Entretien

Sou Abadi - Portrait Source D.G.

Dans l’œil de Sou ABADI : la poésie et l’humour dans le cinéma iranien

Daniel DELANOËDaniel Delanoë est psychiatre, psychothérapeute, anthropologue, responsable de l’Unité Mobile Trans-Culturelle, EPS Barthélemy Durand, 91152 Étampes, Chercheur associé INSERM Unité 1018, Fellow Institut Convergences Migrations (2021-2025) Maison de Solenn, Maison des Adolescents, Cochin, Paris.

Comme réalisatrice-scénariste

2002 : SOS à Téhéran (SOS Tehran) (documentaire)

2017 : Cherchez la femme

Comme monteuse

1995 : Un douze (court métrage) de Nicolas Koretzky

1997 : Le Voleur de diagonale (court métrage) de Jean Darrigol

1999 : Lettre à Emma (documentaire) de Joseph Simas

2002 : SOS à Téhéran (SOS Tehran) (documentaire) de Sou Abadi

2004 : Tabous de Mitra Farahani et Iraj Mirza

2005 : Bhaï-bhaï (court métrage) d’Olivier Klein

2008 : Les Transsexuels en Iran (documentaire) de Tanaz Eshaghian

2013 : L’Escale (documentaire) de Kaveh Bakhtiari

Dans l’œil de Sou Abadi : la poésie et l’humour dans le cinéma iranien. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2021, volume 22, n°2, pp. 138-148

Sou Abadi est une cinéaste française d’origine iranienne. Elle a en particulier réalisé SOS à Téhéran en 2002, sur la situation des femmes en Iran, et le film Cherchez la femme en 2017, récompensé par plusieurs prix. Dans cette dernière comédie, elle développe une voie intéressante pour désarmer l’islamisme radical avec humour, délicatesse et empathie. Le film, projeté dans les collèges en Italie, en Allemagne et au Portugal, soulève l’enthousiasme, en particulier chez les élèves musulmans. Sou Abadi a passé son enfance en Iran et a dû quitter son pays quelques années après la révolution islamique. Nous l’avons rencontrée à Paris et avons évoqué avec elle sa famille, l’Iran, l’islam et la question du voile ici et là-bas. Nous avons également parlé de poésie, de cinéma et de sa rencontre déterminante avec Jean Rouch.

L’autre: Nous t’avons invitée à présenter ton film Cherchez la femme aux séminaires de la Maison des adolescents de Cochin à Paris1. Nous avons été enchantés par ta façon très originale d’aborder la question difficile et douloureuse de la radicalisation, en passant par l’humour et la poésie.

Dans ton film, Armand et Leila, étudiants à Sciences Po, forment un jeune couple. Ils projettent de partir à New York faire leur stage de fin d’études aux Nations Unies. Armand est le fils d’un père ancien communiste et une mère féministe, réfugiés politiques iraniens, et Leila est fille d’immigrés du Maghreb. Quand le grand frère de Leila, Mahmoud, revient complètement radicalisé d’un long séjour au Yémen, il la boucle à la maison. Pour tenter de s’introduire chez Mahmoud et revoir Leila, Armand se déguise et enfile le voile intégral. Le lendemain, une certaine Shéhérazade au visage voilé sonne à la porte de Leila pour lui demander des cours de français. Elle ne laissera pas Mahmoud indifférent. Armand/Shéhérazade initie Mahmoud à la poésie et à Shakespeare. De Molière à Marivaux, Mahmoud se retrouve peu à peu désarmé2.

Sou Abadi: Oui. Mais ce n’est pas par hasard que j’ai choisi d’aborder un tel sujet, il a une résonnance avec mon passé. Je suis Iranienne, j’ai vécu la révolution en Iran, une révolution qui a engendré une République islamique, même si au départ ce n’était pas du tout un mouvement religieux. Donc, ces questions-là me préoccupent depuis très longtemps. J’ai même fui l’Iran pour venir vivre en France où j’espérais que ces questions-là ne seraient même pas posées. Malheureusement, mon passé m’a rattrapée!

L’autre: En arrivant ici, tu t’es retrouvée face à un islam radical?

SA: Pas tout de suite, même s’il m’arrivait de percevoir une certaine crispation à chaque fois que je racontais l’une de mes blagues iraniennes. Je m’explique: en Iran, l’arme la plus efficace pour résister à la République islamique, c’est l’humour. Tous les jours, il y a des blagues qui circulent contre le régime, contre les islamistes.

[ihc-hide-content ihc_mb_type= »show » ihc_mb_who= »1,2,3,4,5,6″ ihc_mb_template= »1″ ]

C’est donc très logiquement que ce projet est né. Le glissement vers la religion d’une certaine couche de la société française fait écho à mon expérience personnelle, je pense évidemment à la question du voile, à la radicalisation, et j’ai ressenti le besoin d’aborder ces questions-là avec délicatesse et sincérité, sans langue de bois. Je ne voulais surtout pas d’un énième film grave montrant les dégâts de l’intégrisme. J’avais envie d’une certaine légèreté. Cela ne veut pas dire que ceux qui font des films sérieux sont indélicats ou lourds. Mais moi, j’avais besoin d’en rire, sans doute, pour désamorcer ma peur. Quand j’ai commencé à écrire les premières lignes, certaines personnes me disaient: «Cette histoire n’est pas crédible». Malheureusement il y a eu l’histoire de Mohammed Merah quelques semaines après et mon histoire devenait de plus en plus réelle. Merah avait quand même poussé sa mère à se marier, depuis sa cellule de prison3.

