
© Marie Rose Moro, Paris, 2015 Source D.G.
Publié dans : L’autre 2015, Vol. 16, n°3
Moro M.R, Fournot J, Croire aux mots. Entretien avec Atiq Rahimi. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2015, volume 16, n°3, pp. 340-351
Atiq Rahimi, écrivain poète et cinéaste, reçoit le prix Goncourt 2008 pour le livre « Pierre de patience- Synge sabour ». Il en dirige l’adaptation cinématographique (en 2012) ode à la puissance libératrice des mots. C’est aussi le dernier fruit de son parcours personnel et intime en écho aux événements familiaux et aux tumultes qui déchirent l’Afghanistan. Né à Kaboul en 1962, d’un père Gouverneur du Panjshir et mère institutrice, troisième enfant d’une fratrie de quatre.
A onze ans, face aux souffrances de son père emprisonné et torturé à la chute du Roi, il écrit ses premiers poèmes pour les offrir à son père. Il est élève du lycée Esteklal franco-afghan de Kaboul. L’année du coup d’état communiste en Afghanistan, à 16 ans il parcourt seul l’Inde du Sud, revient à Kaboul en 1979 juste avant l’invasion du pays par l’armée Soviétique. Il y passe son Bac et entre en lettres modernes à l’Université de Kaboul.
En 1984, il choisit l’exil avec sa fiancée Rahima qui deviendra sa femme, et obtient l’asile politique en France. Il s’inscrit à l’Université de Rouen et obtient sa licence de Littérature, puis une Maitrise en communication audiovisuelle suivi d’un doctorat en audiovisuel à la Sorbonne.
En 1996, année de la prise du pouvoir par les Talibans, et année de naissance de sa fille, Atiq écrit en persan « Terre et cendre » ou deuil, silence et tabous s’entrechoquent, publié chez POL en 2000, suivi de « Milles maisons du rêve et de la terreur » publié chez POL en 2002.
En Nov. 2001 l’armée des Etats Unis d’Amérique chasse les Talibans du pouvoir, et dès 2002 Atiq retourne en Afghanistan pour réaliser un documentaire, publie un livre de photographies « Le retour imaginaire » (POL, 2005), puis tourne en Afghanistan « Terre et cendres » présenté à Cannes en 2004 (Prix Regard vers l’avenir). Atiq impliqué dans la reconstruction de l’Afghanistan fonde une chaine télévision et lance une émission « Afghanistana » la Star Académie Afghane au répertoire classique.
En 2011, il publie « Maudit soit Dostoïevski » (P.O.L.), suivi en 2012 du film « Pierre de patience » (Prix du meilleur film au Festival international des jeunes réalisateurs de Saint-Jean-de-Luz).
En 2014, l’exposition de dessins calligraphique « Calimorphie » dévoile un autre aspect de sa créativité. En 2015, il publie un livre sur l’exil « La ballade du Calamé » (Ed Iconoclaste) – L’exil ne s’écrit pas. Il se vit…
Il nous livre ici son parcours personnel et donne un éclairage intime sur son œuvre multiforme. Il nous fait entendre sa voix belle et forte, une nécessité, au moment où nous sommes en risque de perdre le sens de l’hospitalité en Europe.
L’autre: Comment raconteriez-vous votre enfance?
Atiq Rahimi: Je suis né en 1962 alors que mon père était le gouverneur de la ville de Panjshir, aujourd’hui reconnue sous le nom de la vallée de Massoud1. Ma mère était enceinte de moi, et deux jours avant ma naissance, elle est rentrée à Kaboul.
L’autre: Et c’est donc comme ça que vous êtes né à Kaboul?
A.R.: Oui, né à Kaboul mais conçu à Panjshir. J’ai dit ça une fois dans une interview et tout le monde en Afghanistan pense que je suis panjshiri mais en fait je suis kabouli.
L’autre: Vous êtes né à Kaboul, à ce moment-là, votre père était toujours gouverneur?
A.R.: Oui, mais quelques temps après ma naissance, il a démissionné pour retourner à Kaboul où il est devenu juge à la Cour suprême. Ma mère était institutrice. Elle a même créé dans la vallée du Pandjchir une école pour les filles, dans sa propre maison. Car les notables comme les Mollahs et les villageois, étaient contre l’éducation des femmes dans la vallée du Panjshir! Bref, après ma naissance, ma mère a cessé d’enseigner pour s’occuper de ses enfants – deux fils et deux filles. Nous avons tous grandi à Kaboul. J’ai fait d’abord les premières années dans une toute petite école qui se trouvait pas loin de chez nous, puis, comme j’étais un élève très sage avec de bonnes notes, la famille a voulu absolument que j’entre au Lycée franco-afghan. Jusqu’en 6e on n’apprenait pas le français, toutes les matières étaient enseignées en persan. A partir de la 9e, c’est-à-dire la 3e ici, on apprenait trois autres matières en français.
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L’autre: On apprenait donc le français assez tard.
A.R.: Oui, assez tard. Mon père était germanophone et ma mère anglophone. Ma sœur et mon frère sont également anglophones et mon père voulait qu’il y en ait un de nous qui fasse du français. Il aimait beaucoup la littérature notamment la littérature française. Son écrivain préféré était Victor Hugo! Il connaissait par cœur Les Misérables, qu’il avait lu en persan. Il appelait tous ceux qu’il aimait Jean Valjean.
L’autre: Quels sont les souvenirs marquants de votre vie à Kaboul?
A.R.: D’abord En 1973, quand il y a eu le coup d’État mené par un certain Daoud – qui était le cousin du Roi – pour renverser la Monarchie. Un mois après mon père, monarchiste, a été arrêté et il est allé en prison pour des raisons politiques. Un désastre!
L’autre: Vous aviez quel âge?
