
© Marion Feldman, Paris Source D.G.
Publié dans : L’autre 2014, Vol. 15, n°1
Feldman M, Ornan A, Un écrivain et sa traductrice. Entretiens avec Aharon Appelfeld et Valérie Zenatti. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2014, volume 15, n°1, pp. 75-87
Ecrivain israélien, Aharon Appelfeld est né en 1932 à Czernowitz en Bucovine. Il a écrit une quarantaine de livres, une quinzaine est traduite en langue française. Il a récemment publié Le garçon qui voulait dormir. Dans ce livre, il raconte l’arrivée d’un jeune homme de 14 ans, en 1946, en Palestine, confronté à une nouvelle langue, des nouveaux codes, qui tente de rester en lien avec son monde d’avant, notamment par le rêve. L’écrivain s’y révèle en funambule traversant les mondes et les langues, entre veille et sommeil.
Jérusalem, le 9 mai 2013
L’autre: Quel est votre processus d’écriture? Est-ce que vous prenez des notes? Est-ce que vous rêvez? D’où vient tout le matériau de vos livres?
Aharon Appelfeld (AA): Je vis toujours avec mes souvenirs. Tout est en moi. Je puise l’écriture en moi-même. C’est le matériau autobiographique qui est toujours chez moi, qui vit en moi tout le temps. Je l’utilise et à partir de là je construis un roman, une histoire, qui n’est pas exactement autobiographique mais qui est basée sur mes expériences.
L’autre: Par exemple, dans L’amour soudain, publié il y a une dizaine d’années, le personnage principal est un écrivain, Ernest, qui est atteint d’une maladie incurable. Au fur et à mesure de l’avancée de sa maladie, il se plonge dans l’écriture de sa vie et fait surgir des souvenirs. Est-ce qu’on peut dire qu’Ernest c’est vous?
AA: Oui Ernest est un peu de moi. Il y a une petite partie de moi dans ce personnage. Il y a beaucoup des choses qui viennent d’autres personnes, comme mes parents, mon père, des oncles, de la famille, des amis que j’ai connus dont je mets une partie de leurs vies dans mon histoire. Ça c’est une fiction que j’assemble avec différentes parties. Je construis une histoire qui n’est pas ma propre histoire.
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L’autre: Vous écrivez essentiellement à partir de votre histoire?
AA: Ces livres représentent une partie de moi, mais ils ne sont pas autobiographiques. Ce sont aussi des matériaux qui viennent d’autres récits, d’amis, d’autres personnes qui ont eu des histoires proches de celles que j’ai vécues. Mes livres sont basés sur des parties de ma propre vie et aussi de celle des autres. Ce n’est pas mon histoire personnelle. De plus, c’est une histoire qui peut toucher tout le monde, y compris les non-Juifs. Mon histoire, c’est l’histoire de tous ceux qui ont ce vécu, y compris les non-Juifs.
L’autre: Le lecteur de vos livres chemine dans un grand tableau qui comprend plusieurs thèmes, et on a l’impression que chaque livre vient se pencher sur un des détails du tableau et vient l’approfondir.
AA: Oui, tous mes livres sont dans un grand livre. Chaque scène est un livre que je construis à partir de mon histoire et celle des autres. Chaque livre est une fiction qui est faite à partir de ce que j’ai vécu moi-même à laquelle j’ai ajouté des éléments inventés, qui ne sont pas autobiographiques.
L’autre: À quel âge avez-vous commencé à écrire?
AA: J’ai commencé assez tard. Avant la guerre, j’ai seulement fait une première classe à l’école. Et quand je suis arrivé ici, j’avais presque quatorze ans, je n’avais donc pas d’instruction et j’ai commencé les apprentissages à ce moment-là. J’étais au kibboutz. J’ai commencé à écrire à vingt-cinq ans. Mais ce n’était pas encore l’écriture mûre. J’ai écrit d’abord pour moi. En fait, je n’avais pas de mots, pas de langue. Ma langue maternelle était l’allemand. Pendant toutes les années de guerre, je ne l’avais pas utilisée donc j’ai perdu cette langue maternelle.
L’autre: En quelle langue avez-vous parlé pendant la guerre?
AA: J’ai parlé le russe, langue que je connaissais par la femme de ménage qui travaillait chez nous à la maison, chez mes parents, alors j’utilisais cette langue pendant la guerre.
L’autre: Et vos premiers écrits à partir de l’âge de vingt-cinq ans étaient en hébreu?
AA: Oui, c’était en hébreu, un hébreu très basique, pas très élaboré. En fait mes premiers écrits à cet âge-là, c’était un cri d’une personne qui disait qu’elle allait mal: je n’ai rien, je n’ai pas mes parents, je n’ai pas de maison, je n’ai personne, j’étais comme un animal perdu. À partir du moment où j’ai commencé à chercher la signification de ma vie, mon écriture a commencé à changer, et à être plus artistique. L’écriture n’est pas comme lorsqu’on va se confesser. Il ne s’agit pas uniquement de faire sortir les émotions. C’est un processus conscient dans lequel on raconte des choses. Ce n’est pas uniquement faire jaillir des choses, mais c’est les arranger dans un cadre de raison, de signification. Alors c’est une écriture qui vient de la conscience, dans un processus de mise en ordre. Ce n’est pas un cri. Dans l’art, il est question de trouver l’équilibre entre les choses conscientes et les choses inconscientes, émotionnelles. Il est difficile de trouver le juste équilibre. Si cela provient du conscient, ce n’est pas de l’art et si cela vient uniquement de l’inconscient, ce n’est pas de l’art non plus. Alors l’artiste doit trouver un équilibre entre les deux. L’écrivain est un artiste.
L’autre: Est-ce que votre processus d’écriture a évolué dans le temps?
