Entretien

© Portrait de Simone Valantin, Lola Martin-Moro, Paris, 2015. Source D.G.

Tout homme est le gardien de son frère

Entretien avec Simone VALANTIN

Marie Rose MOROMarie Rose Moro est pédopsychiatre, professeure de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, cheffe de service de la Maison de Solenn – Maison des Adolescents, CESP, Inserm U1178, Université de Paris, APHP, Hôpital Cochin, directrice scientifique de la revue L’autre.

Lola MARTIN-MOROLola Martin-Moro est étudiante en Droit, Université Paris 2, Panthéon-Assas.

Moro MR, Martin-Moro L. Tout homme est le gardien de son frère Entretien avec Simone Valantin. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2016, vol. 17, n°3, pp. 340-349

Simone Valantin est une pionnière, une grande dame savante et sage. Elle est psychanalyste, membre adhérent de la Société Psychanalytique de Paris. Elle est membre titulaire de l’Institut Psychosomatique Pierre Marty, Maître de Conférences à l’Unité Enseignement et Recherches Sciences Humaines Cliniques, Université Paris VII (1972-2000). De 1960 à 1972 elle était au Sénégal, où elle a été maître-assistant à l’Université de Dakar (1964-1972). Elle a travaillé à Hôpital de Fann de 1966 à 1970 à Dakar. Elle a également été psychologue à l’Hôpital Cochin. Elle a fait de nombreuses publications dans la Revue d’Histoire de la Psychanalyse, dans la Revue de la Société Psychanalytique de Paris, dans la Revue de Psychosomatique etc.

L’autre: Merci beaucoup Simone Valantin d’avoir accepté de répondre aux questions de la Revue L’autre et comme le veut la tradition de ces interviews, je me permets de vous demander ou vous êtes née, dans quelle famille, et ce qui vous a amené à vos choix intellectuels et professionnels.

Simone Valantin: Je suis née dans une famille de fonctionnaires de l’Etat français, qui ont été déplacés de leur région d’origine, comme c’est l’habitude, pour aller exercer leurs fonctions à l’autre bout de la France. J’ai eu pendant mon enfance de façon permanente un sentiment d’étrangeté du fait de cette séparation. Mon père et ma mère étaient dans la même situation. Au moment des vacances, qui ne se passent qu’au pays d’origine de mes parents, je le sentais particulièrement. Les départs étaient tendus, et inquiets comme si on devait partir sur une autre planète. S’y associaient, je pense, beaucoup de culpabilité. Leur émotion devait me gagner.

[ihc-hide-content ihc_mb_type= »show » ihc_mb_who= »1,2,3,4,5,6″ ihc_mb_template= »1″ ]

Il y a du passé et de l’ailleurs, dans ce lieu étrangement familier bien qu’il ne le soit que dans ces quelques semaines de vacances, situées à deux ou trois heures de Paris en voiture aujourd’hui. Mais quelle aventure que ce train, l’autobus, l’arrivée chez mes deux grand-mères chacune dans leur genre, aussi différentes que possible: l’une, paysanne, envoyée aux champs de bonne heure, disponible et tolérante; l’autre sévère et plutôt rigide. C’est toujours présent à ma mémoire: la découverte et les mystères d’un pays inconnu. Ma mère m’a raconté mille fois la séparation imposée par sa mère, lorsqu’elle s’est éloignée de sa famille. A l’entendre, ça a été une séparation traumatique et exceptionnelle. Elle avait dix-huit ans. C’était encore plus compliqué pour mon père… Je me souviens d’une scène à propos d’un film que nous avions vu avec mon père et ma sœur, un «film- culte». Mon père, à la sortie, est très pâle, tout retourné. Je me suis dit qu’il s’était passé quelque chose. Ce film renvoyait à des conditions assez horribles pour des paysans très frustres. Il y a sans doute reconnu des images de la vie de son propre père et de sa mère, dont il s’était détaché douloureusement et à jamais. Pas de retour au pays natal pour lui… Qu’a-t-il voulu montrer ou cacher de son parcours et de sa culpabilité? Le rapport coupable paternel pesait de tout son poids, au nom d’un secret de famille, comme je l’apprendrai plus tard. C’est de mon père que me vient l’idée d’un ailleurs et de son attraction: il avait fait son service militaire en Algérie du Sud, comme méhariste1. Il en a rapporté un désir d’ailleurs, des souvenirs. C’est un ailleurs œdipien, si l’on veut. Il racontait sans se lasser ce pays, qui lui avait été offert par le hasard de la vie, lui qui s’interdisait son pays d’origine. C’est ainsi que ce pays que s’est développé mon désir infantile.