A.R.: J’avais onze ans. Dans un pays comme l’Afghanistan ce n’était pas évident, en plus dans une famille connue et installée, bourgeoise. Ça a été un grand coup et ça a déstabilisé notre vie. Ma mère s’est retrouvée seule avec quatre enfants. Bien sûr, elle avait ses frères et ses sœurs mais ce n’était pas évident pour elle de vivre sans mari dans une société comme la nôtre. Mon père est resté presque trois ans en prison. Pour moi c’était très dur. Les images de ces moments-là étaient très violentes. D’un seul coup, dans les journaux on parlait de lui, de son arrestation. On n’avait pas le droit de le voir pendant un ou deux mois. Malheureusement, ils étaient très violents dans les prisons afghanes. Quand au bout d’un mois, nous avons eu le droit d’aller voir mon père, ce fut un choc pour moi. On lui avait rasé la tête, on lui avait arraché les ongles, c’était dur, très dur. Mais bon voilà, l’absence du père ça a fait quelques dégâts dans la famille… Ma sœur était devenue engagée et très féministe. Elle refusait toujours de se marier. Aujourd’hui, à cinquante-six ans elle est toujours célibataire! Et mon frère aîné lui est devenu communiste. Donc c’est une famille politiquement assez dispersée, hétéroclite.
L’autre: Et vous?
A.R.: Moi je n’avais pas d’autres choix que de devenir anarchiste. Dans la famille il fallait s’affirmer, dire «Moi aussi j’existe!». Comme j’étais au Lycée franco-afghan, j’avais des contacts avec des professeurs français, avec la littérature française, bref, avec l’esprit français. Ce qui m’a beaucoup influencé et rendu rebelle! J’avais un oncle qui a fait ses études de droit, ici en France. Il a fait une thèse sur le contrat social de Jean-Jacques Rousseau. J’étais très proche de lui. Il me parlait de la France, de Rousseau, du contrat social, c’est comme ça que j’ai eu un contact avec la culture française… Puis petit à petit j’ai découvert tous les mouvements intellectuels français des années 60-70, c’était quelque chose!
L’autre: Tout ça en restant au Lycée franco-afghan?
A.R.: Oui. On avait du mal à lire les livres de cette époque, Sartre, Camus… Mais heureusement il y avait encore les traductions en persan. En revanche, comme je voulais lire en français, par curiosité je prenais des livres en français de la bibliothèque du lycée. Et en même temps, je suivais des cours de français et de cinéma au centre culturel franco-afghan, qui était un centre magnifique! C’est là que j’ai découvert la Nouvelle Vague française. Il y avait des cinés clubs le mardi et jeudi, dans une petite salle. Et les films passaient en français.
L’autre: Et sans censure alors?
A.R.: Pas de censure. J’y ai découvert Godard, Truffaut, ainsi que tous les films de Claude Sautet. C’était une magnifique période d’éducation culturelle. Et c’est à ce moment-là que j’ai pris beaucoup de distance avec ma famille, par rapport à l’ambiance mais aussi par rapport à l’idéologie de mon frère. Il y avait toujours des conflits entre mon frère et moi. A la maison, nous avions une très grande bibliothèque. C’est mon père qui l’avait faite, on avait tous les livres. Et d’un côté, il y avait les livres de mon frère… Ceux de Mao, de Lénine… de Marx… Il y avait une statue de Lénine. Et comme à cette époque, je dessinais, j’ai même dessiné une caricature de Sartre qui portait un stylo comme une arme et je le mettais devant la statue de Lénine. J’avais créé une sorte de conflit entre Lénine et Sartre.
L’autre: Voilà un premier dialogue… Donc il y avait déjà la littérature, le cinéma et le dessin.
A.R.: Oui j’ai commencé à écrire très jeune, justement quand mon père était en prison, j’écrivais des poèmes pour lui, je lui faisais des dessins pour qu’il les mette dans sa cellule.
L’autre: Vous lui rendiez visite souvent?
A.R.: Oui. Et toujours avec une grande souffrance.
L’autre: Et votre mère vous soutenait?
A.R.: Bien sûr. Elle était quand même assez libre. Une famille complètement déglinguée!
L’autre: A quel moment avez-vous quitté l’Afghanistan?
A.R.: Quand mon père est sorti en 1976, il ne voulait plus vivre en Afghanistan. Il voulait partir ailleurs. Il est allé s’installer en Inde. Moi, je suis parti en 78 quand il y a eu le coup d’état des communistes. Comme mon père, je ne voulais pas rester. J’ai pris mon passeport et je suis parti le rejoindre en Inde. A ce moment-là, c’était très compliqué la politique afghane. Au moment du coup d’état, tous les mouvements communistes étaient ensemble et au bout de six mois, il y a eu des dissensions entre les factions communistes. Mon frère, proche du parti communiste pro-soviétique, Partcham – alors écarté par les Khalki, le parti communiste nationaliste au pouvoir -, a dû fuir dans le nord de l’Afghanistan et y vivre clandestinement. Sans cela, il aurait été arrêté et torturé, voire exécuté! Mais à ce moment-là, tous les gauchistes qui étaient contre Muhammad Taraki se réunissaient, et mon frère se retrouvait avec les Parchamis. Moi de mon côté, j’étais en Inde. Ma mère est restée toute seule avec mes deux sœurs à Kaboul. Comme les communistes de l’Etat réquisitionnaient aussi les terres, mon père a été obligé de retourner en Afghanistan car il possédait pas mal de terres. Donc j’ai vécu avec lui pendant six mois, puis je suis resté un an tout seul. J’avais seize ans. Mon père m’avait laissé un peu d’argent. J’ai voyagé en Inde… Je voyageais seul, je voulais connaître l’Inde, le bouddhisme…
L’autre: A seize ans tout seul en Inde?