AA: Non, il n’y a pas eu de changement. Mais depuis que j’écris de façon artistique, je cherche toujours le même équilibre, car il y a toujours autant d’émotions dans mon matériau d’écriture. Ma vie a été tellement douloureuse, que ma question a toujours été: comment la contrôler? Comment la mettre en forme dans un cadre rationnel, avec des éléments conscients pour ne pas que cela reste de façon brute? C’est un problème auquel je tente toujours de répondre depuis le début, et cela n’a jamais changé durant ces années d’écriture.
L’autre: Comment avez-vous fait pour transformer?
AA: En fait, cette recherche d’équilibre a commencé il y a plus longtemps, quand j’étais avec la bande de bandits ukrainiens dans la forêt pendant la guerre. Je me suis trouvé avec une bande criminelle qui ne savait pas que j’étais juif et que ma langue maternelle était l’allemand. Je cherchais à cacher ces deux aspects de mon identité pour survivre. Je n’ai pas parlé. Je connaissais la langue de ces voleurs, la langue ukrainienne. Quand j’étais avec cette bande, je n’ai pas parlé, j’étais toujours vigilant pour ne pas révéler mon identité. Mes pensées venaient même en ukrainien pour cacher à l’intérieur de moi-même ma propre identité, je chassais ce qui venait de ma véritable identité. Je considère que ce que j’ai vécu dans la forêt était comme la première école d’écriture: il s’agissait de garder mes émotions en moi-même. Il fallait que je trouve un équilibre entre mes ressentis et la manière de les faire sortir. Je retenais mes pensées pour ne pas qu’elles jaillissent. Après la guerre, pendant deux ans, j’ai bégayé, je sentais les muscles de ma bouche ne plus fonctionner, car je n’avais pas parlé. Quand on ne peut pas parler, alors on parle beaucoup moins. C’était aussi une façon de contrôler la parole.
L’autre: Récemment vous avez dit que votre écriture avait changé. Vous disiez que dans vos premiers écrits, vous adoptiez le ton du sarcasme, de l’ironie, qui était celle de la bande qui vous avait adopté dans la forêt. Vous avez senti que ce sarcasme venait de l’extérieur et qu’il portait atteinte à vos parents, à vos grands-parents. Vous avez donc fait advenir de la douceur dans l’écriture. Comment avez-vous changé votre écriture? Sur quoi vous êtes vous appuyé?
AA: La façon qu’avait cette bande de regarder le monde, était de considérer que la vie était cruelle, et n’avait pas de valeurs. Quand j’ai commencé à écrire, c’était ainsi. Ma mère a été assassinée, et mon père je l’ai retrouvé ici de nombreuses années plus tard, on ne savait pas qu’on était tous les deux ici. Ma famille était très éduquée et les valeurs basées sur la culture étaient importantes pour mes parents. J’ai toujours recherché à retrouver ce qui m’avait été transmis durant la période de ma vie d’avant guerre. Quand j’ai retrouvé ces valeurs alors mon écriture a changé. Mon processus d’écriture s’est modifié lentement, pendant des années. J’ai vu que si je voulais trouver un sens à ma vie, je ne pouvais pas rester dans l’ironie ou le sarcasme. Mais cela n’a pas été une décision consciente réalisée un jour, cela s’est opéré lentement.
L’autre: Avez-vous fait ce travail tout seul?
AA: Je suis arrivé en 1946 ici, sans parents, sans maison, sans langue, à l’âge de quatorze ans. Quand je suis arrivé, je me suis trouvé dans un kibboutz, et au sein d’une société très idéologique. Le slogan de l’époque, l’éthos de cette société pouvait se dire ainsi: on est venu ici pour construire le pays et se reconstruire nous-mêmes: « Livnot ou lehibanot ba », c’est-à-dire construire et « être construits » par le pays. Les rescapés étaient considérés comme des faibles, très attachés à la tradition, qui ne pensaient pas au futur ; Il y avait beaucoup d’idées négatives sur eux, c’était du mépris. Les victimes étaient considérées de façon négative par le collectif présent ici. Les cadres qui s’occupaient des arrivants ne donnaient aucune possibilité d’individuation aux personnes arrivant d’Europe à ce moment-là. On était tous considéré de la même manière, à part quelques résistants qui étaient considérés comme des héros, eux étaient regardés comme des individus. Mais pour la grande masse des victimes, elles étaient toutes perçues négativement.
Il y avait quelque chose de l’ordre de la rééducation. Dans cette société, les victimes étaient perçues comme des coupables. J’ai entendu cette question: pourquoi n’avez vous pas lutté contre l’ennemi en Europe? Moi, à cette époque, j’avais huit ans… et j’étais considéré comme une victime de guerre qui n’avait pas lutté contre le nazisme!
Cette description est dans le livre Le garçon qui voulait dormir. Quand je suis venu ici, on m’a pris mon nom, et on m’a pris les souvenirs du passé qui m’étaient chers. Il fallait oublier, se consacrer au présent, ne plus avoir de lien avec le passé. Là, je me retrouvais sans rien. Mon prénom a été changé, comme pour les autres. Erwin que j’étais, est devenu Aharon. Ils voulaient également changer mon nom pour me donner un nom hébraïque, israélien, qui devenait Peled à la place d’Appelfeld. Mais j’ai refusé. J’ai lutté contre ce changement. Peled signifie l’acier, le métal fort. Je pense que c’est là ma première révolte contre cette idéologie, contre l’effacement de mon histoire, de mon identité. J’ai mené en quelque sorte une guerre contre ce changement. Et je l’ai fait seul.
