Entretien

Source D.G.

« Ce pays qui aurait pu être le mien »

Entretien avec Janine ALTOUNIAN

Marie Rose MOROMarie Rose Moro est pédopsychiatre, professeure de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, cheffe de service de la Maison de Solenn – Maison des Adolescents, CESP, Inserm U1178, Université de Paris, APHP, Hôpital Cochin, directrice scientifique de la revue L’autre.

Marion GÉRYMarion GÉRY est psychologue clinicienne à Marseille.

Janine Altounian a un site: janinealtounian.com. Elle a publié de nombreux articles sur la langue de Freud, la transmission traumatique ainsi que les ouvrages suivants:

« Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie » Un génocide aux déserts de l’inconscient (Préface de René Kaës), Les Belles Lettres/Confluents psychanalytiques, 1990, 2003 (2° éd.).1

La Survivance/Traduire le trauma collectif (Préface de Pierre Fédida, Postface de René Kaës), Dunod/Inconscient et Culture, 2000, 2003 (réimp.).

L’écriture de Freud/Traversée traumatique et traduction, PUF/bibliothèque de psychanalyse, 2003.

L’intraduisible/Deuil, mémoire, transmission, Dunod/Psychismes, 2005, 2008 (réimp.).

Ricordare per Dimenticare. Il genocidio armeno nel diario di un padre e nella memoria di una figlia, Janine e Vahram Altounian, con un saggio di Manuela Fraire, Donzelli Editore, Saggine/107, 2007.

Mémoires du Génocide arménien. Héritage traumatique et travail analytique, Vahram et Janine Altounian, avec les contributions de K. Beledian, J.F. Chiantaretto, M. Fraire, Y. Gampel, R. Kaës, R. Waintrater, PUF, 2009.

De la cure à l’écriture/L’élaboration d’un héritage traumatique, PUF, 2012.

GERİ DÖNÜŞÜ YOK/Bir Babanın Güncesinde ve Kızının Belleğinde Ermeni Soykırımı, Vahram ve Janine Altounian (Sans retour possible/Le génocide arménien dans le journal d’un père et la mémoire de sa fille), avec les contributions de K. Beledian, R. Kaës, R. Waintrater. Traduit du turc par Renan Akman, préfacé par Bella Habip, psychanalyste. ARAS YAYINCILIK, İstanbul, 2015

Moro MR, Géry M. « Ce pays qui aurait pu être le mien » Entretien avec Janine Altounian. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2017, volume 18, n°3, pp. 369-378

Janine Altounian essayiste, a été, de 1970 à 2012 , co-traductrice des Œuvres Complètes de Freud aux PUF sous la direction de Jean Laplanche et responsable de l’harmonisation dans l’équipe éditoriale. Née à Paris de parents arméniens rescapés du génocide de 1915, elle travaille sur la « traduction » de ce qui se transmet d’un trauma collectif aux héritiers des survivants. Elle est un des membres fondateurs d’AIRCRIGE.

Découvrez un extrait vidéo de l’entretien ICI

L’autre: Bonjour, nous sommes à Bordeaux, le 9 décembre 20161, et avec l’aide de Marion Géry, de Sophie Maley, et de Yoram Mouchenik, Janine Altounian, nous allons vous interviewer. C’est un grand honneur pour la revue L’autre, Cliniques, Cultures et Sociétés, d’avoir ainsi l’occasion de retracer avec vous votre parcours intellectuel mais de parler aussi des choses qui vous animent et qui ont contribué à votre créativité.

Commençons si vous le voulez bien par votre enfance. Où s’est-elle située, et que reste-t-il comme éléments importants de celle-ci?

J. A: Je suis née à Paris et mes parents, qui sont arrivés dans les années 20 en France, sont des survivants du génocide arménien. Quand je me suis mise à écrire sur la transmission – mon premier article date de 1975 – beaucoup de gens m’ont dit que j’étais revenue à mes origines. Pour ma part, je ne pense pas y être revenue car elles étaient toujours là, dans mon enfance, alors que j’évoluais au sein d’une famille arménienne traditionnelle avec un père tailleur et une mère qui, tout en exécutant les travaux ménagers, l’aidait aussi en faisant les finitions. Je vivais dans deux mondes: à la maison j’étais arménienne et je grandissais dans un monde qui dégageait de la chaleur; au dehors, il y avait l’école où je respirais, où j’apprenais des choses avec mes amies et il où y avait une joie de vivre… Je ne peux pas dire pour autant que dans ma famille il n’y avait pas de joie de vivre, mais plutôt que, lorsque celle-ci apparaissait dans des festivités par exemple, enfant, je la vivais comme une joie de vivre référée à quelque chose qui avait été perdu.