A.R.: Exactement. C’était magnifique. C’était un voyage initiatique. Apprendre la solitude, apprendre comment prendre des distances par rapport à sa culture, à ses racines, à sa société, à sa famille, sa langue, sa religion. C’était une très bonne leçon de vie. Et connaître aussi une autre culture malgré le fait que l’Afghanistan et l’Inde sont très proches…
L’autre: Surtout le Nord de l’Inde, la culture moghole.
A.R.: Oui, mais moi je ne voulais pas y voyager, car je connaissais un peu cette culture, dominée par l’Islam. Moi je voulais découvrir l’Inde, notamment l’Hindouisme et le Bouddhisme. C’est ça qui m’intéressait le plus. C’est pour ça que je suis allé au Sud, vers Pondichéry, le Kerala et là j’ai découvert une autre manière d’interpréter la vie sur cette terre, et d’interpréter la mort. Ça change énormément. Quand on est là, quoi qu’on fasse, je vois même ici en France, on appartient à cette civilisation abrahamique, à cette pensée abrahamique, la pensée judéo-chrétienne, le monothéisme, la dichotomie entre corps et âme…
L’autre: Entre les vivants et les morts.
A.R.: Bien sûr! Et cela structure énormément notre pensée. Même la pensée athéiste est structurée par rapport à un Dieu unique. Quand on analyse le matérialisme c’est par rapport à ça. Un matérialiste hindi ne serait jamais pensé comme un matérialiste judéo-chrétien musulman.
L’autre: C’est vraiment un carcan…
A.R.: Oui et ça, ça a été très intéressant pour moi. Découvrir qu’il y avait une autre structure de pensée. J’étais jeune mais…
L’autre: Vous étiez un adolescent!
A.R.: Oui un adolescent mais maintenant que je pense à cette période et comment j’ai été influencé par ça, indirectement et inconsciemment, je trouve que c’était formidable. C’est aussi à ce moment là que j’ai voulu venir en France. En 1979, il y avait l’invasion d’Afghanistan par l’Armé rouge. Je ne voulais absolument pas revenir au pays. J’ai contacté l’ambassade de France mais comme je n’avais même pas de visa Indien, c’était impossible d’obtenir un visa pour la France. Je n’avais plus d’argent pour partir ailleurs. C’était assez compliqué. J’ai emprunté un peu d’argent et je suis retourné en Afghanistan. Personne ne m’attendait. Mon père, surpris de me voir, m’a grondé: «Mais qu’est ce que tu fous! Tout le monde quitte l’Afghanistan et toi tu rentres!». Par contre, mon frère, tout heureux de voir ses camarades au pouvoir, voulait absolument que je m’engage dans L’Organisation de la Jeunesse Communiste. Je suis allé à deux – trois réunions! Moi qui revenais d’Inde, j’ai été complètement étranger à cette pensée marxiste-léniniste! C’était très violent. J’ai tout laissé tomber. J’ai dit à mon frère que c’était hors de question pour moi de m’engager. Au contraire, je participais aux manifestations contre l’invasion soviétique. Je suis resté quand même à Kaboul. J’aidais mes amis résistants à écrire les tracts, à les distribuer clandestinement…
L’autre: Vous aviez passé votre bac au Lycée franco-afghan?
A.R.: Oui. Après, je suis allé à l’Université de Kaboul faire des Lettres modernes, en littérature étrangère et littérature française bien sûr. Au bout de deux ans, j’en ai eu assez, je voulais quitter à nouveau l’Afghanistan. Clandestinement, cette fois-ci, et à pied!
L’autre: D’ailleurs vous avez écrit un très beau poème sur cet épisode qui a été publié dans la Revue Noor2.
A.R.: Oui, c’était décembre 1984. C’est une image que je n’oublierai jamais. On marchait, on marchait, à chaque fois qu’on demandait à un passant si la frontière était proche, il nous disait que c’était derrière cette montagne et dès qu’on y arrivait «Ah il y a encore cette autre montagne!». On a fait neuf jours et neuf nuits. A un moment on arrive sur une colline et là le passeur nous a dit «Stop ça y est, jetez un dernier regard sur votre terre». C’était la nuit en plus. On ne voyait rien, à part la neige et la trace de nos pas. De l’autre côté de la frontière, il y avait une plaine déserte et sans trace, aucune. Voilà, l’avenir était vierge, comme une feuille blanche qu’il fallait remplir.
L’autre: Et donc là vous aviez quel âge?
A.R.: J’avais vingt et un ans. J’étais avec ma femme, on a fait notre voyage de noces dans les montagnes! Arrivé au Pakistan, je voulais y rester et y travailler. Finalement, au Pakistan j’ai contacté l’ambassade de France et j’ai demandé l’asile politique que j’ai eu quatre mois après.
L’autre: En quatre mois? Ah c’était rapide!
A.R.: Oui à l’époque c’était facile! Et cela à cause de la guerre froide! Les personnels des ambassades d’Allemagne et même des États-Unis venaient chercher les Afghans dans les camps de réfugiés. Ils leur disaient «Venez chez nous!». Bref, j’ai eu un laissez-passer qui m’a permis de venir ici, en France, et je suis arrivée dans un centre d’accueil des réfugiés. Il fallait encore attendre six mois pour régulariser les papiers et nos cartes de séjour. On nous a demandé où on voulait aller pendant ces six mois. Nous, nous souhaitions aller «dans un endroit où il n’y a pas de bruit»… On nous a envoyés en Normandie, dans un village qui s’appelle Gaillon. Un petit village de six cent habitants, avec une petite rivière qui le traversait, le silence total. Magnifique!
L’autre: Vous êtes partis tous les deux?