Bien des années plus tard, je pars pour le Sénégal. Je me souviens des caïlcédrats, arbres opulents, vert sombre en bas dans la rue, le premier matin de mon arrivée. Il y a aussi ces ombres qui passent, comme devant un écran. Je ressens à la fois un sentiment de familiarité et un sentiment d’étrangeté. Rien ne se passe comme je m’y attends ou comme je le souhaite. Je cherche dans la ville quelque chose sans trop savoir quoi, mais je ne trouve pas l’exotisme. Je cherche quelque chose dans la poussière et le sable. Je me souviens des rues de Saint Louis faites de coquillages craquant sous les pas. J’ai en fait l’impression de me trouver devant une porte close en tôle ondulée. Qu’y a-t-il derrière? Peu à peu s’inscrit en moi l’envie ou le besoin de parler. Je voudrais parler à quelqu’un qui comprendrait mes impressions d’errance.

Je n’ai rien à dire sinon le sentiment d’un manque. Je rencontre aussi une société postcoloniale recroquevillée sur elle-même et odieuse, ce qui n’améliore pas les choses. Je manque de repères. Je me souviens avoir beaucoup regretté Paris et ma liberté parisienne. Je me souviens du vide, de l’absence et l’ennui. Je me dis aujourd’hui que ce sentiment de manque éprouvé par plus d’un peut se faire annonciateur de renouveau en soi.

De ce pays, je ne connais rien, ou seulement quelques images, mais qui sont prégnantes. Je vois souvent à Paris un petit groupe d’étudiants sénégalais qui terminent leurs études et préparent leurs retours au pays natal.

J’ai ensuite accepté de taper un texte qui deviendra l’année suivant un roman publié chez Julliard: «Afrique ambigüe» de Cheikh Kane. Son style et ses thèmes conflictuels entre tradition et modernité, entre solitude et appartenance ont attiré l’attention et le livre a remporté un certain succès. J’ai pu faire connaissance ainsi avec «la Grande Royale», personnage énigmatique et autoritaire d’une famille toucouleur traditionnelle. C’est la tante paternelle du héros (Badiane).

J’apprendrai plus tard le rôle de cette filiation parallèle et le rôle de la tante paternelle par rapport à la filiation parentale directe. Je me souviens d’avoir rendu visite au frère de la «Grande Royale». C’est une image que je porte encore en moi depuis ce premier contact. Ce qui est banal pour beaucoup fait évènement pour moi. Le frère de la «Royale» est directeur d’école. Le bâtiment de l’école, d’un style sahélien, ressemble aux bâtiments des films d’exploration montrés aux élèves de sixième du lycée, le jeudi après-midi. Je reste muette devant cet homme grand au regard perçant et brillant, au visage émacié, drapé dans ses vêtements blancs. Je fixe ses grands ongles dont on me dira plus tard qu’ils transpercent le pavillon des oreilles des enfants. Je me souviens de ma confusion à l’occasion de la bataille menée avec une mouche dans le verre de lait qui m’est offert. Cette mouche devient alors emblématique de ma situation. Moi qui regarde tant les objets, je suis perdue dans ce grand espace vide de meubles, d’objets, de lumière.

Les questions de début de ce «voyage» ne cesseront de revenir, comme en spirale. Ainsi, plus tard, dans une région éloignée de Dakar, de nouveau, je me poserai cette question: où suis-je? Que me demande-ton? Je découvre une fois de plus que la subjectivité est dépendante de lieux, des objets, des odeurs. Je ne suis ni ethnologue ou anthropologue, ni psychanalyste car je crois à tout, naïvement. Je ne me protège pas avec de la connaissance. Voici une autre vision: du haut du bâtiment du Gouvernent, je vois la ville de Dakar: le port, les nouveaux quartiers encore très peu peuplés. Je les connais bientôt d’en bas. Ce commentaire me fait du bien.

L’autre: Vous étiez alors étudiante en psychologie?

SV: Oui, j’étais «chercheuse» au CNRS. Le directeur du Laboratoire de Psychobiologie de l’enfant est Henri Wallon. Quand il a été question de mon départ au Sénégal, celui-ci avait insisté pour que je démissionne, c’est dommage.

J’ai fait des études de psychologie à Paris. La ville où je suis née est très proche de Rouen. Le parcours habituel est de faire ses études à Rouen, mais dans cette Université il n’y avait pas d’enseignement de psychologie. Je commence donc à Rouen, en littérature et philosophie. Ma mère trouve que j’en fais trop et que je bouscule tout.