Je ne peux pas dire pour autant que dans ma famille il n’y avait pas de joie de vivre, mais plutôt que, lorsque celle-ci apparaissait dans des festivités par exemple, enfant, je la vivais comme une joie de vivre référée à quelque chose qui avait été perdu

L’autre: Quelque chose de l’ordre de la nostalgie?

J. A: Oui, ils célébraient quelque chose d’un monde perdu et cette joie de vivre ne me concernait pas. Mon enfance s’est passée dans un monde artisanal, les amis venaient les voir, la socialité et le travail n’étaient alors pas séparés, comme aussi en France je suppose dans ces mêmes années.

L’autre: C’était à Paris?

J. A: Oui, dans le quartier du Sentier. Ce n’était pas un quartier où il y avait beaucoup d’Arméniens comme à Alfortville ou Issy les Moulineaux, ainsi, j’étais d’emblée plongée dans le monde extérieur d’ici, en France.

Mes petites amies étaient françaises, je n’ai jamais connu une vie communautaire, ce qui m’arrangeait bien car je n’aime pas du tout la vie communautaire.

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L’autre: Une légèreté à l’extérieur?

J. A: En tous les cas, les choses vont là de soi, c’est normal, il n’y a pas eu de drame. Mais ce n’était pas forcément de la légèreté dans la mesure où il a fallu travailler, apprendre ses leçons, étudier quelque chose de nouveau, et entrer dans un monde autre, dans le monde de l’autre justement. Un apprentissage qui m’a beaucoup aidée, je pense, mais cela je l’ai compris bien plus tard au cours d’un travail analytique et de la maturation de la vie. Je pouvais ainsi mettre en pratique dans le monde extérieur, que j’appelle la France, des vertus qui me venaient en fait du monde intérieur, comme par exemple cette curiosité vis-à-vis de l’autre, ce désir d’apprendre du monde de l’autre. Cet appétit de connaître, je pense que j’ai dû le percevoir inconsciemment chez mon père, avec cet esprit d’aventure et ce plaisir pour apprendre comment fonctionne l’autre, car les choses n’étaient pas parlées chez lui, c’est ce que montre d’ailleurs son témoignage de déportation. Je pense que ce genre de valeur m’a beaucoup guidée, sans compter la pugnacité qui me venait plutôt du côté maternel. Ce n’était donc pas forcément le monde de la légèreté de l’autre côté mais, en tous les cas, c’était un monde où je pouvais m’affirmer en apprenant ce qu’est cet autre, en dialoguant avec.

L’autre: Donc l’école, pour l’enfant que vous étiez, représentait une porte d’entrée dans le monde français.

J. A: Je dis en effet souvent que l’école m’a sauvée. Une porte d’entrée, oui tout à fait, et j’irai même jusqu’à dire que c’est cette porte d’entrée qui m’a donné envie d’écrire, mon travail s’étant fait connaître ensuite auprès des psychanalystes ou auprès des professeurs de littérature comparée qui s’occupent du traumatique. Tout cela m’a amenée à l’écriture, et ma socialisation s’est plutôt faite dans le monde français autour de toutes mes relations d’amitié, de plaisir; c’est bien cette porte d’entrée qui m’a aussi amenée aujourd’hui jusqu’à vous.

L’autre: Et votre adolescence?

J. A: C’est le moment où j’ai commencé mes études à la fac de lettres et où j’ai voulu faire une licence d’allemand. Mon adolescence? Je crois que j’en ai de mauvais souvenirs.

Cela provient, je crois, du fait qu’elle ne contenait aucune référence à la sexualité. Mon intérêt, c’était de rentrer dans le monde de l’autre, de la culture, de la musique que j’aime beaucoup, mais tout lien avec l’autre sexe était absent, d’ailleurs comme par hasard cela n’est advenu que lorsque j’ai commencé à aller en Allemagne et que je me suis éloignée de la maison. C’est là que j’ai eu mon premier flirt allemand, c’est peut-être pour cela que j’aime l’allemand? A Paris il n’y avait pas de vie étudiante alors qu’en Allemagne, à Bonn ou à Munich, on faisait des randonnées, il y avait une chorale, j’étais immergée dans un groupe d’étudiants allemands. Tout le monde le dit d’ailleurs, et Georges-Arthur Goldschmidt2, avec qui j’en ai parlé, m’a en effet confirmé que tout de suite après la guerre la vie étudiante en Allemagne était très agréable.

L’autre: Quand les relations avec les garçons ont été plus aisées, alors la vie est devenue plus agréable?

J. A: Non, car j’étais habitée par la pensée qu’il fallait que je réussisse mes études pour quitter la maison. Au fond, c’était poursuivre une attitude de survie, semblable à celle des parents mais à un autre niveau, la survie étant ici qu’il fallait s’adapter au monde de l’autre, pour trouver sa place, là. Disons que mes parents étaient venus s’implanter en tant qu’émigrés et que moi je ressentais qu’il me fallait trouver une place dans le monde de l’autre, ce qui est une forme de la répétition, mais à un autre niveau. Bien entendu, ce sont des analyses que j’ai pu faire bien longtemps après.

