
Robert Neuberger Source D.G.
Publié dans : L’autre 2024, Vol. 25, n°2
Neuburger, R. (1984). L’autre demande, psychanalyse et thérapie familiale. Payot.
Neuburger, R. (2005). Les familles qui ont la tête à l’envers. Revivre après un traumatisme familial. Odile Jacob.
Neuburger, R. (2014). Exister. Le plus intime et fragile des sentiments. Payot.
Neuburger, R. (2018). L’enfant, le racisme et le thérapeute. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 1(60), 165-180.
Neuburger, R. (2019). Thérapie de couple. Manuel pratique. Préface de Siegi Hirsch. Payot.
Neuburger, R. (2023). Emergence. Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux, 1(70), 75-84.
Feldman M. Robert NEUBURGER : de la relation et de l’appartenance. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2024, volume 25, n°2, pp. 135-146
Rencontré le 16 septembre 2023 à Genève, Robert Neuburger, psychiatre, psychanalyste, psychothérapeute de couple et de la famille, est auteur d’une douzaine d’ouvrages, certains plus professionnels comme Le mythe familial ou Thérapie de couple, manuel pratique, d’autres pour grand public tels L’art de culpabiliser ou Paroles perverses. Il est aussi celui par lequel l’article de Georges Devereux « Renonciation à l’identité. Défense contre l’anéantissement », publié en 1967 dans la Revue française de psychanalyse, a été davantage connu, on lui doit sa réédition en 2009 aux éditions Payot. Il en a d’ailleurs écrit une magnifique préface.
Né en 1939, de parents juifs allemands, Robert Neuburger nous parle de son parcours singulier et douloureux d’enfant juif, « pourchassé » en France durant la Seconde Guerre mondiale.
Son vécu est marqué par l’identité juive allemande de ses parents, par le passage dans la clandestinité et ses différents lieux de cache, la séparation d’avec sa mère, et une période d’après-guerre marquée par des lourds silences, dont il découvrira certains secrets très tard, et d’autres récemment. Il garde encore aujourd’hui une trace profonde de ce passé infantile.
C’est à l’âge de 14 ans, que Robert Neuburger décidera de devenir médecin puis psychanalyste, notamment grâce à sa découverte du texte de Freud, L’interprétation des rêves.
À l’âge de 48 ans, sa rencontre avec Siegi Hirsch1 modifiera profondément sa pratique de psychanalyste puisqu’il s’intéressera désormais au couple et à la famille, selon une approche systémique.
Sa trajectoire montre à quel point il a dû renoncer à certaines de ses identités mais sans les avoir jamais perdues…
L’autre: Quand et où es-tu né ?
Robert Neuburger : Je suis né le 30 décembre 1939, à Paris. Mes parents venaient d’Allemagne.
L’autre: En quelle année sont-ils arrivés en France ?
R. Neuburger : Alors c’est un peu compliqué parce que ma mère a quitté l’Allemagne en 1932, au début du nazisme parce qu’elle avait tendance à dire ce qu’elle pensait et elle a eu des problèmes.
L’autre: 1932, c’est donc sept ans avant que tu naisses ?
R. Neuburger : Elle devait avoir une vingtaine d’années. À ce moment-là, elle est d’abord partie en Suède, car on y avait de la famille. Puis, je ne sais vraiment pas pourquoi elle est venue à Bruxelles où il y avait là nombre de réfugiés juifs allemands. C’est là que mes parents se sont connus. Puis, ils ont migré en France à Paris, où ils se sont mariés civilement. Ils se sont mariés religieusement au Luxembourg en 1937. C’est d’ailleurs là que mon père a revu pour la dernière fois ses parents. Ils étaient sortis d’Allemagne pour l’occasion. C’est la seule photo que j’aie de mes grands-parents paternels. Ils pouvaient encore voyager dans les années 1936-1937. Mon père avait d’ailleurs insisté pour qu’ils ne retournent pas en Allemagne, mais mes grands-parents ont refusé. En fait c’est à partir de ce moment-là que les problèmes ont commencé. La sœur aînée de mon père, qui voulait s’occuper de ses parents vieillissants, a également refusé de quitter l’Allemagne mais elle a confié ses deux enfants Jean et Lothar qui avaient à l’époque 14 et 16 ans à mon père. Ils ont vécu avec mes parents avant-guerre à Paris. C’était deux ans avant ma naissance. Puis il y a eu la guerre et il a été imposé à ma mère une résidence en-dehors de Paris. Mon père avait le choix suivant : soit d’être interné dans un camp car il était apatride pour les Allemands, mais allemand pour les Français, donc un ennemi, soit s’engager dans la Légion étrangère. Il a opté pour la Légion étrangère et il a été envoyé en Afrique du Nord. Ma mère s’est alors retrouvée seule enceinte avec les deux enfants à Paris. Lothar était assez grand, donc il s’est débrouillé, il a trouvé une place d’apprenti. Jean était nettement plus jeune et ma mère ne savait que faire avec lui alors qu’elle était seule à Paris et enceinte de moi. On lui a conseillé de le confier à une association juive d’aide aux enfants, l’OSE, qui l’a placé dans un foyer en zone libre. Jean a été victime de l’unique rafle opérée par la gendarmerie française en zone libre, a été envoyé à Drancy puis déporté à Auschwitz où il a été gazé à 15 ans à l’arrivée, de même que ma tante, sa mère. Et aussi mon oncle, Salomon et son épouse, Ilse. À propos de l’histoire de Jean, j’ai commencé à avoir des informations à l’âge de 40 ans passés. Du côté de mon père… Ce fût un silence pendant longtemps…
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L’autre: Que s’est-il passé pour ta famille restée en Allemagne ?