A.R.: Oui, on est partis à Gaillon tous les deux et on y est restés presque huit mois. Durant cette période, je ne voulais pas aller dans un centre de formation linguistique pour apprendre «correctement» le français. Je voulais absolument apprendre cette belle langue à travers des livres, la littérature. Le premier livre que j’ai acheté en France c’était L’amant de Marguerite Duras. Je l’ai toujours avec moi. Je m’en servais comme un manuel de langue. Et il m’a beaucoup servi! En septembre 1985, je me suis inscrit comme auditeur libre à l’Université de Rouen, section littérature bien sûr, ensuite je me suis inscrit pour obtenir mon Deug en lettres modernes puis ma licence. Je voulais absolument apprendre le français et à ce moment là, je ne voulais pas faire de la littérature, j’y suis allé pour apprendre le français.
L’autre: Mais vous l’avez appris à travers la littérature…
A.R.: Oui. Et à l’université. Ensuite j’ai fait de la communication audiovisuelle. Une maîtrise, puis j’ai eu un doctorat à la Sorbonne sur la psychologie des spectateurs et plus particulièrement sur la fin des films. L’idée c’était de penser pourquoi, même si on sait que James Bond ne meurt jamais à la fin des films, le spectateur reste jusqu’à la fin? Pourquoi veut-on voir le dernier plan d’un film? Et qu’est-ce qu’un dernier plan de film? Pour développer ça, je devais faire de la psychologie. A cette époque, j’ai rencontré Sarah Kaufman qui enseignait «l’enfance de l’art». C’est une grande psychanalyste, elle m’aimait beaucoup parce que je lui posais des questions idiotes. Comme j’avais trouvé un rapprochement de cet état de spectateur avec la formule du grand psychanalyste Leclerc «Je sais bien mais quand même», j’analysais les films à la lumière de cette formule… C’est tout le problème de la dénégation. C’est à ce moment là, en pleine écriture de ma thèse, que j’ai appris, par l’intermédiaire d’un ami, que mon frère avait été tué…
L’autre: Assassiné en fait…
A.R.: Oui il a été assassiné. Il était dans un avion qui faisait le pont de ravitaillement entre Tachkent et Kaboul. L’avion a été abattu, d’après mes parents, par le groupe de Gulbuddin. C’était en 90. Je ne l’ai su que deux ans après sa mort. Comme nous n’étions pas en bons termes, ma famille ne voulait pas m’en parler…
L’autre: Où était votre mère?
A.R.: Elle était à Kaboul. Toute ma famille était à Kaboul.
L’autre: Est-ce que vous communiquiez avec eux?
A.R.: Oui.
L’autre: Mais ils ne vous ont pas parlé de votre frère?
A.R.: Personne ne m’en a parlé. J’ai été, et reste complètement hanté par cette question. Si j’ai écrit en 1996, mon premier livre, Terre et Cendres3, c’était pour comprendre ma famille!
L’autre: Quand vous avez appris la nouvelle?
A.R.: Oui. C’est un ami qui m’a appelé du Pakistan. Il m’a dit «C’est très dur mais il faut qu’un jour ou l’autre quelqu’un te le dise et j’ai décidé de le faire».
L’autre: Et ça vous a rendu malade?
A.R.: Oui presque.
L’autre: Et en colère?
A.R.: Oui en colère. Mais malgré tout, il fallait travailler, trouver de l’argent pour sortir d’Afghanistan la famille surtout les enfants de mon frère. Il avait laissé deux enfants tout petits. À cette époque, entre 1992 et 1994, j’ai été embauché dans une grande maison de communication audiovisuelle à Versailles. J’ai donc pu travailler et j’ai gagné ma vie très bien. J’ai réussi à faire sortir les enfants de mon frère et ma sœur aînée. Ils sont venus en Allemagne. Au bout de deux ans, même si je gagnais bien ma vie, j’ai laissé tomber mon travail dans l’entreprise pour faire des films documentaires. Et c’est à ce moment là que j’ai écrit en persan Terres et Cendres.
L’autre: C’est votre premier grand livre?
A.R.: Petit livre! C’était en 96. C’est vrai que j’étais très loin de l’Afghanistan. Spatialement mais aussi mentalement. J’ai perdu mon frère et puis c’est vrai que je n’étais pas un bon musulman. Je n’étais pas du côté des Moudjaheddin ni du côté de mon père. Après mon voyage en Inde, j’étais complètement ailleurs. Je ne voulais pas appartenir ni à une famille, ni à une tribu, ni à une culture, ni à un pays. «Le monde est ma maison» comme dit un grand poète perse, Nima Youshidj. J’étais en France, je voyais très peu d’Afghans. C’est en 1996 que je me suis reproché de mes racines, et cela suite à quelques événements: les Talibans ont pris le pouvoir en Afghanistan, après deux ans de guerre civile. À la même année, j’ai eu ma fille et ma nationalité française! Et puis dans tout ça, le deuil de mon frère! Tous ces événements m’ont poussé vers l’écriture qui était, et reste, un moyen de méditations sur la guerre, la violence… Je me disais qu’après chaque guerre si un peuple ne fait pas son deuil, il tombe dans la vengeance. Et le travail de deuil c’est ça. C’est renoncer à cette violence. Il y a un travail de mémoire à faire, malheureusement ce travail n’a pas pu être fait en Afghanistan. Ni un travail de deuil d’ailleurs.
L’autre: Il y a eu des tentatives. Mais il n’y a pas eu le même travail qu’en Afrique du Sud. Pourquoi?