C’est ce qui fait aussi par exemple que j’ai épousé un Français, un étudiant littéraire, et que mes enfants sont issus d’un couple mixte. Une entreprise globale d’inscription en France qui me fait dire que n’aurais jamais pu épouser un Arménien.

L’autre: C’était trop proche.

J. A: Il m’est arrivé de rencontrer des jeunes gens arméniens à l’époque, mais au fond ils ne m’intéressaient pas puisqu’ils ne me racontaient pas des choses que j’ignorais, or moi, j’avais besoin d’apprendre de l’autre. Je pense qu’un homme m’intéresse dès lors que je peux apprendre par lui quelque chose d’un autre monde.

L’autre: Un peu comme un informateur. Alors, le choix des études littéraires, d’accord, mais pourquoi le choix de la langue allemande?

J. A: Pour commencer, je me souviens qu’après mes classes primaires lors du passage en 6e, mon institutrice m’avait conseillée de m’inscrire dans une classe d’allemand car c’était de meilleures classes, conseil que j’ai suivi puisque mes parents n’étaient pas en mesure de m’en prodiguer dans ce domaine. J’ai en effet tout de suite beaucoup aimé la langue allemande parce qu’elle me permettait d’apprendre quelque chose de nouveau.

Plusieurs interprétations restent possibles: comme je ne pouvais pas apprendre l’arménien, c’est-à-dire améliorer mes connaissances de l’arménien rudimentaire qui se parlait à la maison, j’ai transféré cela sur l’allemand; comme je ne pouvais pas apprendre le turc, mes parents étant turcophones, cela m’a aussi amenée à ce choix, et enfin, comme je n’étais pas bonne en lettres car le français n’était pas ma langue maternelle, alors j’ai décidé d’entreprendre ces études. En fait aucune réponse n’est pour moi vraiment satisfaisante, elles le sont un peu toutes à la fois et quoiqu’il en soit j’ai beaucoup aimé l’allemand.

L’autre: Ainsi à l’intérieur de la maison on parlait le turc?

J. A: Mes parents parlaient entre eux le turc mais avec moi ils parlaient l’arménien. Je parlais donc arménien mais pour dire des choses simples. Je ne peux pas penser en arménien, ni parler dans cette langue avec vous comme nous le faisons en ce moment. Il y a certainement une résistance en moi car il me faudrait peu de temps pour approfondir la langue de la pensée en arménien mais je ne l’ai jamais fait et je dis souvent d’une façon provocante que je ne le fais pas parce que cela ne me servirait à rien.

L’autre: Oui cela serait un peu provocant. Mais vous avez pris des cours de traduction?

J. A: Non, le traducteur du texte de mon père qui s’appelle Krikor Beledian et qui est professeur aux Langues Orientales, faisait un cours de traduction de textes, et j’y allais parce que j’apprenais justement dans ce cours le vocabulaire des sentiments, des pensées, donc c’était pour le lexique j’allais dire. C’était intéressant car lorsqu’il y avait des erreurs je les repérais tout de suite, des erreurs dans la syntaxe et j’ai lu quelque part qu’on maîtrise une langue à partir de son rythme et de sa syntaxe. En fait il me faudrait peu de temps pour me mettre à jour sur la langue de la pensée mais je ne le fais pas.

C’est un plaisir de voir que quelque chose de la langue d’origine ne peut pas se traduire

L’autre: Il y a quelque chose qui résiste.

J. A: Oui, parce que justement cela ne me servirait à rien, le but de ma vie, c’est d’une part de connaître la vie de l’autre comme je vous l’ai dit précédemment et d’autre part, de transmettre à l’autre ce monde interne. C’est le dialogue avec l’autre qui m’intéresse.

L’autre: Et alors justement le rapport à la langue turque? La langue turque c’est la langue que vos parents parlaient entre eux et avec vos amis et vous en étiez exclue, c’est ça?

J. A: Oui, et bizarrement je comprends le turc, c’est très impressionnant cela de comprendre une langue que l’on n’a jamais parlée. Je ne sais même pas comment cela se fait, il faudrait le demander à des linguistes. Quand je vois des films turcs avec les sous-titres, je comprends ce qu’il se dit.

L’autre: Donc ces deux langues, l’allemand, le français, et par la suite vous êtes devenue professeur d’allemand.