L’autre: Tu as été rattrapée par l’histoire!

SA: À chaque étape de l’avancement du projet, il y a eu un attentat. Je venais de finir le scénario, il y a eu l’attentat contre Charlie Hebdo4. Et on était en préparation du film quand il y a eu l’attentat contre le Bataclan5. C’était très éprouvant. D’une part parce que toute la société était traumatisée, moi-même j’étais anéantie et, d’autre part, parce que chaque attentat mettait la viabilité du projet en jeu. Les diffuseurs, les distributeurs, bref, tous les financiers avaient peur de se lancer dans un tel projet. Même trouver un producteur a été difficile. Les producteurs voyaient que le scénario avait reçu des aides, des bourses, ce genre de choses suscite l’intérêt, ils aiment quand la mariée arrive avec une belle dot. Ils me donnaient rendez-vous, je leur envoyais le pitch qui faisait juste quelques lignes en ajoutant que c’était juste pour avoir une base de discussion. Ils recevaient le pitch et ils répondaient: «Désolé, on est pris pendant 3 ans». Je savais très bien ce que ça voulait dire: certains avaient peur de recevoir une fatwa. On pense que dans une démocratie tout le monde est libre de s’exprimer mais la réalité est beaucoup plus complexe, les gens se censurent souvent, avant même de recevoir la moindre menace. Par exemple, à chaque fois qu’on allait voir un financier, un investisseur, une télé, mon producteur ressentait le besoin de se justifier: «Sou est iranienne, elle a vécu sous un régime islamique, et c’est une femme, elle a donc la légitimité de parler de ce sujet». Et il tenait ce discours parce que ces gens avaient besoin de cela. Cela signifie aussi: c’est la métèque et seule une métèque peut parler de ça. Et dans le même temps, ça veut dire que tous les autres n’ont pas le droit d’en parler. Je trouve ce discours extrêmement réducteur et dangereux. Avec ce raisonnement, Victor Hugo et Emile Zola n’auraient jamais écrit.

L’autre: Dans ce film tu renoues avec l’humour des Iraniens.

SA: Avais-je le choix? C’est inscrit dans mes gènes. Cet humour permet de résister. Même si j’ai quitté l’Iran à l’adolescence, j’avais vécu et vu des horreurs, je m’étais donc forgée cette armure depuis très longtemps.

L’autre: Tu renoues aussi avec une tradition française de critiques et de satires qui s’est censurée.

SA: Qui s’est censurée récemment! Parce que Molière ne se censurait pas à ce point-là. Par ailleurs, je n’avais même pas besoin de me censurer, je n’ai rien inventé, cette histoire de travestissement a existé en Iran. Il y a eu un président iranien, Bani Sadr, qui s’est enfui en se déguisant en femme voilée. Et ça a marché. Il vit en France depuis plus de 30 ans.

C’est inscrit dans mes gènes. Cet humour permet de résister.

Et Rafsandjani, un hojjat-ol-eslam (titre honorifique signifiant clerc) qui a été, par ailleurs, pendant longtemps président de la République islamique, racontait que pendant la dynastie du Shah, un jour, lui et ses amis étaient poursuivis par la police du Shah. Ils se sont engouffrés dans une ruelle et sont entrés dans une maison. La police a fermé toute la ruelle pour fouiller les maisons une par une. Ils ont demandé à la maîtresse de la maison de leur prêter des voiles, et ils sont sortis de la maison déguisés en femmes voilées devant le nez des policiers qui n’ont rien vu. Il avait son turban sur la tête et il racontait ça en rigolant.

L’autre: Il y a toute une tradition aussi du travestissement. Quand tu étais enfant ou adolescente en Iran, as-tu assisté à l’imposition du voile autoritaire au moment de la République islamiste?

SA: C’était un an et demi après la révolution. Pendant l’été, on devait refaire les inscriptions à l’école, juste un truc administratif, apporter une photo, etc. J’avais 12 ans, peut-être un peu plus. Je me rends à l’école un mois avant la rentrée, on me donne un papier qui dit en gros: «Désormais je m’engage à porter le voile en entrant à l’école», et on me demande de le signer. Je refuse. La directrice me dit: «Si vous ne le signez pas, vous n’êtes pas inscrite» et elle remet à nouveau ce papier entre mes mains. Je reviens à la maison, ma mère est rentrée elle aussi avec le même papier, elle était prof. Elle doit, elle aussi, s’engager à couvrir ses cheveux. Toutes les femmes, dans toutes les administrations et toutes les institutions liées à l’État, ont dû signer cet engagement. C’est d’ailleurs Rouhani (le président actuel, ce soi-disant réformateur) qui a eu cette idée. Il racontait ça très fièrement dans une interview à la télévision iranienne.

L’autre: Se couvrir ça veut dire mettre le tchador?