A.R.: C’est une grande discussion. Bref, il y a l’enjeu géopolitique dans la région et puis aussi on a une culture particulière, très déchirée entre plusieurs ethnies, plusieurs civilisations, plusieurs croyances. Sans qu’on le sache, c’est dans notre inconscient collectif qu’il y a un conflit atroce. Il faut un anthropologue pour travailler sur ça. C’est un peu facile de dire que toute cette violence est là à cause de la situation géopolitique, blablabla… On oublie qu’il y a aussi, et avant tout, un inconscient collectif, quelque chose de l’ordre de la psychanalyse qui empêche les Afghans d’arrêter ce cercle de violence. Certains disent que c’est la loi du Talion. Cette loi existait avant l’Islam chez les Juifs. Il ne faut pas l’oublier. Mais ce n’est pas juste le code d’honneur, le Pachtoun wali4 il y a quelque chose en plus en nous!
L’autre: Mais il y a cette idée qu’à l’intérieur même de l’Afghanistan il y aurait des groupes différents qui n’arriveraient pas à trouver un lieu commun?
A.R.: Entre autre oui, il y a ça. Mais il y a aussi une question géographique. C’est un pays montagneux. On ne peut pas dire que c’est l’unique raison. Il y a, en fait, un tissage de différents facteurs qui jouent, qui ont créé une sorte d’inconscient collectif dans ce pays qui demande beaucoup d’efforts de travail pour être analysé. Nous sommes entre la civilisation abrahamique judéo-chrétienne musulmane et la civilisation hindi. Nous sommes juste à la frontière. Et ces deux civilisations ont deux manières complètement opposées de percevoir le monde, l’univers et notre existence sur cette terre. Et nous, les Afghans, n’avons pas résolu cette tension, nous n’avons eu ni penseurs, ni philosophes, ni psychologues, ni mystiques pour réfléchir sur cette question. Nos mystiques sont dans une contradiction permanente. Entre la pensée zoroastrienne, bouddhiste et islamique, ils sont perdus. Au lieu de réfléchir, de décortiquer ça, on s’est laissés enfermés dans une sorte de pensée métaphorique très compliquée, dans une contradiction permanente, dans un paradoxe violent… Et cela, parce que nous n’avons pas de repères. L’analyse permet de trouver des repères pour penser ce genre de complexité. On dit que la psychanalyse ne nous guérit jamais mais au moins nous apprend comment vivre avec nos maux… Et nous, les Afghans, avons tous ces problèmes, toute cette complexité, que ce soit dans les croyances, les manières d’être, les codes sociaux, les rapports hommes-femmes etc. C’est ça notre problème. Les autres pays s’en sont sortis. L’Iran s’en est sorti car à un moment, ce peuple a réussi à trouver ses propres repères grâce à ses penseurs, ses analystes, ses anthropologues, ses intellectuels. Chez nous c’est impossible.
L’autre: Ils sortent pour l’instant?
A.R.: Même dans la diaspora c’est compliqué. Un moment donné ils arrivent dans un «blocage symbolique» comme disait Lacan.
L’autre: Votre livre Terres et Cendres a été grand un succès.
A.R.: Oui. À l’époque personne ne voulait plus parler d’Afghanistan. Le monde occidental, qui a tant soutenu les Moudjahidines, a été déçu par la guerre civile du pays. Après le départ de la troupe soviétique, on croyait vraiment que le peuple afghan allait se reprendre. Après il y a eu la guerre civile. Toutes les idoles pour qui les Occidentaux se sont battus sont tombées dans des pièges. D’un seul coup il y avait une sorte d’apathie par rapport à la cause afghane.
L’autre: Les Français se sont beaucoup engagés symboliquement.
A.R.: Ils espéraient beaucoup et c’est à ce moment-là que mon livre sort. J’ai écrit ça pour moi-même, en persan, pour faire mon deuil.
L’autre: Et après vous l’avez traduit en français?
A.R.: Oui. Un soir, j’ai lu à mon amie, Sabrina Nouri, les premières pages du manuscrit. Elle m’a demandé de continuer. Je lui ai lu tout le livre en persan. Elle a pris le manuscrit et elle a dit qu’elle voulait le traduire en français. Elle a mis presque un an à le traduire dans le cadre de ses études de persan à la Sorbonne. Une fois terminé, on l’a envoyé à droite à gauche et on a eu des réponses positives. Et quand on a eu la réponse de P.O.L., je n’y croyais pas du tout car ils n’avaient jamais eu cet esprit de traduire la littérature étrangère comme les éditions Actes Sud. Quand ils ont accepté, j’étais étonné. J’ai appelé l’éditeur et il m’a dit «Je vous envoie le contrat et je publie». Mais moi je voulais le voir avant. Alors il m’a dit «S’il y a un problème dans le contrat dites-moi». En plus il devait partir au Canada. Je lui ai dit «J’ai seulement une question, je vous prends quinze minutes pas plus», et je lui ai demandé «Pourquoi vous voulez me publier?»… C’était sans doute la première fois qu’on lui posait cette question. Paul-Otchakovski Laurens n’est pas le genre d’éditeur a vous envoyé des compliments et des expressions très formelles sur vos écrits! Après un moment de silence il m’a répondu: «Parce que j’ai trouvé quelqu’un qui croyait aux mots». Pour moi c’était le plus beau compliment!
L’autre: «Celui qui croit aux mots»…
A.R.: Sans adjectifs. Très simple. C’est vrai que s’il m’avait dit qu’il me publiait parce que je venais d’Afghanistan, que c’était par solidarité… je n’aurais pas aimé.
L’autre: Vous ne vouliez pas être exotique.
A.R.: Oui.
L’autre: C’était ça vraiment, la croyance aux mots… Pas tellement aux mots français mais aux «mots».
