelles. Ces divers mouvements passionnaient le jeune interne que j’étais alors.
  5. Franco Basaglia a fondé, sur les mêmes critiques de l’institution asilaire, la psychiatrie démocratique. Soutenu par l’État, son mouvement parviendra à obtenir le vote d’une loi, la loi 180 qui ordonne l’abolition des hôpitaux psychiatriques. Ces différentes expériences, provoquant au départ des débats et des oppositions dures ont laissé en héritage la création des secteurs qui avaient pour but de mettre « les fous dans la ville », d’utiliser des médiations, de reconsidérer des maladies mentales au même rang que les autres maladies et de reconnaître la notion de handicap et d’assistance aux patients qui avaient acquis une autonomie.
  6. Jean-Baptiste Loubeyre, qui en était l’inspirateur, s’est occupé de ce pavillon en tant que Chef de Clinique Assistant.
  7. Médecins Sans Frontières.
  8. Il a fondé, avec l’historien Patrick Weil, une ONG dont il est directeur : il s’agit de Bibliothèques sans Frontières (voir le site : bibliosansfrontieres.org)
  9. Le Sierra Leone a traversé une guerre civile de 1991 à 2002. Ce pays recouvert d’une forêt tropicale dense est riche potentiellement de ses mines de diamants. La guerre a été déclenchée par des étudiants de la capitale, Freetown, séduits par les écrits du Lybien Kadhafi. Ils étaient lassés d’un pouvoir corrompu. La guerre a été aussi considérée comme une extension de la guerre civile au Libéria. Les rebelles sont peu nombreux et ils font donc appel à une conscription sauvage : les villageois sont enrôlés de force, puis ce sont les adolescents, les enfants, filles et garçons. Ils forment le RUF (Revolutionary United Front), pillent, tuent, essaient de s’emparer des mines de diamants gardées par des mercenaires sud-africains. Pour forcer les enfants, ils leur font passer des pseudo-initiations aux aspects effrayants ou transgressifs. Une de leurs pratiques de terreur deviendra symbolique de cette guerre : l’amputation ; ils amputent les villageois, les enfants qui leur résistent, au niveau des coudes, des épaules. Toutes les tentatives pour expliquer le sens de ces amputations se taisent devant la réalité d’une fillette de 9 mois amputée des deux bras.
  10. Diplôme Universitaire de psychiatrie transculturelle, module sur l’humanitaire. Université Paris XIII.
  11. Daniel Stern est un pédopsychiatre, professeur émérite en psychologie, partageant ses activités entre les États-Unis et la Suisse. Il était également psychanalyste, mais ses travaux portent surtout sur le premier développement de l’enfant, en utilisant à la fois l’observation en laboratoire et les connaissances du bébé par la psychanalyse. Son ouvrage le plus documenté est : Le monde interpersonnel du nourrisson (1985), PUF.
  12. Il s’agissait des personnes souffrant de diverses pathologies, pour lesquelles une modalité pour rester en France reposait sur l’importance des soins qu’elles recevaient ici. Un médecin devait alors rédiger un certificat circonstancié, transmis au Médecin Inspecteur de la Santé, fonctionnaire de la Préfecture. Le MIS donnait un avis au Préfet qui décidait d’un avis favorable ou défavorable. À ce moment-là, le médecin rédacteur du certificat devait être inscrit sur une liste approuvée par la Préfecture (tout cela a été modifié depuis). Le préfet a refusé notre renouvellement sur la liste, pour Hélène Asensi et pour moi. Nous étions trois psychiatres sur la ville à effectuer ces certificats. Les autorités ont cherché tous les moyens pour empêcher que cette modalité de protection n’aboutisse plus.
  13. Infidèle ou mécréant.
  14. Protection Judiciaire de la Jeunesse.
  15. Aide Sociale à l’Enfance

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