Pour lutter contre cela, un soir dans la salle à manger au kibboutz, j’ai pris mon cahier d’hébreu, et j’ai commencé à écrire: « mon père s’appelait Michaël, ma mère Bounia, on a vécu à Czernowitz, moi je suis né là-bas, mes grands-parents étaient comme ceci, mes oncles étaient comme cela ». C’était la première conscience de qui j’étais. J’ai fait des liens avec le passé, avec ma famille. Soudain, je me suis souvenu de tout l’amour que j’avais eu dans ma vie d’enfant. Je me suis souvenu de la façon avec laquelle les adultes protégeaient leurs enfants. Je me suis souvenu de la façon avec laquelle les parents ont cherché à protéger jusqu’au bout leurs enfants, même ceux qui se dirigeaient vers la mort. J’ai senti un grand amour des parents pour leurs enfants et vice-versa. Cet amour n’a pas aidé les victimes, mais il était présent. Cette prise de conscience s’est effectuée sur de longues années.
À l’époque, ici, il était difficile de lutter contre l’éducation qui nous était imposée. Cette idéologie nous isolait de notre famille et de notre passé. Mais pendant des années, j’ai lutté. J’ai revécu doucement les sentiments qui étaient la nourriture de mon enfance. Quand j’ai commencé à écrire, cela a été le commencement de ce processus pour retrouver cette base émotionnelle de douceur, d’amour.
Quand j’ai commencé à voir les images de mes parents, de mes grands-parents, de ma famille, de tous ceux qui étaient autour de notre maison, je revivais ces images dans ma mémoire. J’ai compris alors que cette société idéologique dans laquelle je me trouvais était très primitive.
L’autre: Tout ce chemin, vous l’avez fait seul?
AA: Oui, mais lentement, pendant des années.
L’autre: comment avez-vous fait pour faire confiance aux adultes, alors que nombreux sont ceux qui se sont mal comportés avec vous pendant la guerre et en arrivant ici?
AA: Je n’ai jamais perdu l’image de mes parents, de mes grands-parents, de mes oncles. Je me suis souvenu des adultes en qui je pouvais avoir confiance même s’ils étaient différents. Il y avait mes grands-parents qui étaient religieux avec une grande profondeur et un calme intérieur, ils vivaient dans la montagne des Carpates. Mes parents étaient cultivés. Mes oncles étaient communistes. Tous ces adultes sont restés dans ma mémoire, dans mon imagination. Les adultes qui étaient significatifs pour moi restaient la famille, et non pas les Ukrainiens de la forêt, ni les adultes qui nous formaient quand je suis arrivé ici.
Je n’avais pas perdu confiance dans les adultes puisque j’ai pu me reconnecter avec les images des adultes de mon enfance. Ce sont eux qui étaient des adultes significatifs, qui m’apportaient le sens de mon existence, et qui me permettaient de trouver de la douceur et de l’amour. C’est cet environnement d’amour et de douceur, dans lequel j’ai grandi jusqu’à huit ans et demi. C’est comme cela que j’ai trouvé le sens à ma vie, en lui réinsufflant du vivant.
L’autre: Ecrivez-vous un nouveau livre?
AA: J’écris toujours un nouveau livre. J’écris et je mets de côté le manuscrit. Quelquefois je reviens sur le manuscrit quand je sens que le livre est mûr. Je consacre alors environ une année à son achèvement. Je travaille sur un seul livre à la fois.
Paris, le 24 juin 2013
L’autre: Quand je vous ai fait part du fait que je voulais vous rencontrer, vous m’avez vivement conseillé de lire votre livre Mensonges. C’est un livre que j’ai lu plusieurs fois. C’est un livre singulier, avec une ouverture, une fermeture, il est construit à la façon d’un album photos avec un choix de cinq photos, que vous approfondissez les unes après les autres… Cinq photos comme cinq moments clés dans votre parcours qui situent votre rencontre avec Aharon Appelfeld.
Valérie Zenatti (VZ): Ce livre s’inscrit dans une collection qui s’appelle « Figure libre » aux éditions de l’Olivier. Le projet est d’écrire sur un héros et de dévoiler par là un autoportrait. Quand la collection a été créée, j’ai eu envie spontanément d’écrire quelque chose. J’ai réfléchi et je me suis posée la question: mais qui est mon héros? J’avais en tête Jean Valjean, parce qu’il est un personnage fondateur, dans mon expérience littéraire, mais également dans mon expérience de vie, c’est le moment où Jean Valjean va sauver Cosette dans la forêt en prenant le seau. C’est en fait le premier livre dont j’ai souvenir. C’est un album qu’on m’avait lu quand j’étais petite. Et après Jean Valjean m’a accompagné pendant très longtemps. Et puis j’ai pensé que l’affrontement de la solitude dans la forêt faisait plutôt de Cosette une héroïne parce que c’est elle qui est courageuse. Et puis très vite je suis arrivée à la conclusion qu’en fait, Aharon Appelfeld représentait pour moi à la fois Jean Valjean et Cosette, en condensant la solitude de l’enfant et la capacité de sauver. Cela s’est construit en un certain temps et c’est la conclusion à laquelle je suis arrivée. Je ne savais pas à quelle personne je devais écrire le livre: est-ce que cela devait être je? Est-ce que cela devait être tu? Est-ce que cela devait être il? Et ça, cela a été le choix le plus compliqué. Pendant trois ans, j’ai tourné autour du texte dans ma tête jusqu’au jour où j’ai compris que je devais commencer par je, mais ce n’était pas mon je à moi, mais celui d’Aharon, parce qu’en français, c’est moi qui dit je à sa place. Et puis les choses se sont construites d’elles-mêmes. L’écriture, c’est toujours très inconscient au moment où on écrit. Il y a donc cette première partie où je dis je à sa place. Et ensuite, j’ai pensé que dans ce processus de traduction, il y avait un passage entre son je à lui et le mien. Donc je suis allée vers ma propre expérience à travers ces cinq scènes justement, qui toutes, me relient d’une façon ou d’une autre, à lui avant de l’avoir rencontré. La dernière scène, c’est la rencontre. La première, c’est l’évocation de moi enfant, découvrant la réalité de l’extermination des Juifs d’Europe, une autre où je suis en Israël où je suis démunie comme lui parce que je n’ai plus de langue et que je ne peux pas communiquer, celle où je vais en voyage à Auschwitz en tant que journaliste et que je suis incapable de parler et de faire la correspondance radio. Tout ça, ce sont des moments qui me relient à lui, jusqu’au final où c’est la fiction qui prend la place et qui exprime, je crois, tout ce qui ne pouvait pas être exprimé par ailleurs, qui est un lien très fort entre deux enfants. On a beau avoir un écart d’âge très important, Aharon et moi, il y a quelque chose de cet ordre-là, de deux enfants qui se rencontrent.