R. Neuburger : Mon père avait un frère aîné, avec lequel il ne s’entendait pas du tout, qui a été également déporté. En 1939, il y a eu un autre événement. Au moment où des nazis voulaient l’arrêter, mon grand-père paternel s’est jeté par la fenêtre. Ce suicide de mon grand-père, a été un secret total que j’ai appris alors que j’approchais de la cinquantaine. Quand mon père en a parlé, il a eu cette phrase dramatique : « Il a abandonné maman ». Mon père m’a alors montré la lettre dans laquelle on lui annonçait la mort de son père, lettre qu’il avait réussi à garder pendant toute la guerre. Voilà ce que j’ai pu reconstituer du côté paternel. Du côté maternel, mon grand-père est décédé sous l’uniforme allemand en 1918. Ma grand-mère était veuve de guerre. Ma mère était pupille de la nation allemande ! Donc j’ai un grand-père qui est mort pour avoir combattu pour l’Allemagne et mon autre grand-père qui s’est suicidé du fait des persécutions nazies,
ce n’est pas banal comme histoire !
Ma grand-mère s’est remariée avec celui qui a été un grand-père merveilleux pour moi et que j’ai adoré, et ils ont eu un fils, Fred. Ils ont émigré aux États-Unis avant la guerre, il y avait déjà le nazisme, j’ai la liste de ce qu’ils ont eu le droit d’emporter aux États-Unis et ce n’était pas grand-chose.
L’autre: Dans quelle langue parlaient tes parents ?
R. Neuburger : Ils se parlaient en allemand. Je ne parlais pas cette langue mais je la comprenais.
L’autre: Ils parlaient allemand, pas le yiddish ?
R. Neuburger : Non, surtout pas. C’était même un « interdit ». Il fallait se distinguer des juifs qui venaient de l’Est et qui étaient réputés moins cultivés. C’était ce que Freud appelait le narcissisme des petites différences… D’autant que ce n’était pas tout à fait justifié. Ma mère venait d’une petite ville, Spiessen, en Sarre. Un pasteur a retracé le parcours des trois ou quatre familles juives issues de Spiessen pour faire revivre le passé. À propos de la famille de ma mère, il raconte qu’elle est arrivée de l’Est dans les années 1850 et ils parlaient yiddish. Il en a fait un petit livre. Chez mon père, ils étaient allemands depuis des siècles. J’ai un arbre généalogique qui remonte au Moyen Âge. Mais quand je dis que mon père était allemand, il était vraiment un Allemand comme nombre de juifs avant le nazisme mais lui était resté allemand après, dans sa mentalité et également dans son attachement à son pays malgré la Shoah.
L’autre: C’est-à-dire ?
R. Neuburger : C’est-à-dire qu’il aimait l’Allemagne. Curieusement, mes parents et moi allions passer les vacances en Allemagne après-guerre. J’ai des photos où on me voit déguisé en petit Bavarois. Curieux paradoxe.
L’autre: Revenons à ta naissance.
R. Neuburger : En décembre 1939, Jean est dans un foyer OSE. Lothar se débrouillait de son côté. Ma naissance a été difficile. Ma mère s’est retrouvée seule face à moi. Dans un enregistrement que j’ai d’elle, elle raconte avoir été complètement désemparée, elle ne savait pas s’occuper d’un enfant. Elle était complètement seule, il n’y avait pas sa mère, il n’y avait personne.
L’autre: Robert, est-ce ton prénom de naissance, elle ne t’a pas donné un autre prénom ?
R. Neuburger : J’ai un deuxième prénom, Amson, qui est celui de ce grand-père qui s’est jeté par la fenêtre.
L’autre: Donc en décembre 1939, ta mère est toute seule avec son bébé. Il y a quand même une Brit milah2 organisée ?
R. Neuburger : Alors ça je dois dire qu’il faut le faire, en plein nazisme… Je suis né le 30 décembre, et quelques jours après, j’étais circoncis. C’était une idée géniale j’ai trouvé !
L’autre: Elle ne pouvait pas faire autrement.
R. Neuburger : Je ne sais pas, elle aurait pu réfléchir un peu. Là elle était assez désemparée parce que mon père a géré ça à distance. Il lui a trouvé une dame pour l’aider. Il y a d’abord eu l’Exode. Ma mère avait une copine très débrouillarde qui a réussi à obtenir un laissez-passer pour aller dans le sud de la France, à Perpignan où ma mère s’est installée et où mon père l’a rejointe. Il y a eu la fin de la guerre, mon père a été démobilisé, puisqu’il n’y avait plus d’armée française. Là il y a eu une période assez paisible parce que les Italiens qui occupaient la région ne menaçaient pas les Juifs. Et puis à un moment donné, les choses ont mal tourné. Il y a eu une rafle non loin de chez nous et ils se sont dit qu’ils ne pouvaient pas rester. Nous sommes allés dans un petit village, Bertholène dans l’Aveyron où ils connaissaient quelqu’un. C’était un ami qui était colonel et qui s’était réfugié là dans son village d’origine. Donc nous avons été à Bertholène où c’était relativement paisible. Là, il y avait une petite école sympa. Mais la période de calme a été relativement brève. Mais mon père était un peu à la traîne, il n’arrivait pas tellement à s’adapter. Je crois que c’est vraiment ma mère qui avait à ce moment-là pris les rênes.