A.R.: En plus pour moi qui était athée, enfin une vraie croyance! J’ai trouvé ma religion. Donc il y a eu Terres et Cendres puis les Milles maisons du rêve et de la terreur5, c’est un livre un peu autobiographique. J’y raconte l’histoire d’un jeune afghan qui à l’époque des communistes tombe dans les mains de la police communiste et il est tabassé, jeté dans les caniveaux de Kaboul, puis ramassé par une jeune veuve. Ça se passe en vingt quatre heures mais au fond ce sont les vingt-quatre ans de l’Afghanistan. Le lendemain, ce garçon doit quitter clandestinement sa terre ville natale. Quand il quitte Kaboul, il tombe dans les mains des Mudjaheddines, des islamistes. Ca raconte comment l’Afghanistan sort de la terreur rouge des communistes pour tomber dans la terreur noire islamiste. Mais je le raconte à travers vingt-quatre heures de la vie d’un jeune homme.
A.R.: C’est un livre qui, sur le plan formel, est un peu plus recherché. Ça déroute le lecteur. Il faut avoir la patience de lire les cinquante premières pages. Et il y a, heureusement, des pages où il n’y a qu’un seul mot!
L’autre: C’est une incantation alors?
A.R.: Oui, c’était une recherche formelle, structurelle dont je suis fier. C’est un livre auquel je tiens beaucoup. Peut être parce qu’il y a un peu trop de moi. Il a été publié l’année où je suis rentré en Afghanistan, après dix huit ans d’exil, pour faire un film documentaire sur les quarante dernières années de mon pays. Je suis allé aussi faire des photos, mais des photos très particulières, avec un grand appareil, une sorte de chambre. J’en ai acheté un pour photographier la ville de Kaboul. Tout le monde se moquait de moi en disant que «c’était archaïque», qu’il avait été fabriqué en 1848 par les Anglais…
L’autre: Les photographes dans les rues ils en ont encore, avec des trépieds et une couverture.
A.R.: J’ai fait une série de photos. Quand je suis rentré, les premières photos ont été publiées un peu partout: les Inrocks, Télérama. Puis j’ai sorti un livre Le retour imaginaire. Un texte autobiographique qui raconte comment j’ai quitté l’Afghanistan en 84 puis comment j’y suis retourné en 2002. Tout est raconté par deux personnages: un Atiq qui est resté et un autre qui est parti en exil.
L’autre: Il y a une rencontre entre les deux?
A.R.: Bien sûr. Comme un livre de photos, c’est une œuvre très particulière. Entre temps, j’ai fait mon film Terres et Cendres qui a été présenté à Cannes en 2004. Puis ça a continué, j’étais très engagé pour l’Afghanistan notamment sur le plan d’éducation et d’actions culturelles. J’ai aidé pas mal d’associations pour les jeunes. On a fondé une chaîne de télé pour les jeunes. On a lancé le premier soap-opéra afghan avec des problématiques afghanes: la famille, les femmes, la corruption. Je l’ai créé et j’ai formé des scénaristes pour ça, des réalisateurs et réalisatrices. Ça dure depuis quatre-cinq ans.
L’autre: Ça continue à être représenté?
A.R.: Oui, toujours, c’est diffusé deux fois par semaine. Ça marche très bien, ça s’appelle «Les secrets de cette maison». On a même créé une Star Academy. Les Afghans aiment la musique. Je préfère voir un jeune Afghan avec un instrument de musique qu’une kalachnikov. On a lancé ça intelligemment. Les jeunes devaient chanter le répertoire classique, pas de la variété. Ca continue et maintenant c’est devenu un phénomène social en Afghanistan. Ça s’appelle Afghan Star.
L’autre: Finalement après 2002, vous vous êtes réconcilié avec l’Afghanistan?
A.R.: Oui, on peut dire ça!… C’était aussi pour racheter mon frère. Le fait qu’il ait été communiste, et c’est à cause des communistes que l’Afghanistan est tombé dans un tel état… Mais, mon frère était un des rares communistes qui avait lu Marx et qui comprenait le marxisme correctement. Lui était un doué. Il parlait l’anglais, le russe, le persan. Durant cette période, ma vie était une sorte de sarabande entre Paris, Kaboul, et Calcutta! J’allais en Inde pour faire un film, une adaptation d’une nouvelle de Tagore qui s’appelait Kabuliwalla, L’homme de Kaboul. Une très belle histoire écrite en 1916 mais je l’ai adaptée pour l’époque contemporaine. C’était une toute petite nouvelle de six pages et quand j’étais en Inde en 1978 -79, j’ai eu un prof indien qui m’a appris l’hindi et l’anglais avec cette nouvelle. Et cette nouvelle m’est restée dans l’esprit. Mais, trois semaines avant le tournage, il y a eu un désaccord entre le coproducteur français et indien, le projet est tombé à l’eau. Je suis retourné en catastrophe en France et je me suis enfermé dans une chambre d’hôtel et j’ai écrit Pierre de Patience, Syngué Sabour6.
L’autre: Voilà comment sortent les pierres précieuses… Après des orages! Vous vous êtes enfermé parce que chez vous c’était impossible? Il fallait être seul au monde! Si vous étiez une femme je ne poserais pas cette question là, mais on n a l’impression que vous êtes rentré dans l’intimité des femmes, d’où ça vient cette capacité?
A.R.: Qui dit que ce n’est pas plutôt cette femme qui est rentrée en moi? J’avoue que je ne me rendais pas compte de cette «intrusion» quand j’écrivais.
L’autre: D’où connaissez-vous l’intimité des femmes? C’est quand vous étiez un petit garçon? Votre enfance?
A.R.: C’est un secret!
L’autre: Les petits garçons vont au hammam avec les femmes jusqu’à ce qu’ils commencent à grandir. Les petits Afghans grandissent dans un monde très féminin.