SA: Non, au départ, on avait juste l’obligation de porter un foulard. À l’époque, quand ils ont commencé à nous imposer le hijab, c’était juste un foulard et on pouvait voir les cheveux qui dépassaient. Mais petit à petit, ils sont devenus très durs, les miliciens nous arrêtaient quand une mèche sortait du foulard, ils ont fini par exiger qu’on porte une espèce de cagoule qui vous couvrait jusqu’aux épaules. Ça ne laisse que le rond du visage. C’est un objet que j’appelle «cagoule islamique». En Iran, c’est obligatoire dans toutes les administrations et les lieux dépendants de l’Etat. Ils ont compris que les femmes ne peuvent pas toujours porter le voile complet, alors c’est un mini-voile qu’on porte avec une tunique longue et un pantalon.

Bref, je reviens en arrière, à ce fameux jour: ma mère ne signe pas l’engagement, moi non plus. On en discute ensemble. Ma mère dit: «J’ai fait des années d’enseignement, je ne vais pas quitter l’école pour faire plaisir à ces salopards, c’est une astuce pour forcer les femmes à rester à la maison, à nous écarter de la société. Je ne veux pas mettre le foulard, mais je ne veux pas non plus renoncer à ma vie professionnelle à cause des islamistes. Je n’ai pas le choix, je vais signer leur paperasse». Elle n’avait aucune obligation économique, elle aurait pu ne pas travailler. Mais elle ne voulait pas être une femme au foyer, elle avait toujours travaillé parce qu’elle aimait enseigner. Mon père me demande: «Et toi, qu’est-ce que tu veux faire? Si tu veux prendre des cours à la maison et passer tes examens par correspondance, je peux te payer des cours privés. Ne te sens pas obligée de porter ça». Je suis une ado, j’ai envie d’aller à l’école retrouver mes amis, je ne veux pas me désocialiser. J’ai donc moi aussi signé cet engagement. Au départ, on ne mettait pas le foulard dans la rue, on le mettait juste devant la porte de l’école et on le retirait immédiatement en sortant. Le hijab était seulement réservé à l’enceinte des institutions d’État. Un jour, en arrivant le matin nous avons vu une ambulance dans la rue, près de l’école. Une très belle fille qui était en troisième venait de recevoir de l’acide sulfurique sur le visage. Les miliciens du régime attaquaient les femmes de cette manière pour faire régner un climat de terreur, pour que les femmes finissent par porter le foulard partout, y compris dans les rues. C’est comme ça que le régime a réussi à obliger les femmes iraniennes à porter la tenue islamique. Cette fille était magnifique, la plus belle fille de l’école. Ils l’avaient choisie exprès, pour nous montrer un petit échantillon de la barbarie dont ils étaient capables. Ils l’ont défigurée. Dans Cherchez la femme, il y a un personnage qui évoque ce souvenir. Pour moi, cette séquence est le moment le plus fort du film. Quand on a commencé à la tourner, j’ai dit à toute l’équipe: «S’il y a une séquence qu’on ne doit pas rater, c’est celle-là». Ils savaient tous que ce n’était pas le simple dialogue d’un personnage, mais qu’il se jouait là quelque chose de très personnel. L’obligation du voile en Iran a été très violente et elle l’est toujours.

L’autre: L’histoire du voile en France des années 1990-2000 a dû te paraître bien étrange. Tu viens en France pour échapper à une emprise totalitaire et tu vois des gens qui veulent porter le voile qu’on t’a obligée à porter par la menace.

SA: Exactement. C’est toujours étrange. Quand ces questions de voile sont devenues récurrentes en France, je recevais des coups de fil des gens de ma famille, de mes amies Iraniennes, qui me disaient: «Elles sont dingues? On fait tout, nous, pour se défaire de ce tissu, elles sont dans une société libre et elles luttent pour se couvrir la tête? Mais ce n’est pas possible». Toutes les Iraniennes, même ma grand-mère qui a porté le voile presque toute sa vie, réagissent comme ça. Elles ne comprenaient pas et ne le comprennent toujours pas. J’aimerais raconter une anecdote à ce sujet mais il faut d’abord expliquer le contexte. Mon père était communiste. Mais le Parti communiste iranien a soutenu le régime islamiste pendant les premières années de la révolution, par soi-disant «solidarité dans la lutte anti-impérialiste» du pouvoir iranien. Mon père a donc déchiré sa carte et quitté le parti, mais mon frère et moi étions membres de la Jeunesse Communiste, sans doute un peu par crise d’adolescence, pour tuer le père!

L’autre: Dans le contexte, c’était une manière de résister aussi ?

SA: Oui. Mais à un moment, le régime s’est retourné aussi contre le Parti communiste. Ils ont arrêté tout le comité central et les ont traînés à la télévision, après les avoir torturés pendant un mois. Presque tous les membres du comité central ont défilé à la télévision pour «avouer» qu’ils étaient des traitres travaillant pour le compte de l’URSS (Union des Républiques Socialistes Soviétiques). On voyait clairement qu’ils avaient été torturés, ils avaient des visages marqués, tuméfiés, amaigris, ils utilisaient un vocabulaire étrange, ils répétaient visiblement ce que les bourreaux leur avaient dicté.

