
© Julia Kristeva, Paris, 2008 Source Autre
Publié dans : L’autre 2014, Vol. 15, n°1
Thérèse mon amour. Paris : Fayard ; 2008.
Cet incroyable besoin de croire. Paris : Bayard ; 2007.
Seule une femme. Paris : L’Aube ; 2007.
La haine et le pardon. Paris : Fayard ; 2005.
Le génie féminin, tome III, Colette. Paris : Fayard ; 2002.
Au risque de la pensée. Paris : L’Aube ; 2001.
Le génie féminin, tome II, Mélanie Klein. Paris : Fayard ; 2000.
Le génie féminin, tome I, Hannah Arendt. Paris : Fayard ; 1999.
Sens et non-sens de la révolte. Paris : Fayard ; 1996.
Les nouvelles maladies de l’âme. Paris : Fayard ; 1993.
Étrangers à nous-mêmes. Paris : Fayard ; 1988.
Soleil noir. Dépression et mélancolie. Paris : Gallimard ; 1987.
Harleaux M, Moro MR. Le féminisme d’ici et d’ailleurs ; d’ailleurs à ici Une photographie de Julia Kristeva. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2013, volume 14, n°1, pp. 7-1
L’espace psychique où se réfléchit à la fois la joie et le mal de vivre ou la liberté et la sujétion, est-il en train de s’ensevelir? Julia Kristeva soulève cette question inquiétante qui révèle un malaise de notre civilisation. Dans Les Nouvelles Maladies de l’âme (1993), elle explique comment les images médiatiques qui aplanissent les différences et les émotions produisent également une uniformisation de la psyché. Elle affirme que «pressés par le stress, impatients de gagner et de dépenser, de jouir et de mourir, les hommes et les femmes d’aujourd’hui font l’économie de cette représentation de leur expérience qu’on appelle une vie psychique». Julia Kristeva poursuit ce questionnement dans Sens et non sens de la révolte (1996), où, dans un discours sur les pouvoirs et les limites de la psychanalyse, elle se demande si face à la culture «show», éphémère et périssable, il est possible de bâtir et d’aimer une culture-révolte? L’approche psychanalytique d’Étrangers à nous-mêmes (1988) contribue à une nouvelle compréhension de la migration, de l’exil et de l’altérité. En s’appuyant sur la conception «d’inquiétante étrangeté» qu’elle emprunte à Freud, la peur de l’autre s’expliquerait par le fait que la rencontre de l’altérité nous renvoie à l’étrangeté, qui est présente en nous-mêmes. Le statut de la femme dans la société occidentale connaît d’incessantes variations qui à la fois orientent et embrassent l’évolution de leurs désirs. Grâce à la contraception et à l’avortement, les contraintes du corps et de la condition féminine se sont allégées. La maternité peut se vivre comme un choix et non comme un destin procréateur. Les paramètres ont changé. Les familles sont en mouvement. Femme engagée, s’intéressant notamment aux femmes écrivains et aux intellectuelles, Julia Kristeva est l’auteure d’une trilogie Le Génie féminin (1999-2002) dédiée à Hannah Arendt, Mélanie Klein et Colette, où elle se dissocie du «féminisme massificateur» et insiste sur l’irréductible singularité de chaque sujet. Intellectuelle européenne, Julia Kristeva a une réelle influence sur le féminisme international et son œuvre, empreinte des ambiguïtés humaines de la psychanalyse, siège dans le paysage de la pensée contemporaine.
Entretien réalisé le 23 juin 2011
L’autre: Parlez-nous de votre milieu familial: quelles ont été les transmissions fondamentales par votre père orthodoxe, votre mère darwinienne?
