
© Paris 2014 Source D.G.
Publié dans : L’autre 2014, Vol. 15, n°2
Routards en Asie. Ethnologie d’un tourisme voyageur. Paris, L’Harmattan, 2010.
La circulation des enfants en société traditionnelle. Prêt, don, échange. Paris: L’Harmattan; 2002.
Adoption et mariage. Les Kotokoli du Centre du Togo. Paris: L’Harmattan; 1994.
La circulation des enfants en société traditionnelle. Prêt, don, échange. Paris : l’Harmattan ; 1993, réédition en 2002.
La mangeuse d’âme. Sorcellerie et famille en Afrique. Paris: L’Harmattan; 1988.
L’apprentissage de la sexualité dans les contes d’Afrique de l’Ouest. Paris: L’Harmattan; 1985.
Une famille mossi (recherches voltaïques). Paris; éditions du CNRS; 1977.
De l’adoption des filiations différentes. Clermont-Ferrand: Presses universitaires Blaise Pascal; 2004.
Enfances d’ailleurs, d’hier et d’aujourd’hui. Paris: Armand Colin; 2002.
Prix des épouses et valeurs des sœurs. Paris: L’Harmattan; 1992.
Grossesse et petite enfance en Afrique noire et à Madagascar. Paris: L’Harmattan; 1991.
L’art d’accommoder les bébés. Paris: Odile Jacob; 1980.
Martin-Moro L, Mestre C, Moro MR, Une anthropologue qui aime les voyages et les explorateurs. Entretien avec Suzanne Lallemand. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2014, volume 15, n°2, pp. 233-242
Suzanne Lallemand, en tant qu’anthropologue, a fait du « petit sujet » de l’enfance un chapitre important de l’anthropologie. Elle a engagé des recherches sur l’enfant et la famille en Afrique et en Asie, dirigé des publications collectives et organisé collégialement des lieux de recherche pluridisciplinaire sur l’enfance1.
En tant que femme et chercheuse, elle est étonnante par sa curiosité et son audace. En effet, elle ne hait pas les voyages et encore moins la compagnie des autres. Son itinéraire professionnel et intellectuel est d’une liberté jubilatoire, n’hésitant pas à controverser avec pertinence avec la psychanalyse.
Désormais retirée de l’activité foisonnante de la direction de recherches au CNRS et d’enseignante, elle pose sur nos questions contemporaines de filiation, d’adoption et de procréation un regard distancié et paisible dont nous avons le plus grand besoin. Nous l’avons interviewé à son domicile parisien qui lui ressemble : chaleureux, simple et empreint de bohême.
L’autre: Comment était la petite Suzanne et qu’est-ce qui a déterminé votre engagement et votre parcours intellectuel dans l’anthropologie? Est-ce que c’était quelque chose qui existait déjà dans la famille? Ou est-ce quelque chose que vous avez inventé de toutes pièces?
Suzanne Lallemand (SL): Dans la famille, pas trop. Mes parents sont des émigrés hongrois venus pendant une période assez noire de la Hongrie en France, dans les années trente. Ils n’étaient pas mariés. Ils se sont rencontrés en France chez des compatriotes.
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L’autre: Ils sont donc venus jeunes gens pour fuir la Hongrie de l’époque.
SL: Oui, entre les deux guerres sévissait au gouvernement un fasciste nommé Horty2 qui semait la terreur. Mon père a été soupçonné de communisme à vingt ans. Il s’est enfui une heure après avoir remarqué qu’on ne cessait de le suivre, et qu’il allait surement être arrêté. Il est monté dans un train à destination de la France.
À cette période, il était facile de trouver du travail à Paris et même de monter une petite entreprise.
Mon père et ma mère s’y sont mis tous les deux. Dessinateurs pour impression, ils inventaient divers motifs, abstraits ou géométriques ou floraux qu’ils peignaient et qu’achetaient des usines de textiles; ensuite ils étaient imprimés sur des kilomètres de tissus en France et ailleurs. Ce métier, ils l’aimaient bien. J’étais moi aussi relativement douée pour le dessin. Je crois que la première chose que j’ai faite, quand j’ai eu deux ans et demi, trois ans, a été de prendre les pinceaux de mes parents et de dessiner un bonhomme puis diverses petites fleurs. Ensuite, je suis allée dans des écoles de dessin de façon un peu systématique. Ceci dit, le métier de mes parents ne m’enthousiasmait pas tellement. Je voulais autre chose. Curieusement, c’est papa qui m’a, sans le savoir, procuré mon métier. Il est tombé, à la bibliothèque municipale du 4e arrondissement de Paris, sur un livre fantastique. Il m’a dit: «il faut que tu le lises, il est excellent». Et c’était le livre de Claude Lévi-Strauss Tristes Tropiques3.
