Entretien

© M.T. Trazo Source D.G.

L’émergence fragile de la psychanalyse en Côte d’Ivoire avec Marie Thérèse TRAZO

Claire MESTREClaire Mestre est psychiatre, psychothérapeute, anthropologue, responsable de la consultation transculturelle du CHU de Bordeaux, Présidente d’Ethnotopies, co-rédactrice en chef de la revue L’autre.

Marie Thérèse est une des premières psychanalystes à Abidjan avec Zirignon Grobli1, ivoirien formé à Paris et venu s’installer à peu près à la même période. Pourtant, elle a commencé l’aventure psychanalytique seule. Elle témoigne comment la psychanalyse peine à exister en Côte d’Ivoire, et demande, à l’instar de son parcours, une formation longue et une expérience radicale. C’est à son cabinet qu’elle nous a reçus à Abidjan.

L’autre : Pouvez-vous nous raconter votre installation en tant que psychanalyste, ici à Abidjan ?

Marie Thérèse Trazo : J’avais ouvert un premier cabinet de psychologie clinique et de psychanalyse, seule ; c’est une aventure, il faut le comprendre. Mais après 20 ans, j’ai dû fermer du fait des problèmes d’argent. C’était un cabinet privé. Les gens qui venaient avaient beaucoup de problèmes. A force de diminuer les prix des consultations, j’ai fini par fermer. Au début, je suis restée seule deux ans puis j’ai été rejointe par des psychiatres et des psychologues ; nous étions une bonne équipe de 7 ou 8 personnes, avec des orthophonistes et des éducateurs spécialisés.

Quand j’ai fermé mon premier cabinet, ils sont partis sur Cocody où ils ont continué leur pratique ; actuellement, ils sont à Angré2. C’est avec eux que j’échange, c’est eux qui m’ont parlé du séminaire3. Je travaille seule mais en collaboration avec leur cabinet.

L’autre : Où avez-vous fait vos études ?

MTT : A Nantes, j’ai fait la licence de psychologie. Après la licence en 1971, je suis rentrée à Abidjan. J’ai fait de l’orientation professionnelle des élèves qui étaient dans l’enseignement technique. Je faisais passer des tests ; ça ne m’intéressait pas beaucoup, mais c’était la place que j’avais trouvée quand je suis revenue. Ensuite, dès que j’ai eu une possibilité, j’ai préféré continuer et retourner à Nantes. Là il y avait le professeur Ghiglione avec M. Matalon. Ils étaient à Paris 8 Vincennes, c’est comme ça que j’ai fait le DEA à Paris 8 Vincennes ; j’avais fait, à part la licence de psycho à Nantes, une licence et une maîtrise de psychologie et ethnosociologie à Abidjan.

L’autre : Le DEA, c’était en quelle année ?

MTT : En 1978, la même année où je suis allée aux Etats-Unis après le DEA. Un cabinet new yorkais donnait des bourses aux étudiants qui étaient généralement des étudiants en techniques de gestion. Je représentais ce cabinet et donc je leur ai demandé si je pouvais partir avec certains des étudiants. Ils ont facilité mon départ aux Etats-Unis, j’y suis allée avec mes enfants et ma sœur.

L’autre : Au moment de la licence ?

MTT : Oui, en 68, j’avais fait une thérapie avec une thérapeute rogérienne ; c’est elle qui m’a introduite, vraiment… J’utilise la thérapie rogérienne parce que dès que j’en ai ressenti les effets, j’ai dit voilà le métier que je veux faire ! L’empathie, la considération positive, c’est ce que j’utilise généralement. Quand je suis allée aux Etats-Unis, j’ai fait une année d’anglais à Columbia pour pouvoir suivre les études là-bas, puis, mes collaborateurs, ceux qui m’avaient employée pour les bourses des étudiants, m’ont trouvé une université Adelphi University à Long Island, qui n’est pas loin de New York. Les études s’appelaient « Advanced Psychological Studies » : c’était un institut de psychanalyse et de psychologie clinique, tous les professeurs étaient des analystes.