C’était un petit village où j’ai grandi mais petit à petit, l’étau s’est resserré. À Rodez, petite ville proche de notre village, il y a eu des rafles et la pression est montée progressivement. Puis, ma mère est tombée malade, mon père s’est fait arrêter, et il s’est retrouvé dans un camp à destination d’Auschwitz. Mais ma mère a pu intervenir par l’intermédiaire de l’ami colonel. Les Allemands voulaient cent otages parce qu’il y avait eu un attentat. Le colonel est intervenu auprès du préfet qui a fait descendre mon père du train. Mon père a été l’unique survivant de ce convoi. Des années après, mon père s’en est voulu de ne pas leur avoir laissé des boîtes de sardines qu’il avait dans son sac… Là, les choses se sont compliquées. On arrive vers les années 1943-1944, les plus difficiles. À un moment, ma mère a eu la typhoïde, et a été hospitalisée. Mon père, je ne sais pas où il était, mais je me suis retrouvé seul. J’avais 4 ans. C’est mademoiselle Laborde, dite Tantinette, une voisine, une vieille fille chaleureuse qui m’a accueilli.
L’autre: Qui était une dame de l’Aveyron ?
R. Neuburger : Oui, elle était adorable. Elle m’a fait connaître l’église parce qu’elle jouait de l’harmonium. Donc j’y allais, elle me faisait mettre à genoux et il fallait que je dise les prières. Et puis après j’avais un bonbon donc j’étais très content. Je me souviens aussi que j’ai pu voir ma mère une fois à l’hôpital. Ma mère m’a raconté que lorsque je suis arrivé là-bas, il y avait une bonne sœur et je lui ai dit : « On se croirait à l’église ! ». L’église, je connaissais bien, l’hôpital je ne connaissais pas. Heureusement, ma mère s’en est sortie. Elle est revenue à Bertholène et le pire a été là, la dernière année, en 1944. Les Allemands étaient déchaînés et il n’y avait aucun merci ni pour une femme, et encore moins pour les enfants, car les nazis craignaient que s’ils épargnaient les enfants, ceux-ci une fois grandis seraient tentés de se venger. Il y a eu un moment très chaud. Des SS sont venus chez nous. Nous avions été dénoncés. Deux militaires allemands sont venus pour nous emmener on ne sait où. On s’était réfugiés dans un petit réduit avec une porte qui donnait sur le séjour. On les entendait. Ils se sont installés, et ont même fait des remarques sur le fait qu’il y avait beaucoup de nourriture chez nous. Nous, on était derrière la porte.
L’autre: Vous étiez cachés dans ce réduit ?
R. Neuburger : Oui et ils n’ont pas pensé à ouvrir la porte.
L’autre: Vous les entendiez discuter ?
R. Neuburger : Oui et ce qui est quand même extraordinaire, c’est mon silence, parce que j’avais 4-5 ans, un gosse ça peut parler, or je savais qu’il fallait me taire, je le savais très bien.
L’autre: Et tu t’en souviens ?
R. Neuburger : Oui, les types ne se sont pas éternisés et après c’est devenu vraiment très compliqué pour mes parents de me garder. Ma mère a connu quelqu’un dans la région qui travaillait dans un foyer de la Croix-Rouge. Il était juif et lui a dit : « Écoute, confie-moi Robert parce que vous n’allez pas vous en sortir ». Donc ma mère m’a amené dans ce lieu de la Croix-Rouge. Pour moi c’était l’horreur, c’était vraiment l’horreur.
L’autre: Mais elle t’a dit quelque chose ta mère ?
R. Neuburger : Non, je ne me souviens pas de ce qu’elle m’a dit. Je me suis senti vraiment très abandonné. J’ai des souvenirs qui sont très difficiles. J’ai le souvenir que mes parents sont venus me voir mais que la rencontre a été brusquement interrompue car il y a eu une alerte, des gendarmes venaient. Sans un adieu, mes parents ont dû fuir, m’ont-ils dit plus tard en sautant un mur
de clôture.
L’autre: Mais dans ce foyer, il y avait des enfants mais pas que des enfants juifs ?
R. Neuburger : Je ne voyais pas la différence. Pour moi, Il y avait des gosses. J’étais complètement désemparé parce qu’avec mes parents, on n’avait pas pu se dire au revoir. À la demande de ma mère, Paul, un fermier avec lequel mes parents avaient lié des rapports amicaux, est venu me voir, car ma mère ne pouvait pas, elle se cachait. Je me souviens aussi très bien que Paul était venu une première fois, il m’a apporté des pruneaux secs et puis quand il est parti, les éducateurs me les ont confisqués, j’ai mal vécu ça et puis il est revenu une deuxième fois et là je ne parlais plus alors qu’avant j’étais un gosse très bavard, très vivant. À ce moment-là, il a décidé de m’emmener. Je me suis retrouvé dans sa ferme. Là, il fallait voir ce que c’était : pas d’eau, pas d’électricité. Paul et sa femme étaient un jeune couple, ils n’avaient pas d’enfant. Ils se sont montrés très accueillants, très affectueux. Je me suis retrouvé là, beaucoup mieux qu’à la Croix-Rouge mais c’était comme au Moyen Âge. Il y avait le grand chaudron dans la cheminée qui était allumé jour et nuit. Et puis, on mangeait de la soupe aux choux. On en mangeait au petit-déjeuner. On rajoutait le chou, le lard et le chou ou les patates quand il y en avait. Ça c’était en continu et on ne mangeait que ça. Ce n’était pas mauvais. J’en ai gardé un goût pour la soupe aux choux. Dans cette ferme, il y avait des cochons, il y avait des oies. Alors les oies, j’en avais une terreur, elles étaient aussi grandes que moi.