Julia Kristeva (JK): J’ai eu la chance de naître au sein d’une famille particulièrement cohérente et en même temps «multivers» – pour emprunter un terme de l’astrophysique moderne – à savoir avec des différences importantes vis-à-vis de la philosophie, de l’idéologie et de la manière de transmettre, différences qui, en se croisant, faisaient que ma sœur et moi avons pu être très libres. Mon père, très tôt orphelin, a été élevé au séminaire puis a étudié la théologie avant d’étudier la médecine. Mais au fond, mon père était un littéraire qui s’intéressait singulièrement à la littérature russe et française. C’est lui qui m’a transmis le goût de l’écriture. J’étais le «garçon» de la famille, très proche de mon père qui m’emmenait souvent, entre autres, voir des matchs de foot avec lui… Ma mère était biologiste, darwinienne con-vaincue, mais néanmoins respectueuse des idées de son époux. C’est donc moi qui, très jeune, ai porté la contestation. Je me souviens de deux phrases que répétaient mes parents et qui m’ont marquée plus ou moins inconsciemment par la suite. Ma mère disait: «Je ne voulais pas vous couver sous mon aile, mais vous donner des ailes». Quant à mon père, il affirmait que: «Le seul moyen de sortir de l’enfer, c’est d’apprendre des langues». Pour mon père, l’enfer était bien évidemment le régime communiste; l’amour de la littérature et l’apprentissage des langues étrangères étaient ainsi sa forme de révolte. Il m’avait donc inscrite très tôt dans une école maternelle de langue française, dirigée par des sœurs bénédictines. Après l’expulsion des sœurs, pour cause d’espionnage, j’ai continué à étudier à l’Alliance française.
L’autre: Quels ont été les processus majeurs qui vous ont amenée à votre réflexion féministe?
JK: La lecture du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir en premier lieu. Je l’ai lu en Bulgarie, à la fin de mon adolescence, et j’ai alors compris que la liberté ne consistait pas seulement en une évasion vis-à-vis de telle ou telle contrainte, mais surtout en une créativité et que cette liberté s’acquérait différemment selon que l’on était un homme ou une femme. Aujourd’hui, je continue de penser que la notion de liberté n’est pas suffisamment comprise. Beaucoup la confondent avec le mot «choix». Mais ce qui reste impensé, c’est surtout la différence qui existe entre les hommes et les femmes dans l’accès à cette liberté même. Or c’est ce qui m’a paru primordial chez Simone de Beauvoir. À cet égard, il faut rappeler que Le Deuxième Sexe n’est pas un programme de militance féministe – ce qu’il va devenir, et tant mieux, avec le temps et en particulier après 1968 – mais le récit des aventures personnelles d’une femme singulière dont la liberté passe à la fois par une prise de risques et par la prise de parole. Par la suite, c’est bien évidemment Freud qui m’a permis d’approfondir cette compréhension de la liberté «au féminin», mais plus tardivement, après mon arrivée en France.
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J’avais le sentiment à la fois de mourir dans ma langue maternelle et de renaître dans cette nouvelle langue étrangère qui était en train de devenir mienne
L’autre: S’agissant de votre migration, quels en ont été les effets sur vous, sur votre pensée, sur votre langue?
JK: Dans mon récent échange épistolaire avec Jean Vanier1, j’ai exprimé combien mes débuts en France avaient été douloureux tant d’un point de vue économique que de la solitude d’une étrangère au cœur d’un Paris qui me paraissait froid, voire hostile, inauthentique, bardé de faussetés et de conventions. Sur le plan de l’éprouvé psychique, il m’est arrivé de ressentir un sentiment de mal-être voisin de la dépersonnalisation, certainement par effet de contraste avec cette solidité familiale dont j’avais jusqu’alors bénéficié. J’avais le sentiment à la fois de mourir dans ma langue maternelle et de renaître dans cette nouvelle langue étrangère qui était en train de devenir mienne. Cette mort et cette renaissance avaient sans doute été préparées par mon apprentissage précoce du français. Mais j’ai eu longtemps tout de même le sentiment de vivre corps et âme ce dépérissement du «cadavre» de la langue maternelle en moi et, simultanément, la naissance, ou la renaissance, d’un français moins étranger, moins abstrait et de plus en plus spontané.
Finalement, faire une psychanalyse en français et transmettre cette langue «infantile» à mon enfant ont constitué deux expériences décisives s’agissant de mon intégration dans la langue et la culture française.
L’autre: Dans quelle mesure le langage contribue-t-il à la formation de la pensée? Quels souvenirs d’enfance conservez-vous de la fête de l’Alphabet fêtée en Bulgarie?