À Columbia, je m’étais inscrite dans un groupe de femmes : c’était un groupe de thérapie. A Adelphi University, on faisait la théorie à l’institut et puis chacun devait se trouver un thérapeute, un psychanalyste avec qui travailler. J’ai travaillé avec une dame d’abord Mrs. Bernstein à New York. Du fait de ma vie personnelle, j’avais du mal à parler avec des femmes en psychanalyse. Je le ressentais comme violent. J’ai donc arrêté avec elle et puis j’ai pris un analyste, un homme assez âgé, Dr Ekin Henri et c’est avec lui que j’ai fait le gros de mon travail. On a passé presque 5 ans ensemble.

L’autre : En anglais donc ?

MTT : En anglais, j’avais étudié l’anglais à Columbia donc ça me permettait de suivre mes cours à l’institut et puis de suivre ma thérapie personnelle avec mon analyste. Maintenant ils sont tous décédés, c’était il y a longtemps…

L’autre : Vous êtes restée à New York jusqu’à quand ?

MTT : De 78 jusqu’en 85. Je suis revenue en 85 à Abidjan et c’est à ce moment-là que j’ai ouvert le cabinet appelé Capsy au boulevard de l’Indénié dans la commune du Plateau à Abidjan.

L’autre : Vous n’aviez pas pensé rester aux Etats-Unis pour y devenir analyste ?

MTT : Non. Quand je suis partie, j’avais déjà l’idée que j’allais revenir. Un Américain, prof d’anglais, qui enseignait avec moi à l’INSET, un institut de technologie en gestion des entreprises, m’a dit que j’avais réalisé un rêve que j’avais formulé avant de partir aux Etats-Unis. Il a trouvé cela extraordinaire. C’est vrai, c’était un rêve que d’ouvrir un cabinet à Abidjan. Les analyses, je les faisais à la maison, comme je le fais maintenant, comme le font les analystes à Paris, non ?

L’autre : Oui !

MTT : La plupart des jeunes veulent ouvrir un cabinet à eux seuls. Je leur dis, qu’il n’est pas évident d’avoir un cabinet avec pignon sur rue… Pour ma part, je n’avais pas appris à gérer une entreprise, je voulais juste aider les gens et pratiquer l’analyse.

L’autre : Quels types de personnes viennent vous voir ? Quelles sont les demandes ?

MTT : Dans mon premier cabinet, c’était souvent des gens qui venaient d’ailleurs, des Ivoiriens qui venaient d’ailleurs ou des Français ou des Américains. Mais je ne me suis pas contentée de la clientèle américaine ou anglaise, anglophone. J’avais en tête de mettre la psychologie et la psychanalyse à la disposition de tout le monde.  J’avais donc des diplomates qui parlaient anglais et français mais j’avais aussi des gens de la moyenne bourgeoisie. Les prix étaient chers pour eux, je demandais 15 000 francs.

L’autre : la séance ?

MTT : La séance, mais la plupart des gens, ici, n’ont pas 15 000 francs pour une séance. Pendant les 2 ans où j’étais seule, je recevais les gens à 15 000 la 1ère consultation et au cours de cette 1ère consultation, on regardait ensemble quels étaient leurs revenus et ce qu’ils pouvaient payer. Par la suite, les gens payaient 15 000 ou bien 12 000, 10 000, 5 000 francs… J’ai recommencé la même chose ici, à mon deuxième cabinet. Ceux qui peuvent payer, ils payent, mais c’est ouvert à d’autres personnes qui ont aussi la possibilité de payer beaucoup moins cher.

L’autre : Pour les diplomates, on conçoit qu’ils aient une connaissance de la psychanalyse mais les personnes qui n’ont pas été à l’étranger, comment ils avaient une connaissance de la psychanalyse ? Comment ils imaginaient que ça pouvait les aider ? C’est quelque chose qui est assez étranger aux cultures ivoiriennes ?