L’autre: Alors qu’au foyer tu ne mangeais pas bien ?
R. Neuburger : Je n’ai aucun souvenir des repas. J’ai retrouvé les coordonnées de ce petit château qui était le foyer de la Croix-Rouge. Quand j’avais une quarantaine d’années, je suis retourné à Bertholène, pour revoir les lieux et pour aller au château, je n’ai pas pu, je me suis arrêté en route, trop d’émotions…
L’autre: Et chez les fermiers, tu continuais à être mutique ?
R. Neuburger : Non, une fois que j’étais chez eux, je me suis remis à parler. Ça allait beaucoup mieux heureusement mais il y a quand même eu une alerte. Des gendarmes sont venus une fois et ça je me souviens très bien. Paul et sa femme étaient inquiets parce qu’ils n’avaient pas d’enfant. Ils m’ont fourré dans le lit, ils m’ont dit : « Tu ne bouges pas » et je n’ai pas bougé. D’ailleurs, je me suis toujours demandé comment j’ai acquis cette idée qu’il fallait se taire et surtout ne pas faire de bruit. Je ne sais pas parce que j’ai continué après-guerre. Mes parents ne m’ont jamais demandé de ne pas dire que j’étais Juif, et moi je savais. Mes parents m’envoyaient plus tard dans des colonies de vacances comme faisaient tous les parents à l’époque. Et je me souviens de gosses qui m’avaient demandé de quelle religion j’étais, j’ai dit : « Je suis un disciple de Rousseau ». Je ne sais pas d’où j’avais sorti ça ! Je ne savais franchement même pas ce que ça voulait dire. Paul et Henriette Valière, puisque tel était le nom des fermiers, qui ont pris le risque de me cacher, et mes parents, sont restés en contact toute leur vie. Leur ferme dont ils n’étaient pas propriétaires ne rapportait que très peu. Mon père leur a acheté une maison avec un bar tabac à Auvers-sur-Oise où nous leur rendions régulièrement
visite.
L’autre: Et par rapport au fait que tu aies fréquenté l’église avec cette Tantinette, j’imagine que le couple chez qui tu étais, allait aussi à l’église ?
R. Neuburger : Non, ils s’en fichaient un peu. En plus c’était une ferme très isolée, elle n’était pas dans le village. Il fallait vraiment y aller et heureusement il y avait des chiens donc quand quelqu’un arrivait, on savait.
L’autre: Et donc là tu es resté jusqu’en quelle année ?
R. Neuburger : J’y suis resté quelques mois avec ma mère après la guerre parce qu’Henriette était tombée enceinte entre-temps et ma mère s’était engagée à rester avec elle jusqu’à la naissance de son enfant pour l’aider à la ferme. Au début, mon père était rentré à Paris, il essayait de trouver un peu de sous à gauche à droite. Et nous on est restés après-guerre et là je suis retourné à l’école à Bertholène. C’était une classe unique. Je me souviens très bien que le maître d’école était enthousiaste avec moi parce que les autres avaient quand même clairement un peu plus de difficultés que moi pour apprendre. Après, mon père nous a fait venir à Paris.
L’autre: Vous avez récupéré votre appartement ?
R. Neuburger : Non. On a été à Pantin où c’était franchement misérable mais ma mère était épatée parce qu’il y avait de l’eau au robinet et de l’électricité. La vie a repris à Pantin, mais j’étais malheureux comme un caillou parce que je me suis trouvé dans une école qui ressemblait à une prison, un bâtiment d’une tristesse invraisemblable avec des barreaux aux fenêtres, j’y suis retourné il y a quelques années. Mon père a recommencé à travailler, il a retrouvé ses clients. Il était représentant dans les matières colorantes pour les entreprises de peinture, et pour les décorateurs de théâtre. Il a donc repris son travail et a ouvert sa propre entreprise, ce qu’il a assuré jusqu’à sa retraite. Il a commencé à gagner un peu de sous et très rapidement on a acheté un pavillon dans la banlieue est de Paris.
L’autre: Comment était le climat familial après la guerre par ce qu’ils ont vécu, et ont perdu de la famille ?
R. Neuburger : Il n’y avait plus de famille du côté de mon père, sinon Lothar. Du côté maternel, ils ont été épargnés car ayant émigré suffisamment tôt. Après la guerre, j’ai été aux États-Unis chez mes grands-parents maternels qui avaient une ferme dans l’État de New York.
L’autre: Et toi tu es resté en contact avec les Valière ?
R. Neuburger : Oui tant que mes parents et eux étaient en vie. Un particularisme a été l’attitude de mes parents à mon égard. Ils ne voyaient pas du tout le rapport que je pouvais avoir avec leur histoire. Les Allemands ont donné des pensions aux Juifs allemands. Cela s’appelait la Wiedergutmachung, la réparation. Mes parents étaient pensionnés mais n’ont pas demandé pour moi alors qu’ils le pouvaient. J’avais traversé exactement la même chose qu’eux, pas au même niveau et pas au même âge. J’ai mis des années avant de découvrir que j’aurais pu aussi y prétendre, même encore aujourd’hui je pourrais le demander mais je ne l’ai jamais fait. Il y a autre chose d’incroyable, durant toute la guerre, je portais sur moi un petit carnet que je vais te montrer où mon père avait écrit : « Mon fils si on ne revient pas, on souhaite qu’il soit élevé dans la religion israélite ».
L’autre: Et tu avais cet écrit sur toi ?!
R. Neuburger : Oui !
L’autre: C’était de la folie ! Il te mettait en danger…
R. Neuburger : Si je te dis que je suis en vie par hasard, ce n’est pas une litote. Et il est écrit en français pour que les gens comprennent bien !