J’étais suis la première étonnée car j’appartiens à une lignée de femmes indépendantes sur le plan économique depuis longtemps. Inutile de dire que les relations fusionnelles que l’on voit aujourd’hui entre mère et fille me paraissent venir d’une autre planète. La séparation entre elle et moi s’annonce à ce moment. On sait qu’on emporte sa mère avec soi-même très loin.

C’était en 1955 ou 1956. Puis j’ai fait des études de psychologie, à la Sorbonne et à l’Institut de Psychologie. J’habitais à la cité universitaire dans pavillon Deutsch de la Meurthe… Là-bas, le Sénégal me guette et m’attrape. Ce soir-là, à la cité universitaire, «il» vend un journal dont j’ai oublié le titre mais il y est question des indépendances africaines. Alors moi qui aime tant Paris, je décide de vivre en Afrique. Me voici répondant à cet ailleurs, dont j’ignore tout. Pourquoi cet univers tellement différent du mien me fait-il signe? Je trouve quelques preuves à mon départ: Solange Faladé2, par exemple. Nous avons fait le chemin inverse. Je me souviens d’elle à Dakar. Coudes à coudes toutes les deux, nous avons livré bataille au nom de Freud.

L’autre: Lui était français?

SV: Non absolument pas et le choix de la nationalité sénégalaise est pour lui sans aucune ambiguïté ou hésitation. C’est à moi de me mesurer à «l’autre». Pas si facile. Je formulerais un certain nombre de questions telles que: de qui est-on redevable de sa négritude? Quelles raisons a-t-on de suivre ce qu’imposent les liens au passé? Comment échapper au poids du destin? Est-il possible d’ouvrir pour chacun de nous, d’autres choix que ceux imposés par son histoire?

J’ai pour toutes sortes de raisons le sentiment de vivre de façon plus compliquée que bien des gens vivant autour de moi. Je suis enseignante à l’université. Dans ce cadre, j’ai un destin différent dans le temps par rapport à mes collègues. Ce conflit m’a longtemps poursuivie! Je me charge d’une dette avec l’Afrique, c’est un lien durable, m’impliquant fortement.

On peut appeler ça une vie double. Des voyages: au Mali, en Côte d’Ivoire, en Mauritanie, en pays bassari, en pays dogon où j’ai rencontré des figures phares: à Niamey chez Jean Rouch3 par exemple. J’ai aussi rencontré Germaine Dieterlen4 si élégante sur la falaise dogon. Je l’entends encore dire à des anthropologues présents «Engrangeons, engrangez» anticipant des temps difficiles. Ariane Deluz5 aussi, qui devient une amie proche.

L’autre: En quelle année êtes-vous arrivée pour la première fois?

SV: En 1960.

L’autre: Henri Collomb, le grand psychiatre de Fann était déjà là?

SV: Il est arrivé presque en même temps que moi, en novembre 1960. Je le connais sur le plan professionnel. J’ai eu un mauvais accueil comme psychologue. On me répète que l’on a besoin d’infirmières et non de psychologues. Un fantasme: un psychiatre annoncé va remettre les choses en place! Quand j’ai vu Henri Collomb pour la première fois, je lui souligne mon attente supposant une installation. Il s’est mis à rire car il fait son Nescafé avec l’eau du robinet… C’est dire que l’aventure sénégalaise commence sans confort. Je lui dis être plus connue que lui dans son quartier, après avoir mené plusieurs investigations pour le rencontrer. Il se joint peu de temps après au groupe qui va au pays bassari.

Le pays bassari se situe au sud-est du Sénégal. Les cérémonies d’initiation vont avoir lieu dans quelques jours. Nous sommes transformés en anthropologues sur le terrain: dissimulés par les hautes herbes nous voyons partir la classe d’âge qui doit être initiée pour sa première nuit en brousse, accomplir les épreuves dans le bois sacré. Ils vont disparaître pendant plusieurs jours. Dans les arbres de volumineux cervidés qui ont été sacrifiés sont accrochés. Au village, avant les épreuves, les vieilles femmes tressent les cheveux des jeunes initiés allongés par terre habillés de leur seul étui pénien tressé. La bière de mil coule à flots. Les Lokuta, personnages couverts de feuilles représentant des ancêtres sont venus et repartis… Tout ça se passe loin dans la brousse et est relativement simple par rapport aux situations que l’on perçoit dans les villes.

L’autre: Henri Collomb vous a bien accueillie, il vous a donné une place de psychologue dans son équipe?