MTT : C’est vrai. Au début, même si des enseignants et des médecins me recommandaient, beaucoup de mon travail, dans mon premier cabinet, consistait à leur expliquer d’abord ce qu’est la psychanalyse. Ils viennent avec des maux, m-a-u-x et donc on mettait cela en mot, m-o-t. La psychanalyse ou la psychothérapie analytique, j’expliquais que c’était pour qu’ils se comprennent mieux en comprenant leurs problèmes, en prenant davantage conscience de leurs points positifs et négatifs et en prenant conscience qu’ils peuvent faire un chemin avec quelqu’un et s’en sortir d’un point de vue psychologique.

Ici, dans mon deuxième cabinet, j’ai eu encore la surprise en recevant des gens aujourd’hui, en ces temps-ci, de m’apercevoir, qu’en fait ces personnes-là en sont presque au même niveau que ceux que je recevais à l’Indénié, dans mon premier cabinet. Ils ne savent pas ce que c’est la psychologie, ils n’ont aucune idée de ce qu’on peut faire pour eux. A l’Indénié, quand j’ai été rejointe par une équipe de collègues, on a beaucoup parlé et organisé des séminaires, des conférences pour pouvoir expliquer ce que c’est la psychologie et la psychanalyse, je ne sais pas si j’en ai fini avec cette question-là !

L’autre : C’est très intéressant ce que vous dites. Pour revenir à vos débuts, Marie-Thérèse, vous venez d’où ? Qu’est-ce qui fait qu’un jour vous avez dit j’ai envie d’être psychologue ? Et puis, qu’est-ce que ça a changé en vous l’expérience analytique, faite, en plus dans une langue que vous avez apprise ?

MTT :  J’y ai pensé dernièrement d’ailleurs, parce que je suis en train de voir avec ma petite fille, son orientation professionnelle, ce qu’elle veut étudier après son bac. Elle a la chance que quelqu’un parle avec elle de ce qu’elle va faire après ; moi, je ne savais pas à qui parler, j’étais en classe de philosophie en ces temps-là.

L’autre : À Abidjan ?

MTT : À Bingerville, au lycée. J’avais un professeur de philosophie et il se trouve que j’étais très bonne en philosophie. C’est lui qui a dit, comme ça, un jour en classe, devant tout le monde, que je serais bien en psychologue parce que j’étais bonne en philosophie.

L’autre : C’était en quelle année ?

MTT : C’était l’année de mon bac, 1967.

L’autre : Après la décolonisation.

MTT : La décolonisation c’est en 1961, l’indépendance c’est 1960.

L’autre : En 67, votre prof était ivoirien ?

MTT : Non, français.

L’autre : Un Français qui vous dit : je vous verrais bien en psychologue.

MTT : Exactement et voilà comment ça a germé dans ma tête. On en a discuté. Puis j’ai commencé à m’intéresser à la psychologie.

L’autre : Il enseignait Freud à l’époque peut-être ?

MTT : Oui, une partie du cours de philosophie concernait justement la psychanalyse et donc j’ai commencé à m’y intéresser. Je n’en avais jamais entendu parler de ma vie mais c’est venu dans ma tête. J’aimais bien la matière, la philosophie, et donc le métier de psychanalyste m’a intéressée.

L’autre : Et vous êtes partie en France ?

MTT : J’ai eu une bourse du pays, de la Côte d’Ivoire. Ils m’ont envoyée en France. J’ai choisi Nantes parce qu’il y avait une de nos amies qui était à Nantes, elle faisait pharmacie. Elle était avec moi chez les sœurs, au Plateau4, car j’ai été élevée par les bonnes sœurs au Plateau. On s’est retrouvées avec sa petite sœur, qui était également venue pour étudier la psychologie.

L’autre : Votre famille, qu’est-ce qu’ils en ont pensé ?

MTT : Ma mère voulait déjà, quand j’ai eu le BEPC, que je quitte l’école pour m’occuper de mes frères et sœurs. Elle n’a pas compris pourquoi, après le bac, je voulais encore faire autre chose, des études qui ne finissaient pas…

L’autre : Vous étiez l’ainée ?

MTT : Oui.

L’autre : Et votre père ?

MTT : Mon père, il est décédé assez tôt.

