Témoignage

© Oleksii Halutva - Depression and Anxiety Heavy Burden. Ai generated Source D.G.

À propos de l’immolation par le feu d’un demandeur d’asile


Martine TIMSIT

Martine Timsit est Docteur en Médecine, Docteur en Sciences, Psychiatre, Consultante à Promosoins. Impasse Mirabeau à Toulon (France).

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Repéré à https://revuelautre.com/temoignages/a-propos-de-limmolation-par-le-feu-dun-demandeur-dasile/ - Revue L’autre ISSN 2259-4566

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Histoire clinique

Je rencontre pour la première fois Arman en Février 2018 à la demande de l’Éducatrice Spécialisée du Centre D’accueil des Demandeurs d’Asile (CADA) où il est hébergé depuis 3 mois. Il vient me voir avec sa femme. Cette première consultation est difficile tant il est mal à l’aise, incapable de rester assis sur sa chaise, sortant puis revenant sans cesse de mon bureau. Son visage est contracté, douloureux. Je suis impressionnée par son regard angoissé. L’échange verbal est réduit au minimum. Arman m’apparait comme un homme traqué, incapable de parler. C’est sa femme, très inquiète, qui expose leur situation. J’apprends ainsi qu’ils sont d’origine Arménienne et qu’ils ont quitté précipitamment leur pays avec leurs deux enfants et la mère d’Arman fin Aout 2016. Jusqu’à cette date, ils menaient « une vie modeste et tranquille » à Erevan. En Juillet 2016, Arman a été mêlé, bien malgré lui, à des émeutes qui se sont déroulées dans un des quartiers populaires de la ville où la famille avait loué une petite maison. Au cours de ces émeutes, pendant lesquelles des grenades incendiaires ont été jetées, il a été gravement brulé de façon accidentelle et ses brulures ont entrainé une hospitalisation de plusieurs semaines dans un service spécialisé où il a subi une greffe de peau. Pendant toute la durée de cette hospitalisation il a été l’objet de sévices exercés par des policiers en civil qui venaient régulièrement le menacer et maltraiter ses membres brulés. Ils voulaient l’obliger à signer une déclaration déjà rédigée dans laquelle il avouait être un des meneurs de ces émeutes. Les menaces se sont adressées également à sa femme et à sa mère. Arman a toujours refusé de signer ces faux aveux qui n’étaient conformes ni à la réalité des faits ni à ses opinions. En effet, très croyant, il est contre la violence et ne s’est jamais occupé de politique. Les médecins de l’hôpital se sont vus dans l’incapacité d’intervenir pour empêcher ces violences mais, dès que son état clinique l’a permis, ils ont facilité sa sortie de l’hôpital à l’insu des policiers et ont permis ainsi son départ d’Erevan. La famille s’est cachée quelques jours chez un parent, à quelques kilomètres de la capitale mais, après avoir écouté les médias locaux faisant l’éloge de la police et annonçant l’ampleur de la répression, elle a décidé de quitter l’Arménie pour se réfugier d’abord en Russie puis en France où elle a de la famille.                                                            