SV: Oui, mais il n’a aucune possibilité de poste. Il n’a d’ailleurs encore aucune équipe. Un certain temps s’écoule avant «Les bouffées délirantes6». Premier constat en 1964 sur la population des malades de l’Hôpital de Fann: elles sont plus courtes, plus fréquentes, plus banales que dans la population occidentale. Le terme n’est pas utilisé et ne le sera pas ou très peu. La revue «Psychopathologie africaine» publie cependant un article de Louis Mars, inspirateur de Georges Devereux sur son expérience haïtienne. Se servir des cadres de la psychiatrie occidentale est la pratique habituelle. A l’époque, les discussions entre culturalisme, relativisme culturel, voire personnalité de base ne font pas recette.

C’est ailleurs que les choses s’organisent. Pas très loin de Fann, à quelques mètres de l’IFAN (Institut Fondamental d’Afrique Noire) sans anthropologues ni africanistes au sens classique. Un Institut de recherches est créé avec l’appui du Recteur de l’Université. Nous sommes deux puis trois ou quatre nouvelles arrivées réunies autour de Madeleine Collomb. C’est là que les premières recherches d’Andras Zempléni7 sur le culte des Rab commencent. Il continuera sa recherche à Fann.

Toutes sortes de choses arrivent: très diverses, un peu confusément comme le rassemblement d’historiens et d’archéologues en route pour la Mauritanie et les premiers résultats des fouilles d’Aoudaghost.

D’une certaine façon, ce qui nous réunit les unes et les autres s’appelle un questionnement devant ce monde inconnu et nouveau pour nous de l’Afrique. Le sentiment de remous intérieurs y est sans doute pour quelque chose, il y a un malaise implicite. Aucune connaissance du contexte mais des questions insistantes, en débat sur la culture, le milieu, l’éducation, l’école, les femmes… Tous les matins des idées, des rencontres inattendues: David Riesman, Jérôme Bruner, le représentant de la Ford Foundation. Bruner est professeur à Harvard. Je suis allée à Harvard un mois chez lui. Un néo-piagétisme se formule dans son équipe. La fonction cognitive est au programme.

A cette époque, nous sommes allées sur la demande de Collomb, dans un village lebou près de Dakar, assister à un N’doep8. Le premier d’une longue série. La malade, une jeune femme a commis une faute et depuis elle délire, entrainant tout le groupe familial dans le chaos et dans toutes sortes d’ennuis. Je ne me souviens plus très bien si elle a cassé le «canari» de la famille ou si elle a touché les vêtements de son père. Nous restons jusqu’à la fin de la cérémonie.

Bientôt, c’est l’entrée de Fann, dans les circuits de la thérapie traditionnelle méconnue et inconnue jusqu’alors… Fann s’oriente vers les thérapies traditionnelles spectaculaires. Souvenez-vous du film de Sandoz qui est présenté des centaines de fois dans les congrès et autres lieux. Collomb devient une star. Les gens commencent à parler quand ils s’aperçoivent qu’on s’intéresse à eux et aux conduites thérapeutiques traditionnelles: infirmières, infirmiers, interprètes, y compris la cuisinière de l’hôpital, des personne très avisées. Tout le monde se met à parler, à expliquer. Les malades suivent. Tout le monde est pris par le désir d’informer et de lever le rideau qui cache les ancêtres et leurs mystères. Les clivages disparaissent. On retrouve cette ardeur et ce phénomène collectif avec la mise en place et la pratique du pinth, réunion de tous ceux qui s’occupent de près ou de loin des malades. C’est une sorte de N’doep fonctionnant à l’intérieur de Fann, avec paroles. Ça a lieu une fois par semaine. Ce jour-là, si je peux dire, on peut entendre une mouche voler dans l’hôpital.

Marie-Cécile Ortigues mène en parallèle, à distance, sinon à l’opposé, une clinique psychanalytique. Cette voie psychanalytique aboutit à la publication de «Œdipe africain»9 (1966). Le livre rapporte les pathologies à des faits culturels. C’est le terme d’intégration des données culturelles à la pathologie, un mouvement inverse au premier qui est abordé. La théorisation laisse à Collomb un rôle secondaire. La question du sujet et de sa parole est ouverte.

L’observation «naturaliste» est la troisième voie adoptée par les gens de Fann et en première ligne par Collomb. Entreprise hasardeuse, en dépit des précautions prises pour programmer la prise de notes, ses moments favorables etc. Il faut répéter, revenir, se mettre dans un petit coin, se faire oublier, outre les questions à poser quant aux rituels, conduites restrictives qui ouvrent le chemin des interdits toucher, bouger, regarder. Questions à poser au bon moment et surtout à qui? Voie nouvelle qui va remplir un réservoir d’hypothèses sur l’étiologie des pathologies.