L’autre : Elle ne vous a pas empêchée de le faire ?

MTT : Non, mais qui allait payer les études ?

L’autre : Qu’est-ce qu’ils faisaient vos parents ?

MTT : Mon père était préposé à la Poste et Télécommunications et il avait fait de la menuiserie. Avant, quand on faisait des études, on leur disait aussi d’apprendre quelque chose de manuel : donc il avait été menuisier et puis il a travaillé à La Poste. On n’était pas une famille très riche. Ma mère était ménagère, on dit ménagère —vous avez dû entendre ça chez les migrants — quand on n’a pas fait d’école, elle vendait du dolo. Le dolo est une boisson sucrée. Généralement dans le nord du pays, et même au Burkina, au Mali, aussi, les gens font du dolo. Ma mère faisait du dolo de maïs.  Mon père était assidu à son stand de dolo et voilà comment ils se sont rencontrés, et puis ils nous ont eus comme enfants.

L’autre : Elle tenait ce stand dans la rue ?

MTT : Oui, dans la cour de ses parents au nord de la Côte d’Ivoire à Katiola

L’autre : Et votre bac ?

MTT : À partir de la 6ème j’ai été orientée vers Notre-Dame du Plateau qui est une école religieuse où j’étais interne.

L’autre : Vous y avez passé votre bac ?

MTT : Oui.

L’autre : Vous aviez effectivement de quoi dire ! Quel changement a fait en vous, l’expérience de la psychanalyse ?

MTT : Énorme. J’étais à un croisement de chemin et j’avais décidé que je voulais changer ma vie. C’est pour cela que j’ai demandé à ceux qui m’avaient permis d’avoir une bourse en Amérique, s’ils connaissaient une université qui pouvait me prendre. Je voulais changer ma vie.

L’autre : Vous vouliez changer de vie de femme ! Une psychothérapie ou une psychanalyse, vous éloigne aussi de votre famille, vous ne voyez plus les choses pareilles, ça vous transforme beaucoup parce que vous êtes capable de prendre la parole, ça vous éloigne aussi des vôtres parce il y a des choses que vous avez du mal à accepter.

MTT : C’est vrai. Le fait, aussi, d’avoir été en pension…, car ce n’est pas seulement dès la 6ème que j’ai été en pension, mais depuis l’âge de 5 ans, mes parents m’ont confiée aux bonnes sœurs. Mon père, à la Poste, était souvent affecté dans d’autres villes donc il ne restait pas longtemps au même endroit. J’ai eu de la chance parmi les enfants, car les enfants changeaient tout le temps d’école, sauf moi, parce qu’ils m’ont inscrite chez les sœurs à l’internat, j’avais 5 ans. Je suis restée longtemps là-bas depuis toute petite. Les autres filles étaient grandes, j’étais la plus petite.

L’autre : Ce qui veut dire que chez les religieuses, c’était le début d’une transformation, vous êtes passée d’un milieu ivoirien traditionnel, animiste à l’univers des religieuses.

MTT : Exactement, j’avais déjà commencé une transformation, une forme de solitude. A tel point que, quand je suis arrivée au CE1, je n’avais pas vu mes parents pendant je ne sais pas combien d’années, j’ai refusé de travailler, alors que j’avais toujours de bonnes notes. Alors, j’ai décidé que je n’allais plus travailler, comme ça mes parents allaient revenir me chercher et c’est ce qu’ils ont fait. Il y avait le chemin de fer qui passait par Dimbokro et qui allait dans le nord du pays. Ils prenaient le train, ils passaient par Ferké mais ils ne s’arrêtaient pas pour me voir, ils continuaient dans le nord et là j’ai carrément décidé que je ne travaillerai plus. Comme j’ai redoublé le CE1, les bonnes sœurs ont décidé d’en parler à mes parents, elles leur ont dit que ce serait bien qu’ils me reprennent et c’est ce qu’ils ont fait. J’ai continué l’école à Dimbokro, vers le centre du pays

L’autre : C’était la colonisation. Votre famille était chrétienne ?