A.R.: On n’a jamais connu une telle situation dans ma famille, c’était une famille très libre. Mon entourage aussi était très libre à cette époque en Afghanistan. C’est assez loin de tout ce qui existe aujourd’hui. Ça existait dans les villages mais pas à Kaboul, quoique peut-être dans certains quartiers, certaines familles mais pas dans la mienne. En 2005, j’étais invité à une rencontre littéraire à Hérat. Une semaine avant mon départ, j’ai reçu un coup de téléphone du responsable de l’Alliance Française à Kaboul qui était le partenaire de cette rencontre littéraire, il m’a annoncé que cette rencontre était annulée à cause de l’assassinat d’une poétesse afghane, Nadia Anjuman qui devait participer à la rencontre, c’était une poétesse de Hérat. Je connaissais cette poétesse, elle avait vingt-cinq ans. Ses poèmes étaient sublimes, magnifiques, très osés.
L’autre: Cela parle de sexualité?
A.R.: Plutôt de désir, de la féminité. J’ai été très touché par sa mort. Tout de suite, j’ai écrit un article, une lettre ouverte qui a été publiée ici en France dans le magazine Elle. Puis je suis retourné en Afghanistan pour voir la famille de cette poétesse. Ils ne voulaient pas me rencontrer. C’est son mari qui l’a tuée poussé par la mère de la poétesse. C’était une affaire assez compliquée. Le mari arrêté, en prison il s’était injecté de l’essence dans les veines pour se suicider; mais il est tombé dans le coma. Là, je me disais si j’étais une femme, je resterais à côté de cet homme pour lui dire tout. Ainsi le livre est-il né. Comment ces histoires sont-elles sorties avec une certaine sensualité? Je ne sais pas. Peut être que dans une autre vie, j’étais une femme, une femme battue!
L’autre: Les poèmes de cette femme vous ont inspiré peut être?
A.R.: Oui, il y a aussi les poèmes des femmes pachtounes, les Landaïs. Mais c’était très osé.
L’autre: Alors justement les femmes afghanes entre-elles peuvent avoir des propos très coquins, grivois même.
A.R.: Oui à chaque fois que les Afghans me disent «une femme afghane ne pense jamais ce genre de trucs! Ne dit jamais ce genre de trucs!» Cela me fait rire!
L’autre: C’est comme ça les réactions?
A.R.: Oui surtout les femmes afghanes.
L’autre: Comment ça se passe dans les campagnes, les villages?
A.R.: Partout c’est pareil.
L’autre: Ca ne se dit pas en fait.
A.R.: Non il ne faut pas le dire… et écrire c’est encore pire. Et mettre en scène, c’est le blasphème!
L’autre: Ça vous rend transgressif à l’égard de la société, cette production artistique?
A.R.: Oui mais à un moment donné, il faut oser dire les choses. On a parlé des intellectuels afghans. J’admire énormément Bahodin Majrouh. C’est vraiment le seul intellectuel qui savait donner des noms à toute la terreur, il savait où était le problème des Afghans. Il a écrit un livre magnifique qui s’appelle L’égo monstre7. Tous ses livres sont traduits en français. Pour moi c’est le seul intellectuel afghan qui a compris la complexité, ce blocage symbolique des Afghans. Il a fait ses études en France. Il a fait son doctorat sur Montaigne, je crois. Il connaissait très bien la philosophie, la psychanalyse. Il a été assassiné en 88 par les islamistes à Peshawar au Pakistan. Bref, j’écris ce livre, je le donne à mon éditeur toujours P.O.L. pour qu’il sorte au mois de mars car je publie tous mes livres au printemps. Mais il m’a appelé en me disant qu’il voulait le publier à la rentrée littéraire. Alors du coup, je lui ai demandé de le jeter à la poubelle.
L’autre: Pourquoi?
A.R.: Je ne voulais pas qu’il sorte à la rentrée littéraire car je n’y croyais pas. La deuxième chose je ne voulais pas tomber encore dans le piège… comme ça parle de la femme, de la religion, je doutais que l’aspect littéraire serait à la mesure de son risque politique. Je ne voulais pas. J’ai demandé à Paul8 si le risque politique que j’allais prendre en publiant ce livre à la rentrée littéraire en valait la peine. Je ne voulais pas que le risque politique prenne le dessus sur l’aspect littéraire.
L’autre: On revient aux mots, à l’histoire des «mots».
A.R.: Oui exactement. Et il m’a convaincu de publier à la rentrée. Les premières réactions ont été plus littéraires que politiques, ça m’a rassuré. Pour présenter le livre partout en France j’ai rencontré plus de 2000 jeunes élèves dans les lycées. Eux aussi m’ont donné beaucoup de confiance. Et puis Le Goncourt!
L’autre: Ça a modifié votre rapport à la littérature?
A.R.: Non pas du tout. Ce que je dis toujours c’est que ce livre et ce prix m’ont donné confiance en mes doutes.
L’autre: En fin de compte, ça a été des éléments structurants mais avec au centre des doutes! En tous cas on perçoit bien le chemin, l’évolution.
A.R.: Comme j’ai dit, j’ai commencé à écrire très jeune, mais quand je suis arrivé en France, j’ai laissé de côté l’écriture et la poésie! Je voulais faire du cinéma. Même mon entourage, ici en France, ne savait pas que j’écrivais. Quand j’ai eu ma fille Alice, en 1996, c’était à moi de donner le biberon à trois heures du matin. J’avais trois-quatre heures devant moi et bien sûr je ne voulais pas dormir, en plus je suis un peu insomniaque, alors j’écrivais.
L’autre: Vous écriviez en attendant l’heure du biberon, tout le monde n’a pas la chance de faire de cet espace un objet littéraire!
A.R.: Peut-être. L’autre jour, j’ai lu une phrase d’O’connor qui disait à propos d’un jeune garçon qui s’est suicidé: «Parce qu’il ne savait pas quoi faire de ses souffrances». Et cette phrase m’a beaucoup plu. C’est vrai, à un moment donné, tout le monde peut en faire quelque chose.