Ceux qui n’étaient pas présents à cette mascarade étaient soit morts sous la torture, soit en cavale. Juste après ces aveux, le présentateur de la télévision reprenait l’antenne et annonçait que tous les sympathisants, membres du Parti communiste et de la Jeunesse Communiste avaient une semaine pour se présenter au comité des gardiens de la révolution, en se repentant et en dénonçant cinq autres membres ou sympathisants. Là, il a fallu que mon frère et moi ayons une conversation avec notre père. Mon père avait eu un passé d’activiste, il avait fait des années de prison, il avait la capacité d’encaisser ces choses-là. Je lui ai dit que je n’envisageais absolument pas de me présenter au comité des gardiens de la révolution et de balancer cinq autres personnes. Il a été merveilleux, il m’a écoutée calmement sans faire de remarque. Rien, aucun reproche. Il a dit: «Je suis d’accord, il n’est pas question de dénoncer qui que ce soit. Je t’aurais reniée si tu l’avais envisagé. On va te sortir d’Iran. En attendant, tu vas aller chez untel dans une autre ville, pour être à l’abri». Il a d’abord fait sortir mon frère par un passeur, il était un membre important de la Jeunesse Communiste. J’avais un passeport et on a misé sur le fait que j’aurais peut-être le temps de quitter le pays avant que l’information n’arrive à la frontière. Heureusement l’informatique n’était pas aussi développée qu’aujourd’hui! Le jour où j’ai quitté l’Iran, il y avait mes parents qui m’accompagnaient et l’une de mes tantes qui était venue à l’aéroport. J’avais 15 ans.

Même au Canada, même à -40°C, je ne me suis jamais couvert la tête. Je n’ai jamais trahi ma promesse.

J’étais très inquiète et mon père aussi, mais pas ma mère. On avait décidé de ne rien lui dire, elle allait s’inquiéter, elle n’avait pas l’habitude de ce genre de choses. Mon père et moi craignions qu’on m’arrête à l’aéroport, mais maman était totalement insouciante! J’étais tendue, mon père aussi, mais nous ne montrions rien. Soudain, ma tante qui n’était au courant de rien, vint vers moi, elle me prit dans ses bras, et me dit tout bas à l’oreille: «Tu dois me promettre quelque chose, quand tu seras là-bas, qu’il pleuve, qu’il neige, tu ne te couvriras jamais la tête. Tu me le promets?». Et ses propos, si décalés par rapport aux angoisses que je ressentais à cet instant, m’ont propulsée vers la liberté qui m’attendait. Je lui ai souri et elle a ajouté: «Même au Pôle Nord»! Même au Canada, même à -40 °C, je ne me suis jamais couvert la tête. Je n’ai jamais trahi ma promesse.

L’autre: Est-ce que le Parti communiste iranien représentait une force politique importante?

SA: Oui. C’était une organisation politique importante en Iran et l’un des plus anciens partis communistes du monde. Je ne peux pas donner des chiffres concernant les membres et les sympathisants mais le Parti communiste avait une expérience politique qui lui donnait une certaine crédibilité. Je pense qu’il a toujours été déconnecté de la société iranienne. Le Parti communiste iranien n’a jamais avoué son erreur historique. Jamais. C’est pour ça que le père d’Armand le dit dans mon film: la mère, féministe, reproche toujours au père que le Parti Communiste ne se soit pas opposé dès le début au régime islamiste, et le père le reconnaît, douloureusement.

L’autre: C’est bien un enjeu théorique, historique que tu traites à travers ces discussions entre les deux parents?

SA: Ma mère était de droite et mon père était communiste. Donc à la maison, c’était la guerre froide. Ils se chamaillaient tout le temps. De ce fait, il m’a été très facile de créer ces deux personnages. C’est un condensé de toutes nos discussions politiques à la maison. Par exemple, le Parti communiste n’a pas soutenu les manifestations des femmes qui se sont opposées au port du voile. C’est pour ça qu’au début du film, Mitra dit à Darius: «Vous n’avez pas été avec nous en 1979 quand on a fait des manifs». Le Parti communiste ne s’attachait qu’à la lutte anti-impérialiste. Si pour cette lutte anti-impérialiste, les femmes devaient porter le foulard, elles n’avaient qu’à se sacrifier. Là, c’était la première violation des droits de
l’homme. Quelque temps après, quand le régime a attaqué l’extrême gauche, le Parti communiste a dit: «Ce n’est pas grave, l’extrême gauche de toute façon, je ne m’entends pas avec». Les centristes ont dit: «Qu’ils attaquent l’extrême gauche, on s’en fiche, ça ne nous concerne pas». En un mot, le résultat est comme dans le poème de Berthold Brecht: le jour où ils viennent frapper à ma porte pour m’emmener, il n’y a plus personne pour me défendre, pour se lever contre ça. Donc, le régime islamiste a violé les Droits de l’homme, violé des droits des minorités, en toute impunité, sans qu’on réagisse. Pour moi, c’était important que ce soit exprimé un jour. Même si je n’étais qu’une adolescente de 14-15 ans, j’ai été membre de la Jeunesse Communiste et j’ai soutenu cette ligne. J’ai fait une erreur. Beaucoup de gens disent: «Il faut pardonner, il faut pardonner», mais il faut d’abord demander le pardon avant d’être pardonné. Et personne ne le fait. C’est ma manière de demander le pardon!

L’autre: On voit dans ton film Cherchez la femme un lien avec tes engagements avec les communistes. Le film est aussi une façon de traiter de ton histoire d’une manière très dense.