L’autre (lit le carnet): « Robert Amson Neuburger, né le 30 décembre 1939, Paris 18e, j’ai habité à Paris 16e, depuis novembre 1942 à Bertholène, Aveyron, signe particulier : point noir derrière l’oreille gauche.
Mon père Jules, ma mère Elizabeth Neuburger, née Joseph, 10 août 1912 à Bitburg, Rhénanie, ils habitent avec moi à Bertholène. Une sœur de mon père, Selma Martin habite à Ausbourg, Bavière, un frère de mon père Salomon Neuburger habite à Ausbourg, Bavière. Mes grands-parents habitent à Clinton Corners, New York aux États-Unis d’Amérique. Ils s’appellent Siegfried et Ida, ils s’occuperont sûrement de moi et subviendront à tous mes besoins donc s’il faut s’adresser à eux, les tenir au courant […]. Une belle-sœur de la mère de maman, qui est en Suède, a un compte en banque de papa, bloqué pour l’instant… des comptes belges. Pour le cas où il arrive quelque chose à mes parents, madame Jean s’occupera de moi, on pense leur confier l’argent et valeurs à monsieur Fernand. Il existe aussi un comité d’assistance, l’Union générale des israélites de France, qui donne des allocations, et si je reste à Bertholène, je dépends du comité d’Albi »
L’autre: … Ah mais ton père était complètement inconséquent !
R. Neuburger : Oui ! Mais il croyait bien faire.
L’autre (lit le carnet): « Je soussigné, Neuburger Julius déclare avoir donné librement mon fils, Neuburger Robert en garde. Après, on pense le remettre à ses grands-parents en Amérique. Mon papa voudrait que je sois élevé convenablement sans luxe, bien instruit et dans la religion de mes parents et de grands-parents israélites. Monsieur Fernand, à l’épicerie à Perpignan possède une liste de clients de mon papa en France et surtout en Belgique qui lui doivent de l’argent. Après la guerre s’il faut écrire à ses clients mon établissement Colorisur, nom sous lequel mon papa exerçait son commerce de couleurs, en leur demandant de payer ».
R. Neuburger : Il faut le faire !
L’autre: Tu avais ça sur toi toute la durée de la guerre. Comment étaient tes parents après la guerre ?
R. Neuburger : Après-guerre mes parents ont retrouvé des amis, il y avait tout un groupe de Juifs allemands, ils se retrouvaient souvent le week-end. Ils sortaient beaucoup, c’était très gai. Je n’ai pas le souvenir qu’ils revenaient sur leur passé.
L’autre: Donc ils n’étaient pas abattus. Comment cela se passe-t-il après la guerre ?
R. Neuburger : Après-guerre, ma mère aurait voulu avoir des enfants, mais mon père a vraiment refusé de façon très énergique. Mon père n’était pas un homme commode, ma mère non plus.
L’autre: Dans le petit carnet, on lit que ton père tient à ce que tu aies une éducation juive.
R. Neuburger : Oui mais la cacherout était très spéciale chez nous. Mon père avait un principe général : tout ce qui est bon c’est casher, tout ce qui n’est pas bon, ce n’est pas casher c’est-à-dire que le bon jambon c’est casher, la côte de porc qu’il détestait, n’était pas casher ! Et moi j’ai gardé cette conception. Je pense qu’après-guerre, ils avaient perdu leur croyance, ce que ma mère exprimait clairement… Comment croire après Auschwitz ? Et pendant la guerre, ils mangeaient du jambon, autant dire que dans les fermes, il y avait du porc, il n’y avait pas grand-chose d’autre d’ailleurs en viande, il n’y avait pas de bœuf, ça c’était pour les riches. Ne pas croire en Dieu après-guerre mais même encore aujourd’hui, je me rends compte que plus je vieillis, plus Kippour m’insupporte, qu’est-ce qu’on a besoin de s’excuser et se faire pardonner et de quoi ? S’il y en a un qui doit s’excuser c’est Dieu de ce qu’il a fait aux Juifs. Il les a fait sortir d’Égypte et encore ils n’étaient même pas tous d’accord pour sortir, il a été obligé de les pousser. Depuis, on n’a eu que des ennuis. Récemment, j’étais à la synagogue (puisque je conserve un goût pour les rituels sans être un croyant), et j’ai fait tomber mon sidour3. Je vais pour le ramasser et ma voisine me dit : « Bah Dieu vous pardonnera », je lui dis : « C’est moi qui ne lui pardonnerai jamais ». Elle m’a regardé stupéfaite !
L’autre: Mais tes parents respectaient Kippour, Roch Hachana4 ?
R. Neuburger : Oui, les grands rituels, Pessa’h, Kippour, Roch Hachana. Il y avait une petite communauté, une petite synagogue au Raincy et mon père y allait mais à l’époque, il y avait très peu de monde. Il y allait pour voir des copains, il n’y avait pas de rabbin, juste un officiant.
L’autre: C’était comment d’être juif après-guerre ?
R. Neuburger : C’était surtout un sentiment d’appartenance.
L’autre: Toi tu le ressentais comment après la guerre ?
R. Neuburger : La seule chose que je faisais c’était me taire. Je n’ai jamais parlé de quoi que ce soit pendant la guerre et pendant des années, je n’en ai jamais parlé et j’allais chez les louveteaux protestants.
L’autre: Pourquoi chez les protestants ?
R. Neuburger : Parce que j’avais des copains qui y allaient alors j’avais dit à mes parents que je voulais être avec eux. Ils n’y ont trouvé rien à redire. Par contre, j’ai fait ma Bar mitzvah.