L’autre: Mais vous aviez quel âge à ce moment là?
SL: 15, 16 ans. À partir de 11 ans j’avais, avec ma meilleure amie, des habitudes de lecture. Nous lisions beaucoup. Mes parents avaient énormément de livres. Avec mon amie, nous faisions des sortes de challenges, c’était à qui lirait les choses les plus difficiles pour nos âges. On a absorbé des bouquins de Victor Hugo et d’autres invraisemblables, dont on sautait parfois quelques pages mais qu’on lisait tout de même! Aussi ces Tristes tropiques m’a fait un effet fantastique! Je me suis dit: c’est cela que je voudrais faire. Voyager, aller voir des gens extrêmement différents de ceux que je voyais quotidiennement, aller dans des jungles fabuleuses… mais je me suis rendue compte qu’on pouvait faire des choses réputées sérieuses tout en en se faisant très plaisir. J’avais la tentation du voyage et aussi l’envie de connaitre d’autres manières de vivre et de façons de faire.
L’autre: Et à la maison, vous parliez hongrois et français ou le hongrois n’a pas été transmis?
SL: Mes parents se sont beaucoup plaints du pays de leur naissance et, effectivement, au moment où ils y étaient, ça n’était pas un pays sympathique… Bien qu’actuellement d’ailleurs il ne le soit pas non plus… La France a été pour eux une découverte absolument fabuleuse, ils se sont sentis bien tout de suite. Le travail était facile, il y avait une embauche qui n’avait absolument rien à voir avec aujourd’hui. Et, ils ont créé leur propre affaire, faisant ensemble plusieurs dizaines de dessins, que mon père seul, ou mon père et ma mère allaient vendre en France et à l’étranger. Je ne crois pas que le fait d’avoir été enfant de migrants ait influencé mon engagement dans l’anthropologie. Mes parents n’avaient qu’un désir, c’était de devenir français complètement. Ils ne m’ont pas transmis leur langue et je le leur ai longtemps reproché. C’était une langue de moins! Le hongrois est, de plus, une langue presque unique. Elle n’aurait pas de racine commune avec les langues latines ou germaniques. Mon propre hongrois est très limité, culinaire et affectueux.
L’autre: ce livre de Lévi Strauss vous a donc déterminée à faire des études d’anthropologie, avec l’accord de la famille?
SL: L’accord était un peu triste. Ils voulaient que je reprenne leur métier. Et j’étais fille unique…
L’autre: C’était facile de faire de l’anthropologie pour une femme au moment où vous avez commencé vos études? Quand avez-vous commencé?
SL: Dans les années soixante. Il y avait déjà d’autres femmes dans la profession et pas mal d’étudiantes. Le problème qui s’annonçait n’était pas celui du sexe mais du nombre et de la rareté des postes. Je me rappelle d’une discussion une peu houleuse entre André Leroi-Gourhan et notre groupe d’étudiants en fin de CFRE4, l’interrogeant sur leurs débouchés. Il nous a dit que tout ceux qui avaient de bons résultats universitaires et qui voulaient vraiment faire ce métier pouvaient devenir ethnologues. C’était vrai en 1963. Faux moins de dix ans après. Ne parlons pas d’aujourd’hui!
L’autre: Vous avez fait votre thèse avec qui et sur quel sujet?
SL: J’ai fait ma thèse avec Germaine Dieterlen. Mais avant j’avais obtenu un diplôme de psychologie sociale et l’équivalent d’un master d’ethnologie. Après, il fallait trouver les moyens de partir sur le terrain.
Puis j’ai rencontré Jean Rouch qui cherchait quelqu’un d’un peu déluré et de sexe féminin pour aller chez les Kotokoli5. Il y avait quelque chose qu’il ne comprenait pas. La plupart des pays d’Afrique de l’Ouest vivaient généralement des situations économiques particulièrement déplorables. Lui, qui était alors sur la côte ghanéenne voyait arriver des bataillons de jeunes gens qui venaient du Niger, du Mali, du Burkina Faso et de tous ces endroits subsahariens où les populations étaient et sont encore d’une grande pauvreté. Par fournées, arrivaient adolescents et hommes mûrs qui cherchaient du travail sur la côte. Ils en trouvaient souvent d’ailleurs, notamment dans les plantations. Au milieu de cet océan masculin, il aperçoit des femmes. Elles venaient du Togo du nord, qui est presque aussi sec que le Mali. Il voulait savoir pourquoi.