SA: Je vais agacer beaucoup de gens en disant: «Un film, c’est une thérapie». C’est la première fois que j’en parle. Je pensais que ça allait être compris. En même temps, s’il n’y a pas d’explication, les gens n’auront pas la clé. J’ai souvent dit dans les entretiens que dans ce film, je me moque avant tout de moi-même. On peut très bien dire aujourd’hui: «Oui, mais c’était une enfant de 14-15 ans». Mais, même si je n’étais qu’une enfant de 15 ans à l’époque, je le fais et j’attends que les autres le fassent. Tant qu’on n’a pas fait ce travail-là, on ne peut pas avancer dans la vie. Malheureusement, la gauche iranienne a un grand chemin à parcourir!

L’autre: Est-ce qu’il y avait un mouvement féministe? Le personnage de la mère, dans ton film, est féministe.

SA: Oui, il y avait un mouvement féministe, mais il ne représentait pas une grande force. Aucune organisation politique (sauf les Kurdes) ne les a soutenues. Aucune. Elles étaient seules. Évidemment, le régime et d’autres organisations les ont traitées de bourgeoises. Ma mère était (elle est toujours) de droite et un peu féministe sur les bords. Mais elle a des principes que je respecte énormément. Par exemple, elle m’exaspère parce qu’elle ne croit pas du tout à l’action politique, elle croit à l’action individuelle. Cependant, je ne peux qu’admirer son action individuelle. Quand elle a commencé l’enseignement au lycée, elle a observé que des lycéens des quartiers pauvres n’arrivaient même pas à lire. Elle a été tellement choquée qu’elle s’est reformée pour être institutrice. Elle est allée dans les quartiers pauvres où elle avait 50 élèves par classe. Et elle a, toute sa vie, enseigné dans les quartiers pauvres aux élèves de CP (Cours Préparatoire). Elle se sentait beaucoup plus utile là que dans un lycée comme professeure de littérature. Elle imposait le respect parce qu’elle faisait sa part, on rencontre rarement chez les gens ce sentiment de responsabilité individuelle. C’est un engagement admirable. Toute sa vie, ma mère a travaillé alors qu’elle n’en avait nullement besoin.

À l’époque pour moi c’était de la normalité. Je ne percevais pas sa modernité. Ma mère, même si elle ne croyait pas à l’action politique, a été la seule dans toute la famille qui n’a pas voté pour la République islamique. Quand Khomeiny est arrivé au pouvoir, il a organisé un référendum. Le référendum consistait à dire oui ou non à la République islamique. Évidemment, si vous votiez «non», on vous traitait de royaliste… C’était piégé. Et ma mère a dit: «Je ne participe pas à ce vote». Mon père a voté oui parce qu’au début de la révolution, il était encore membre du Parti Communiste. Beaucoup de gens, comme lui, ont suivi leur organisation politique et ont voté oui. D’autres ont voté oui par peur, les cartes d’identité des électeurs étaient tamponnées et beaucoup avaient peur d’être blacklistés. Ma mère était la seule à ne pas voter. Et après presque quatre décennies, il n’y a pas un seul tampon sur sa carte d’identité. Elle en est très fière. Elle dit encore aujourd’hui: «Je n’accepte pas ce système, je ne vote pas».

Il y a presque toujours un double sens dans les poèmes persans. C’est pour cette raison, à mon avis, qu’ils sont impossibles à traduire car si l’on n’introduit pas ce double sens, on trahit le poète.

L’autre: La littérature persane, c’est aussi quelque chose d’important pour toi?

SA: Oui. On a baigné dans la poésie. Mon père connaissait des centaines de poèmes par cœur. D’ailleurs, dès qu’on était dans une assemblée, les gens lui demandaient de déclamer des poèmes. Il les interprétait avec un jeu théâtral magnifique. On avait aussi des jeux de poésie ensemble. J’ai grandi avec. Et les livres, beaucoup de livres. Des livres interdits aussi. On avait même une bibliothèque cachée à la maison à l’époque du Shah. J’étais une enfant mais je savais qu’il ne fallait pas que les gens apprennent l’existence de cette bibliothèque, elle était installée derrière le mur. D’un côté, il y avait la bibliothèque avec des livres autorisés et, derrière, il y avait l’autre bibliothèque. S’il y avait eu une descente de police, elle aurait été découverte très vite, mais mon père préférait conserver ces livres-là à l’abri des regards.

L’autre: La poésie persane, c’est une tradition de résistance contre le pouvoir?

SA: On pourrait dire ça. Il y a presque toujours un double sens dans les poèmes persans. C’est pour cette raison, à mon avis, qu’ils sont impossibles à traduire car si l’on n’introduit pas ce double sens, on trahit le poète. Il suffit que vous changiez la place d’une virgule et le sens change. Il n’y a pas de ponctuation en persan. Or tout se joue sur cette ambiguïté.

L’autre: Comme chez Omar Khayyâm, à la fois métaphysique et matérialiste, désespéré et très vivant, évoquant les femmes, le vin, la vanité de la vie6?

SA: Omar Khayyâm est très direct. Chez lui, il n’y a pas d’ambiguïté. Et tout cela est exprimé avec une telle beauté… Si un jour, je dois finir par croire à quelque chose, j’aimerais bien aller sur cette voie-là, c’est une belle manière de croire. Ces poètes persans ont fait un beau chemin quand même.

L’autre: On voit aussi ta tendresse envers les personnages dans cette scène très drôle où la mère d’Armand fait une vidéo avec les seins nus pour protester contre la situation des femmes en Iran.