Quand je les reçois pour la première fois ils ont déjà reçu une réponse négative de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA), ce qui a provoqué l’aggravation des troubles qu’Arman présente depuis plusieurs mois déjà. Ses plaintes sont multiples, tant somatiques que psychologiques : Démangeaisons au niveau des cicatrices de brulures, accès de tremblements, céphalées, vertiges, nausées, crises d’angoisse, bouffées d’irritabilité contre ses enfants, insomnies, cauchemars durant lesquels il subit de nouveau les sévices de ses persécuteurs, intrusion involontaire et envahissante d’images relatives à l’évènement. Je vais recevoir Arman assez régulièrement pendant 17 mois, mais de façon manifestement insuffisante par rapport à la gravité de ses troubles. Il est tout d’abord accompagné par l’Éducatrice spécialisée qui l’a amené la première fois, puis il s’habitue à venir tout seul. Les consultations se passent avec l’aide d’une interprète par téléphone mais nous avons le privilège de bénéficier toujours de la même interprète qui travaille à titre privée et connait bien les problèmes de la famille. Le plus souvent, l’entretien est parasité par la présence de crampes, d’impatiences musculaires et de difficultés à respirer, qui obligent Arman à se lever et à sortir du bureau pendant quelques minutes. Je me vois dans l’incapacité́ de construire une relation personnelle consistante avec lui. Durant les quatre premiers mois du suivi, de Mars à Juin 2018, son état s’aggrave malgré un traitement médicamenteux, sans doute trop léger, et j’assiste, impuissante, à une recrudescence des troubles somatiques, de l’insomnie, des crises d’angoisse et des accès de colère. La reviviscence diurne et nocturne des évènements traumatiques et le développement d’un vécu paranoïde lui donnent l’impression de devenir fou. Ce mal-être est peut-être en relation avec la rédaction du « Mémoire complémentaire contre une décision de rejet de l’OFPRA » auprès de la Cour nationale du Droit d’Asile (CNDA), qui lui fait revivre les évènements qui l’ont amené à quitter l’Arménie. C’est en lisant ce texte, transmis avec son accord par son éducatrice, que je découvre dans le récit de sa femme le détail des humiliations subies par son mari, dans sa chambre d’hôpital. De plus, à cette période du Printemps 2018, des troubles politiques importants éclatent en Arménie avec une « révolution de velours » et la destitution du Président de la République d’alors. Enfin, en France, les manifestations des Gilets Jaunes se multiplient et lui rappellent ce qu’il a vécu en Juillet 2016 dans son pays.

En Juillet 2018, exactement deux ans après les évènements traumatiques vécus en Arménie, au cours d’un paroxysme anxieux, il se présente aux urgences de l’Hôpital général de Hyères qui l’adresse au Centre Hospitalier Henri Guérin spécialisé en Maladies Mentales où il reste hospitalisé pendant une quinzaine de jours. Le médecin de cette institution regrette « une communication difficile du fait d’un français rudimentaire », pose le diagnostic de « trouble schizotypique » et prescrit un traitement neuroleptique qui sera renouvelé par le Centre Medio– Psychologique. Ce traitement l’apaise, l’aide à « tenir ses idées à distance » et lui permet de retrouver une certaine qualité de sommeil. Cette amélioration dure environ cinq mois et sa femme accouche par césarienne le 25 Octobre d’un petit garçon en parfaite santé. Les entretiens se déroulent alors plus facilement pendant quelques semaines mais le récit bute toujours sur les évènements traumatiques de Juillet 2016. Aucune possibilité d’évoquer « la vie d’avant », les évènements traumatiques ou d’entrevoir un avenir meilleur avec le nouveau Président de l’Arménie. « C’est la même chose que les autres » me déclare-t-il, déplorant que le gouvernement français estime que c’est un « démocrate ». On dirait que sa vie psychique a été stoppée en Juillet 2016. Il ne veut pas parler du bébé car il s’imagine déjà dans la rue avec 3 enfants. Il ne fait que revivre nuit et jour les souffrances subies à l’hôpital d’Erevan. Dans la rue, il a l’impression parfois d’être suivi et surveillé par la police française et il s’angoisse car pour lui c’est le signe d’un prochain refus de l’asile. A partir de Novembre 2018, il devient encore plus anxieux et déprimé. Les médicaments n’ont plus d’effets. Il ne parvient plus à dormir et il a peur de tout. Il ne supporte pas les cris du bébé et il a des phobies d’impulsion quand il le prend dans ses bras. Cette aggravation est peut-être due à la démission de l’Éducatrice Spécialisée de son foyer d’accueil et cela lui donne l’impression d’avoir perdu toute protection. Elle est peut-être aussi en relation avec le 17ème sommet de la Francophonie qui vient de se tenir à Erevan (10-12 Octobre 2018), au cours duquel le Président Macron vante la langue française, langue de « toutes les dignités », et la « France qui a ouvert les bras à tous les Arméniens ». Une telle réunion internationale qui présente l’Arménie comme un pays modèle lui fait redouter un nouveau rejet de sa demande d’asile. Sa détresse l’amène de nouveau aux urgences psychiatriques et il est hospitalisé une quinzaine de jours à l’hôpital psychiatrique au cours du mois de janvier 2019. Je le revois de façon assez épisodique durant l’hiver 2019. Son état n’est guère amélioré. Quand on parvient à évoquer les évènements vécus en Arménie, il exprime des idées mélancoliques avec un sentiment d’indignité et de honte. Il me déclare que là bas, on le considère comme « un pourri » et cela vaut pour lui mais aussi pour toute la famille. Il se considère comme un lâche car il n’a pas su se défendre devant les policiers et il ne voit aucun avenir possible dans ce pays. L’arrivée d’une convocation pour se présenter à Paris devant la Cour Nationale du Droit d’Asile (CNDA) au mois de Mai 2019 ne fait qu’accroître son angoisse, son insomnie et ses troubles somatiques. En avril, il est hospitalisé quelques jours à l’Hôpital d’Hyères pour des problèmes cardiaques. En mai, je le vois quelques jours avant son départ. Il est terrifié à l’idée d’être obligé de comparaître devant des autorités et de raconter une fois encore son histoire. Et de plus, il est persuadé qu’on va lui refuser l’asile car le nouveau premier ministre d’Arménie passe pour un défenseur des Droits de l’Homme alors qu’il sait pertinemment que rien n’a changé́ dans l’organisation du pays et de la police. Au cours de cette consultation, à plusieurs reprises, il embrasse la croix qu’il porte autour du cou. Effectivement, la CNDA lui refuse le droit d’asile car elle « ne peut tenir comme établis les faits allégués et les craintes énoncées ». Et cette décision est confortée « par la confusion des propos des intéressés ». J’avais pourtant fait un certificat pour demander que l’on prenne en considération ses troubles cognitifs et émotionnels ! Quand je le reçois à la fin du mois de mai, j’introduis en catastrophe une demande « étranger malade » qu’il venait de retirer à la Préfecture, sur les conseils de son avocate. Jusqu’alors, il refusait cette démarche parce qu’il désirait que la justice française reconnaisse les persécutions subies en Arménie et ne souhaitait pas être considéré comme un « malade mental ».