La réponse était assez simple: c’étaient de jeunes paysannes qui venaient travailler pour se payer le «trousseau» et les instruments de cuisine pour leur mariage. Souvent, elles étaient serveuses saisonnières dans les restaurants, pileuses de pâte d’igname pendant des heures, ou bonnes à domicile; quelques unes se prostituaient… Je n’ai pas fait de thèse là-dessus mais j’avais été follement heureuse de partir au Togo. Cela m’était arrivé sur un plateau. C’était une période différente: les laboratoires du CNRS étaient suffisamment dotés pour envoyer à l’étranger des jeunes gens
encore sans statut. Si les enseignants et chercheurs des labos, en fin d’année, n’avaient pu dépenser le pécule d’un voyage programmé, ils cherchaient parfois l’étudiant ou l’étudiante qui accepterait de partir à leur place faire son premier terrain. J’ai commencé à travailler en milieu rural au Togo, mais le sujet ne me plaisait pas trop, je le trouvais un peu court et je n’ai pas vraiment écrit là dessus. Un article tout de même, pour Jean Rouch. Sur le terrain, j’ai le souvenir d’avoir épuisé toutes les gaffes de l’ethnologue, qui ne sait pas se conduire selon les règles de la culture locale. Je ne connaissais pas les interdits, et moins encore les politesses des Kotokoli, importantes et très longues, y compris dans l’espace commun de la demeure. Les gens me rattrapaient en plein délit d’incivilité pour m’expliquer séance tenante pourquoi je ne devais pas faire ou dire telle ou telle chose. Ils ont été très compréhensifs à mon égard. Affectivement, ça a marché tout de suite. Je me suis trouvée un père d’adoption, qui était chef de village. Ce séjour m’a donné un premier aperçu de la façon dont pouvaient se dérouler les vies rurales. J’ai aussi commencé à apprendre la langue. Je la bafouillais. Et j’ai toujours mieux compris que parlé.
L’autre: Comment avez-vous choisi votre sujet de thèse après?
SL: Je suis donc revenue avec relativement peu de choses écrites et une idée d’ensemble de ce qu’était l’univers social de la campagne (qu’on nomme brousse) kotokoli. Quelques temps après, une jeune femme du laboratoire CNRS qui m’avait subventionnée s’est mise à chercher quelqu’un pour une mission de l’Unesco. Préalablement, une personne avait été engagée par cette institution pour traiter de l’accès des femmes à l’éducation; sitôt arrivée sur le sol burkinabé elle s’était écriée: «impossible, je ne peux pas rester ici» et avait repris le premier avion dans l’autre sens. J’ai donc hérité, de très bon cœur, de cette mission pour travailler avec les femmes. Les experts de l’Unesco estimaient que lorsque les femmes étaient particulièrement ignorantes scolairement, analphabètes, leurs enfants risquaient de le demeurer tout autant. Ils estimaient qu’il fallait empêcher cet état de choses en offrant à ces mères non scolarisées un programme éducatif même si elles travaillaient. Il convenait avant tout de repérer ces femmes – rien de plus facile! – mais aussi de connaître en détail leurs emploi du temps, leurs tâches, leurs obligations, leurs loisirs si tant est qu’ils existaient. Penser à un programme. Et le caler en des lieux et temps accessibles.