JK: Pour ma part, je ne distingue pas le langage de la pensée. Le rapport au langage est une forme de pensée. Déjà, dans mes travaux sur le langage poétique, j’ai proposé le concept de «sémiotique» qui se réfère aux écholalies linguistiques de l’enfant avant l’acquisition des mots et des phrases, et donc avant celle du langage à proprement parler. Le sémiotique, différent du symbolique – qui est le système de la langue – est donc lui-même déjà construit dans un environnement de langage. Ce qui me fait dire que, pour un être humain, toute représentation psychique, fût-elle de l’ordre de l’imago au sens de Freud ou de l’écholalie et du sémiotique dans ma terminologie, fait partie du vaste continent du langage. Dans mon enfance et compte tenu de l’histoire de la Bulgarie, qui fut le pays natal de l’alphabet slave (puisque Saint Cyrille et Saint Méthode, qui ont inventé l’alphabet cyrillique, sont supposés être bulgares), le langage s’est très vite cristallisé dans mon esprit d’enfant autour de l’écriture.
Tous les 24 mai, jour de la fête culturelle bulgare qui se confondait avec la fête de l’Alphabet, j’arborais, comme tous les enfants, une grande lettre de l’alphabet que j’accrochais à ma chemise, et nous manifestions, ainsi parés, avec beaucoup d’enthousiasme dans les rues de Sofia.
L’autre: Votre passage d’une langue à l’autre: est-ce vous réapproprier une perte? Ou exprimer un nouveau rapport à cette question de la perte de l’exil? Comment votre exil vous aura-t-il rattaché à toute l’épaisseur de votre historicité?
Roland Barthes avait salué «le courage de l’étrangère»
JK: Je n’ai pas vraiment vécu l’exil comme un apprentissage nouveau puisque le français m’accompagnait depuis l’âge de trois ou quatre ans et que j’avais, par exemple, appris Les Fables de Jean de La Fontaine et La Marseillaise avant l’hymne bulgare. Ensuite, le fait d’être familière des grandes périodes de la littérature française depuis mon enfance m’avait déjà, d’une certaine façon, immergée dans la manière de penser «à la française». Il n’en reste pas moins que mes premières années en France, suivies de la psychanalyse et de la maternité, m’ont a porté deux «perfectionnements», si je puis dire: d’une part, une meilleure appropriation des outils de pensée (à titre d’exemple, les concepts structuralistes psychanalytiques) et, d’autre part, grâce à cet investissement charnel et inconscient que supposent le transfert analytique, mais aussi la maternité, une plus grande aisance dans un français affectif, sensoriel, littéraire au point de me risquer dans l’écriture de romans. Parfois, je me demande si c’est l’étrangeté de mon français qui reste sensible et audible (au moins pour les autres), ou si c’est ma place particulière dans le triangle familial dont nous avons parlé au début, qui ont contribué à forger chez moi ce que beaucoup de femmes n’osent pas entreprendre: un courage certain à braver la norme, la tradition, le prêt-à-penser. Jusqu’à proposer certaines audaces, sinon des innovations dans le domaine où je travaille, et dans lequel Roland Barthes avait salué «le courage de l’étrangère».
L’autre: Que reste-t-il de Simone de Beauvoir en 2010? Que reste-t-il du Deuxième Sexe? Comment les femmes appréhendent-elles aujourd’hui la liberté, cette «version moderne du bonheur»? Comment imposer sa volonté au monde, au lieu de la subir? Comment se dépasser par le pouvoir de la conscience lucide et révoltée?