MTT : Mes parents étaient catholiques pratiquants. Ma mère n’était pas catholique au départ, elle était plutôt féticheuse. Chez nous à Katiola, on dit Gbonsindio, c’est le nom qu’on a donné à ma mère, ça veut dire femme de fétiche. Elle était destinée à entretenir la flamme en quelque sorte des bocio, c’est-à-dire des fétiches de la famille. Chaque fois qu’il y avait des cérémonies, c’est elle qui les faisait. Elle parlait puis elle prédisait des choses qui allaient arriver… Quand elle a rencontré mon père, il était déjà catholique. Elle était déjà fiancée, on disait même mariée depuis toute petite, elle avait été promise à une famille, à un monsieur qui devait l’épouser et quand elle a rencontré mon père, elle ne voulait plus de ce mari-là. Donc elle a été presque chassée du village parce qu’elle n’a pas fait ce qu’il fallait, elle devait normalement attendre que son mari l’épouse, il avait déjà donné la dot. Quand elle est partie, la famille du mari promis n’a pas voulu reprendre la dot, ce qui veut dire que chaque enfant qui naitrait serait un enfant de cette famille-là à laquelle elle devait être mariée normalement. Ils s’appelaient Coulibaly. Mon père était Trazo.

L’autre : Ils n’ont pas voulu rendre la dot pour garder la propriété des futurs enfants ?

MTT : Tous les enfants qui viendraient, sont nommés par eux ; moi par exemple, j’ai un nom du village qui est Dibouo ça veut dire « que faire » ?

L’autre : Qui a décidé que vous alliez à l’école des sœurs ?

MTT : Mes parents.

L’autre : C’était déjà vous prédire un destin très différent du destin de votre mère ?

MTT : Oui.

L’autre : Vous connaissez la culture animiste de près, votre mère était donc de cette culture-là.

MTT : Oui.

L’autre : Est-ce que vous avez été confrontée ou est-ce que vous avez travaillé avec des éléments de la culture animiste chez vos patients qui étaient sur le divan ou en entretien ?

MTT : Je réfléchis.

L’autre : Ceux qui venaient vers vous, ils avaient déjà rompu avec une forme de culture animiste ?

MTT : Exactement

L’autre : Ils ressemblaient finalement aux patients new-yorkais c’est ça ?

MTT : Voilà, cela m’a beaucoup étonnée de voir que les gens disaient quelque chose d’universel. Il n’y a pas la même façon d’interpréter, de prendre en compte l’inconscient ou d’interpréter ce que la personne produit d’une forme passée. Je me rappelle un cas au cabinet à l’Indénié

C’était une jeune fille et sa mère est venue en parler en disant qu’elle était très coquette, elle cherchait à prendre des jeunes gens dans ses filets, elle sortait toute seule la nuit. La maman était très inquiète pour ça et elle est venue me confier cette fille mais après sa première consultation, j’ai dit à la dame qu’il faut que l’enfant voie un psychiatre. Elle est tombée complètement des nues en me disant, non elle n’est pas folle, pourquoi un psychiatre, ce qui est important c’est de faire que sa fille devienne moins volage et moins sexuellement orientée vers des jeunes. Quand elle rentrait dans le cabinet, elle me regardait, elle ne faisait pas ça devant sa mère qui la laissait seule avec moi dans le bureau : la fille commençait à faire des grimaces… J’ai fini par me rendre compte que, en fait, ce n’était pas des grimaces qu’elle inventait, elle avait été au village avec sa mère et là-bas il y avait eu des rites qui avaient été faits et elle était en train de reproduire quelque chose de ces rites-là. Ça allait à la rencontre de la psychanalyse. Ce n’était pas forcément au village qu’on pouvait trouver la solution. Cette façon de chercher des hommes, c’était une façon de chercher à se secourir elle-même, j’étais vraiment désolée pour cette petite. C’est une histoire d’il y a 20 ans déjà. Je l’ai revue en ville, elle errait à moitié nue.

L’autre : Des signes de grande folie

MTT : Elle était en train de faire une psychose.

L’autre : C’était finalement assez rare des expressions liées à l’animisme.