Je crois avoir traité le sujet avec tout le sérieux qu’il méritait chez les Mossi6, au Burkina Faso. Je me levais avant le jour pour voir cuisiner les femmes lors du départ aux champs, j’appris à cueillir le coton, à le filer au moment de la sieste, à participer aux autres récoltes, à minuter des sarclages, à regarder des mères lavant et nourrissant leurs bébés et à observer la gamme des nombreux savoir faire et artisanats féminins. Simultanément j’avais choisi de vivre dans une famille absolument pas alphabétisée. Elle comprenait à peu près 30 personnes, Tout en travaillant pour l’Unesco, j’en recueillais des informations tantôt générales, tantôt microscopiques qui contribuaient à la confection d’une thèse intitulée: une famille mossi. Quoique réputées universelles toutes deux, la famille mossi diffère radicalement de la française. Quand on voit un couple tendrement rapproché, il ne faut pas croire que ces deux personnes sont amants ou époux, mais plutôt frère et sœur. Ils se font confiance et ont des relations chaleureuses entre eux. Ils peuvent faire ce que les époux évitent: danser ensemble, manger ensemble, et se livrer à un geste d’affection en public. Les mariages donnent lieu à des liens particuliers, entre beaux-frères et belles-sœurs, tantôt réputés chauds et tantôt froids. La parenté à plaisanterie par exemple, est une parenté chaude: une femme mariée peut se battre en public avec les frères cadets de son mari, se moquer d’eux, sachant que l’un d’eux, deviendra son mari si elle est veuve. Alors que les beaux-frères aînés entretiennent avec les femmes de leurs cadets une parenté très froide: ils ne peuvent pas être seuls dans le même espace, ils s’évitent; jamais un frère aîné ne réépousera la femme d’un cadet défunt. Tous ont des parentés asymétriques, la branche paternelle de la famille étant considérée comme sévère aux enfants et la branche maternelle, indulgente et aimante. Par ailleurs, je me suis rendu compte que les enfants qui vivaient dans les cases avec des adultes n’étaient pas forcément leurs enfants biologiques. Ils peuvent avoir un lien de parenté qui permet aux enfants d’appeler ces adultes «pères.» Un garçon peut être élevé par son géniteur, ou un cousin paternel plutôt aîné de son père ou, comme chez nous, par son grand-père, ou encore par l’un de ses grands-oncles. Ce sont des pères que l’on appelle «père-petit» s’ils sont plus jeunes que le père biologique, ou «père-grand» s’ils sont plus vieux. Avec chaque sorte de père, l’enfant entretient des liens différents. Si un père grand lui demande d’aller chercher des cigarettes, il faut courir pour le satisfaire. Si c’est un père petit, il peut ne pas y aller!
L’autre: C’est à partir de ça que vous vous êtes intéressé à l’enfance?
SL: Oui, surtout. Mais on s’est vraiment intéressé à l’enfant à deux. J’ai fait une partie de mes études universitaires avec Geneviève Delaisi de Parseval7 et nous sommes restées en contact. Chacune a eu des enfants. Elle, trois, moi, deux. Au deuxième enfant, on s’est rendu compte que les conseils de puériculture qu’on nous donnait ne correspondaient pas à ceux que l’ont avait reçus pour le premier. D’où un livre commun sur la puériculture en France8.
Mais j’étais surtout intéressée de voir ce qui se passait pour les enfants que j’étudiais en Afrique; pourquoi se trouvaient-ils si facilement dans les mains d’autres personnes que leurs parents? Sur ce thème, nous avions beaucoup de retard par rapport aux africanistes anglais et aux océanistes américains qui avaient déjà travaillé sur la circulation traditionnelle des enfants.
L’autre: Vous êtes donc passée de l’anthropologie de la famille à celle de l’enfant. Avec un numéro du Journal des Africanistes qui s’intitulait «Un petit sujet», vous avez amorcé un mouvement fondateur pour l’anthropologie de l’enfant.
SL: Je ne le savais pas à l’époque! Mais il n’y avait vraiment pas que moi, nous avons fait beaucoup de choses en commun. Car il y a eu un regroupement d’anthropologues féminins qui travaillaient sur les enfants. On a commencé à comparer des manières distinctes de les élever, à la fois dans notre société et ailleurs. Les différences étaient éclatantes. Chez nous, l’enfant c’est un autre neuf (ou un être neuf). En Afrique, on ne comprend rien aux enfants dans un espace de plus de dix mille kilomètres si on ne sait pas que ce sont des ancêtres qui sont revenus. On ne traitera pas de la même façon un enfant qui vient d’un ancêtre réputé et celui qui est issu d’une petite grand-mère un peu minable. Mais il y avait déjà quelqu’un qui avait mis en place les choses d’une manière très intéressante, c’était Jacqueline Rabain dans L’Enfant du lignage9. Puis on a formé un séminaire «Anthropologie de l’enfant» qui continue toujours à l’école des Hautes Etudes et qui réunissait des anthropologues comme Doris Bonnet, des historiennes comme Catherine Rollet, Marie France Morel, et même des hommes comme Alain Epelboin, médecin et anthropologue, et le médiéviste Didier Lett.