L’autre: Et la relation mère-enfant?

SV: Un emboitement corporel continu entre la mère et l’enfant; entre enfant et groupe des femmes. J’entends un silence ponctué de quelques appels. Le silence est acquis par un recours rapide au procédé du sein. Les réponses de la mère avec sa proposition d’allaitement avalant le mouvement intentionnel de toucher, d’une volonté motrice de l’enfant. C’est aussi la construction d’un monde où l’interprétation muette des comportements, par un autre comportement, opère à jet continu. Donc le silence. C’est en fait un silence qui fait du bruit. Question: que va advenir cette gestualité sans limites et sans langage? Comment comprendre ce réel qui a si peu de mots? Comment et avec quelles interrogations traverser et comprendre ce silence? Hypothèse: la clôture des représentations personnelles se ferait au profit des représentations collectives. Il y a bien quelques interpellations, quelques allusions à une présence. Pas de mots d’amour et de tendresse, de tiers interpelé. Je penserai plus tard à la «séduction précoce» et à la «séduction généralisée», sorties de l’oubli et du refoulement par Jean Laplanche.

Coïncidence des histoires personnelle et culturelle: quel sens donner à des évènements de la vie de l’enfant? Je filme les massages donnés aux nouveaux nés par leurs tantes ou grand-mères. Des codes culturels précis sont en jeu de toute évidence mais dans une polysémie mystérieuse. Comment rendre compte de ce que l’on voit? Rien de commun avec la recherche en ethnologie avec ses règles de parenté et de filiations objectivées.

Que faire et que penser de tous ces comportements en répétition et emboitements? La première étape qui consiste à regarder et écouter. La seconde étape consiste à anticiper dans deux directions. D’abord de la dualité fondamentale d’un enfant avec sa mère, avec leur style propre… d’emboitement et de réponses… et leur silence. Ensuite, rapprocher plusieurs faits de sources différentes: par exemple les liens entre facilité à la bouffée délirante, disponibilité de la vie hallucinatoire, ouverture aux données interprétatives. Je suivais un groupe de mères et d’enfants repérés dès leur passage dans une clinique et un Centre de Protection Maternelle Infantile de la rue 34, dans le quartier dit de Medina. De là je repartais vers les divers quartiers à Dakar. Des premiers jours jusqu’à aujourd’hui et maintenant, je me souviens d’avoir fait des kilomètres dans le sable. Je marche avec courage. Ces hypothèses bien que larges m’assurent de l’enthousiasme. Tout de la vie se joue dans les deux premières années de la vie. Les représentations du groupe maternel copieusement nourries par l’appel aux ancêtres sont massivement projetées sur l’enfant. C’est aussi ce que dit sur un autre terrain d’observation ouvert par Jacqueline Rabain10.

L’autre: L’appel des ancêtres?

SV: Oui, et c’est pour ça que je dis que le silence est bruyant. Rien n’est sûr dans ce qui est visible, mais tout est interrogé pour ce qu’il signifie. C’est ainsi que je redéfinis aujourd’hui le paradoxe de ce travail d’observation. On doit noter le proche mais aussi le lointain; dans le présent mais aussi le passé et le futur. Pour moi, il n’est de lien que dans la parole partagée mais dans la culture en Afrique, il y a d’autres types de liens. Le symptôme du kwashiorkor m’a beaucoup appris. Dans ce cas, les enfants sont occupés par la mort, ils sont agrippés à des mères absentes et déprimées. Ce sont généralement les formes extrêmes d’abandons de ces mères muettes et angoissées. Ruptures des liens de celle-ci d’avec ces «autres»? Peut-être! Mères abandonnées et abandonniques plus nombreuses qu’on le dit même sous des formes moins graves que dans le kwashiorkor.

L’autre: Pourquoi abandonnés?

SV: Abandonnées très tôt, dans la réalité, sans leurs mères ou leurs sœurs ou leurs tantes imaginaires ou réelles. L’abandon peut être transgénérationnel. Je vais jusqu’à dire que le refoulement et de la séduction précoce sont total. Pas de relais avec «les autres» invisibles et visibles au profit de relations codifiées et desérotisées.

L’autre: Vous avez écrit un article avec Collomb sur le maternage et les enfants atteints de kwashiorkor11?

SV: Oui sur les modes de maternage, mais je n’avais pas à l’époque ce point de vue sur la séduction comme mode structurant des premières relations de l’enfant et de la mère.

L’autre: Et Fann?