L’autre: Dans Terres et Cendres, je trouvais que vous respectiez les codes culturels mais dans Syngué Sabour vous les brisez, qu’est-ce qui s’est passé entre les deux? Comme chemin intérieur…
A.R.: Dans Terres et Cendres c’est un questionnement sur les codes d’honneur. Le vieillard se pose des questions essentielles, comme je me les posais à ce moment-là: faire le deuil ou venger ces morts? Voilà. Mais, en même temps, mon personnage souffre plus de la nudité de sa bru que de sa mort. La nudité comme honneur!
L’autre: Oui il la rhabille dans ses visions.
A.R.: Oui, il souffre plus de ça. Mais le thème essentiel reste la loi du Talion, la loi de la vengeance, le sang pour le sang, œil pour œil. On ne peut pas sortir de cette guerre sans faire le deuil, il faut abandonner ce code d’honneur. Puis dans le deuxième livre, Les Mille Maisons du rêve et de la Terreur, je parle de la vie familiale. L’Histoire et le poids de la religion sur les individus, dans leurs relations. C’est vrai que ces deux premiers livres Terre et Cendre et les Mille Maisons du rêve et de la terreur ont été écrits avant que je ne retourne en Afghanistan. Donc comme tous les exilés j’étais dans une sorte de nostalgie, je le reconnais. Mes premiers textes sont très nostalgiques, car on est toujours dans une sorte de volonté de rendre sublime notre passé et notre terre d’origine. Après mon voyage en 2002, quand j’ai vu vraiment ce qu’était la société afghane, j’ai découvert plus, et là oui, dans ce cas là il faut oser. Ce voyage, ce retour, était vraiment décisif pour moi. En même temps que je me suis réconcilié avec le pays, je le remettais en question! Je me suis réconcilié en disant tout.
L’autre: Le petit Yacine est sourd… son grand père n’ose pas parler. Il a peur de parler. Et dans Syngué Sabour, l’héroïne commence à parler à un homme qui n’entend plus et ne peut plus bouger.
A.R.: Oui … la parole, croire aux mots. Ici, le problème existentiel n’est plus «to be or not to be» mais «dire ou ne pas dire», c’est très important chez nous. On ne dit pas tout directement. C’est pourquoi on s’enferme toujours dans des métaphores. Il ne faut pas tout dire à l’extérieur, devant un étranger. Et ça ce n’est pas un problème d’aujourd’hui. Même Shams, le grand poète perse, le grand mystique du XIIIe siècle dit «nous ne sommes pas aptes à tout dire, si seulement nous pouvions tout dire, tout écouter. Il faut tout dire et tout entendre mais nos yeux sont scellés, nos oreilles sont scellées, nos corps sont scellés». Dans Terres et Cendres à un moment donné un personnage qui incarne la sagesse orientale, dit: «la douleur, soit elle arrive à fondre et à s’écouler par les yeux, soit elle devient tranchante comme une lame et jaillit de la bouche, soit elle se transforme en bombe à l’intérieur, une bombe qui explose un beau jour et qui te fait exploser…»
L’autre: Quand vous écriviez en persan c’est pour ces raisons que la parole était bloquée? Syngué Sabour est votre premier livre écrit en français. Et après?
A.R.: Après j’ai publié un autre livre: Maudit soit Dostoïevski. Je parle d’un autre problème très important pour moi sur lequel on n’a jamais travaillé, c’est le sentiment de culpabilité. Je crois que c’est l’un des phénomènes psychiques essentiels sur lequel il faut réfléchir dans certains pays et notamment pendant la guerre. Je reviens à cette phrase de Lacan «Le sentiment de culpabilité engendre deux genres de traumatisme, c’est la névrose chez ceux qui restent bloqués dans le sentiment de culpabilité et puis la psychose qui chez ceux qui ne veulent pas rentrer dans la culpabilité». La société afghane est psychotique.
L’autre: Ce n’est pas un peu excessif?
A.R.: Malheureusement. Psychotique dans notre manière d’être, dans notre manière de voir, et dans notre manière de faire la guerre.
L’autre: Pourquoi ça nous fascine tant, nous les Français?
A.R.: A cause de ça! Comme on dit «La vérité, on l’adore quand elle se révèle mais on la déteste quand elle nous révèle».
L’autre: En tous les cas vous la voyez bien désorganisée la société afghane d’aujourd’hui!
A.R.: Oui ça c’est la culpabilité très importante. Pourquoi? Parce que dans la pensée abrahamique, judéo-chrétienne, le pêché originel est là. L’homme, quand il entre dans ce monde, il fait tout pour se racheter, pour payer ce pêché. Mais Mahomet dit: «Si vous êtes nés musulman vous êtes pardonnés». On peut se poser la question: Si en tant que musulmans nous sommes pardonné, pourquoi alors Dieu nous envoie sur cette Terre? «Pour que vous passiez une certaine épreuve afin de prouver votre innocence?» nous répond le texte islamique. Donc mon devoir ici c’est de conserver mon innocence et ma religion. Vous voyez comment ce phénomène de conservatisme joue énormément chez les Musulmans. C’est encore dans notre inconscient collectif. On n’en parle pas du tout. Malheureusement aucun anthropologue ici ne parle de ce sentiment de culpabilité. Ça appartient plutôt aux psychologues, aux psychanalystes…
L’autre: Vous citez souvent la psychanalyse.
A.R.: Oui parce je l’ai un peu étudiée. Et j’ai compris, comme dit Lacan, que «La psychanalyse est un remède contre l’ignorance. Elle est sans effet sur la connerie.»
Faite à Paris en avril 2014
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