JK: À l’occasion du 100e anniversaire de la naissance de Simone de Beauvoir (1908-2008), des étudiants et des amis m’ont demandé de présider cette manifestation à Paris et j’ai pris l’initiative de créer le Prix «Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes» afin de distinguer et de récompenser l’œuvre et l’action de femmes, d’hommes ou d’associations qui, dans l’esprit de Simone de Beauvoir, contribuent à la lutte pour le droit et la liberté des femmes dans le monde. Tout d’abord, cette cause est plus que jamais centrale et, malgré certains enlisements, elle se développe selon les particularités des diverses cultures qui émergent dans le monde globalisé. Ensuite, je suis perçue à l’étranger comme représentant la quintessence de la femme française, dans laquelle d’autres étrangères peuvent s’identifier; ce qui est sans doute lié au fait que je sois moi-même étrangère. Je reste persuadée qu’il existe une attente très forte de la part de beaucoup de femmes dans le monde à l’endroit du féminisme français, et en particulier des femmes françaises qui pensent, écrivent, ou tout simplement qui vivent pleinement les contradictions de la modernité. Depuis la création de ce prix, nous avons honoré plusieurs femmes étrangères qui se battent pour l’émancipation des femmes: deux femmes originaires de pays musulmans, Talisma Nasreen et Ayaan Hirsi Ali, menacées par des Fatwas2 par les intégristes islamistes parce qu’elles proclament la libre pensée, en 2008; le collectif iranien «One million signatures» qui œuvre contre les mesures et les lois discriminatoires envers les femmes en Iran, en 2009; deux femmes chinoises, l’avocate Guo Jianmei et la vidéaste et professeure de littérature Ai Xiaoming, luttant pour le droit des femmes en Chine, en 2010. En cette année 2011, le Jury a estimé qu’il était important d’encourager la créativité des femmes dans laquelle se manifeste et s’affirme leur émancipation, face au poids écrasant des crises économiques et sociales et aux menaces de banalisation des esprits et des cultures, et c’est dans cet esprit que le Prix a salué l’œuvre littéraire de Ludmila Oulitskaia. Cette auteure, qui n’est pas féministe à proprement parler mais dont la prose s’inspire et touche de près l’expérience féminine dans sa complexité, est peut-être la plus grande romancière russe vivante. La qualité exceptionnelle de ses écrits, associée à un sens aigu de la justice et de la démocratie, rappelle cette dimension fondamentale dans laquelle s’est réalisée la liberté de Simone de Beauvoir elle-même.
En France, nous essayons avec le Mouvement «Ni Putes Ni Soumises» d’inviter les femmes de différents quartiers, et pas seulement des quartiers «aisés», à approfondir la question centrale posée par l’œuvre de Beauvoir: Qu’est-ce que la liberté? Ou encore, qu’est-ce que le bonheur aujourd’hui? Est-ce la liberté? Nous avons également un autre projet en cours, avec le ministère de l’Éducation nationale: celui d’inclure dans le programme des lycées des textes de Simone de Beauvoir afin que les élèves, filles et garçons, soient invités à les commenter.
L’autre: Quel est votre regard sur le féminisme d’aujourd’hui? Quel est son sens civique et sa réalité politique? Quelle est votre ressenti face aux diverses formes de régression?
JK: Actuellement, le féminisme est en stand by apparent. Tout le monde s’accorde sur ce fait. Mais cette mollesse contemporaine n’est guère étonnante compte tenu du climat de crise économique et du sécuritarisme ambiant qui fait remonter à la surface des idéologies conventionnelles, conformistes, voire intégristes. Mais il existe aussi des mouvements allant à l’encontre de cette tendance: l’année républicaine contre les violences faites aux femmes en est un exemple qui, malheureusement, a été faiblement médiatisée. Pourtant, cette grande cause nationale défendue en 2010 a été importante ne serait-ce que par son existence. Aujourd’hui, c’est tout un travail en profondeur sur l’histoire des religions comme sur la psychologie masculine et féminine qui est à envisager aussi bien avec les familles, qu’avec l’école et les médias. Mais le moins qu’on puisse dire est que le retard ne cesse de se creuser à ce sujet. Last but not least, les recherches sur la sexualité féminine, qui s’affinent dans le domaine de la psychanalyse, mais aussi dans d’autres sciences humaines, ne sont pas suffisamment mises à la portée des jeunes générations. «Que veut la femme?», c’est, de l’aveu de Freud, la vaste question laissée inexplorée par la psychanalyse, même si aujourd’hui, la psychanalyse essaie d’avancer vers ce continent qui devient de moins en moins obscur. De la même façon, il est nécessaire et urgent de se demander «Que veut l’homme?» Car, dans le même temps, c’est la sexualité masculine qui semble être ignorée ou pudiquement mise à l’écart et cela jusqu’à ce que des violences explosent. Celles-ci peuvent être minorées ou au mieux juridiquement sanctionnées, mais elles ne sont jamais l’objet d’analyses en relation avec la crise de la masculinité que traverse le monde moderne.
L’autre: La femme contemporaine: en s’interrogeant sur les nouveaux modèles familiaux, les fragments d’histoire de femmes mettent-ils à mal un modèle conservateur de la conception française de la famille? Ouvrent-ils une réflexion nouvelle sur la «maternalité» dans ces familles monoparentales ou multicomposées ou redécomposées? De la configuration traditionnelle aux schémas familiaux complexes, la mère ou les mères? Une(s) femme(s)?