SV: C’est à l’époque un lieu créatif et plutôt joyeux. Le lieu est ouvert. Collomb redoute par-dessus tout une quelconque attitude défensive qui ferait qu’on ne peut s’identifier à l’autre et qui restreint ses mouvements personnels devant l’inconnu. Des idées arrivent au fil des évènements et des rencontres… des idées inspirées par des êtres étranges comme Juliette «l’enfant-singe», rescapée de la brousse dont on ne sait ni l’âge ni l’origine sinon qu’elle monte aux arbres en quelques secondes, à des d’hypothèse sur le portage, la prépondérance de l’hallucinatoire, la référence aux rêves, l’autoérotisme, l’âge tardif des frustrations, les séances du pinth12. Chacun peut prendre la parole.

Je ne me souviens plus très bien du rythme des réunions le soir, mais il y en avait beaucoup. Je viens de raconter les trois voies de recherches à Fann, visiteurs et commentateurs y sont bien accueillis. Y trouver une place de participant y est facile. Des voyageurs y passent: je me souviens de Robert Gessain13 dont le terrain se trouve en pays coniagui. Il rapproche ce jour-là relation à la réalité par la technique des Esquimaux et des Coniagui. C’était de l’anthropologie comparative, bien décriée aujourd’hui.

L’autre: Et le lien avec les guérisseurs?

SV: Les guérisseurs ne viennent pas à Fann, mais Fann va vers eux. Collomb atterrit avec son avion à proximité! Ils font savoir qu’il y a chez eux une cérémonie ou qu’ils participent à l’une d’elles, qu’ils consultent et soignent. Chasseurs de sorciers et guérisseurs sont connus et n’ont aucune réticence à se faire connaître. Sorcellerie et maraboutage se partagent les angoisses et la souffrance. Une foule de thérapeutes guérisseurs est proche mais distante… Croissance exponentielle des guérisseurs et des thérapies dans une société en pleine transformation. Dans les villes et leurs abords. Le fait que Collomb ait un avion monomoteur personnel facilite contacts et visites: villages thérapeutiques où les malades sont entravés concessions abritant le travail d’un chasseur de sorciers… pratiquant en plus l’initiation des femmes et leurs tatouages. La pratique du N’doep se fait de plus en en plus dans les villages.

L’autre: Aujourd’hui ils ont disparu?

SV: Je ne le pense pas. Bien au contraire. Leur nombre va croissant: marabouts traitant le travail (ligey) sur l’autre plus ou moins rival au féminin comme au masculin; sorciers et chasseurs de sorciers sont aux aguets. Leur activité reste hors de l’hôpital.

L’autre: Les guérisseurs sont soutenus par Collomb?

SV: Oui, prudemment: Collomb va chez eux, les visite et les interroge mais ne les fait pas entrer… officiellement. S’ils entrent, c’est en secret.

L’autre: Mais ils venaient quand même?

SV: Je peux me tromper mais je crois que non. Les liens existent mais la thérapeutique reste occidentale, le traitement des patients se fait avec des médicaments dans des bâtiments hospitaliers largement ouverts et visités par les familles. Les catégories occidentales servent de références de base. Les guérisseurs traditionnels ne sont pas loin et proposent de près ou de loin leurs services. Mas il y a partition entre les deux traitements. Simultanéité certes, mais double prise en charge, indépendantes.

L’autre: Vous avez quitté Fann en quelle année?

SV: En 1970. Après un voyage au Tchad et au bord du Logone, où travaillaient Andras Zempléni et Alfred Adler14.

L’autre: Donc vous quittez le Sénégal et revenez reviens à Paris et vous rencontrez Georges Devereux15.

SV: Je vois Devereux pour la première fois à Dakar car il assiste au premier Congrès de Psychiatrie. Son ami Ellenberger y est aussi. Je me souviens de Georges, tout habillé de noir, chapeau noir enfoncé sur la tête, allongé sur le sable de la plage attenant à son hôtel. Je le vois de loin: dormait-il? Devereux n’aime pas l’Afrique et le fait savoir. Il lui reproche son passé colonial et ne lui trouve pas ce goût de miel de la culture mohave. Il y a une confrontation ethno-psychiatrique l’après-midi à laquelle il est convié. A mon retour en France, j’irai le voir à Antony. Je lui demande un rendez-vous. Une petite lettre arrive en réponse à ma demande comportant des signaux de désespoir devant l’incompréhension qui l’entoure. Je n’y comprends rien. Un coup d’œil quand je rentre chez lui, coup d’œil sur les photos posées sur le piano: le voilà en officier de la marine américaine. A côté, la photo d’Agnès Savilla, la Mohave, son informatrice très aimée. Son acculturation répétée et douloureuse bien qu’ancienne l’occupe et la mienne ne parait pas être une bonne raison pour être allée le voir. Sans compter le fait que je garde le silence sur les questions qui peuvent montrer mon incompréhension du complémentarisme. J’ai l’impression pourtant que quelque chose de moi retient son attention. Nous sommes à l’époque des rapports Kinsey16 qui le passionne. J’identifierai plus tard le questionnaire de son ami Georges De Vos17. Je sors de chez lui un peu étourdie. Je découvrirai plus tard un Devereux profondément humain et connaissant bien les femmes, fin et intuitif: un grand personnage. Il m’appelle parfois «sa princesse». De temps en temps. Il réunit un groupe de professionnelles en anthropologie (surtout des femmes) à Antony une fois par mois. Ce groupe est bientôt l’Association Internationale d’ethnopsychiatrie. Je reçois un coup de téléphone: «Je viens de recevoir un coup de poignard». Me voilà affolée… C’est Tobie Nathan le coupable! Dit-il.