L’autre: Et quel regard ça vous donne aujourd’hui sur nos questions de filiation et nos chamboulements familiaux?
SL: Ces chamboulements, je les ai fréquentés. J’ai participé à des tables rondes où était Irène Théry et à des ouvrages communs sur les nouvelles formes d’unions après séparations.
À vrai dire, pour une africaniste, les familles recomposées étonnent peu. En Afrique rurale, les mariages paraissent terrifiants, vus de l’extérieur. Les alliances sont imposées aux deux époux. Mais en revanche, s’ils ne s’entendent pas, ils peuvent se séparer facilement. Ainsi les Mossi sont des gens sévères, exigeants à l’égard des enfants, mais qui peinent à se faire obéir par les jeunes femmes.
J’ai rapidement rencontré dans ma famille africaine des femmes qui disaient: «Mon premier mari, quelle horreur! J’ai fait mon baluchon et je suis repartie chez mes parents. Ils m’ont faite revenir (chez le mari) une fois, une deuxième fois, mais la troisième fois je ne suis pas retournée.» Ensuite ces jeunes femmes mossi retrouvent des hommes qu’elles ont connus avant d’être mariées, et qui leur plaisaient. Et leurs parents n’interviennent plus. Une femme de cinquante ans a généralement connu entre trois et cinq déplacements conjugaux dans sa vie, dont seule la première union lui a été imposée. Ces divorcées qui «se promènent» comme disent leurs détracteurs, entrainent une forte mobilité familiale. De leur côté, les hommes sont polygames; les ruraux tentent d’avoir trois femmes qu’ils n’obtiennent pas en simultanéité ni en continu. On remarquera que ce système tend à l’équilibre grâce à une polygamie qui sous-entend que l’homme ne se refuse pas à une femme «qui se promène» à qui il aurait plu, et a rarement l’initiative de la séparation. N’y aurait-il pas là une inversion quelque peu polyandrique?
L’autre: Et les enfants là-dedans?
SL: La loi traditionnelle veut qu’ils appartiennent à la branche paternelle de la famille et restent au foyer du père. Mais il existe tant de solutions différentes à un enfant de divorcés, notamment d’aller vivre chez ses grands-parents, oncles et tantes utérins, que lui aussi devient source de mobilité familiale.
L’autre: Finalement, sur notre société et ses grands cris quand les choses changent comme en ce qui concerne le mariage de couples homosexuels, vous avez un regard un peu amusé…
SL: Oui c’est vrai. Là-bas, les familles bougent énormément. Quand on retourne sur le terrain, ce que l’on craint le plus c’est de ne pas retrouver les gens qui ont été d’excellents amis et de bons informateurs. Mais au-delà des considérations personnelles, la migration au Burkina reste importante. Lorsque un homme part à l’étranger, ses femmes désertent la maison, lasses de l’attendre. Quand il revient, elles ne sont plus là, mais il peut rester des enfants, élevés par la génération la plus âgée; ou bien comme chez nous à la campagne, on ne trouve parfois plus que cette génération la plus âgée. Les systèmes familiaux évoluent aussi, actuellement, en Afrique. Certaines familles sont à dominance patrilatérale (pour un enfant, les biens, les statuts les héritages ne circulent que dans la famille du père); mais d’autres ont une double appartenance familiale (ces biens différents sont répartis et accessibles du côté du père ou de la mère) chez les bilinéaires. Ce système est assez peu répandu. Un troisième donne à l’oncle maternel les droits généralement associés à la puissance paternelle-le système matrilinéaire. Il semble en perte de vitesse. Tout cela est actuellement assez mouvant, les matrilinéaires et les bilinéaires se transforment et ont tendance à oublier le côté féminin.
L’autre: Ca ne crée pas des phénomènes d’errance? On voit par exemple des phénomènes urbains d’enfants dans la rue. Est-ce que ça a à voir avec des modifications de la filiation et des systèmes de solidarité et de parenté?