L’autre: Tu as écrit un article intitulé « L’enfant, le racisme et le thérapeute » (2018). Il s’agit d’un texte dans lequel tu prends appui sur ô vous, frères humains d’Albert Cohen.
R. Neuburger : Je l’ai écrit parce que je trouvais qu’il n’y avait rien ou très peu qui était écrit sur le racisme et ses effets sur les enfants. Alors, j’ai utilisé le livre d’Albert Cohen qui raconte la rencontre qu’il a faite très jeune avec le racisme. Cet ouvrage est vraiment remarquable, et malheureusement peu lu. Ce sujet me paraissait important et l’est encore plus aujourd’hui.
L’autre: Donc après la guerre ?
R. Neuburger : J’allais en colonie de vacances un mois et demi. Et deux fois, je suis parti aux États-Unis chez mes grands-parents. Je me suis beaucoup attaché à celui qui a joué le rôle de grand-père pour moi, le deuxième mari de ma grand-mère. C’était une personne vraiment extraordinaire. Ce grand-père était vraiment… Je ne le quittais pas. Lorsqu’il est mort, je me suis effondré.
Mais ce qui me frappe, et c’est quelque chose que j’ai réalisé très tardivement, c’est à quel point mes parents pensaient que j’avais peu de souvenirs douloureux du fait de ce que j’avais vécu pendant la guerre, voire même, d’émotions car ils n’ont pas compris l’énorme tristesse que j’ai vécue lors de l’annonce du décès de mon grand-père.
L’autre: Tu avais quel âge ?
R. Neuburger : J’avais 13 ou 14 ans.
L’autre: Il y avait un lien fort alors ?
R. Neuburger : Oui, mon père ne me manquait pas beaucoup. J’ai eu des figures paternelles, mais mon père ne s’est jamais occupé de moi. Il rentrait le vendredi, il était fatigué, il sortait avec ma mère tout le temps puis le dimanche il se retrouvait avec les potes et moi j’étais dans un coin. Je n’avais pas réellement de relation avec lui.
L’autre: Alors comment as-tu fait pour sortir de ce passé ?
R. Neuburger : Je ne crois pas en être sorti. J’ai l’impression vraiment que c’est un poids qui a été transféré sur moi. Je trouve que mes parents, eux, s’en sont très bien sortis et j’en suis heureux. Ils ont vraiment vécu agréablement, ils se faisaient de très jolies vacances l’été et ont su profiter de la vie.
L’autre: Alors c’est comme si c’était toi qui portais un poids ?
R. Neuburger : Oui, mais je pense que s’ils m’avaient plus informé de mon histoire, j’aurais pu m’en défaire à l’adolescence ou à la post-adolescence. Dans ce cas, je l’aurais mise derrière moi. Mais en fait, c’est resté comme des points d’interrogation et puis surtout, je dirai, une impossibilité de poser des questions. Il faut dire que chaque fois que j’ai essayé, ça n’a pas été terrible. En fait le personnage qui était le plus important pour moi c’était Jean, parce qu’il est mort, on pourrait dire, à cause
de moi…
L’autre: Pourquoi à cause de toi ?
R. Neuburger : Parce que ma mère était enceinte de moi.
L’autre: Ça veut dire quoi ?
R. Neuburger : Il aurait eu la chance de rester avec elle. Elle ne l’aurait pas mis dans ce centre et il n’aurait pas été déporté. Il faut que je te raconte, il y a eu en France une association des enfants cachés5, à une époque, qui a disparu brutalement et mystérieusement. En fait, je n’avais avant aucune idée que j’avais été un enfant caché. J’avais eu une histoire pendant la guerre point, c’est lorsque j’ai entendu parler de cette association que j’ai réalisé que j’appartenais à un groupe d’enfants juifs cachés. Ça a été très important et j’y ai tout de suite adhéré. Je recevais le bulletin et un beau jour elle a disparu alors qu’en Belgique, c’était très développé. Le fait que cette association cesse, je l’ai vécu comme étant violent. Et il y a deux ans, j’ai découvert qu’il y avait une association en Israël d’enfants cachés en France qui s’adresse normalement à des gens qui vivent en Israël qui s’appelle Aloumim. Après avoir pris contact, sa responsable m’a aidé à retrouver la trace de Jean car elle avait travaillé à l’OSE. Elle m’a donné accès au dossier de Jean Martin. En fait, il s’appelait Hans, mais en France ils l’ont appelé Jean. J’ai découvert ainsi tout ce qui s’était passé puis par quel convoi il a été emmené à Auschwitz. J’ai appris son histoire il y a seulement deux ans.
L’autre: C’est récent.
R. Neuburger : Cette histoire me préoccupait énormément. Lothar est décédé il y a quelques années, il avait une dizaine d’années de plus que moi. Mon père ne s’entendait pas du tout avec lui donc les liens étaient très distendus. Moi j’avais gardé un lien avec lui. Après avoir divorcé, il est parti en Israël où il s’est remarié et puis je l’ai perdu de vue complètement jusqu’à il y a un an où j’ai reçu un coup de téléphone, d’un certain Martin aussi, qui est un de mes petits-cousins. Il était marié avec une femme qui était la fille d’un médecin psychiatre. Alors qu’il était chez ses beaux-parents, il a entendu parler de moi à la suite d’une formation que j’avais assurée longtemps avant. Lui et moi sommes pratiquement les seuls descendants de ma famille paternelle mais lui a perdu complètement le lien avec le judaïsme. Pour ma part, j’ai eu quatre enfants et suis nanti aujourd’hui de cinq petits-enfants. La vie a repris.