L’autre: Ce livre, vous l’avez écrit, après avoir déjà traduit des livres d’Aharon Appelfeld…
VZ: Oui, je l’ai écrit en 2010. Cela faisait déjà six ans que les livres d’Aharon étaient publiés. Cela faisait sept à huit ans que je m’étais mise au travail pour le traduire.
L’autre: Comment s’est passé votre rencontre avec Aharon Appelfeld? Qu’est-ce qui a fait que c’est vous qui traduisez ses livres? D’autres personnes le traduisaient avant vous en français.
VZ: Je préparais le concours de l’agrégation d’hébreu en 2002 et Le temps des prodiges était au programme. J’avais lu un livre d’Aharon Appelfeld au lycée mais je ne me souvenais pas du tout de quoi que ce soit, car c’était l’époque où je ne maîtrisais pas très bien l’hébreu, voire pas du tout, donc c’était très flou. Et il y avait un mot dont je me souvenais, c’était le mot Rhutène, “ruteni” en hébreu, et je ne l’avais pas trouvé dans le dictionnaire. Dans mon Larousse hébreu-français, il n’existait pas. Et j’ai cru à l’époque, que cela voulait dire robuste. Je ne savais pas que c’était un peuple en Ukraine. J’avais ce mot de robuste en tête. Et je l’ai dit à Aharon récemment, et il a souri en me disant qu’en fait cela veut effectivement dire cela. Les Ruthènes sont robustes! Donc ce n’était pas si faux.
De la lecture d’Aharon, il ne me restait que cet adjectif un peu mystérieux, et puis quand j’ai lu Le temps des prodiges pour l’agrégation, j’ai eu l’impression d’être en présence d’un mystère. Ce texte disait autre chose que ce que j’avais sous les yeux. Il contenait un secret que j’avais du mal à percer. J’ai lu le texte à l’époque en hébreu, en français à plusieurs reprises et quelque chose continuait de me résister. Et là j’ai ressenti la nécessité très grande de traduire ses livres. C’était une nécessité aussi grande que celle d’écrire mes propres livres. Je voulais percer ce mystère. Et il me semblait que le seul moyen était de ramener le texte à ma langue, donc au français. Mais effectivement un traducteur n’est pas une machine, il n’amène pas uniquement le texte à sa langue d’arrivée mais à sa langue propre. Et c’est peut-être ce qui fait la différence entre les traductions qui ont été faites avant et les miennes.
L’autre: Quand vous parlez de mystère, c’est lorsque vous avez lu le texte en hébreu et sa traduction en français, vous avez senti un décalage, quelque chose manquait.
VZ: Il me semblait, mais ce n’est pas du tout une position critique vis-à-vis de la traductrice, vraiment pas, parce qu’elle a fait un très beau travail, c’était Arlette Pierrot, sur ce texte là. Mais il me semblait que le texte français continuait à masquer quelque chose. Mais je ne crois pas que ce soit la traduction qui empêche d’accéder à ce qui me semblait mystérieux, mais le mystère, je ne pouvais le traverser qu’en traduisant moi-même. Parce que la traduction c’est la lecture la plus minutieuse qui soit d’une œuvre. Et c’est en prenant moi-même les choses en mains que je pouvais percer cela. Je crois que le mystère devant lequel je me retrouve à chaque fois, il me semble que c’est celui de la profondeur des êtres qu’Aharon met en scène. Ils sont tous incroyablement vivants, dotés d’une histoire et ce sont des choses qui ne passent pas par des mots. Pour moi, Aharon Appelfeld a une écriture extrêmement évocatrice beaucoup plus que descriptive et donc c’est tout son talent de donner chair et esprit à des personnages de papier, simplement en décrivant leurs gestes, leurs façons de parler et sans nous raconter véritablement leur histoire.
L’autre: On perçoit une grande profondeur dans les personnages, avec une approche très clinique même.
VZ: Oui, tout à fait. Je pense que ses personnages ne sont jamais là pour représenter quelque chose ou pour symboliser quelque chose ou pour dire une parole qui n’est pas la leur. Ils sont là parce qu’ils existent très fortement. C’est un peu ce mystère de vie qu’il arrive à leur insuffler qui me fascinait et qui a avoir avec une vision très spirituelle de l’existence. Je crois qu’à chaque livre, il y a quelque chose du mystère humain qui se rejoue, pourquoi un être est comme il est, enfin, il ne donne jamais d’explication mais il essaye d’atteindre ce qui relie les êtres à quelque chose d’invisible. Qu’est-ce qui les relie à l’histoire ou pas? A la chaîne des générations? Qu’est ce qui les coupe de cette chaîne des générations? Comment le fait d’être coupé des parents ou des grands-parents induit une grande solitude? Tout ça est très présent dans ses personnages.