SA: Parce que je les aime. Ces militants du passé auxquels je reproche des choses sont en quelque sorte ma famille. Je les regarde avec beaucoup de tendresse. Je me rappelle de la dernière fois où j’ai vu mon oncle… Il a fait 10 ans de prison de 65 à 75 ans, on l’a torturé pour qu’il accepte lui aussi de venir à la télé et avouer qu’il était un espion de l’URSS. Chaque semaine, après l’avoir torturé, ils l’emmenaient à l’hôpital, pour qu’il ne meure pas en prison. Les médecins de l’hôpital appelaient discrètement mon père pour prévenir la famille. Il a tenu 10 ans dans ces conditions. Ils l’ont libéré parce qu’ils pensaient qu’il allait mourir. En fait, il a tenu encore quelques années. La dernière fois que je l’ai vu, il me parlait de la dictature du prolétariat qui allait régner en Iran. Et moi, je le regardais en me demandant quoi lui répondre. J’avais de la tendresse pour cet homme, j’étais fière de lui, parce qu’il avait souffert, il avait supporté cette torture atroce sans plier. Il avait refusé de participer à leur mascarade télévisée et il croyait encore à ses idéaux. Je ne voulais pas le blesser, alors je suis restée silencieuse. Je ne me suis pas autorisée à faire des remarques. J’ai donc respecté très poliment son espoir de voir se réaliser la dictature du prolétariat en Iran.

L’autre: Est-ce que tu aurais un souvenir d’enfance?

SA: J’en ai un que j’aime beaucoup, mais c’est un souvenir d’adolescente. Jusqu’à l’âge de 3 ans, j’avais des cheveux frisés. Je me rappelle encore de mes pleurs quand ma mère essayait de me peigner les cheveux. Un jour, mon père m’emmène chez son coiffeur et lui demande de me raser la tête. Ma mère découvre sa fille chauve, en rentrant. C’est un scandale. Et mon père dit: «Tu vas voir, ses cheveux vont repousser, ils vont être magnifiques, ça va être merveilleux». Je ne sais pas d’où il tenait ça, il en était persuadé et ça a marché. Les années passent. J’avais des cheveux longs qui arrivaient jusqu’au bas du dos. Hélas, arrive la République islamique et avec elle, l’obligation de porter le voile. Un jour, alors que mon père me raccompagne en voiture, il me dit: «Et si on allait chez mon coiffeur te raser la tête?» Je le regarde effarée. Il continue: «Parce que, de toute façon, sous le foulard, ta tête n’arrive pas à respirer, ce machin empêche tes cheveux de voir le soleil. C’est horrible pour les cheveux, c’est horrible pour la tête, et tu as chaud. Tu vas te raser la tête, ça va être plus confortable pour toi, tu auras moins chaud». Je lui dis: «Mais enfin, vous vous rendez compte de ce que vous dites? D’un, je suis habillée en sac à patates, de deux, je dois en plus me couvrir les cheveux, et de trois, le seul moment où je me sens un peu fille, c’est quand je suis chez moi et que je peux me promener comme je veux. Et vous voulez que j’aille me raser la tête? Que je me trouve chauve, en plus?». Après un long silence, il dit juste: «Pardon». Il me dépose à la maison, s’en va. Il revient une heure après, la tête rasée. Je lui dis: «Mais qu’est-ce qui vous arrive?», il me répond: «C’est ma façon de te demander pardon, ça m’apprendra à dire des bêtises.» Je pense peut-être aussi que c’est la première fois qu’il me voyait en tant que femme, parce qu’il me voyait toujours comme sa petite fille. Peut-être que je lui ai signifié que, là…

L’autre: Julia Kristeva a dit à propos d’une Algérienne très courageuse que nous avions invitée au séminaire «Besoin de croire»: «C’est une fille de père», une fille que le père investit d’une façon qui la porte toute la vie.

SA: D’ailleurs, quand j’ai montré mon premier film SOS à Téhéran à ma mère, je pensais qu’elle allait m’en vouloir et me reprocher de l’avoir mise en danger, de nous avoir mis en danger. Elle est sortie de la salle et elle est restée silencieuse pendant très longtemps. Puis elle a fini par dire: «T’es vraiment la fille de ton père!». Ça m’a fait rire, ça m’a fait plaisir. Je crois que ça vient de loin, peut-être même de mon grand-père. Je ne l’ai jamais vu, j’ai juste entendu son histoire. Cette histoire existe dans la famille et son courage traverse les générations. Mon grand-père [paternel] était le fils d’un marchand qui s’est marié avec une jeune femme, après la mort de sa première épouse. De cette première épouse, mon arrière-grand-père avait eu quatre fils. Il se maria avec mon arrière-grand-mère qui était une accoucheuse. Ils eurent un enfant qui est mon grand-père. Mon grand-père avait 2 ou 3 ans quand son père mourut. On est dans les années 1870. Les quatre demi-frères, qui sont plus âgés, pour ne pas partager l’héritage avec le petit, essayèrent de l’éliminer. Un jour, on vient chercher sa mère pour un accouchement, elle y va et quand elle revient 24 heures après, les fils de son mari lui disent: «Le petit est mort, on l’a enterré». Elle ne les croit pas, elle va au cimetière et elle déterre son fils. Mon grand-père avait un souffle au cœur, ses frères lui avaient donné de l’opium et l’avaient enterré pensant qu’il était mort. Sa mère l’a déterré et ranimé et son fils est revenu à la vie. Le gamin avait 4 ans. Dans notre famille, on a tous toujours entendu: «Votre grand-père est revenu de la tombe». Ça voulait dire qu’il fallait être à la hauteur. Et je me suis surprise à dire exactement la même chose à mes fils il y a peu de temps: «Votre arrière-grand-père est revenu de la tombe, il faut être à la hauteur».

