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Témoignage

Source D.G.

Entre deux mondes : témoignage d’une construction identitaire

Siri DOGUSMaster de Philosophie spécialité psychanalytique et esthétique, Université de Montpellier Psychothérapeute certifiée (EFPP Aix-en-Provence) Formation pratique d'un an en Art-thérapie au GHU Paris Psychiatrie & Neurosciences (Hôpital Sainte-Anne).

  • Freud, S. (1921). Psychologie des masses et analyse du moi.
  • Moro, M. R. (2002). Enfants d’ici venus d’ailleurs : Naître et grandir en France. Paris : Hachette Littératures.
  • Nathan, T. (1986). La folie des autres : Traité d’ethnopsychiatrie clinique. Paris : Dunod.
  • Ortiz, F. (1940/1995). Contrepoint cubain du tabac et du sucre.
  • Winnicott, D. W. (1971). Jeu et réalité : L’espace potentiel. Paris : Gallimard.

Imaginez que vous avez trois ans. Les mots vous manquent, mais votre corps, lui, sait déjà : l’air a changé, les voix ne sonnent plus pareil, la crainte se lit dans le regard de vos parents. Les dialogues du soir dans la maison familiale — le kurde, le turc — deviennent lointains, comme un rêve qui s’efface au réveil.

On a souvent tendance à intellectualiser l’exil, à le classifier. Mais imaginez, un instant, l’enfant de trois ans que j’étais. À cet âge, on ne théorise pas le changement d’environnement, on le subit dans sa chair. Les voix changent de tonalité, la peur s’installe dans le silence des parents qui, eux-mêmes, changent de « contenant ». Ils arrivent dans un bouleversement complet auquel ils doivent s’intégrer vite, afin de rester contenants pour leurs enfants et assurer leur rôle protecteur.

Je suis née dans le sud-est de la Turquie, au Kurdistan, au milieu des montagnes. Et puis, un jour, tout a basculé. Il faisait nuit. Je revois mes parents inquiets mais forts, une seule valise à la main. Mon frère et moi regardions au loin une ville : c’était l’Italie. La traversée. Puis la France, ce foyer pour familles migrantes où nous sommes restés un an, côtoyant d’autres cultures, d’autres univers. C’était étrange. C’était curieux. C’était beau.

Aujourd’hui psychothérapeute certifiée (EFPP), diplômée d’un Master de Philosophie spécialité psychanalytique et esthétique, formée en art-thérapie au GHU Paris Psychiatrie & Neurosciences (Hôpital Sainte-Anne), je porte cette double légitimité : celle du vécu et celle de l’analyse. Cette expérience intime m’a menée à interroger la construction identitaire des enfants issus de l’immigration.

Un funambule entre deux mondes

À six ans, j’ai compris très vite qu’il fallait ressembler aux autres pour s’intégrer. On devient funambule, on oscille entre deux réalités que l’on superpose parfois ou que l’on sélectionne selon le contexte. À la maison, le kurde et le turc ; à l’école, le français. Deux univers qui parfois s’affrontent, parfois s’ignorent. Puis cette question qui arrive : qui suis-je vraiment ?

Tobie Nathan raconte, lors d’une conférence à Nantes, son histoire d’enfant arrivé très tôt, intégré « même trop vite ». Adolescent, il s’arrête devant un cimetière et se demande : « Où sont mes morts ? Je n’ai personne à voir au cimetière. » Cette question m’a profondément marquée. Elle résonne chez tant d’enfants immigrés : celle des racines, de la terre, de l’appartenance. Comme si l’immigration nous empêchait même de nous projeter dans la mort.

Freud définit l’identification comme « la forme la plus originaire du lien affectif avec un objet ». Mais comment se construire quand les parents eux-mêmes vacillent ? Quand ils cherchent leurs mots, quand ils ne maîtrisent plus les codes ? L’enfant immigré doit apprendre vite, parler mieux qu’eux, ne pas faire d’erreur. Il devient un petit imitateur accompli, ce que Winnicott nomme le « faux-self » : une adaptation qui protège le vrai soi, mais au prix d’une fragmentation.

Le Surmoi se construit normalement à travers le complexe d’Œdipe, entre 3 et 6 ans. Mais pour l’enfant qui arrive dans un nouveau pays à cet âge-là, comment ce processus peut-il vraiment avoir lieu ? L’urgence de l’intégration précipite l’enfant dans un nouveau rôle : bon élève, traducteur, parfois porte-parole de ses parents. Une parentification précoce qui le prive d’un espace pour simplement être enfant.