L’autre: Alors, comment avez- vous rencontré Aharon Appelfeld? Vous vous êtes dit, il y a un mystère à percer…
VZ: Oui, il y a un mystère à percer, et puis une nécessité d’écrire le texte en français parce que justement j’évoquais le fait que moi, enfant, j’ai découvert l’horreur de l’extermination des Juifs d’Europe, à l’âge qu’avait Aharon quand la guerre a éclaté. Cela, je m’en suis aperçue après coup, qu’il y avait ces similitudes là. Lui, a perdu sa mère à huit ou neuf ans, moi j’ai découvert à travers la série télévisée Holocauste, l’extermination au même âge, donc une sorte de terreur absolument impossible à apaiser. Et puis ensuite il s’est retrouvé en Israël à treize ans et demi face à une nouvelle langue qui était l’hébreu et, moi-même, je suis partie vivre en Israël avec mes parents à l’âge de treize ans et demi. Donc il y a ces similitudes qui me sont apparues après. Sur le moment, je ne les analysais pas du tout. Mais je voulais en faire quelque chose. J’étais en Israël à ce moment-là, j’ai vu qu’un nouveau livre d’Aharon était paru, qui s’appelait L’amour soudain, et je l’ai acheté, je l’ai lu et là j’ai appelé Olivier Cohen des éditions de l’Olivier en lui disant qu’il y avait un texte magnifique d’Aharon Appelfeld qui était paru et que je ne comprenais pas pourquoi ses livres n’étaient plus traduits en France. Alors on s’est vus, on en a parlé. Il avait entendu parler d’Histoire d’une vie, je l’ai lu pour lui. Et il a décidé d’acquérir les droits. Alors cela a été vraiment une histoire de confiance, car je ne suis pas traductrice. J’écrivais déjà. J’enseignais à l’époque mais je n’étais pas du tout traductrice. Et lui m’a fait confiance, Aharon a fait confiance à Olivier. Je crois qu’il était très heureux d’être de nouveau publié en France. Je crois qu’il avait un peu souffert du fait que la publication des livres était interrompue par Gallimard. Et donc je me suis lancée dans la traduction, on s’est eu une fois ou deux au téléphone. Je crois que j’avais fini de traduire L’amour soudain et Histoire d’une vie, que j’ai traduit la même année. Je suis allée à Jérusalem et là on s’est rencontré. Et ça a été une rencontre extraordinaire parce que je dis souvent que je me sentais toute petite alors que par mon métier de journaliste, quelques années auparavant, j’avais rencontré les grands de ce monde, je m’étais retrouvée face à des gens très importants, j’avais vu François Mitterrand, Bill Clinton, donc a priori j’étais aguerrie. Et là évidemment il se jouait autre chose, j’étais face à quelqu’un qui m’impressionnait beaucoup, pas par sa fonction, mais par ce qu’il était et ce qu’il avait vécu. J’étais donc extrêmement intimidée. Et lui a fait ce qu’il fait, avec beaucoup de gens je crois, il s’est intéressé à moi, il a essayé de comprendre pourquoi je voulais traduire ses livres et donc il m’a posé des questions très simples qui sont en même temps essentielles: d’où viens-tu? D’où viennent tes parents? Comment se fait-il que tu parles hébreu? Pourquoi as-tu envie de traduire mes livres? Et à partir de là, la conversation s’est engagée.
L’autre: Quand vous parlez de votre rencontre avec Aharon Appelfeld, que vous décrivez très bien dans votre livre Mensonges, vous donnez l’impression qu’il s’agit de deux personnes qui se retrouvent, après s’être perdues de vue pendant des années…
VZ: Alors il y a quelque chose, je pense, de cet ordre-là. Je reviens à l’écriture dans le livre, qui témoigne de cela, qui a pointé tout ce qui est étrange dans cette relation, notamment le rapport au temps. Je termine la deuxième partie du livre par la rencontre entre Aharon et moi, et je dis: de l’extérieur on pourrait croire qu’il y a là un grand-père et sa petite fille, en tendant l’oreille, on pourrait penser qu’on est en présence d’un écrivain et de sa traductrice en langue française, mais finalement l’image est trompeuse, il y a une autre image derrière celle-ci, c’est celle de la vérité nue des enfants perdus dans les bois. Et c’est l’écriture de ce passage-là qui a ouvert la voie à la troisième partie qui est une fiction où deux enfants dans la forêt survivent, poursuivis par les loups, un petit garçon et une petite fille qui ont le même âge, et qui s’appuient vraiment l’un sur l’autre pour échapper à ceux qui veulent les exterminer. Et quand j’ai vu que j’allais écrire cette fiction où je mettais Aharon et moi en scène, enfants, j’étais un peu impressionnée donc je l’ai appelé le soir. Il savait que j’écrivais ce livre, sur nous, sur notre rencontre. Je lui ai dit: « tu sais ce livre m’emmène très loin ». Et là, il y a eu un silence, et il m’a dit: « alors ça y est, tu es arrivée dans les Carpates ». J’étais sidérée, parce que je ne lui avais rien dit d’autre que « ce livre m’emmène très loin ». Et effectivement, les deux enfants étaient dans la forêt des Carpates. Donc je lui ai demandé: « mais comment tu as deviné? ». Il a eu un petit rire, et puis là, il a dit des très belles choses qui m’ont encouragée à écrire. Et plus tard, quand le livre a paru, il n’a pas pu le lire, mais sa femme lui a lu, il a eu des traductions orales du texte. Et il a eu cette phrase très belle: « je pense que Valérie et moi, on se connaissait bien avant de se rencontrer… et j’ai toujours su qu’un jour, quelqu’un viendrait et comprendrait mes livres comme je les ai écrits ». Alors, j’ai été évidemment bouleversée. Il ne s’agit pas du tout de satisfaction narcissique. C’est bien autre chose, c’est effectivement le sentiment que la connaissance qu’on a l’un de l’autre, précède de très loin notre vraie rencontre. Je ne vais pas parler pour lui, mais il a eu cette phrase sur le fait qu’il attendait quelqu’un et que voilà, je suis arrivée! Et en ce qui me concerne, c’est vrai que, pour plein de raisons, et entre autres, celles que j’ai évoquées, ce choc incommensurable que j’ai ressenti en voyant Holocauste quand j’étais petite, j’avais peut-être huit ans, mais je me sentais porteuse d’une mémoire qui allait bien au-delà de mes huit ou neuf années de vie. Je pense que je portais en moi la mémoire d’une petite fille qui aurait eu huit ans dans les années trente ou quarante. Donc d’une certaine manière, j’étais un peu sœur d’Aharon et puis lui, étant fils unique, il avait peut-être aussi cette quête là, donc il y a eu, comme dans les histoires d’amour, car je pense que c’est une forme d’amour qui existe entre nous, ce sentiment qui précède la rencontre.