J. A: Oui, au lycée Romain Rolland à Ivry. Comme j’aimais beaucoup l’allemand j’ai rencontré dans une réunion pédagogique quelqu’un qui m’a dit: « je ne suis pas qu’enseignant en allemand, savez-vous, je traduis aussi Freud avec mon ami d’enfance André Bourguignon. C’était en 1970, et avec cette pulsion de la curiosité toujours si présente chez moi, je lui ai demandé si je pouvais aller les écouter une fois, parce que j’aimais beaucoup lire Freud en allemand et que j’avais entrepris un travail analytique depuis 1968. Cela a été accepté, je m’y suis donc rendue et je suppose que j’avais dû lire le passage qu’ils étaient en train de traduire dans La question de l’analyse profane. A ma très grande surprise, à la fin de la séance de travail ils m’ont dit: « A mercredi prochain ». Je ne demandais rien, je n’imaginais même pas que je pouvais demander ça, mais bien évidemment j’ai sauté sur l’occasion. Ainsi chaque mercredi, en dehors de mon service au lycée d’Ivry et de mes trois petites filles à élever, alors que j’étais déjà en instance de divorce, je me suis mise à participer à ce travail de co-traduction avec eux. Ultérieurement, en 1983, Jean Laplanche, qui voulait créer les œuvres complètes de Freud, a fait appel à notre petit groupe de 3. Pierre Cotet et André Bourguignon sont ainsi devenus directeurs de publication et, en ce qui me concerne, j’ai occupé la fonction d’harmonisatrice. J’ai beaucoup travaillé car je faisais la séance de traduction dans mon groupe de traduction et deux séances de supervision des textes avec Jean Laplanche. Ce travail, commencé en 70, confirmé en 83, s’est terminé en 2011 ou en 2014 si l’on se réfère à toutes les œuvres complètes. Voilà qui a fait que j’ai fonctionné tout ce laps de temps avec Freud dans la tête.

L’autre: En effet, là, vous êtes vraiment rentrée dans le monde de Freud et en allemand qui plus est.

J. A: Oui j’aime tellement la langue de Freud que j’y ai même consacré un livre.

Je suis aussi sensible évidemment au fait que c’est impossible de traduire. On le tente, c’est un défi, il faut le faire, c’est une convention, mais il y a quelque chose d’affectif qui passe justement dans les concepts, et on ne peut pas mettre ces deux choses en même temps quand on traduit. Alors on fait comme on peut. C’est un plaisir de voir que quelque chose de la langue d’origine ne peut pas se traduire. Je pense effectivement que j’ai dû déplacer dans mon travail quelque chose qui vient de mon rapport premier à l’arménien.

L’autre: La langue de Freud comme un équivalent de la langue maternelle?

J. A: Oui, quelque chose comme cela.

L’autre: Ce travail de traduction de la langue de Freud et de la traduction avec Laplanche, c’est une belle aventure.

J. A: Oui, c’était une très belle aventure, on se réunissait tous chez Laplanche deux fois par semaine, madame Laplanche apportait le café. Néanmoins ces séances se sont arrêtées avant la fin de la traduction des œuvres complètes parce que la santé de Jean Laplanche, qui habitait à Pommard dans son château et venait toutes les semaines à Paris, s’est altérée et qu’il ne pouvait plus faire de tels déplacements.

Je crois que c’est en 2011 que cela s’est arrêté, mais comme il fallait absolument faire ces séances de vérification car tout passait par des vérifications, aucun texte déjà traduit par nos équipes ne pouvait être publié sans qu’il ne soit relu par lui, c’est à ce moment-là que j’ai proposé à Michel Prigent, le directeur des PUF qui nous avait beaucoup soutenus, de poursuivre nos séances par Skype chez moi puisque Cotet n’avait pas internet chez lui et que Bourguignon était déjà décédé.

J’ai écrit un texte à ce sujet, c’est très émouvant, car enfin que se passe-t-il quand un homme qui a pensé toute sa vie et qui est un homme de pensée, n’arrive plus à suivre le travail, et ce, d’autant que nous étions alors en train de relire Le trait d’esprit et sa relation à l’inconscient, un écrit qui mobilise beaucoup. Et puis, à un moment donné, comme ce n’était plus possible et qu’on ne pouvait plus travailler comme avant, on a continué en incluant dans le travail de révision toute l’équipe, le terminologue François Robert et Alain Rosy, cela sans Laplanche et jusqu’au bout. C’était vraiment difficile de vivre la disparition de tous ces pairs, de toutes ces figures paternelles. Mais vous savez comment c’est dans la vie inconsciente, j’ai dû transférer sur Laplanche quelque chose de mon rapport à mon père. Ce dernier était quelqu’un qui ne me parlait pas beaucoup, tout en étant très présent à la maison. Néanmoins je l’ai toujours ressenti comme un homme qui pensait, or pour moi un homme, c’est avant tout un homme qui pense.