SL: La solidarité familiale est extrêmement différente à la campagne et à la ville. Pour un agriculteur, une femme et deux ou trois enfants, ça n’a pas de sens. Ce n’est pas une famille. La hiérarchie et les échanges ne peuvent s’y déployer. Ce modèle européen continue à s’introduire dans les grandes villes, où les normes de la famille traditionnelle, protectrice mais décourageant l’intimité comme l’indépendance, tend à s’émietter. Parfois les tenants de la famille étendue arrivent à reconstituer dans les grandes villes un tronçon de lignage dans une grande demeure collective. Mais les jeunes gens n’apprécient pas la sévérité des patriarches qui contrôlent leurs amours, obèrent leurs gains et partagent avec eux des espaces devenus exigus. Les hiérarchies se fragilisent mais aussi les obligations de redistribution vis-à-vis de membres relativement éloignés de la famille étendue. Ceci explique qu’en ville il y ait des enfants errants et mendiants. En milieu rural ils sont plus rares. Cela ne veut pas dire que d’autres choses choquantes comme le travail des enfants à la campagne n’existe pas; il est dur et précoce au contraire. Mais la plupart des adultes y sont patients et compréhensifs à l’égard des plus jeunes.
L’autre: On n’a pas encore évoqué la question de la sorcellerie et de la mangeuse d’âme10. Comment en êtes-vous venue à travailler sur la sorcellerie?
SL: Á un moment, je travaillais en alternance sur deux terrains. Sur la famille mossi du Burkina, et ensuite chez les Kotokoli du Togo, je comparais des thèmes relatifs à l’enfance. Cette fois là, au Togo, je n’ai rien fait de prévu, c’est un autre sujet qui m’est tombé dessus. J’ai été témoin d’un long jugement en sorcellerie. Au début, j’ai haussé les épaules, mais une semaine après je prenais des notes sur tout ce qu’il se passait. J’étais fascinée comme tous les habitants. Sur le plan familial, c’était intéressant; j’ai proposé l’explication suivante: quand une vieille dame revient vivre au lieu de sa naissance, sa famille doit la nourrir, la soigner, la respecter même si la plupart de ses membres ne la connait pas et ne l’apprécie pas. Aussi dès que quelqu’un de la demeure tombe malade, la vieille dame apparait comme l’accusée idéale (puisqu’une mort est rarement réputée naturelle), en train de «manger» le patient. La mauvaise conscience que l’on peut avoir vis-à-vis de ces femmes âgées, à qui l’on doit des services mais que l’on n’arrive pas à aimer se transforme finalement en leur rejet. L’injonction paradoxale (obligation sans affection) que subissent les membres de la famille ne peut se dissoudre qu’en intervertissant les rôles d’agresseurs et d’agressés, d’innocentes et de coupables.
L’autre: Quels sont vos liens et vos interactions avec la psychanalyse?
SL: Ils sont manifestes dans L’apprentissage de la sexualité dans les contes d’Afrique de l’Ouest11. Toujours chez les Kotokoli, j’avais demandé dans les premiers temps de mon séjour qu’ils me racontent des histoires traditionnelles. J’ai eu l’idée de le demander à des gens plus jeunes. Il y avait des contes que je ne comprenais pas. J’ai donc demandé qu’on m’aide à les traduire. Les gens un peu plus âgés fronçaient les sourcils quand je m’adressais à eux. J’ai donc trouvé des enfants, des petits scolaires pour me les traduire. J’étais absolument stupéfaite devant leur jeunesse et leur gravité dans l’accomplissement de leur tâche. Car il s’agissait de contes très crus qui narraient surtout les aventures de monsieur Pénis et de madame Vagin. J’ai alors découvert en allant dans plusieurs bibliothèques qu’il y avait un folklore de pénis, vagin et testicules dans une très grande partie de l’Afrique de l’Ouest. Contrastant avec le sérieux de mes jeunes traducteurs, quand les enfants les écoutaient en soirées avec leurs parents, ils se roulaient par terre de rire. Ils faisaient tellement de bruit qu’on menaçait de les battre en leur disant de se taire. Mais personne ne les touchait ni ne les chassait. La crudité des mots et des actes de ces curieux personnages des contes révèle à ces enfants un aspect de la sexualité qui apparait à leurs yeux comme une normalité amusante mais non choquante. Cette initiation verbale ressemble peu à aux histoires salaces que les jeunes européens chuchotent à leurs cadets, elle est beaucoup plus sereine et joyeuse. Elle se déroule au cours de soirées qui réunissent plusieurs générations. Les enfants, il faut les tenir, mais les adultes sont contents de leur présence.
L’autre: C’est là que vous vous êtes intéressée à la psychanalyse? Vous avez la réputation de bien connaître les textes psychanalytiques.