SV: Leurs relations étaient si passionnelles que je suis sur le point de croire à la réalité du poignard…
Je comprends mieux son personnage et l’admirerai en lisant ses notes et ses brouillons déposés à l’IMEC18.

Une époque s’est terminée à Fann entre 72 et 75. Moi je suis partie en 72. Collomb, quand je lui annonce mon départ, m’accuse d’abandonner l’Afrique. Je le trouve injuste. Il donne l’impression, je crois, de ne pas supporter qu’on parte. Des regrets sans doute. Par exemple: ne pas avoir su théoriser le rapport de l’homme à sa culture. Il nous reproche de rester au niveau du visible et à lui-même de faire vivre une institution éphémère au nom de la psychanalyse qui serait comme une terre promise… Il a pourtant développé avec tous ceux qui l’entourent la référence fondamentale au groupe, consacré son énergie à agrandir la connaissance de données culturelles comme causes et procédés thérapeutiques et à les intégrer au savoir psychiatrique; le système de croyance aux rab19, l’opposition diagnostique entre maraboutage et sorcellerie, le pinth, le tableau clinique de l’enfant nit ku bon, la connaissance des codes culturels en interaction autour de l’enfant, le projet de la maison des enfants, la mise en place de la revue «Psychopathologie africaine». Il a donné une place dans des rencontres internationales à la psychiatrie africaine. Il donne une importance à cette psychopathologie… Il insiste sur la nécessité de l’analyse pour chacun d’entre nous ce que nous ne pouvons faire sans quitter Fann! Je ne peux d’ailleurs que le remercier d’avoir tant insisté. Lui-même évoque souvent la période de sa vie où il fait son analyse avec Hesnard. Rien n’est finalement facile pour lui sans le montrer. Il assume les crises de Fann, les départs, la mort, la maladie, la folie. La mort de Moussa Diop, la pathologie d’un autre, tous psychiatres devant lui succéder laissent des souvenirs douloureux. Par exemple, au cours d’un voyage au Sénégal, en hiver, je décide d’aller voir son officiel successeur à Fann… Personne ne l’a vu depuis quelques mois. Je décide d’aller chez lui. Je trouve alors un homme très étrange et silencieux quasi écroulé dans un fauteuil au milieu d’une pièce vide, dans une maison désertée.

L’autre: Tout seul?

SV: Oui vraiment seul. Une petite fille passe silencieusement portant de l’eau dans une boîte de conserve. Aucun adulte ni de près ni de loin. Rien. Un dépouillement total. Sans un livre, sans un journal, sans lumière. La dernière fois que nous nous sommes vus, c’est aux «Deux Magots» à Paris. Il est le nouvel agrégé de psychiatrie du matin. Le voilà qui dans le dénuement de ce salon, me parle de Green, de Lacan comme si c’était aujourd’hui et ici que le séminaire de l’un ou de l’autre se discutait. Puis il se met à évoquer la présence… de ses ancêtres et de l’interdit d’en parler. Je crois entendre qu’«ils» se vengent et qu’il est malade.

Je téléphonerai à Collomb quelques jours avant sa mort. Nous devons nous voir à Lyon. Ce que je peux dire aujourd’hui, c’est que Fann nous a couté assez cher; cher en termes de choix de vie et de leurs exigences mais nous a apporté beaucoup. Il nous a changés voire dérangés à jamais. Je me pose souvent la question: qu’est devenu Fann depuis? C’est vous qui le savez, mieux que moi. Dans l’histoire de Fann, je me souviens que Lebovici a été très intéressé par ce qu’il voit et l’ethnopsychiatrie. Vous en savez plus que moi là-dessus.