L’autre: Un homme qui pense et qui a un univers. Alors la rencontre avec la psychanalyse c’était en 68?

J. A: Ma première rencontre avec la psychanalyse a eu lieu pour des raisons personnelles, et cela s’est terminé en 74; c’est là que j’ai écrit mon premier texte en 75 après ma première analyse. Par la suite, j’ai repris un autre travail analytique, après avoir lu le texte de mon père.

L’autre: Le texte de votre père? Racontez-nous votre rencontre avec le texte de votre père.

J. A: Alors ça c’est mystérieux, cela s’est produit huit ans après sa mort. J’avais dû vaguement savoir que mon père avait écrit quelque chose mais enfin ce n’était pas ma préoccupation première qui était alors liée à ma scolarité. Le travail analytique aidant, en 78, j’ai dû interroger ma mère, qui a confirmé que mon père avait bien écrit quelque chose et qui m’a apporté un petit cahier dont elle connaissait l’existence mais dont mon père ne m’avait jamais parlé. Elle me l’a donné sans y croire, comme si elle disait « à quoi ça sert tout ça », les gens qui écrivent n’empêchent pas les massacres. J’ai toujours senti chez ma mère une sorte de dédain autour de ça, et parfois je le pense aussi. Il fallait donc en faire quelque chose, alors, le travail analytique aidant, je me suis dit qu’il devait bien y avoir des intellectuels arméniens à Paris. Mes parents n’ont pratiquement pas été à l’école, ce sont des artisans, des commerçants, mais où étaient les intellectuels arméniens? J’ai fait ma petite prospection et j’ai rencontré Krikor Beledian un grand ami, à vrai dire je lui dois tout.

Par affiliation mon pays c’est la France, et il y en dessous un pays qui aurait pu être le mien

L’autre: Ce texte est écrit en arménien?

J. A: Oui, il est écrit en écriture arménienne, avec l’alphabet arménien mais en langue turque. Il paraît que c’était quelque chose qui existait beaucoup, c’était fréquent. Il y avait même des bibles en écriture arménienne et en langue turque. La spécificité de la culture arménienne c’est de s’enorgueillir d’être une culture chrétienne, d’être le premier état chrétien dans le monde. Krikor explique bien tout cela dans le texte qui accompagne le texte de mon père dans mon livre qui s’appelle Mémoires du génocide arménien, et son article est très intéressant car il fait le portrait de mon père, en se référant au contexte de l’époque décrit dans le texte. Par exemple, il dit que mon père, qui avait 14 ans au moment de 1915, a dû être scolarisé car il connaissant telle et telle chose. Donc la scolarité de mon père s’est arrêtée à 14 ans et ma mère, qui avait dix ans de moins, n’a pratiquement pas été scolarisée. Je lui avais confié cet écrit; quand j’ai pris connaissance de ce qu’il y avait dans ce texte, je me suis dit: « C’est étrange, cela ressemble tout à fait à mon père, et cela me permet même de ressentir ce dont il ne parlait pas ». A ce moment-là, je me suis rappelée de tout ce petit monde de l’artisanat, quand tous les amis venaient et que mon père racontait en turc ce qu’il avait vécu.

Là, on touche vraiment le travail analytique car celui – ci ne peut opérer qu’à partir de la pulsion de vie. Ce qui m’a frappée, c’est que la petite fille dans le souvenir écran était en grande admiration de ce père. C’était comme s’il racontait un western qui s’était bien terminé et j’ai retenu des choses comme, par exemple, l’épisode des chameaux. Dans le texte, il raconte en effet comment à un moment donné, alors qu’ils risquaient de mourir de faim, la mère décide de donner ses enfants aux Bédouins. Elle abandonne ses enfants pour qu’ils arrivent à vivre. Mon père vit ainsi dans un camp de Bédouins et comme il veut absolument revoir sa mère, il se sert d’une caravane de chameaux allant à Alep ou ailleurs. Si j’en reviens au souvenir écran, voilà cette petite fille que j’étais, transportée dans un univers fabuleux d’aventures. Cela veut dire que mon père ne décrivait pas les scènes d’horreur, je pense que ce que j’ai dû ressentir c’est qu’il aimait parler, il aimait raconter. Peut-être que mon amour de la littérature vient de là.

A moi il ne parlait pas mais il parlait à ses amis.

L’autre: Donc vous avez trouvé ce texte, vous l’avez traduit.