Le jeudi 18 Juillet, la veille du drame, je le revois très angoissé et très en colère. Avec précision, en faisant de grands gestes, il me parle de ses droits qui n’ont pas été respectés et de l’injustice de sa situation administrative. Il n’a encore reçu ni la notification de la CNDA, ni la réponse à sa demande « étranger malade ». Il a cherché à rencontrer l’Assistante sociale puis la Directrice du CADA mais n’a obtenu aucun rendez-vous. Quand il téléphone, on ne lui répond pas. Or le lendemain matin, il est convoqué au siège de l’Association qui gère son foyer d’accueil et il va devoir affronter la Directrice de l’Association, deux représentants de la Préfecture du Var et un représentant de l’OFII. Je me sens impuissante devant cette situation tragique et, ne sachant que faire, je lui donne un certificat médical attestant, une fois de plus, sa fragilité psychologique et son risque suicidaire. Le vendredi 19 Juillet, Arman ne se rend pas à la convocation de l’Association et laisse sa femme affronter seule la machine administrative. On lui signifie leur exclusion du foyer dès le début de la semaine suivante. Le certificat médical n’est même pas regardé. Arman n’assiste pas à cet entretien. Vers 18 heures, trois ans presque jour pour jour après les émeutes d’Erevan au cours desquelles il a été si gravement brûlé, il se rend devant la Préfecture de Toulon, s’inonde d’essence et allume le feu. Les pompiers interviennent très vite et le transportent dans un état grave au centre des brûlés de l’Hôpital de la Conception de Marseille. Il est brûlé à 80 %. Il se trouve entre la vie et la mort pendant 3 mois dans le service de réanimation, mais survivra. Le lendemain, un petit entrefilet dans la presse locale signale « qu’un débouté du Droit d’Asile s’est immolé devant la Préfecture de Toulon ». Aucun mot n’évoque ses problèmes de santé. Au début de la semaine suivante, je parviens à prendre contact avec le journaliste auteur de ces quelques lignes pour lui faire remarquer le côté très parcellaire de son information et j’informe le comité local de la Cimade de cette situation. Quelques jours plus tard, une manifestation est organisée devant la Préfecture de Toulon et un long article rétablissant la complexité des faits est publié dans le journal local « Var Matin ».