Il faut resserrer les liens, rassembler les gens, c’est de cette manière qu’on peut régler les choses.

L’autre: Comment le film a-t-il été reçu?

SA: Il a été très bien reçu à l’étranger et en France, il y a eu quelques projections pour les écoles. J’ai été invitée à Rennes et dans le sud de la France pour des projections pour les collégiens. C’était magnifique. La salle était pleine et moi, je suis arrivée 45 minutes avant la fin du film. Ils riaient, mais cela ne les empêchait pas de se concentrer et de suivre attentivement le film. Pendant le débat, les questions étaient pertinentes, on aurait pu continuer le débat pendant des heures. Quand la salle s’est vidée, les professeurs sont venus me dire: «On les emmène voir des films, ils n’ont jamais eu cette attention-là. On ne les a jamais vu poser des questions, c’est extraordinaire». Les professeurs m’ont dit: «Il y a, parmi ces élèves, celles qui viennent avec les grands frères, voilées jusque devant l’école, et elles enlèvent le voile» après avoir vu le film. Donc, il y avait des élèves directement concernés par le propos du film. Tant mieux!

L’autre: C’est ça qui est très fort, le film parle à ces jeunes des collèges et des lycées, avec des mots qui les touchent, des questions qui les interpellent, et parce qu’ils ne se sentent pas condamnés, ils se reconnaissent. La tendresse que tu as envers eux, l’empathie, l’humour, la poésie ne les assignent pas à des identités mortifères. Ça doit être rare qu’on puisse dénoncer cette violence sans dénoncer leur culture.

SA: Ils sentent que je les aime, que je ne les rejette pas. J’avais une discussion avec mon fils il y a quelques jours. Fidèle à son âge, il était très catégorique, enflammé, avec des idées très arrêtées. Je lui ai récité un poème de Rumi (poète persan du XIIIe siècle) qui dit: «Nous ne sommes pas sur cette terre pour défaire les liens, nous sommes là pour resserrer les liens». «Donc, ce n’est pas en interdisant, en détruisant et en imposant tes idées que tu vas régler les problèmes», lui ai-je dit. Il faut resserrer les liens, rassembler les gens, c’est de cette manière qu’on peut régler les choses.

L’autre: Qu’est-ce qui t’a menée au cinéma, finalement, après avoir fini des études scientifiques?

SA: Déjà, on était très cinéphiles à la maison. Mon père cultivait ça chez nous. Enfant, il séchait les cours pour aller au cinéma. Il allait devant les cinémas et comme les gens n’étaient pas lettrés à cette époque en Iran, les adultes payaient des billets aux enfants pour qu’ils leur lisent les cartons dans les films muets. C’est grâce à ça que mon père allait au cinéma, parce que son père le lui interdisait. Il ne voulait pas que son fils manque l’école pour aller voir des films. D’ailleurs, il a été viré de beaucoup d’écoles. Il avait fait l’école arménienne, l’école juive, l’école coranique, il avait fait toutes les écoles de la ville! D’où son mépris pour toutes les religions.

L’autre: Donc l’intérêt du cinéma, c’était aussi ton père.

SA: Notre deuxième maison quand on était petits était un cinéma du quartier. C’était un cinéma tenu par un monsieur arménien. Il n’y avait que des films merveilleux dans son cinéma. J’y ai vu Le procès de Nuremberg, Fahrenheit 451, Quand passent les cigognes de Mikhaïl Kalatozov. Quand j’ai vu Fahrenheit 451, j’ai tout de suite pensé à nous, à notre bibliothèque cachée. Ce cinéma était le seul endroit qu’on pouvait fréquenter sans autorisation des parents. Mon père avait tellement confiance à la programmation de ce cinéma qu’on pouvait y aller presque tous les jours. On n’avait pas besoin de payer. On se présentait et on avait nos tickets.

Je pouvais aller voir des films dix fois de suite si je voulais. J’ai vu Hamlet de Kozintsev une cinquantaine de fois. Quand on y allait avec mon père, il y avait toujours un gros problème. Juste avant le film, il y avait l’hymne national iranien avec le portrait du Shah. Et mon père disait: «On attend que l’hymne se termine pour entrer dans la salle, je refuse de me lever devant le portrait de ce type». Mais nous, nous trépignions, nous ne voulions pas rater le générique. Or, avec cette histoire, on le ratait souvent. Je déteste rater le générique. Cette frustration me suit depuis cette époque. Je refuse d’entrer dans une salle quand le générique a déjà démarré.

Donc, pour moi, le cinéma a toujours été mêlé à la politique, toujours! Mais, même si j’adorais le cinéma, je ne l’envisageais pas comme un métier, comme une possibilité. J’avais le malheur d’être une bonne élève ayant des facilités et intéressée par tout. J’ai fait des études de mathématiques, j’ai fait une maîtrise de science appliquée à l’industrie, mais après mon premier stage j’ai réalisé que je n’étais pas faite pour ça. Ce n’était pas mon monde. J’ai commencé à lire des livres sur l’anthropologie et j’ai été emballée. Je me suis inscrite en anthropologie. C’était passionnant. Et là, je suis tombée sur les séminaires de Jean Rouch et je suis arrivée au cinéma.