J. A: J’ai repris une seconde analyse car je me suis dit qu’il fallait faire quelque chose de ce texte. Il s’est produit à ce moment-là un événement politique, je précise toujours cela quand je suis chez les psychanalystes. Il y a eu en septembre 19813, une prise d’otage au consulat de Turquie, alors subitement les gens ont commencé à parler des Arméniens. Il y a eu des articles de journaux, mais laissez-moi revenir un peu en arrière. Quand j’ai écrit mon premier texte en 75, une historienne, Anahit Ter Minassian m’a dit: « vous devez être un peu féministe, envoyez ce texte accompagné d’une lettre à Simone de Beauvoir pour Les Temps Modernes ». J’ai donc fait cela et mon premier texte a été accepté par Simone de Beauvoir. En fait, j’ai eu une chance inouïe dans mon parcours, je me suis sentie toujours accueillie dans le monde de l’autre, alors que je ne pouvais pas apporter les garanties, n’étant pas universitaire. Je dois dire que ma lettre, dont j’ai gardé le brouillon et qui figure également dans Mémoires du génocide arménien, est une lettre impeccable, je me demande comment j’ai pu écrire une lettre comme ça en 75? Eh bien, grâce à la maîtrise du français.

Alors ce premier texte ayant été accepté, j’en ai envoyé d’autres qui ont également été reconnus.

L’autre: Des textes portant toujours sur l’histoire?

J. A: Mon second texte s’appelle Une Arménienne à l’école où l’on voit aussi mon travail de prof. et mon quatrième est le témoignage de mon père. Quand j’ai délibéré avec le traducteur Krikor Beledian, il a ajouté des notes pour que ce texte soit compréhensible et donc à la faveur des évènements politiques de septembre 1981 Simone de Beauvoir a  publié ce texte  en février 1982.

L’autre: Dans Les Temps Modernes?

J. A: Oui, dans Les Temps Modernes. Et il y a encore d’autres textes comme ça qui se trouvent dans Ouvrez-moi seulement les chemins d’Arménie. Donc ce texte est sorti, et vraiment quand les gens le lisent, ils disent c’est très factuel, froid. C’est faux, et on le voit par exemple à chaque fois que mon père évoque sa mère. Mon père raconte qu’il a été donné aux Bédouins avec un jeune frère qu’on n’a pas retrouvé tout de suite, et qu’il voulait aller voir sa mère. Il y a plusieurs moments où, quand il parle de sa mère, parce que son père a déjà été assassiné, on sent dans ses mots que pour ce jeune homme de 14-15 ans, sa mère c’est tout un monde.

C’est lui qui l’amène dans la tente du Bédouin et après ça, quand survient le choléra, il la soigne, va chercher des médicaments. Après, quand l’aventure se termine et qu’ils arrivent à Alep et qu’il trouve du travail, il faut tout de suite qu’il aille la voir pour le lui dire. On sent toutes les valeurs culturelles dans cette relation à la mère. Cela me touche toujours beaucoup, c’est drôle que ces choses-là on n’arrive jamais vraiment à les expurger de soi, elles, si touchantes.

L’autre: N’est-ce pas aussi ce qui fait votre vitalité.

J. A: Dans ce manuscrit qui raconte des choses banales, il y a aussi des horreurs mais mon père ne s’y étend jamais. Par exemple, il dit: « on est entré dans l’auberge, il y avait des cadavres partout ». Tiens, encore une autre caractéristique dans ce rapport à la mère, un respect de son autorité. Et cela à deux reprises: il y a le moment où elle donne ses enfants et celui où elle dit: « on ne partira pas d’ici tant que l’on n’aura pas enterré le mort », et il ajoute que les autres abandonnent les cadavres et que les chacals les dévoraient, alors elle insiste: « on ne partira pas d’ici tant qu’on n’aura pas enterré le mort », au risque de sa vie, de se faire violer. Il dit que sa mère a réfléchi, on est loin de l’effroi et du passage à l’acte. En fait, je n’ai pas connu cette grand-mère, car elle est morte avant le mariage de mes parents. Néanmoins, le récit familial dit que c’est à elle qu’il a demandé de lui trouver une femme, et cela s’est passé comme ça. Je sais qu’elle a été trouver la mère de ma mère parce que toutes deux étaient aussi originaires de Boursa en Turquie. Je ne connais pas tous les détails mais je sais qu’ils étaient à Lyon quand ils habitaient en France, là où se trouvaient les deux fils aînés venus avant le génocide. La mère est partie à Paris avec le fils aîné. C’est ma mère qui m’a raconté tout ça, mais à l’époque, je n’y faisais pas attention. Ma mère avait dix ans de moins que mon père, selon moi, c’est un mariage qui a toujours bien fonctionné…

L’autre: Ainsi ce texte qui est une histoire très personnelle de votre père est aussi un témoignage extraordinaire sur le génocide arménien.

J. A: Oui c’est très précis, on y lit: « on est parti de Boursa à telle heure ». On voit qu’au début ils pouvaient avoir des ânes et qu’après, il n’y en avait plus parce qu’à chaque fois il fallait payer. Et puis, au niveau du paiement qu’au début il payait avec de l’or; et puis après, comme le grand-père – celui qui avait été assassiné – cultivait les roses, ils avaient un flacon d’huile de rose. Cela a été le dernier paiement. Le dernier acte, c’est sa mère qui a réfléchi et les a donnés aux Bédouins pour les sauver.