L’autre: Cette rencontre écrivain-traductrice est unique…
VZ: Oui, c’est très rare. Les gens qui nous voient ensemble disent qu’ils le ressentent. Ils disent qu’il y a quelque chose d’une présence physique qu’on a tous les deux, l’un avec l’autre, qui fait qu’on sent ce lien. Je crois déjà que dans une vie c’est rare de faire une rencontre qui révèle tant de choses. Moi, finalement je pense avoir énormément donné et reçu à travers la traduction, puisque c’est quand même l’objet premier de la rencontre, c’est de traduire ses livres en français. Mais ce qui est plus fort, c’est l’adéquation qu’il y a entre nos deux expériences et la façon dont mon expérience, mes peurs, mes questions se sont intégrées dans ses livres à lui.
L’autre: Ce qui est étonnant dans ce couple écrivain-traductrice, c’est qu’il ne s’agit pas de traduire d’une langue à une autre, cela se situe bien plus loin, vous donnez l’impression que vous avez pénétré le monde d’Aharon Appelfeld bien au-delà des mots. J’imagine que tout écrivain doit rêver de trouver un traducteur qui a ces capacités-là!
VZ: Oui, vous avez raison, justement, la troisième partie de mon livre s’appelle Silence parce que je crois que c’est son silence que j’essaye de traduire quand je traduis Aharon Appelfeld. Ce ne sont pas des mots, ce ne sont pas des agencements lexicaux. Enfin, techniquement oui, c’est ce qui se passe, je traduis une phrase d’une langue à une autre, mais je pense que j’en suis très pénétrée et j’essaye de faire résonner le silence de la même manière qu’Aharon. Il sculpte très bien tous les non-dits. Dans beaucoup de ses livres, on voit bien que très souvent, il énonce une phrase qu’un personnage voudrait ou pourrait dire, et qu’il ne dit pas finalement. Et donc ça avance comme ça, ce que les gens ne disent pas mais qui existent. Comme je suis très sensible aux non-dits, j’ai donc fait ses histoires miennes à travers ma sensibilité. Parce que pour moi, la Seconde Guerre mondiale, c’est le sujet incontournable en littérature, en tant qu’écrivain, en tant que lectrice aussi évidemment, mais en tant qu’écrivain. Pour moi, c’est un sujet incontournable. Et en même temps, c’est un sujet impossible. Je ne m’autoriserais pas à écrire une fiction qui se passerait pendant la Seconde Guerre mondiale. En tout cas, pour l’instant je ne l’ai pas fait. En revanche, quand je traduis ses livres, j’ai le sentiment de pouvoir écrire sur cette période, d’une certaine manière, où à l’intérieur, plutôt, de cette période, mais je ne suis pas seule. Je chemine avec quelqu’un qui peut écrire là-dessus. Donc en fait, j’écris les livres que je ne pourrais pas écrire seule.
L’autre: Vous traduisez la retenue qu’il y a dans l’écriture d’Aharon Appelfeld. Ayant lu des livres d’Appelfeld traduits par d’autres avant vous, je n’avais pas eu cette sensation. J’avais lu une écriture plus brute, davantage sèche.
VZ: C’est une des raisons pour lesquelles j’ai eu envie de traduire Les eaux tumultueuses, récemment, le dernier livre qui est paru, parce que c’est un livre paru en 1988 en Israël. C’est l’époque du Temps des prodiges, de Badenheim, et j’avais très envie de me frotter à cette époque. Et il a raison, son écriture n’a pas changé. Peut-être qu’à l’époque, il était plus préoccupé par le destin de la bourgeoisie juive assimilée. En tout cas, c’est présent dans quelques-uns des romans de l’époque. Et puis ensuite il est allé explorer d’autres terres. Mais je voulais me frotter à cette langue qui est légèrement différente. Je pense que les autres textes qui sont admirablement traduits d’un point de vue littéraire et technique, restent peut-être extérieurs à l’expérience intime de leur auteur. Mais c’est quelque chose de très difficile à faire, c’est pour cela que je dis souvent que je ne suis pas traductrice. Je ne pourrais pas traduire, ou cela ne m’intéresserait pas de traduire certains écrivains, mais même pas du tout. Et dans la traduction, je ne suis pas attirée par l’idée d’une prouesse littéraire, le désir de rendre une langue belle, complexe, de la rendre dans la mienne, cela ne m’intéresse pas du tout. Ce qui m’intéresse, c’est l’expérience d’écriture que je peux ressentir en traduisant, et cette expérience-là, je ne la ressens qu’avec les livres d’Aharon. Je crois que je serai une très mauvaise traductrice pour d’autres textes que les siens. D’ailleurs, je ne sais pas si je suis une bonne traductrice pour ses textes. Je pense que lui et d’autres, ont accepté que ce soit ma voix qui transmette ses textes en français. C’est un choix très subjectif. Je ne chercherai jamais à défendre mes traductions d’un point de vue littéraire ou linguistique. Pour moi, elles sont justes d’un point de vue musical. Je dis souvent que je traduis à l’oreille. Quand je lis les textes d’Aharon, j’entends une musique particulière. Et j’essaye de rendre cette musique en français. Donc je traduis à l’oreille et quand ça sonne juste, ça va, et quand ça sonne faux, je fais autrement. Il y a quelque chose de très instinctif et pas du tout réfléchi dans ce processus.