L’autre: Je suis arrivée en 1987 à Avicenne. Lebovici m’a dit qu’il avait demandé à Devereux de venir à Avicenne et que Devereux lui avait envoyé Nathan.

SV: Il a reconnu la pertinence des questions que pose Devereux. J’en suis témoin. Lebovici m’a invitée à une journée consacrée à Devereux et l’ethnopsychiatrie. Je suis restée muette. Le poids de la réalité que je viens de connaître au Sénégal et la théorisation complémentariste de Devereux me paraissent trop éloignées l’une de l’autre. Il me faut un peu de temps.

Je pense à des herbes folles qui poussaient à Bobigny mais peut-être que des bâtiments neufs et sans mémoire, des clôtures en ciments qu’il n’y avait pas y sont maintenant. Il y avait une baraque à l’entrée avec peinte sur le mur une inscription: «Tout homme est le gardien de son frère» dont le S était à l’envers. Je voudrais bien savoir si elle y est encore?

L’autre: Oui le service des enfants20 est très beau aujourd’hui.

SV: Oui sûrement une réussite, tant mieux. Ce service s’annonçait comme nécessaire.

L’autre: Et aujourd’hui dans la société française comment voyez-vous la part d’Afrique?

SV: Quand je suis revenue ici, je me suis intéressée à la vie des migrants africains en France. Ariane Deluz et moi, projetions d’avoir une écoute ethno-psychiatrique ou ethno-psychologique, projet institutionnellement difficile voire impossible. Je vois quelques malades somatiques à l’Hôpital Cochin à la Consultation du Docteur Keita.

L’autre: Pourquoi?

SV: Les stagiaires étudiants ont eu pour la plupart peur de «l’autre». C’était aussi «pathologiser» une situation non pathologique.

L’autre: C’est ce que je fais!

SV: Il est préférable que ce soit vous. Il faut une institution comme cadre et support. J’ai fait un choix: la psychanalyse et la psychosomatique.

L’autre: Mais quand même, Une note d’espoir?

SV: Des graines ont été semées et s’en sont allées avec le vent… et vont peut-être pousser. Elles vont bien finir par le faire quelque part. Souvent je pense à l’Afrique. Je me dis souvent que les Wolofs m’ont tout appris et il m’arrive souvent de dire à mes patients assis devant moi «Chez les Wolof … il se fait ceci ou cela !» Je traverse les frontières. J’ai l’impression que je ne les ai pas quittés.

Paris, le 28 octobre 2015

  1. À l’époque coloniale, unités de l’armée française montés sur des dromadaires, notamment dans les Unités Sahariennes Françaises.
  2. Originaire du Bénin, psychanalyste de l’Ecole de la Cause, morte en 2006.
  3. Cinéaste et anthropologue français (1917-2004).
  4. Anthropologue française, ayant notamment travaillé au Mali (1903-1999).
  5. Anthropologue française, ayant travaillé en Afrique de l’Ouest (Côté d’Ivoire notamment).
  6. Henri Collomb «Les bouffées délirantes en psychiatrie africaine», Psychopathologie africaine, 1965, pp. 167-239.
  7. Voir son entretien dans la revue L’autre, 2015, Vol. 16, n°3, pp. 215-236.
  8. Rituel de possession thérapeutique.
  9. Marie-Cécile et Edmond Ortigues, L’Œdipe Africain, Paris, Plon, 1966.
  10. Jacqueline Rabain et Andras Zempléni, «L’enfant Nit Ku Bon. Un tableau psycho-pathologique traditionnel chez les Wolof et Lébou du Sénégal» in Psychopathologie africaine vol I, 3 1965 pp 329-441.
  11. Henri Collomb et Simone Valantin «Le kwashiorkor, anorexie mentale de l’enfance» in L’enfant dans sa famille t.3, 1980, pp. 339-346.
  12. Réunion de tous soignants et soignés à Fann.
  13. Médecin, anthropologue et psychanalyste français.
  14. Anthropologues
  15. Psychanalyste et anthropologue, fondateur de l’ethnopsychanalyse.
  16. Deux essais du Dr Alfred Kinsey sur les comportements sexuels humains.
  17. Professeur d’anthropologie, notamment à l’Université de Berkeley, spécialiste du Japon.
  18. Institut Mémoires de l’Edition Contemporaine.
  19. Esprits
  20. Service de psychopathologie de l’enfant et de l’adolescent de l’Hôpital Avicenne créé par Serge Lebovici.

Autres entretiens

© 2025 Editions La pensée sauvage - Tous droits réservés - ISSN 2259-4566 • Conception Label Indigo

CONNEXION