L’autre: Dans un des articles que tu as écrits, tu dis qu’à 14 ans tu découvres Freud ?
R. Neuburger : Oui, et avant cela j’étais passionné par Pasteur.
L’autre: Pasteur ?
R. Neuburger : Oui et c’est fondateur de tout ce que j’ai pu écrire ou faire après parce qu’à l’époque, l’académie de médecine croyait à la génération spontanée et Pasteur a démontré que lorsqu’il y avait une pollution microbienne c’était qu’il y avait des microbes avant, c’est-à-dire que rien ne vient de rien. J’étais fasciné et après j’ai découvert La science des rêves, livre qui maintenant a été renommé L’interprétation des rêves. J’ai vu que Freud avait procédé comme Pasteur, là où on ne voyait jusque-là qu’un phénomène irrationnel, il a montré que les rêves avaient une fonction et un sens.
L’autre: C’est peut-être ça qui t’a donné un doute sur la pensée commune, les normes de pensée ?
R. Neuburger : Le ressort, il est là. Ne pas faire confiance à la foule. Pasteur s’est heurté à l’académie de médecine. Freud à la psychiatrie officielle. Finalement, leurs opposants ont été obligés de reconnaître qu’ils avaient raison. À ce moment-là, j’ai décidé que je serai médecin, psychiatre et psychanalyste.
L’autre: J’imagine que tes parents étaient fiers que tu fasses médecine.
R. Neuburger : Oui et non. Ils m’ont fichu une paix royale dans mon trajet professionnel. Aucun des deux n’avait pu faire d’études. Il y avait quand même une carence de bouquins chez nous. Mon père avait un principe qu’il m’avait transmis, c’était le fait qu’il ne fallait pas être dépendant, et qu’il fallait un métier qu’on puisse emporter avec soi, d’un pays à un autre si c’était nécessaire. Ça c’était clair. Donc la médecine ça tombait très bien.
L’autre: Tu as choisi la psychiatrie, la psychanalyse.
R. Neuburger : Oui et puis à l’âge de 48 ans, je rencontre Siegi Hirsch.
L’autre: À partir de là, tu t’intéresses à la famille.
R. Neuburger : J’ai été thérapeute d’enfants et j’ai dirigé une unité de consultation d’enfants à Argenteuil. Après j’ai été médecin référent d’une clinique psychiatrique. Ensuite, j’ai abandonné l’enfance pour prendre la responsabilité d’une unité de jour pour patients très enfoncés dans la psychose. Et, un été et en vacances, j’ai rencontré Siegi Hirsch, un juif belge rescapé d’Auschwitz, un thérapeute remarquable qui a aujourd’hui 99 ans et bien que modérément, exerce toujours. Cette rencontre a été exceptionnelle et pas seulement pour ce qu’il a pu m’apporter professionnellement, mais aussi, une amitié. Comme il était originaire d’Allemagne, il a découvert que je connaissais des mots typiques des juifs allemands qu’il n’avait pas entendus depuis son enfance. Il m’a fait connaître un monde qui n’avait pas cours en France, celui de la thérapie familiale. Je me suis rendu compte que j’étais beaucoup plus à l’aise dans ce monde-là, ça me convenait très bien.
L’autre: La systémie ?
R. Neuburger : Oui, là vraiment je me sentais très à l’aise. Avant, j’étais analyste pur et dur et puis Siegi Hirsch m’a appris qu’il existait la thérapie familiale. En Belgique, cette approche existait. En Italie aussi. En France non, c’était la psychanalyse. Je dirigeais ce petit centre pour patients psychotiques et je rencontrais des problèmes avec les familles de ces patients. De ce fait je me suis intéressé à ce nouvel apport. Ensuite j’ai créé le premier groupe de formation de la thérapie familiale en France avec Siegi Hirsch comme formateur. J’étais dans ce groupe pour apprendre. À un moment donné, Siegi nous a proposé de faire notre génogramme. Du côté maternel je savais à peu près. Du côté paternel, je me suis rendu compte que je ne savais rien, vraiment rien, je n’avais aucune idée de l’histoire de mon grand-père, aucune idée de celle de ma grand-mère ni de mes oncles et tantes. Alors, comme je n’ai pas réussi à dire, j’ai donc inventé !
L’autre: Tu as inventé ?
R. Neuburger : Oui, je me suis inventé un génogramme ! Siegi m’a dit : « Robert quand même c’est un peu bizarre ! ».
L’autre: Qu’est-ce que tu avais inventé dans ton génogramme ?
R. Neuburger : Je ne me souviens plus. Je pense avoir donné à mon père un ou deux frères et sœurs. C’était n’importe quoi. À partir de la rencontre avec Siegi Hirsch, ma vie a complètement changé parce qu’avant j’étais planté derrière mon divan et puis tout à coup, ça a été une deuxième vie. J’ai pu accéder à des informations dont le suicide de mon grand-père paternel, écrire des articles et puis mon premier livre qui était L’autre demande (1984) dont le sujet était, comment situer l’analyse et l’approche familiale dans une complémentarité.
L’autre: Siegi, c’est qui alors pour toi, une figure de père ?
R. Neuburger : Non j’ai tenu à ce que ce ne soit pas une figure paternelle mais c’est vrai que nous avons une relation singulière. En fait, j’ai bénéficié de ce dont il n’a pas bénéficié, c’est-à-dire que j’ai fait des études ce qui m’a permis d’écrire, alors que lui a été formé à Auschwitz, donc une relation plutôt complémentaire.
L’autre: Oui et tu as écrit beaucoup.