Nous ne pouvons que l’écrire pour vivre, nous

L’autre: Quel acte d’amour!

J. A: Avec ces associations qu’on fait en analyse j’ai pu écrire, à propos d’Une Arménienne à l’école, que c’est le même geste quand on donne sa fille à l’autre culture.

L’autre: D’où votre détermination à transmettre tout cela?

J. A: Oui quand je me livre comme cela je n’ai pas l’impression de faire un acte confidentiel, parce que le don d’enfant, pour que les enfants ne meurent pas, est un geste universel.

L’autre: Ce geste fait penser à un enfant exposé comme dans la mythologie.

J. A: Le traducteur explique que ce texte a dû être écrit sans doute au moment où mon père âgé de 19 ans est arrivé en France. Après pourquoi a-t-il écrit ce récit? Pour quel destinataire? Pour se débarrasser de quoi?

L’autre: Comme une catharsis.

J. A: Oui, quelque chose comme ça. Et puis à la fin du récit quand ils sont revenus à Boursa, il mentionne quatre maisons, qui toutes ont été détruites et il les a faites réparer avec l’argent que les frères de Paris envoyaient. Pourquoi l’a-t-il fait?

Il les a louées à un teinturier. Je ne sais pas ce qu’elles sont devenues aujourd’hui, elles étaient sur un pont. En tous les cas, j’ai l’acte de propriété de la maison de ma grand-mère maternelle.

L’autre: Vous êtes retournée en Turquie, il y a peu de temps en 2013?

J. A: Oui, je me disais qu’il fallait que j’y aille et j’avais peur d’y aller évidemment. J’ai compris pourquoi j’ai eu peur, ce n’était pas lié à la peur d’être assassinée. Un psychanalyste, Michel Peterson rencontré à Montréal, lors d’un colloque, qui avait beaucoup aimé mon propos, m’a proposé d’aller en Turquie avec lui et son fils cinéaste, cela tombait bien car j’attendais une circonstance institutionnelle, je ne voulais pas y aller seule. J’ai accepté à condition d’aller à Boursa. C’était en 2013. Nous avons d’abord été à Istanbul, là j’avais des contacts parce que j’avais des liens avec des psychanalystes français qui travaillaient avec une psychanalyste juive d’Istanbul. J’ai donc d’abord eu un contact avec elle, qui m’a dit qu’il fallait absolument que je revienne, car elle organisait un colloque. Je suis donc allée deux fois en Turquie, en 2013 et 2014. Lors de mon séjour de 2013, quand je suis allée à Boursa, je savais que la maison de ma grand-mère était dans un faubourg qui s’appelait Haddji Baba. J’avais rencontré une Arménienne qui connaissait le turc et qui nous a accompagnés, mais quand j’ai vu ces maisons effondrées, délabrées, j’ai vécu un tel choc que j’ai voulu repartir à Istanbul. C’était très impressionnant de voir l’effondrement des lieux, c’est à ce moment-là que j’ai réalisé ce que c’était de partir définitivement du lieu où l’on vivait. Je n’ai pas voulu rester, prospecter, ou chercher le nom des rues. J’ai même ressenti de la colère: puisqu’ils ont tout détruit, ils n’ont qu’à le garder! Ce n’est qu’en 2014 que j’ai compris pourquoi j’avais eu peur d’aller en Turquie.

À l’occasion d’un colloque, était évoqué un livre qui avait fait beaucoup de bruit en Turquie. Ce texte écrit par une turque avocate, militante des droits de l’homme, évoquait le secret confié par sa grand-mère, lui révélant qu’elle était arménienne. Ce livre publié en 2013 par Fethlye Cetin, Le livre de ma grand-mère, mettant en lumière qu’énormément de Turcs étaient d’origine arménienne étant donné que les femmes avaient été islamisées et mariées de force, a créé beaucoup de débats… Comme j’écoutais cette femme que j’avais déjà entendue à Lyon, j’ai dit du fond de la salle: « Mais c’est très important pour moi de vous entendre parler dans votre pays qui aurait pu être le mien ». À la suite de ça, l’homme qui assurait la traduction simultanée est venu me voir et m’a dit: « Madame, mais c’est votre pays ». Je pense que, de fait si c’est mon pays, c’est un pays impossible. Par affiliation mon pays c’est la France, et il y en dessous un pays qui aurait pu être le mien. Les ruines des monastères et des églises que l’on voit dans des images sur la Syrie ou le Moyen-Orient sont le spectacle désolant d’une civilisation qui a été détruite, c’est très parlant. Ceux qu’on a tués et violés il n’en reste aucune trace. Ce sont les pierres qui évoquent la destruction.