Questions

L’immolation d’Arman m’a profondément bouleversée mais elle a aussi interrogé́ mon savoir et ma pratique auprès des réfugiés. Comment cet homme que je croyais « fragile » a-t-il eu le courage de s’immoler par le feu, lui qui avait déjà connu les douleurs provoquées par des brûlures étendues ? Certes on pouvait évoquer la réalisation d’une pulsion suicidaire dans le cadre d’un délire mélancolique d’indignité (il avait formulé l’idée « d’être pourri et lâche ») ? Mais pourquoi le feu ? Pourquoi cette exhibition devant la préfecture de police ? Comment comprendre cet acte d’une violence insoutenable pour lui-même et pour ceux qui y ont assisté́ ? Il m’a semblé que la seule lecture psychiatrique de cet acte n’était pas suffisante. En effet, la particularité fondamentale de l’immolation est de porter sa propre mort sur la scène publique, d’exposer au monde son désespoir. À l’inverse, le suicide tel qu’on l’entend traditionnellement consiste à se supprimer pour des raisons personnelles dans un cadre privé. Et la convergence de mes interrogations psychopathologiques et de la résonance affective que cet acte a provoquée m’a amenée à poursuivre mes recherches dans des domaines qui n’étaient pas les miens : l’immolation par le feu et l’Histoire de l’Arménie.

Immolation par le feu

Tout d’abord, il faut relever que le nombre d’immolations est en relation avec l’existence d’un régime démocratique, tout simplement parce qu’on n’en parle pas dans les régimes totalitaires. Il existe plusieurs lectures de cet acte :

Lecture Psychiatrique

Si les idées suicidaires accompagnées on non de passage à l’acte sont fréquentes chez les sujets souffrant d’état de stress post-traumatique, d’une façon générale, le choix du mode de suicide par immolation est rare dans les pays occidentaux. Une revue bibliographique récente (dos Santos et al., 2021) rapporte qu’il ne concerne que de 1 à 5 % de l’ensemble des suicides et qu’il est surtout le fait des hommes, d’âge moyen, célibataires ou divorces, ayant souvent des difficultés financières et présentant des antécédents de dépression et/ou d’addiction. L’existence d’une personnalité borderline est souvent relevée. A l’inverse, l’immolation par le feu est un mode de suicide en constante augmentation dans les pays d’Asie du Sud et en Afghanistan où il pose un véritable problème de santé publique (Alphonso et al., 2021). Il concerne plus de 50 % à 60 % des suicides et se rencontre principalement chez des jeunes femmes mariées qui veulent en finir avec les violences familiales. Parfois, il est « provoqué » dans le cadre de « meurtre de dot » lorsque la famille de la mariée est dans l’impossibilité de verser une dot supplémentaire. Des centaines de milliers de femmes meurent ainsi chaque année.

Lecture politique

L’immolation par le feu se présente aussi comme un acte de protestation pour attirer l’attention de l’opinion publique nationale et internationale sur une oppression politique majeure. Une des plus connue est celle de Jan Pallach, à Prague, le 16 Janvier 1969, qui s’est immolé sur la place Wenceslas pour protester contre l’invasion de son pays par l’Union Soviétique. Par ailleurs, l’immolation régulière de moines tibétains qui s’opposent à la mainmise de la République Populaire de Chine sur le Tibet est aussi bien connue. Depuis 2009, plus de 128 moines se sont ainsi immolés et ce nombre continue à augmenter sans pour autant modifier la situation politique du pays. Plus récemment, en Tunisie, le 17 Décembre 2010, un jeune vendeur ambulant, Mohamed Bouazizi de la région de Sidi Bouzid, s’est immolé par le feu devant la préfecture de police. La police venait de lui confisquer son étalage de fruits et légumes. Son acte déclenche une vague de contestation sans précèdent dans le pays et conduit au départ du Président Ben Ali au pouvoir depuis 23 ans. Un effet de contamination s’entend dans tout le Maghreb, mais peu d’immolations ont eu un écho dans la presse. Pour Saida Douki Dedieu (2011), psychiatre franco- tunisienne : « C’est vraiment un « j’accuse », un acte de protestation publique… La façon la plus voyante de protester quand on ne peut ni parler, ni être entendu. Ces actes sont très porteurs de sens. C’est trop facile de dire que ce sont des fous. C’est une manière de cacher le message, de le discréditer, pour faire taire ce cri ».