L’autre: Comment le travail s’élabore-t-il? Vous vous retrouvez seule avec le texte et vous avancez seule, ou êtes-vous amenée à solliciter Aharon Appelfeld?
VZ: Je le sollicite peu. D’abord, il y a un choix important c’est le choix du texte parce qu’Aharon a écrit plus de quarante livres à ce jour. On a une douzaine de livres traduits en français. Donc il en reste beaucoup. Et puis chaque année, il publie un nouveau livre, vraiment avec la régularité d’un métronome. C’est assez joli, car il publie plus ou moins au moment de son anniversaire. Il est né le 16 février et ses livres paraissent en général en février, mars, c’est toujours dans ces eaux-là chaque année. Il publie beaucoup mais on ne suit pas exactement ce rythme. Les livres sont traduits, à raison d’un livre par an jusqu’à il y a peu et maintenant c’est un livre tous les ans et demi à peu près ou peut-être tous les deux ans. Il y a donc un choix à faire. Ce choix se fait en concertation avec les éditions de l’Olivier et avec Aharon. Mais je suis la seule à lire et parler les deux langues, le français et l’hébreu, donc j’influence fortement les décisions. Il y a toujours mon désir de traduire qui entre en jeu: est-ce que j’ai envie de traduire ce livre ou pas et pourquoi? Donc chaque fois, je soumets quelques livres en donnant mes préférences à la fois aux éditions de l’Olivier et à Aharon. Je dis pourquoi je souhaite traduire ce livre là maintenant, qu’est-ce qui m’attire? Et puis ensuite, le feu vert m’est donné et là, c’est toujours un très beau moment, le moment où je m’installe à mon bureau et j’entre dans le livre. Il se passe toujours quelque chose de très doux, je prends possession d’un lieu. Et puis il a une façon tellement directe d’embarquer le lecteur dès la première phrase que j’y suis moi aussi tout de suite. Et là, pendant plusieurs mois, je traduis seule. On se parle régulièrement au téléphone. De temps en temps, j’évoque un des personnages, je lui demande pourquoi il agit ainsi. Mais il y a très peu de questions de vocabulaire, quasiment pas. Il y en avait à une époque sur les plats d’Europe de l’Est, alors toutes sortes de choses avec des myrtilles, des chaussons, des farcis, de la confiture de prunes… Il fallait me préciser un peu les choses. Mais parfois on peut parler des lieux dans lesquels se trouvent ses personnages. Je peux lui poser une question ou deux sur leur motivation ou leur histoire, éventuellement. Il me répond toujours avec beaucoup de gentillesse, puis je continue et j’avance seule.
L’autre: Combien de temps vous faut-il pour traduire un livre d’Aharon Appelfeld?
VZ: Si je prends en compte tout le travail, environ six mois.
L’autre: Et le livre vous habite complètement pendant six mois ou vous pouvez faire autre chose?
VZ: Non je fais autre chose. Pour moi, l’équilibre idéal est de traduire et d’écrire. J’aime beaucoup traduire le matin, c’est une façon d’assouplir quelque chose intérieurement. C’est quoi l’écriture? C’est arriver à être en contact avec des vies intérieures qui ne sont pas audibles très facilement, des vies qui nous traversent pour des raisons différentes et qui cherchent à raconter quelque chose d’essentiel. C’est pour cela que lorsqu’on me parle d’imagination ou d’inspiration, j’ai toujours du mal, car dans le mot imagination, on a le sentiment qu’il y a quelque chose de l’ordre de l’invention. Imaginer, c’est inventer des personnages, inventer des situations, il y a quelque chose de plus proche d’une littérature d’aventures que de la littérature stricto sensu. Et donc l’écriture c’est ça, c’est parvenir à prêter l’oreille à une voix intérieure qui n’est pas la voix qui raconte nos vies, et trouver les mots pour habiller ce qu’elle dit ou ce qu’elle vit. L’écriture est d’abord un état dans lequel on se met. Et à travers la traduction, j’atteins cet état plus rapidement car le texte est déjà là et il n’y a pas cet effort à faire pour tendre l’oreille. La musique est là et il faut la jouer. Donc j’aime beaucoup traduire le matin et puis après je vais vers mes propres textes. Et cela s’organise de façon très naturelle, j’ai mon espace traduction et à côté, j’ai mon espace d’écriture et ils ne se touchent pas forcément, en tout cas, pas consciemment. Il y a bien sûr des choses inconscientes qui peuvent circuler mais je peux très bien vivre avec une traduction et un livre en tête sans être perturbée, bien au contraire.