MTT :  C’était rare, oui. De plus, je ne croyais pas trop dans les fétiches. Ma mère m’a raconté que lorsqu’elle s’est mariée à mon père et qu’elle est devenue catholique, elle avait décidé de laisser tomber les bocio, ce sont des statuettes. On leur donnait à manger dans la chambre de maman, on était élevés comme ça. Chaque jour on pilait du foutou, on enlevait une partie avec la sauce pour déposer auprès des bocio-là.

Ma mère, après être devenue catholique, a demandé à la famille, parce que sa mère à elle était décédée, à lui enlever « ça » et le donner à quelqu’un d’autre. Elle faisait un travail de la famille. Ils ont refusé, ils ont dit qu’elle était née avec le nom et que c’est elle qui allait porter ça jusqu’à sa mort. Elle a dit bon, il n’y a pas de problème, je vais ramasser les bocio-là et je vais aller les déposer à l’église sur l’autel ! Aussitôt ils ont trouvé quelqu’un pour donner les bocio-là. Ils ont fait rapidement des rites pour la délivrer de ça.  C’est un des signes qui me fait penser que c’est réel. S’ils n’avaient pas eu peur, pourquoi auraient-ils eu peur d’une église catholique si vraiment les fétiches-là ne voulaient rien dire ? Si cela avait été une vaste supercherie, ils n’auraient pas eu peur de les emmener à l’église ! Autre événement qui m’a fait penser qu’effectivement ça existait : il y avait eu des funérailles au village et ma mère faisait partie du groupe de ceux qui les organisaient. Nous y étions allés, nous étions à côté de maman mais il s’est trouvé un moment où j’ai vu que maman n’était plus là. Il y avait la musique et la danse et le temps que je me rende compte, je me trouvais au milieu de la danse, il y avait plusieurs femmes et des hommes qui dansaient, non des femmes surtout qui dansaient et moi j’étais au milieu, moi je ne sais pas danser je suis une fille des sœurs, je ne sais pas danser les danses traditionnelles mais je dansais et je dansais, avec les jambes, les bras et j’étais comme possédée par quelque chose ; ma mère tout d’un coup m’a tirée de là et m’a amenée dans le groupe où elle était et je me suis réveillée, j’étais comme en transe, je me suis réveillée et là quand je pense à ça, je me dis que ça existe effectivement alors qu’avec ma pensée cartésienne, je me suis souvent dit que ça n’existait pas, c’est des histoires que les gens racontaient quoi

L’autre : Vous l’avez expérimenté, donc ça existe ?

MTT : Voilà, c’est ce que je me dis maintenant

L’autre : Avez-vous des liens, avec vos collègues abidjanais, un groupe de réflexion, de séminaires avec d’autres psychanalystes français ou américains, pour continuer à partager des situations, des théories peut-être aussi ?

MTT : Pas vraiment. J’avais voulu idéalement me rapprocher de l’équipe de psychanalystes qui étaient à l’Institut Adelphi (University à Long Island), mais le problème de la langue a toujours été difficile parce que, eux, s’ils viennent, il leur faut un interprète, car les psys d’ici ne comprennent pas l’anglais. A Capsy de l’Indénié, nous étions une bonne douzaine. J’ai aussi été présidente de l’association des psychologues de Côte d’Ivoire et c’est dans ce contexte que j’ai rencontré un autre psychanalyse Grobli.

J’avais commencé à vous parler de la thérapie cognitivo-comportementale mais mes professeurs américains qui étaient donc tous psychanalystes, n’étaient pas ouverts du tout à d’autres méthodes de thérapie. Donc le jour où j’ai dit à mon superviseur que je voulais aller à White Plains, une ville pas très loin de New York, que je voulais aller là-bas parce que je voulais avoir aussi une ouverture sur l’orientation cognitivo-comportementale, il s’est mis dans une colère pas possible. Même si je pense que ces gens-là ne travaillent pas sur le fond, j’y suis allée quand même, sans rien en dire à mes formateurs. Je n’ai fait que trois ou quatre séminaires à White Plains sur la thérapie comportementale. Je me dis que pour les patients, on a certaines méthodes qui leur conviennent et puis d’autres qui ne leur conviennent pas.