Lecture socio-économique

En France, ces dernières années, les immolations par le feu sont plus nombreuses qu’on ne le pense. Elles étaient de l’ordre de cinquante en 2014 si l’on se réfère au documentaire réalisé par Bollendorff et Colo (2014), qui a voulu sortir ces évènements des faits divers. Mais ce nombre augmente régulièrement depuis ces six dernières années. Elles sont en relation avec des conditions de vie précaires et des rapports sociaux conflictuels intéressant surtout le domaine du travail. L’acte est public et le lieu où il se déroule n’a rien d’anodin. Il désigne le principal coupable. C’est France-Télécom, Pôle Emploi, le parking d’une entreprise, la Caisse d’Allocation Familiales. Il permet aux personnes qui le commettent de sortir de l’invisibilité dans laquelle elles sont tenues et constitue leur dernier recours pour se faire entendre. Geste purement individuel, il correspond à un échec politique des syndicats et des mouvements sociaux, incapables de répondre à leurs besoins.                                                             Souvent, ces immolations sont fortement médiatisées avant de retomber dans l’oubli. Les commentaires de l’évènement s’expriment surtout sur le registre de l’indignation et de la plainte et n’interrogent pas les structures de domination et d’exploitation socio-économique. Quant à la parole officielle, elle se dérobe derrière l’évocation de facteurs de fragilité psychologique et n’accepte pas de poser la question de la responsabilité qu’elle pourrait avoir dans de telles tragédies. (M. Glady et F.Marcodoppido, 2015). Là encore, réduire cet acte à l’existence de problèmes psychiatriques est une façon de le discréditer et de ne pas vouloir en chercher le sens.

Qu’en est-il des Demandeurs d’asile ?

Le nombre d’immolation par le feu est peu élevé dans cette population si on le compare à̀ celui provoqué par des conflits politiques et sociaux. Il est très faible aussi quand on le rapporte au grand nombre de demandeurs d’asile déboutés en Europe. Entre 2013 et 2020, j’ai pu en repérer treize en Europe et deux en Australie (14 hommes et une seule femme). L’âge moyen est de 29,6 ans. Tous sauf Arman étaient célibataires et vivaient de façon isolée. Parmi les nationalités de ces personnes, j’ai pu relever un Marocain, un Irakien, quatre Africains (Tchad, Guinée, Somalie), un Turc, deux Afghans, deux Iraniens et un Arménien, seul à être de religion chrétienne. Parmi les cinq immolations que j’ai pu répertorier en France, tous ont survécu, même Arman brûlé cependant à̀ 80 %, et qui a passé 3 mois en service de réanimation à Marseille, ce qui peut apparaître comme une incohérence dans la politique sanitaire de la France envers les réfugiés : négligence quasi totale de leur santé mentale et prise en charge complète de leur santé physique ! Comme chez les personnes précaires qui « ne sont pas entendues », l’acte est public et le lieu où il se déroule désigne le coupable : cour de la CNDA, siège du Haut-Commissariat de l’ONU (HCR) à Genève, devant une délégation de l’ONU à l’ile de Nauru, en Australie, devant la Préfecture de Toulon en ce qui concerne Arman. Il semble exister un point commun entre les Demandeurs d’asile et les personnes en situation de précarité qui s’immolent par le feu : c’est que leurs démarches, leurs protestations, leurs paroles n’ont eu aucun poids et qu’ils n’ont plus à leur disposition que leur corps pour dénoncer l’injustice qui leur est faite et la violence de la société. Dans leur acte mortifère, ils mobilisent en quelque sorte les dernières ressources vitales de leur psyché.́.