JK: Aujourd’hui, je ne suis pas sûre qu’on puisse parler d’un modèle français de la famille puisque justement le modèle traditionnel est en train de se recomposer. Le modèle issu des traditions catholiques ou protestantes s’accompagne, de fait, d’autres archétypes issus de l’Islam ou des religions asiatiques.
Il n’en reste pas moins que la question de la maternité est en crise dans toutes ses variantes. J’ai l’habitude de dire à ce sujet que l’Occident sécularisé est la seule civilisation qui manque d’un véritable discours sur la maternité. Aujourd’hui, la psychanalyse cherche néanmoins à approfondir les propositions de Freud, notamment ses derniers développements de 1931-1932, et celles des post-freudiens comme Mélanie Klein et Donald Winnicott, et les travaux ouvrant une réflexion contemporaine autour de la question de la maternité tendent à se développer. Fondamentaux, à mon sens, ces travaux n’ont, hélas, pas encore trouvé l’audience publique qu’ils méritent, bien qu’ils cheminent, me semble-t-il, avec de plus en plus de succès dans la pratique de bon nombre de cliniciens qui se consacrent en particulier à la relation précoce mère-enfant et à la relation suivie des adolescents dans leur rapport au contexte maternel.
L’Occident sécularisé est la seule civilisation qui manque d’un véritable discours sur la maternité
De mon côté, je suis très attentive à cette problématique et j’essaie de développer, en discussion avec Winnicott, ma conception du «soin maternel» qui, loin d’être un «pur être», comme le pense Winnicott, me paraît exprimer une composante essentielle de la psychosexualité féminine que j’appelle un «érotisme maternel» ou une «reliance»3. Pour résumer ma position, je considère que la reliance maternelle ne se contente pas d’optimiser l’adaptation de la mère dans son lien à l’enfant et l’adaptation de l’enfant à la société, mais que l’érotisme maternel est un Éros et un Thanatos, à la fois passion et explosion, pouvant mettre en péril les identités des deux protagonistes.
Je fais ainsi l’hypothèse que la reliance (ni refoulement ni sublimation) est une économie spécifique de la pulsion telle que, contre-investie en représentation psychique, fixée donc en inscriptions, l’énergie de ce clivage originaire à la fois maintient et traverse le refoulement originaire, puis secondaire. Sans les défrayer pour autant à la manière d’une régression psychotique, l’érotisme maternel rend la fixation de la pulsion de vie comme de la pulsion de mort problématique et disponible, et les porte au service de mon autre vivant comme une «structure ouverte», reliée aux autres et à l’environnement. Analyser ainsi l’érotisme maternel me conduit à poser par ailleurs et comme d’emblée l’extrême fragilité de cette économie, et à m’interroger sur sa traductibilité.
L’autre: Selon vous, existe-t-il un féminisme universel? Une liberté universelle dans l’espace social, politique et culturel de la modernité? Dans nos sociétés dites métissées, le féminisme est-il en train de se métisser?
JK: La question de l’universel est, en effet, une question philosophique importante et impossible à traiter rapidement. Issue de la tradition grecque, juive et chrétienne, avec des différences majeures selon ces traditions, l’idée de l’universalité catholique, formulée par la théologie et reprise par la philosophie européenne, a été reprise et transformée en projet politique par l’universalisme des lumières. Cette universalité «moderne» repose sur la conviction que les lois morales, issues du grec, du judéo-christianisme et des Lumières, sont universelles bien que leur application exige de prendre en compte l’altérité et la singularité. Cet universel ayant été élaboré à partir du seul sujet homme, la première altérité qui fut abordée à partir des droits de l’homme fut celle de l’autre sexe. Ceci a stimulé le souci de reconnaître leur spécificité psychosexuelle et culturelle. C’est ainsi qu’immédiatement, l’humanisme s’est constitué à la fois comme une philosophie universelle et comme un féminisme. En théorie du moins car, en pratique, il est certain qu’il reste encore beaucoup à parcourir.
Par ailleurs, la diversité culturelle, mais aussi la grande diversification des sociétés démocratiques, a conduit à mettre au centre du projet démocratique le respect de la personne, du sujet et de la singularité: tous ce mouvements nous conduisent à interroger l’universalisme, bien au-delà de l’autre, face au singulier.
