Les entretiens

D.G.

Réintroduire de l’incertitude

Entretien avec Marika Moisseeff

et


Marion GÉRY

Marion GÉRY est psychologue clinicienne à Marseille.

Yoram MOUCHENIK

Yoram MOUCHENIK est Psychologue-clinicien. Membre du comité de rédaction de la revue "L’autre". Professeur en psychologie clinique interculturelle à l’Université Paris 13. Responsable de l’équipe de recherche en psychologie inter et transculturelle du Laboratoire URTPP.

Parmi les publications de Marika Moisseeff

Moisseeff, M. (2019). Assumer une responsabilité relationnelle : un facteur de résilience en Australie aborigène. Revue belge de psychanalyse, 75, 11-25.

Moisseeff, M. (2014). Métissage et hiérarchisation des cultures ou les soubassements idéologiques de l’essentialisation des différences.  Alterstice – Revue Internationale de la Recherche Interculturelle, 4(2),25-38. (En ligne) [http://journal.psy.ulaval.ca/ojs/index.php/ARIRI/article/view/Moisseeff_ Alterstice4(2)/pdf

Moisseeff, M. (2012). L’Objet de la transmission : un choix culturel entre sexe et reproduction, Dans Karl-Léo. Schwering (dir.). Se construire comme sujet entre filiation et sexuation, (pp. 47-76), Érès.

Moisseeff, M. (2004). Dépendance nourricière et domination culturelle : une approche anthropologique des addictions. Psychotropes, 10(3-4), 31-50.

Moisseeff, M. (2004). Le couple comme espace initiatique.Thérapie familiale, 25(2), 155-169.

Pour citer cet article :

Géry, M, Mouchenik, Y. Réintroduire de l’incertitude. Entretien avec Marika Moisseeff. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2022, volume 23, n°1, pp. 7-18


Lien vers cet article : https://revuelautre.com/entretiens/reintroduire-de-lincertitude/

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Marika Moisseeff est ethnologue et psychiatre pour adultes et enfants. Chercheuse au CNRS, elle est membre du Laboratoire d’anthropologie sociale (Collège de France/EHESS/ CNRS-Université de recherche PSL). Ses recherches, qui portent sur les processus de constitution des identités, se fondent sur une approche comparative des représentations du sexe et de la procréation, et sur un travail de terrain en Australie aborigène. Elles l’ont amenée à travailler sur les rites d’initiation et de fertilité et les objets cultuels qui y sont manipulés, et à proposer de considérer la science-fiction comme la mythologie occidentale contemporaine, et l’institution médicale comme une institution religieuse laïque à laquelle revient la gestion des corps vivants et morts.

L’autre : Bonjour Marika et merci d’avoir accepté cet entretien pour la revue L’autre pour laquelle tu as déjà écrit plusieurs articles. Il est très intéressant d’avoir cette double posture à la fois d’ethnologue et de psychiatre et nous nous demandons comment tu la tricotes et comment tu la travailles ? C’est à la fois une histoire de parcours, de rencontres et de déplacements, donc des ouvertures qui nous intéressent. Tu couvres un champ assez impressionnant et c’est de cela que nous voudrions que tu nous parles.

Marika Moisseeff : Tout d’abord, merci pour cette proposition d’entretien. Je crois important de souligner que la position de la recherche en ethnologie n’est pas du tout la même que celle de la clinique. Dans le travail clinique, il faut être dans l’ici et maintenant. On est d’abord dans un accordage avec le patient et cet « ici et maintenant » est une temporalité très différente de celle de la recherche en anthropologie. L’une des choses fondamentales en ethnologie, c’est le terrain. On pourrait dire que la clinique est aussi une forme de terrain, sauf que la clinique renvoie au temps court de la séance bornée par un début et une fin. On ne pourrait faire le travail que nous faisons avec les personnes qui nous consultent si on vivait 24 heures sur 24 avec elles, comme c’est le cas quand on fait du terrain en ethnologie. Par exemple, pour prendre un cas extrême, le travail sur la sexualité, en clinique, ne pose pas les mêmes difficultés parce que, dans ce cadre particulier, on est dans un colloque singulier et on est soumis à des règles de confidentialité, et du coup on peut poser plus facilement des questions. Mais poser des questions sur leur sexualité aux gens chez qui on s’installe pour étudier et comprendre leur culture, c’est autrement plus compliqué, voire inapproprié, parce que l’intimité qu’on partage alors avec eux n’est pas du tout du même ordre que celle qu’on partage avec nos patients. Sur le terrain de l’ethnologie, le fait de partager la vie des gens tous les jours pendant plusieurs mois, voire un an ou deux, comme je l’ai fait avec les Aborigènes, impose d’autres formes de règles de partage et de respect.

L’autre : Comment va-t-on de l’un à l’autre ? Comment es-tu arrivée à l’ethnologie et à la psychiatrie puisque tu es vraiment incluse dans les deux, quel est ce cheminement qui t’amène dans ces univers que tu peux décrire comme très différents ?

M.M. : La deuxième chose qui est fondamentale en anthropologie, c’est que notre garde-fou consiste à adopter une perspective comparative que l’on va s’évertuer à conserver tout du long. J’ai l’impression que la perspective adoptée pour pratiquer l’ethnopsychiatrie consiste à s’intéresser avant tout à ce que font les autres pour faire valoir ce qui les différencie de nous. C’est bien entendu aussi le cas en anthropologie, mais il y a alors deux temps. Celui durant lequel on vit chez les autres pour recueillir des données sur les modes de sociabilité qui leur sont propres, mais au fur et à mesure que le temps passe, on ne voit plus autant ce qui est exotique chez eux. C’est au retour, lorsqu’on revient « chez soi » et qu’on lit nos cahiers de terrain qu’on réalise à quel point ce qu’on a vécu était différent de ce qui est la norme « chez nous ».

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