Singularité de l’Immolation par le Feu d’Arman

Arman diffère des autres demandeurs d’asile qui se sont immolés par plusieurs éléments. Tout d’abord il présente des antécédents d’ancien brûlé car, à la suite d’un accident, il a séjourné pendant un mois dans un service spécialisé d’Erevan et il garde d’importantes cicatrices de ses brûlures au niveau des jambes. Ce n’est ni un militant, défendant une cause particulière, ni un citoyen appartenant à̀ un groupe minoritaire. C’est un citoyen Arménien de condition modeste, chrétien pratiquant, n’ayant eu aucun problème dans son pays avant ses brûlures. Loin d’être isolé, il vit avec sa femme, sa mère et trois enfants, dont un nouveau né de neuf mois et l’entente conjugale est bonne. C’est dans une chambre de l’hôpital, transformée étrangement en commissariat de police qu’il a subi des menaces et des tortures sans qu’il y ait eu la moindre citation à comparaitre. Il a vécu, à son échelle, « un procès à la Kafka », celui d’un condamné innocent qui doit « avouer » un acte qu’il n’a pas commis. Il était venu demander protection à la France en 2017 car il ne se sentait plus en sécurité dans son pays du fait de l’existence d’une police violente et arbitraire. Et pourtant ce pays a été décrété « pays sûr » en Octobre 2015 par la France (seul pays d’Europe à avoir fait ce choix) qui y a organisé le 17e congrès de la Francophonie en 2018. Ainsi, tout comme les autres personnes qui ont commis cet acte d’immolation par le feu, il a voulu protester publiquement de ce qu’il ressent comme une injustice révoltante : le fait d’être traité en France de la même façon qu’en Arménie. On n’a pas voulu écouter sa parole et on le fait passer pour un menteur alors que l’on n’a même pas respecté ses droits et sa vérité. Et le choix de la Préfecture pour commettre cet acte est une mise en accusation publique du siège de la légalité et de l’état de droit.

C’est pour essayer de comprendre de telles capacités de révolte chez un homme que je croyais « de personnalité fragile » que je me suis intéressée à l’Histoire de l’Arménie. En effet, la géopolitique traverse les subjectivités (Sironi, 2020) et les discontinuités historiques provoquées par les guerres et les changements politiques brutaux laissent des traces dans cet inconscient géopolitique.