La chair du terrain : l’atelier des déracinés

Dans l’association parisienne où j’interviens auprès de personnes sans-abri, déracinées, parfois sans-papiers, la théorie laisse place à l’humanité nue. Je me souviens de ces deux hommes, se côtoyant depuis un an dans la rue, qui découvrent leurs blessures communes lors d’un atelier d’art-thérapie que j’ai proposé. « Je ne savais pas que tu avais vécu la même chose », disent-ils. Le groupe devient alors ce que Marie Rose Moro décrit comme un contenant, une matrice.

Je parlais au début de la nécessité de la contenance maternelle et familiale pour les enfants, mais elle l’est aussi pour les parents, qui vivent le déracinement à une autre échelle. L’enfant, n’ayant pas encore accédé à tous les stades de son développement, se voit impacté dans sa construction identitaire.

Lors d’un atelier, les motifs de patchwork étaient mis en avant dans les supports de collage que j’avais apportés. Les souvenirs affluent : les rideaux de la mère au Sénégal, les écailles de poissons du marché, le foyer familial chaleureux au Maroc. Ce qui revient sans cesse, c’est le manque du pays de naissance, cette mélancolie commune. Mais aussi, cruellement, le manque d’écoute dans les structures d’accueil. Ils me le disent : « On n’est pas habitués à parler, ni à ce qu’on nous écoute. Dans les structures d’accueil, c’est principalement de la paperasse à la chaîne. »

Cette expérience confirme ce que Nathan et Moro ont mis en évidence : l’importance du groupe, des récits partagés, de la traduction mutuelle. L’un permet de comprendre l’autre. Il y a une entraide pour m’expliquer leurs cultures, leurs origines.

L’immigration comme stade de développement à part entière

Ce que mon expérience clinique et mon vécu personnel m’ont appris, c’est que l’immigration ne s’ajoute pas simplement aux stades de développement classiques (oral, anal, œdipien, du miroir). Elle forme un stade à part entière, un stade de passage culturel qui vient bouleverser et réorganiser la construction psychique. Ce stade confronte l’enfant à deux défis : la perte de l’environnement originel et la confrontation à deux espaces symboliques. Il impose l’importance de jongler entre deux langues, deux cultures, deux appartenances. Il ne remplace pas les autres stades : il les traverse, les bouscule, les réorganise. L’enfant doit construire son identité non pas malgré cette dualité, mais à travers elle.

Quand le complexe d’Œdipe se déroule alors que les parents eux-mêmes sont fragilisés par l’immigration, quand le stade du miroir se joue dans le regard d’un Autre culturel qui ne renvoie pas le même symbole, quand l’apprentissage du langage se fait dans une langue qui n’est pas celle des affects premiers, tout est décentré, réaménagé, complexifié.

La psychothérapie devient alors ce que Winnicott appelle un espace de « holding » : un environnement suffisamment bon où l’on peut apporter et poser ces morceaux d’identité multiples sans peur. Un refuge, comme un contenant symbolique où ce stade migratoire peut être élaboré, pensé, transformé.

Marie Rose Moro écrit : « L’enfant de migrant est un enfant d’entre-deux, qui doit apprendre à naviguer entre plusieurs mondes, plusieurs langues, plusieurs cultures. » Mon travail vise à reconnaître ce stade comme une phase structurante du développement, et à faire en sorte que le « tiers culturel » — un espace où les contradictions peuvent coexister sans s’annuler — devienne une évidence dans toutes les structures d’accueil.

Ces enfants ne souffrent pas d’un déficit identitaire. Ils traversent un processus développemental riche et complexe qui nécessite une reconnaissance spécifique. Le défi pour les cliniciens, les éducateurs et la société, c’est d’accueillir ce stade comme on accueille les autres : avec patience, écoute et sans jugement.

L’anthropologue Fernando Ortiz parle de « transculturation » : ni assimilation pure, ni simple juxtaposition, mais création d’un nouvel espace identitaire. C’est exactement ce qui est provoqué dans ce stade migratoire : une transmigration psychique qui, si elle est bien accompagnée, peut devenir une ressource non négligeable. Comme l’écrit le poète kurde Ahmet Zîrek : « Pense que le pays où tu es né n’existe pas sur les cartes. Pense que tu ne sais pas dans quelle langue tu penses. »

Reconnaître que l’immigration crée un stade de développement à part entière, avec ses problématiques, ses craintes et ses résolutions, est peut-être la clé. Un stade qui ne disparaît jamais vraiment mais qui, une fois intégré, permet d’habiter pleinement cet espace intérieur multiple. La thérapie offre cet espace où ce stade peut enfin être nommé, pensé, intégré non pas comme une anomalie, mais comme une étape essentielle de la construction de soi.

Un ouvrage complet intitulé Trois ans : La construction identitaire des enfants issus de l’immigration, rédigé par Sirin Dogus, paraîtra cette année 2026 aux Éditions Maïa. Ce livre approfondit les thématiques de la transculturation et de la clinique de l’exil abordées dans cette note.

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