Publicité dans Le Monde avril 1988
De gauche à doite :
Michel Prigent, décédé, directeur éditorial à l’époque, qui été le principal soutien de la publication
François Robert, terminologue, qui va bientôt élaborer le dernier volume des index,
Jean Laplanche, décédé, directeur scientifique
Pierre Cotet, décédé, directeur de publication qui, m’a recrutée à la traduction en 1970
Janine Altounian, traductrice et harmonisatrice
Alain Rauzy, lecteur de Strachey et établissement du manuscrit
André Bourguignon, décédé, directeur de publication qui m’a recrutée en même temps que Cotet en 1970
Au milieu Pierre Angoulevant, décédé, directeur des PUF à l’époque.

L’autre: Que pensez-vous de la manière que nous avons aujourd’hui d’accueillir avec autant de parcimonie les réfugiés?

J. A: Les réfugiés? Mes parents étaient dans cette position, et quand je vois les ballots que tous ces réfugiés portent sur leur dos, moi qui vivais avec l’idée que tout cela était bien arrivé mais que c’était fini parce qu’on était entré dans la civilisation, dans la culture, le monde des idées, le plaisir à penser, alors que non, pas du tout, cela se produit avec d’autres, cela me rend très pessimiste. Je me dis que ce qui régit le monde c’est la violence et le pouvoir.

Alors comment on accueille? Ces gens qui viennent, espèrent accéder à un monde où il n’y a pas trop de violence et où il y aura du pain à manger. Nous appartenons donc à ce titre, maintenant, à un monde barricadé, parce que pour l’instant, mis à part les « attentats », il y a plus ou moins du pain à manger et plus ou moins d’aisance, et des barricades.

L’autre: Et une école pour les enfants.

Mais, hier dans votre communication au colloque sur l’interprétariat, vous nous faisiez part d’une pensée un peu terrible en évoquant ceux qui, pour l’instant, disiez-vous, « ne sont pas exterminables »… cela avec une conscience aigüe de l’aspect tout à fait éphémère de notre existence… mais chacun pourrait être dans cette position nous l’oublions peut-être?

J. A: C’est ce qui s’est passé au Bataclan, vous y arrivez et puis… plus rien!

Parce que c’est une convention que les pays qui ont été des colonisateurs sont sur leurs fiefs. J’en bénéficie moi-même. C’est le contexte actuel qui fait que, là où je vis aujourd’hui il n’y a pas de bombe alors que tant d’autres doivent fuir des villes comme Alep sous peine d’y être massacrés. Et ceux-là sont en effet bien mal accueillis en France.

L’autre: Janine Altounian avant de nous séparer donnez-nous une raison d’espérer?

J. A: Non, désolée, je ne peux pas vous la donner. Ce que je peux vous dire, c’est qu’on ne peut pas vivre autrement qu’avec ce que ces morts nous ont transmis. Nous ne pouvons donc qu’en parler, nous ne pouvons que l’écrire pour vivre, nous. Il y a une détérioration du monde, mais heureusement qu’il y a des gens comme vous, des personnes actives et engagées.

L’autre: Mais vous l’avez été aussi?

J. A: Comme ceux dont je parle dans mon travail. J’évoque aussi beaucoup l’héritage de la Shoah, c’est insupportable que le monde continue à vivre après ce qui s’est passé avec les Juifs. J’ai récemment regardé une vidéo avec Marguerite Duras âgée qui disait, dans une interview avec Pivot je crois, qu’elle était désespérée parce que la misère de sa mère était toujours là, et à cause de ce qu’il y avait eu avec les Juifs pendant la guerre. On reste forcément en lien avec ce qui s’est passé.

L’autre: Oui, mais comme vous le dites dans votre livre: De la cure à l’écriture, l’écriture comme la relation à l’autre, nous réinvente.

J. A: C’est vrai mais c’est aussi parce que j’ai eu de la chance d’être bien accueillie par l’école, par Simone de Beauvoir, par les équipes de traducteurs.

L’autre: Pour nous, en tous les cas, votre pensée est essentielle, merci.

  1. 3 Version traduite en arménien par Krikor Chahinian et Garine Zorabian, 2001, Antelias, Liban, disponible auprès de Suzy Ohannessian, libraire du Catholicossat d’Antelias/ Beyrouth, bookstore@armenienorthodoxchurch.org
  2. Né en Allemagne, professeur d’allemand, écrivain, essayiste et traducteur.
  3. Le 24 septembre 1981, à Paris, un commando retient en otages cinquante et une personnes dans les locaux du consulat de Turquie, boulevard Haussmann. Le 25, à deux heures du matin, le commando se rend en libérant les otages.

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