Histoire de l’Arménie

Quel est ce pays dans lequel il ne voulait pas retourner au point d’accepter de mourir dans les souffrances du feu ? L’Arménie petit pays du Caucase, grand comme la Bretagne (30.000 km²) est située à la lisière de l’Occident et de l’Orient. Elle possède une population très homogène de 2 à 3 Millions d’habitants, de religion chrétienne (église apostolique arménienne) et une diaspora importante de 11 millions de personnes. C’est un territoire montagneux dominé par le mont Ararat (5000m) qui présente une histoire extrêmement ancienne, puisqu’on y fait référence déjà dans la Bible qui raconte qu’à la fin du déluge, l’Arche de Noé se serait posée sur le sommet de l’Ararat. Le Royaume d’Arménie créé en l’an 190 avant JC était très étendu dans le Caucase et en Asie mineure et il a duré plus de 600 ans. Ce royaume se glorifie d’être le premier Royaume Chrétien de la planète puisqu’au cours des années 300, le roi Tiridate IV adopte le christianisme comme religion d’État. Il intègre ensuite, après bien des vicissitudes, l’empire byzantin puis l’empire ottoman. L’évènement qui domine toute l’histoire contemporaine de l’Arménie concerne le massacre des Arméniens de l’Asie mineure organisé par l’Empire Ottoman entre avril 1915 et juillet 1916 au cours duquel, selon les historiens, de 1 à 2 millions de personnes ont disparu. Il s’agit du premier génocide de l’histoire contemporaine. Après une brève période d’autonomie, l’Arménie du Caucase est intégrée à l’URSS de 1920 à 1991. Pendant ce temps, les Arméniens ottomans de la Diaspora, d’abord regroupés dans des camps de réfugiés se répandent dans différentes villes du Moyen Orient et des Balkans et plus à l’Ouest, principalement en France et aux États Unis. Les deux histoires se différencient. Pour les survivants du génocide, il s’est agi tout d’abord de reconstruire leur vie puis lorsque leur situation financière s’est améliorée, de s’intégrer à la société du pays dans lesquels ils habitaient. La question de la reconnaissance politique du génocide arménien a été peu évoquée durant une grande partie du XXe siècle. Mais en 1965, les fils et petits-fils de rescapés qui célèbrent au Liban le cinquantième anniversaire du génocide se heurtent d’une part à l’indifférence de la communauté internationale et d’autre part à l’arrogance du pouvoir négationniste de la République de Turquie. Pendant près de quinze ans, de 1973 à 1980, des jeunes militants arméniens de la diaspora vont se rassembler dans une association, l’ASALA (Armée secrète arménienne pour la libération de l’Arménie) et semer la terreur en Europe et en Amérique du Nord pour faire reconnaître ce génocide. Ces opérations finissent par provoquer la réactivation de ce souvenir tragique qui s’enfonçait petit à petit dans l’oubli. Et, des pays de plus en plus nombreux reconnaissent la réalité de ce fait historique : pays d’Amérique latine, d’Europe et d’Amérique du Nord jusqu’aux États Unis tout récemment par la voix de Joe Biden (24/04/2021). Du côté de l’Arménie du Caucase, il existe aussi tout un passé de violences et de protestations. Après avoir payé un lourd tribut à la police stalinienne (300.000 disparitions ?), l’Arménie devient le 21 septembre 1991 une République autonome, à régime présidentielle. Mais cette rupture brutale avec l’empire soviétique, bien que désirée, donne naissance à un état faible, chaotique, avec une importante instabilité politique intérieure. Elle se heurte vite à des problèmes centrés sur ses relations hostiles avec l’État Turc et avec l’Azerbaïdjan. La fermeture des frontières par la Turquie en 1991 et la guerre dans le Haut-Karabagh en 1994 contribue à entretenir un état de tension nationaliste et à rendre difficile l’instauration de la démocratie. Les fraudes électorales et la corruption du pouvoir exercé par des oligarques peu scrupuleux vont engendrer régulièrement des émeutes populaires : 1996, 1999, 2008, 2016, 2018 et tout récemment, en automne 2020. Ces émeutes sont toujours fortement réprimées par un système policer, le service national de sécurité, hérité du pouvoir soviétique et dépendant directement de la présidence. C’est lui qui, en toute impunité, orchestre les arrestations arbitraires et les procès truqués, dénoncées régulièrement par Amnesty International. Pourtant, l’une des priorités de la politique étrangère de l’Arménie est son intégration dans la famille européenne, qui place le respect des Droits de l’Homme au centre de sa politique. Pour ce faire, l’Arménie qui se réclame du même idéal demande à l’Union Européenne d’organiser régulièrement des visites de son territoire par le Commissaire Européen aux Droits de l’Homme : 2006, 2007, 2008, 2011, 2014, 2015 ; 2018. Les visites se multiplient, les différents commissaires se succèdent, de Thomas Hammarberg (Suède) en 2006 à Dunja Mijatović (Bosnie-Herzégovine) en 2018, mais les conclusions se ressemblent curieusement : la commission se réjouit des progrès observés mais déclare que « des efforts plus rigoureux sont encore nécessaires ». Les missions de l’OFPRA et de la CNDA effectuées en 2006 et en 2018 apportent le même type de conclusions. Et les émeutes qui ont suivi la récente guerre de l’automne 2020 ont révélé une fois encore la persistance des violences policières favorisées par un climat de totale impunité. Ainsi, quand on parcourt brièvement l’histoire de l’Arménie, on constate tout d’abord qu’il s’agit là d’un grand pays bien qu’il soit actuellement petit d’un point de vue géographique. Par ailleurs, il existe un contraste important entre l’exigence de justice et de vérité concernant les évènements tragiques du passé arménien en territoire ottoman (génocide subi en 1915) et un déni constant et répété des atteintes actuelles aux droits de l’homme perpétrées par les gouvernements qui se succèdent depuis 1991 en Arménie caucasienne. Enfin, on relève l’existence persistante d’un climat de revendications et de protestations qui s’exprime fréquemment avec violence.

Commentaires  : la valeur des mots

L’histoire de l’Arménie peut aider à mieux appréhender la révolte d’Arman contre les institutions françaises. Dans son inconscient géopolitique, Arman possède les exigences de justice et de vérité qui ont marqué l’histoire de l’Arménie mais aussi une intolérance aux impostures et aux mensonges.