J’entends par singulier une diversification spécifique et accentuée de la notion de l’autre, laquelle est en train de se figer en mythe et de conduire à une pétrification de l’altérité en tant qu’instance d’intimidation, voire de juridiction, qui aurait tous les droits, ou, encore mieux, serait porteuse de toutes les promesses. Ma pratique d’analyste et de mère m’amène à lui préférer celle de «notion de l’autre» en entendant par là la nécessité d’être attentive à l’intense particularité de chaque être parlant, tout en prenant en compte les bords extrêmes de la vulnérabilité et de la créativité. Mais comment «détecter» cette singularité dans l’autre? Sinon en développant cette dynamique que Freud nomme transfert et contre-transfert et qui, tout simplement, relève d’une relation d’amour lucide et exigeante.
Je me considère en effet comme un «monstre de carrefour», et j’espère pouvoir conserver cette particularité
L’autre: En tant qu’intellectuelle nomade, bulgare d’origine, française par votre nationalité et américaine d’adoption, votre pensée mobile aux horizons pluriels semble être en perpétuelle mutation. Quelle est votre transmission transculturelle qui, face aux interrogations du monde contemporain, nous permettrait de mieux nous relier aux autres? De mieux s’ouvrir à la singularité de chacun au bénéfice de tous?
JK: Je ne me pose jamais la question de savoir comment je peux agir, penser ou vivre à partir d’une étiquette qui me catégorise en tant que femme, féministe, française, bulgare, psychanalyste, universitaire, etc. Je me considère en effet comme un «monstre de carrefour», et j’espère pouvoir conserver cette particularité qui fût une innovation au milieu des années 1960 lorsque je suis arrivée en France. J’ai longtemps eu le sentiment d’être perçue comme une sorte d’ovni dans une société aussi fermée et sûre de ses fondamentaux que l’est la société française… Aujourd’hui, cette particularité devient de plus en plus un trait partagé, voire caractéristique du XXIe siècle. La mentalité de mes étudiants, eux-mêmes nomades, me le prouve. Si on ne se noie pas dans des communautés ou des étiquettes, la manière de penser qui en découle est une perpétuelle interrogation des «universaux» en tenant compte à la fois de l’histoire de la pensée (philosophie, religion, psychanalyse…), des normes forcément provisoires, mais tenaces qui constituent une société donnée à un moment donné dans son histoire, tout en ne cessant jamais de se remettre en question et en tenant compte de ce lien «amoureux» (celui du transfert et du contre- transfert) entre ce moi qui pense, ou essaie de penser, et le sujet (personne ou thème) abordé. Ce souci est donc celui du singulier, tout en sachant que cette mise en question des normes et des universaux au profit du singulier commence par une déconstruction. Mais nous ne pouvons plus nous contenter du travail du négatif qui a été, et qui est toujours, caractéristique de l’intellectuel européen issu des Lumières et nourri par le romantisme du XIXe siècle. À ce travail du négatif, il nous reste à ajouter ce que j’ai appelé la reliance, créatrice de liens et favorisant le meilleur épanouissement de l’être vivant. Or cette reliance, spécifiquement maternelle, concerne sans doute aussi le «maternel» chez l’homme. Elle repose sur une éthique qui n’est pas celle de la morale religieuse mais qui, en interrogeant les besoins sociaux, nous conduit à nous mesurer aux deux grands défis auxquels la société globalisée est confrontée aujourd’hui: transvaluer l’héritage religieux d’une part et soumettre les impératifs sociaux à cet autre impératif qui les dépasse, la survie de la planète. Pour que le combat féministe s’inscrive, il suppose que le féminisme lui-même se complexifie en abandonnant des couples binaires dans lesquels il se laisse parfois étrangler: la norme et la transgression, le même et l’autre… Pour se souvenir de la créativité singulière de chacun et de chacune, du «génie» de chaque singularité, un féminisme à l’opposé de l’universel, assurant une gestion purement économique serait, me semble-t-il, un échec des aspirations des féministes de la Révolution française jusqu’à Simone de Beauvoir. Ce qu’il nous faut donc construire sous cette catégorie toujours un peu réductrice, comme le sont tous les «-ismes», c’est une vision de la liberté féminine qui ne se réduit pas à un univers mais qui appelle au «multivers» de chaque singularité fût-elle homme, fût-elle femme.
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