Ce qui m’avait motivée déjà aux États-Unis, c’était qu’il fallait que j’apprenne le plus de thérapies, le plus de style de thérapies pour pouvoir répondre aux besoins des patients ivoiriens. Je n’étais pas sectaire et je ne suis pas que psychanalyste.

L’autre : Actuellement vous diriez qu’il y a combien de psychanalystes à Abidjan, vous avez une idée ?

MTT : Soit, il n’y en a pas, soit c’est moi qui ne les connais pas. Vous savez il y a eu quelque chose qui s’est passé, c’est que la psychanalyse a été décriée. Je trouve ça tellement dommage. La plupart travaillent avec la thérapie cognitivo-comportementale. Il y a aussi les coachs, ce phénomène-là a pris toute la Côte d’Ivoire. Ils remplacent les psychologues, il y a beaucoup de coach. Les psychologues eux-mêmes ne s’entendaient pas tellement entre eux, même si le cabinet CAPSY a fait du bon travail dans le rapprochement entre les psychologues et les psychiatres, les orthophonistes et les éducateurs.

L’autre : Donc il n’y a pas beaucoup de psychanalystes aujourd’hui ?

MTT : Je n’en connais même pas. Je fais des thérapies en face-à-face et je ne peux pas recevoir plus d’une fois par semaine ; il y a une patiente qui vient d’arrêter parce qu’elle dit qu’elle ne peut pas venir toutes les semaines, qu’elle préfèrerait une fois par mois, mais il n’y a pas de place en fait pour que l’inconscient puisse se révéler si on les voit seulement une fois par mois.

L’autre : Par rapport à notre séminaire sur l’inceste, auquel vous avez assisté, qu’est-ce que vous en pensez, certains patients vous en ont-ils parlé ? Pensez-vous que dans les sociétés plus traditionnelles, il y avait des incestes qui étaient commis ?

MTT : ah oui c’est sûr, je pense qu’il y en avait. Le respect de la part des enfants vis-à-vis des grandes personnes ne leur permet pas de parler, mais je suis sûre que des choses comme ça se sont passées.

L’autre : Les parents sont en impunité ?

MTT : Ils savent que personne n’en parlera, ils se sentent libres de faire ce qu’ils veulent.

L’autre : Y a-t-il un mot dans votre langue ou dans la langue du Nord, dans la langue de vos parents, qui signifie inceste. Mais quelle est cette langue ?

MTT : Le tagbana. Ah là je ne sais pas. La personne, ma mère, à qui je demandais toujours n’est plus là. Chaque fois qu’il y avait un événement au village, dès que je ne comprenais pas quelque chose, je lui demandais et elle me donnait la réponse mais là elle est décédée. Je ne sais pas comment on dit l’inceste en tagbana.

L’autre : Peut-être qu’il n’y a pas de mot

MTT : peut-être qu’il n’y a pas de mot, peut-être pas, ils cherchent tellement à cacher ces choses-là !

L’autre :  donc un des meilleurs moyens de le cacher c’est de ne pas le nommer ?

Nous vous remercions pour ce moment.

  1. Grobli, Z. (2026). La naissance de la psychart-thérapie [En ligne]. L’autre, https://revuelautre.com/temoignages/la-naissance-de-la-psychart-therapie/
  2. Cocody est une commune aisée d’Abidjan et Angré est un quartier de Cocody.
  3. Séminaire sur l’inceste, réalisé à Abidjan en février 2025 (cf. Delanoë, D. & Mestre, C. (2025). Séminaire transculturel francophone à Abidjan. L’inceste ici et ailleurs • 3-13 février 2025. Note de terrain. L’autre. Site de la Revue L’autre  https://revuelautre.com/notes-de-terrain/seminaire-transculturel-francophone-a-abidjan/ Mis en ligne le 30 septembre 2025).
  4. Quartier d’Abidjan où se trouvent les bâtiments administratifs et la cathédrale St-Paul.

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