SL: J’ai retrouvé des textes merveilleux de Freud à propos des théories sexuelles infantiles. Elles ont quelques rapports avec d’autres contes africains qui traitent de l’origine des places des organes sexuels sur le corps. Ce sont aussi des histoires comiques. Le créateur y apparait un peu benêt et peu sûr de lui: «Quand il a crée l’homme et la femme, il leur a mis le sexe sous les aisselles. C’était un peu gênant. Il a essayé ensuite de le mettre dans le dos, puis sur la cuisse droite, mais ça n’allait pas du tout. Finalement, il a trouvé le bon endroit». Cet optimisme malicieux tranche avec la célèbre phrase de Freud qui semble déplorer que le lieu de l’amour soit ainsi situé «entre urine et défécation». Cet auteur parle aussi des naissances singulières et des alternatives divines. Les fantasmes d’enfants qu’il décrit font écho à divers récits oraux africains. Les théories sexuelles infantiles, celle du «cloaque», celle du pénis des femmes (dont elles auraient été dépossédées) s’y retrouvent en abondance. Il en va de même pour la conception sadique du coït, et celle de l’ouverture du ventre lors de l’accouchement. Les contes africains seraient-ils ils donc construits à partir d’universels fantasmes infantiles?
L’autre: Vous avez une interprétation de l’Œdipe qui est différente de Freud. Elle est dans la première page de La Circulation des enfants en société traditionnelle12. Ca s’appelle Œdipe, le don et l’échange. Quelle en est la quintessence?
SL: L’idée est très lévi-straussienne. Ce qu’il se passe à propos du don d’enfants dans les sociétés traditionnelles qui ont l’habitude de le pratiquer, c’est qu’il n’est pas fait de manière cachée. Les enfants savent quels sont leurs parents biologiques. Au moment où le livre a été écrit, s’ouvre une période dans laquelle les enfants nés sous X commençaient à s’énerver et à vouloir retrouver leurs parents biologiques ou au moins l’identité de ces derniers. Priver quelqu’un de ses origines, comme dans le cas du pauvre Œdipe, est une forme de maltraitance. Tout individu a le droit de savoir de qui il est issu et pour quelques-uns, qui a coopéré à sa naissance.
L’autre: L’idée serait que les différentes filiations puissent être racontées aux enfants, comme un éloge de la diversité finalement. Il ne faut pas les faire rentrer dans le seul modèle biologique.
SL: Effectivement, falsifier la filiation par un faux biologisme, c’est idiot et plutôt malsain pour la personne. Et cela coupe des liens. Dans les sociétés où l’on donne un enfant à qui n’en a pas, ce qu’on attend, c’est la reconnaissance et l’amitié de la personne qui le prend. Donner un enfant, c’est sceller une sorte d’alliance avec le récipiendaire, c’est créer ou resserrer une relation. Ce peut être aussi engager des échanges d’une autre sorte entre partenaires. On retrouve là quelque chose de la conception que Lévi-Strauss a du mariage, ouverture sociale par le biais de la circulation des femmes associant des familles. Dans certaines sociétés traditionnelles, le don d’enfant remplace une alliance matrimoniale qui n’a pas pu s’effectuer. En ce cas, le transfert d’enfant ne se passe jamais dans un désert sémantique entre participants.
L’autre: Du coup, quel est votre regard sur la PMA?
SL: Sympathique.
L’autre: À condition qu’on raconte les faits aux enfants, qu’on ne fasse pas semblant?
SL: Oui.
L’autre: Si les gens lisaient plus d’anthropologie, ils pourraient peut-être avoir le regard pacifié que vous avez sur ces changements alors?
SL: Sans doute!
L’autre: Même regard sur l’adoption?
SL: Oui.
L’autre: Et sur la grossesse pour autrui (GPA)?
SL: Dans des îles d’Océanie, il était courant que des parents n’arrivant pas à procréer aillent voir une femme qui avait eu plusieurs enfants toujours vivants, et qu’ils lui demandent de leur en faire un. Les parents potentiels se chargeaient de la nourriture de la femme durant toute sa grossesse, ou même jusqu’au sevrage de l’enfant. Après, le quatuor restait amical.
L’autre: Vous n’avez pas d’inquiétudes particulières à ce propos?