L’autre: Vous avez un profil atypique. Vous traduisez les livres d’Aharon Appelfeld, vous écrivez pour la jeunesse et pour les adultes, vous êtes également scénariste…
VZ: Oui, c’est ce qu’on me renvoie parfois. Là encore, je crois qu’il y a une similitude entre Aharon et moi. Il disait récemment que lorsqu’il était enfant et au sortir de la guerre, il se sentait rempli, prêt à exploser mais il ne savait pas de quoi. Et ça m’a beaucoup parlé, parce que c’est une sensation physique que j’ai ressentie aussi pendant toute mon enfance, mon adolescence. J’étais pleine mais je ne savais pas de quoi. Et j’ai écrit beaucoup à partir de douze-treize ans, un journal. C’était absolument nécessaire mais pas suffisant. Et je pense avoir trouvé ma place à travers ces différentes formes d’écriture. Non seulement l’écriture était nécessaire mais il fallait trouver plusieurs formes. Il ne se passe pas la même chose quand j’écris, quand je traduis, quand j’écris pour les enfants, quand j’écris pour les adultes. Et j’ai cette soif de me positionner à l’intérieur de moi-même à différents endroits. On pourrait peut-être penser que le risque de se perdre est là, je n’ai pas du tout ce sentiment. J’ai l’impression que c’est toujours moi. Il n’y a rien qui est éparpillé, disloqué, c’est toujours moi. Quand j’écris pour les enfants, j’écris avec l’enfant que j’étais et avec les enfants qui m’accompagnent aujourd’hui, en cherchant à retrouver ce regard-là qu’on a quand on a huit ans, dix ans, un regard très particulier qui voit beaucoup de choses que les adultes ne voient pas. C’est sidérant. Donc j’essaye de retrouver ce regard-là. Quand j’écris pour les adultes, j’écris aussi avec l’enfant que j’ai été mais avec l’adulte que je suis devenue et qui a compris certaines choses peut-être, en tout cas, qui se place à une autre distance des choses. Je crois que tout ce que je fais aujourd’hui répond à ce mélange de joie et d’angoisses qui a caractérisé mon enfance, comme beaucoup peut-être, mais moi j’ai ce souvenir très précis d’avoir été une petite fille extrêmement angoissée et anxieuse et en même temps, extrêmement émerveillée et heureuse. Ce que je percevais du monde et ce que je vivais me remplissaient des deux à part égale. Et cela crée un choc intérieur très grand, permanent, une grande tension entre une forme de désespoir et d’émerveillement. Et d’une certaine manière, je réponds à cette petite fille à travers tout ce que je fais aujourd’hui.
L’autre: Est-ce que cette capacité de passer du monde de l’enfant au monde de l’adulte, n’aurait-elle pas été facilitée par l’expérience que vous avez connue de la migration, puisque vous êtes partie vivre avec votre famille en Israël, et vous êtes passée d’une langue à une autre?
VZ: Alors peut-être mais cela a été plus tardif, parce que comme beaucoup d’adolescents, j’ai voulu me défaire de mon enfance, comme d’un vêtement trop petit, étriqué, encombrant. Et pour le coup, cette rupture a été facilitée, même trop, par l’immigration. Je suis arrivée en Israël au moment où je devenais adolescente. Donc l’enfance s’est refermée, elle est presque devenue inaccessible. D’ailleurs, je ne souhaitais pas du tout y accéder, c’était très bien ainsi. Et c’est bien plus tard, que j’ai commencé à retrouver mon enfance de façon peut-être classique et banale, quand je suis devenue mère. J’étais assez jeune par rapport à l’âge auquel les gens ont des enfants aujourd’hui, j’avais vingt-six ans. Et là, moi qui avais toujours eu l’impression d’être très vieille, bien plus vieille que mon âge, j’avais quatre-vingts ans dans ma tête alors que j’en avais huit. J’avais vraiment ce sentiment d’être vieille. J’ai eu l’impression que quelque chose dans le temps se retournait, s’inversait quand mon fils est né, et que petit à petit, j’arrivais à atteindre l’âge que j’avais. Pour la première fois, l’âge que j’avais correspondait à ce qui était inscrit sur ma carte d’identité et celui dont j’avais conscience, c’est quand j’ai eu trente ans, c’était ce sentiment-là. Les choses s’étaient inversées. Et là, j’ai pu retrouver l’enfant, j’ai commencé à écrire pour les enfants, j’ai commencé à enseigner et puis je suis allée vers Aharon Appelfeld. Il y a eu un mouvement très grand vers l’enfance. J’ai commencé aussi une analyse à l’époque. Donc tout convergeait vers cela. Alors est-ce que la question de la langue me permet de naviguer? Ce qui est sûr aujourd’hui, c’est que je n’ai plus du tout le sentiment que l’enfant est reléguée en arrière, à un passé inaccessible. Mon enfance est là, présente, inscrite en moi, pas de manière obsessionnelle ni idéalisée ni noircie. Voilà, elle est. Elle est importante pour continuer à percevoir ce qui m’anime parfois. En tout cas, elle n’est plus séparée du reste. Alors est-ce que les langues ont permis cela? Peut-être que dans la capacité d’une langue à l’autre, il y a une aisance qui permet de passer d’un langage à l’autre, de celui de l’enfance à celui de l’adulte et de registres différents. C’est sûr que le langage nous structure et parfois trop. Il y a parfois des choses qui se rigidifient chez les gens à travers le langage. Je le sens quand j’entends des vieux adultes qui répètent des phrases, et on sent bien qu’ils s’accrochent à ces phrases parce que leurs parents leur ont dit ça un jour et que le monde peut être décrypté de cette manière. Cela peut être des lieux communs, et puis cela peut être des phrases plus personnelles. Mais il y a comme ça des vérités auxquelles on s’arc-boute à travers le langage et qui empêchent peut-être d’avoir une vision propre de la vie, et même d’agir d’une certaine manière. Tout cela pour dire que le fait d’avoir cette liberté de passer d’une langue, qui est une langue européenne empreinte d’une culture très importante pendant des siècles, qui a rayonné, comme le français… passer de cela à l’hébreu, qui est plus rude, plus mystique, plus archaïque, cela me permet de me déplacer à l’intérieur de moi-même plus librement. Oui certainement. Je n’y avais jamais pensé, mais il doit y avoir de cela.
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