Comment peut-il accepter cette notion de « pays sûr » que la France donne à l’Arménie ? En effet, Arman donne à ce mot un sens « expérientiel » dans la mesure où son esprit est encore habité, jour et nuit, par le souvenir des tortures et des humiliations infligées par les policiers arméniens. Pour lui, le concept de « pays sûr » est insupportable à entendre et l’entraîne dans cette « aire de catastrophe, là où le langage n’est plus garanti, où les liens sociaux s’effondrent, où le tissu communautaire se déchire » (Davoine, 2012) « L’outil des mots est cassé ». Il est privé « du langage qui pourrait légitimer ce qu’il a enregistré ». L’Arménie n’est pas pour lui un pays sûr, les arrestations y sont arbitraires, les enquêtes faussées et les procès truqués. S’il ne peut plus utiliser le langage pour exprimer cette vérité, il ne lui reste plus que son corps pour le faire. Et son acte d’immolation peut être considéré non comme l’acte suicidaire d’un malade mental mais comme le geste ultime dont il dispose pour crier devant tous sa vérité.

La position des Commissaires européens et de l’administration française est en tout point différente. Pour les Commissaires européens des droits de l’homme, cette notion s’insère dans le langage diplomatique qui obéit à la logique du flou et son but est d’exposer des convictions ambiguës dans un contexte incertain et éphémère (Arifon, 2010).

Pour les instances administratives françaises mises en place pour contrôler les personnes demandant le statut de réfugiés, la seule fonction de cette expression consiste à déclencher « une procédure accélérée » pour quelqu’un originaire du pays ainsi désigné. L’histoire d’Arman donne entièrement raison à cette définition. Relevant d’une telle procédure, son dossier a été instruit et rejeté de façon expéditive. Et l’introduction tardive d’un dossier « étranger malade » n’a en rien modifié cette accélération. Ce terme a facilité aussi la décision négative de la CNDA qui a déclaré que le témoignage de Arman « ne permettait pas de tenir pour établis les faits allégués et pour fondées les craintes énoncées ». Ainsi, aucune crédibilité n’a été accordée à̀ la parole d’Arman car, pour « établir » des faits, il doit exister une cohérence entre les persécutions personnelles et le contexte du pays d’origine (Laacher, 2018). Arman ne pouvait apporter aucune preuve des séquelles psychiques provoquées par les violences intentionnelles subies dans sa chambre d’hôpital à Erevan. Seule sa parole témoignait des souffrances subies et il fallait donc « croire en l’incroyable » (Laacher, 2018), ce qui n’était pas possible étant donné l’atmosphère de suspicion qui entoure le demandeur d’asile (Valluy, 2009).  Dans un tel contexte, le dossier médical peut même apparaître comme une caution apportée à cette logique générale de suspicion dont il est victime plutôt que comme un acte qui lui permettrait d’exprimer sa vérité (Giraud, 2005). Et en fait, nous sommes contraints par les institutions de constituer des dossiers dans des conditions absurdes qui nous rend captif de la logique étatique (Pestre, 2012). Dans sa détresse et devant notre impuissance, Arman s’est révolté. Il n’a plus voulu être le jeu des évènements et accepter ce rôle de victime soumise et passive, rôle assigné par des autorités qu’il ne reconnaît pas. Il a décidé de prendre son destin en main et de devenir acteur « dans ce théâtre d’ombres » (Laacher, 2018) où s’était joué, sans lui, une pièce qui le condamnait. Devant la constatation que son témoignage verbal n’avait aucune valeur, que le rapport médical écrit à son propos ne servait à rien, il a décidé d’utiliser un témoignage corporel, seul susceptible de convaincre ses juges de la véracité des persécutions vécues. Son acte d’immolation représente un acte de protestation publique et un refus absolu de retourner en Arménie. C’est un « acte de vérité » (Foucault, 2009) qui certes a mis sa vie en danger, mais qui traduit sa révolte et son refus de l’autorité de la CNDA, des médecins experts de l’OFII et des fonctionnaires de la Préfecture de Toulon. C’est à ce « courage de la vérité » (Foucault, 2009) que nous avons voulu rendre hommage lors de notre manifestation du 26 Juillet devant la Préfecture de Toulon.

Arman a survécu grâce à 3 mois de soins intensifs en service de réanimation. Quand je l’ai revu, début Juillet 2020, ma première question fut de lui demander s’il était content d’être vivant. Sans hésiter, il m’a répondu « oui » et il a ajouté : « si l’on veut me renvoyer en Arménie, je recommencerai. »