SL: Au Canada, une de nos collègues a enquêté dans une agence de dames qui acceptent de porter des embryons, qu’elles n’ont pas conçus, contre un salaire. L’agence n’accueille que des femmes qui ont déjà des enfants. Elles reçoivent une rémunération qui n’est ni misérable, ni considérable. Elles estiment avoir une grande utilité sociale et assurent exercer ce travail plus par charité et compassion que par amour du gain. Après la venue de l’enfant, elles sont invitées à ses anniversaires. Certaines deviennent amies des parents… bref elles gardent des contacts. Tout cela semble respectable.
L’autre: Et sur l’homoparentalité?
SL: Ce qui me paraît vraiment triste, ce sont ceux qui veulent avoir des enfants et ne peuvent pas en avoir. C’est un vrai malheur. J’ai failli être dans ce malheur. Tout s’est bien arrangé pour moi, mais je comprends la détresse de ceux auxquels on les refuse.
L’autre: C’est facile d’élever des enfants quand on est anthropologue et qu’on va sur le terrain?
SL: J’ai eu la chance d’avoir un père et une mère adorables qui s’en sont très bien occupés pendant mes absences. J’ai aussi la chance d’avoir un mari qui n’aime pas les voyages et qui s’en occupait très bien aussi.
L’autre: Vous avez publié sur le tourisme également et sur les backpackers13. C’est une préoccupation de longue date? Vous êtes passée de la famille au backpackers…
SL: Je suis plutôt passée de l’Afrique à l’Asie. J’ai subi deux ou trois périodes extrêmement dures en Afrique. Quand tout va bien dans les villages, c’est merveilleux, idyllique. Mais quand arrive une disette ou une famine, on se rend compte de la pauvreté abyssale des habitants. Au Burkina, il y avait un cycle infernal d’une disette à peu près tous les cinq ans et d’une famine, environ tous les dix ans. Réguler la pluviométrie paraissait difficile, mais la redistribution des produits alimentaires plus encore, et leur paiement, impossible. Bref j’ai quitté ce pays plus pauvre qu’il n’était vingt ans après ma première enquête en mai 68.
Au contraire, l’Asie du Sud est une portion de continent en pleine expansion et très tonique. J’ai continué à m’intéresser aux enfants mais dans mes moments de «non-travail», je visitais et je voyais des gens qui me ressemblaient assez sur le plan de la culture et de l’identité. La plupart étaient beaucoup plus jeunes que moi, très jeunes souvent. C’était assez drôle. Ils faisaient vraiment groupe, c’était une population qui se ressentait comme telle, même s’ils ne se connaissaient ni d’Ève ni d’Adam avant leurs rencontres.
L’autre: Ce sont donc des jeunes qui partent avec leur sac à dos en voyage. Ca vous est tombé dessus, comme la sorcellerie? Vous partez, vous voyagez, vous les rencontrez et en faites un vrai sujet de recherche plutôt que de vous dire: «je vais aller étudier les backpackers»?
SL: Oui, c’est-à-dire que je jouais le jeu. Je me suis aussi intéressée à des systèmes familiaux tout à fait étonnants à Sumatra en Indonésie mais je me reposais avec les jeunes gens, et partais avec eux. À un certain moment, je me suis dit qu’ils avaient quelque chose de spécifique, que c’était un réseau avec une culture commune, des objectifs particuliers. Et un même type de sociabilité.
L’autre: Cela veut dire que, pour vous, l’anthropologie a été une façon de vivre, une façon de regarder les choses aussi?
SL: Il faut dire que j’ai adoré le terrain.
L’autre: Vous prenez souvent comme objet d’étude des choses qui attisent votre curiosité. Vous n’êtes pas venue pour cela mais comme ça vous étonne, vous posez dessus un regard d’anthropologue.
SL: Oui, on peut dire ça.
L’autre: C’est donc comme un art de vivre?
SL: Oui, peut-être! C’est franchement une occupation extrêmement agréable.
L’autre: Qu’est-ce que vous diriez aux jeunes gens pour qu’ils s’intéressent à l’anthropologie?
SL: Je remarque qu’il y en a de plus en plus. Mais on ne sait pas où les caser! J’ai fait une expérience absolument déplorable dans les années quatre-vingt-dix. J’étais au comité qui choisit dans ce type de concours qui prend et qui laisse des candidats. On y laissait sa peau et son âme. Il y avait des gens très brillants et on n’avait presque rien à leur proposer.
L’autre: Merci de votre engagement, du temps que vous nous avez accordé, de votre générosité et de la beauté de votre travail.
Paris, le 17 juin 2013
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