L’autre: Par l’anthropologie et Jean Rouch.

SA: J’ai vu ses films et j’ai eu envie de faire des documentaires. J’ai commencé par le montage avec des gens extraordinaires. J’ai fait mes premiers stages avec Denise de Casabianca, la monteuse de Chéreau et d’Alain Cavalier. Une grande monteuse. Elle fait une figuration dans Cherchez la femme d’ailleurs! J’ai été l’assistante de Marie-Josèphe Yoyotte7. Elle a été la monteuse de Cocteau. Elle a monté les films de Jacques Perrin, François Truffaut, Jean-Pierre Melville, Jean Rouch. J’ai travaillé avec Yann Dedet, monteur de Maurice Pialat et de François Truffaut. D’ailleurs, Yann a été très généreux, il est venu voir Cherchez la femme pendant le montage et m’a donné de précieux conseils.

L’autre: Tu as été à bonne école.

SA: Oui, J’ai eu beaucoup de chance. J’ai appris énormément du montage. Quand les gens lisaient le scénario de Cherchez la femme, ils disaient: «ça se lit facilement». C’est parce que je le montais tout en l’écrivant. La continuité de l’histoire se dessinait naturellement, les séquences s’enchainaient avec une logique mathématique. D’ailleurs, le montage final n’a pas été tellement différent du scénario.

L’autre: Et tu as commencé par réaliser des documentaires.

SA: J’ai commencé par réaliser un documentaire, SOS à Téhéran. Il a eu beaucoup de succès, il a été très bien reçu. Il a fait 40 festivals. Faire un premier documentaire à Téhéran avec six mois de tournage, sous la République islamique sans se faire arrêter ni mettre en danger qui que ce soit, c’était un exploit, surtout pour une femme de 30 ans. C’est un film en cinéma direct, les gens parlent, je ne pose aucune question. Je n’interviens pas. La caméra est posée face aux protagonistes, c’est tout. Quand le film a été diffusé, le régime iranien a écrit dans un journal officiel: «Cette fille a insulté la République islamique, les musulmans et les hommes iraniens». C’était totalement faux mais ces propos prouvaient que mon film les avait fortement agacés. Et j’ai été fière d’avoir provoqué cette réaction, ils n’ont jamais réagi comme ça vis-à-vis d’un documentaire. Ils annonçaient que le ministère des Affaires étrangères à Téhéran aller convoquer l’ambassadeur de France pour lui remonter les bretelles. Mais ils n’ont rien fait. C’était l’éloge de la bête à la belle! J’ai gardé cet article comme un trophée dans mon dossier de presse.

L’autre: Oui, c’était un très bon début.

SA: Il a été même projeté en 2010 à la Cinémathèque de Paris parce qu’il est, hélas, toujours d’actualité. Naturellement, je pensais qu’après ce premier film, ayant prouvé mes capacités, je pourrais faire d’autres documentaires. Et non! Apparemment ça ne suffisait pas! J’écrivais, j’écrivais… J’ai environ 25 projets de documentaires qui ont tous été refusés.

J’ai pleuré pendant deux mois. Puis, un jour, je me suis réveillée et j’ai décidé que ça suffisait, je ne pouvais décemment pas m’offrir le luxe de pleurer sur mon sort. J’avais l’idée d’une comédie de travestissement avec le voile, je n’avais jamais écrit de fiction et je craignais de ne pas en être capable. Mais il fallait se lancer, faire le premier pas. Alors, j’ai commencé à écrire et contrairement à mes appréhensions, c’était extrêmement jouissif. Ce fut la période la plus heureuse de ma vie.

L’autre: Et le titre Cherchez la femme, comment l’as-tu trouvé?

SA: En 15 secondes. J’avais fini le premier acte, j’ai voulu enregistrer le document sur mon ordinateur, il a donc fallu trouver un titre. C’est arrivé comme ça! Cherchez la femme. Et ça n’a jamais bougé.

  1. Séminaire «Besoin de croire», 8 janvier 2018, dirigé par Marie Rose Moro et Julia Kristeva, avec la collaboration de Brigitte Moïse-Durand et Daniel Delanoë, Maison de Solenn – Maison des adolescents, Hôpital Cochin APHP, Université de Paris.
  2. Cherchez la femme (2017). Avec Camélia Jordana, William Lebghil et Félix Moati.
  3. Mohammed Merah est un terroriste islamiste franco-algérien ayant perpétré les tueries de mars 2012 à Toulouse et Montauban, assassinant sept personnes: trois militaires, trois enfants juifs et un enseignant juif, et faisant six blessés. Il est finalement abattu par le RAID, une unité d’élite de la Police nationale.
  4. Le 7 janvier 2015.
  5. Le 13 novembre 2015.
  6. Omar Khayyām est un poète et savant persan du Xe et XIe siècle. Ses quatrains sont disponibles dans plusieurs traductions, dont l’adaptation du persan par Pierre Seghers, Les quatrains Rubâ’iyat, publiés à la Collection Miroir du monde en 1982.
  7. Elle a reçu trois César du meilleur montage.

Autres entretiens

© 2025 Editions La pensée sauvage - Tous droits réservés - ISSN 2259-4566 • Conception Label Indigo

CONNEXION