R. Neuburger : Sur le tard. Moi j’écrivais, lui n’écrivait pas mais son enseignement était et est toujours précieux et présent dans mes écrits.
L’autre: Et toi, tu as eu un passé d’enfant chassé, caché et « pourchassé », comme tu le dis dans un de tes récents articles (2023).
R. Neuburger : Je trouve que l’expression « enfant caché » n’est pas juste. Je suis très attentif aux mots. On s’est cachés parce qu’on a été pourchassés donc nous étions des enfants pourchassés.
L’autre: Et cette enfance-là, comment tu la perçois dans ta façon d’être thérapeute, est-ce que tu as l’impression d’avoir une écoute particulière ?
R. Neuburger : Oui j’ai une sensibilité particulière. À un moment, je travaillais dans ce centre à Argenteuil, il m’a été proposé de rencontrer des enfants qui sont donnés pour adoption et là je n’ai pas pu… je voulais tous les ramener à la maison. Ce n’était pas possible. C’est vrai que j’ai gardé une sensibilité particulière, encore aujourd’hui, il y a des récits de patients qui me sont très difficiles, que je ne peux pas admettre.
L’autre: Quand il est question de séparation ?
R. Neuburger : Je travaillais beaucoup avec les enfants. Puis avec des patients psychotiques et leurs familles, expérience qui m’a beaucoup appris. Enfin j’ai commencé à faire des thérapies de couple parce qu’on recevait beaucoup de demandes dans ce sens. Je m’y suis mis et puis je me suis aperçu qu’il y avait peu d’écrits sur le sujet. J’ai écrit un manuel de thérapie de couple publié chez Payot, Thérapie de couple, manuel pratique (2019). Par la suite, j’ai regretté d’avoir quitté le champ de l’enfance et ai eu envie d’y retourner car je vois aujourd’hui les dégâts que font plus tard, chez des adultes, le fait d’avoir vécu le divorce de leurs parents dans leur enfance. Donc l’idée est d’accompagner plus souvent les enfants des couples en difficulté. La question des séparations était sous-jacente dans toutes ces situations.
L’autre: Mais tu continues à recevoir des familles ?
R. Neuburger : Peu aujourd’hui. J’ai quelques patients, en revanche, j’ai une importante activité de superviseur, je suis souvent sollicité par des collègues lorsqu’ils ont des difficultés avec des situations, c’est pratiquement les trois quarts de mon activité.
L’autre: À propos de ta famille, tu as eu combien d’enfants ?
R. Neuburger : J’en ai eu quatre. Là aussi c’est un drame dans ma vie. Ma fille Ethel, a sombré dans la drogue. Je raconte son trajet dans mon livre Les familles qui ont la tête à l’envers (2005) sans mentionner qu’il s’agit de notre histoire, le rapport qu’il peut y avoir entre son destin et celui de ma famille. Ethel est décédée à
46 ans.
L’autre: Elle était ta fille aînée ?
R. Neuburger : Oui. Après il y a Frédéric, il porte le même nom que mon oncle maternel, puis il y a Alice parce que mon épouse et moi aimions beaucoup ce prénom et après il y a Paul Louis. Alors Paul Louis, Paul c’est celui qui m’a sorti de la Croix-Rouge et Louis c’était mon meilleur ami, donc il a un prénom assez marqué.
L’autre: Deux personnes importantes et bienveillantes.
R. Neuburger : Oui, c’est un peu lourd mais il s’en sort très bien, mais c’est moi qui ai parfois l’impression de ne pas être au bon endroit.
L’autre: C’est une histoire de place en fait ?
R. Neuburger : Je crois que c’est le sentiment de solitude. En plus, j’étais fils unique, je ne m’en plains pas, j’ai toujours été ravi d’être fils unique. J’ai écrit ce petit bouquin Exister (2014), dans lequel je raconte que le sentiment d’exister est constitué par la relation et par l’appartenance mais en ce qui me concerne, je me rends compte que c’est beaucoup plus sur la relation et pas beaucoup sur l’appartenance. La famille, mes parents et moi, est-ce qu’on peut parler de famille ? Et mon père qui n’était pas là, la famille c’était surtout ma mère et moi. Oui j’ai développé un sentiment d’appartenance sur des souvenirs de rituels, enfin il n’y avait pas grand-chose.
L’autre: Mais ton être juif, il est là, il vibre tout le temps ? Il est très inscrit, maintenant est-ce qu’il est inscrit sur un mode positif ?
R. Neuburger : C’est à discuter. Ce que j’essaie de dire c’est que d’un côté je me suis auto-construit, tout en sachant que j’appartenais au monde juif que je le veuille ou pas. Mais pendant longtemps, je n’ai pas ressenti le besoin d’adhérer à une communauté juive et de fréquenter une synagogue quelconque, je n’en n’éprouvais pas ce besoin. Peut-être plus maintenant avec la résurgence de l’antisémitisme. Ce que je retiens de mon parcours est qu’il a été fortement marqué par mon vécu d’enfant. Le fait d’avoir échappé à la mort à plusieurs reprises, crée un sentiment d’irréalité qui s’inscrit dans la suite, le sentiment d’être à côté de la vie tout en étant dans la vie. Mais cette petite distance peut être utile. Elle permet de ne pas adhérer aveuglément à des normes ou du moins de savoir s’en éloigner. Nombre d’enfants cachés se sont montrés créatifs de ce fait, que ce soit Cyrulnik, Gainsbourg ou le mime Marceau et bien d’autres. Je résumerai notre situation par cette phrase qui m’est venue : « D’être en vie par hasard, impose d’exister pour quelque chose ».
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