Les entretiens

Chérif Cissé, un interprète et un homme bon

La passion des langues et des mondes


Marie Rose MORO

Marie Rose Moro est pédopsychiatre, professeure de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, cheffe de service de la Maison de Solenn – Maison des Adolescents, CESP, Inserm U1178, Université de Paris, APHP, Hôpital Cochin, directrice scientifique de la revue L’autre.

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Repéré à https://revuelautre.com/entretiens/cherif-cisse-un-interprete-et-un-homme-bon/ - Revue L’autre ISSN 2259-4566

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Chérif Cissé est né le 9 mars 1964 à Nioro-du-Sahel au Mali et nous a quittés le 26 juillet 2021. Sa mort, dans un hôpital parisien, attriste toute la communauté qu’il a servie, comme interprète de talent, recherché, érudit et profondément humain. Je l’ai rencontré en 1992 dans le cadre de la consultation transculturelle et, depuis, je n’ai cessé d’apprendre de lui. D’abord le bambara pour lequel il a été mon professeur pendant plusieurs années, mais surtout il m’a appris la subtilité de la traduction en situation clinique, l’importance de la médiation dans ces situations de souffrance psychique, la complexité du lien que les patients et les familles entretiennent avec les représentations culturelles de leurs univers familiaux et comment ces manières de penser et de faire se transforment en exil. Chérif, nous avons déjà le blues de toi et, comme dirait Dany Laferrière, L’exil vaut le voyage (Grasset, 2020), tu l’as démontré. Merci et que ton dernier exil soit léger. Cette interview sera un modeste hommage à tout ce que tu nous as apporté.

Marie Rose MORO
Paris, le 27 juillet 2021

L’autre : Tu es traducteur, anthropologue, interprète, médiateur et plein d’autres choses encore que nous allons découvrir. Est-ce que tu peux nous raconter où tu es né, d’où vient ta famille et comment s’est fait ton chemin à partir du Mali ?

Chérif Cissé (CC) : Je suis né au Mali dans la région de Kayes, plus précisément à Nioro-du-Sahel1, le 9 mars 1964. Je suis soninké par ma mère, je suis diakhanké par mon père. À Nioro, j’ai été scolarisé d’abord en arabe puisque ma famille est une famille maraboutique. On commence toujours par l’école coranique.

L’autre : Avant que tu rentres à l’école, tu parlais quelle langue ?

CC : Je parlais les deux : soninké et diakhanké, et même bambara parce que c’est la langue qui était la plus parlée à l’extérieur, à l’école, dans la rue… Je considère que le diakhanké est ma première langue maternelle, puis le soninké et le bambara/dioula/ma-linké. Je parle aussi le mandingue/
mandinka parlées dans plusieurs pays ouest-africains.

L’autre : Tu rentres à l’école coranique à quel âge ?

CC : Je crois 5-6 ans. À 7-8 ans, j’ai été scolarisé à l’école moderne, c’est-à-dire en français qui est la langue officielle du Mali. Le bambara est la langue véhiculaire.

L’autre : Mais tu allais encore à l’école coranique, tu faisais les deux en même temps ?

CC : Oui, jusqu’à un certain âge. Puis on a arrêté avec l’école coranique et c’était uniquement l’école française. C’était au début du collège, je crois.

L’autre : Que faisait ta famille ?

CC : Mon père est commerçant, enfin il était commerçant parce qu’il est décédé à 50 ou 51 ans en 1980. Ma mère était ménagère, mais son père était parmi les premiers élèves de la ville de Nioro. Mon grand-père était d’un clan de chefferie traditionnelle.

L’autre : Le père de ta mère ?

CC : Oui, son père était chef de village à Nioro. Mon père a été scolarisé, mais il n’est resté que deux ans dans l’école française. Le grand-père maternel, le père de ma mère, était un grand personnage. Voilà ce que je sais de lui. Il vivait à Nioro sa ville natale, conquise par les troupes coloniales françaises (avec le Colonel Archinard) en janvier 1891. L’armée en face, défaite par les Français, était dirigée par Ahmadou (1837-1898), opposant à la colonisation et fils aîné du célèbre Djihadiste peul El Hadj Omar Tall (1794-1864). Lorsque la ville de Nioro, fondée en 1400 selon la Tradition, est tombée entre les mains des colons, mon grand-père maternel Fodé Tounkara, issu de la lignée de la chefferie traditionnelle, fut parmi les tous premiers scolarisés de force afin de devenir des auxiliaires de l’administration coloniale… Il a dû donc quitter son Soudan natal pour Saint-Louis au Sénégal pour poursuivre des études à l’École des fils de chefs. Quand il a pris ses fonctions, il a beaucoup sillonné le Soudan français [actuel Mali] car il était commis de poste2 aux PTT3 ce qui fait qu’il a beaucoup voyagé au Mali. Il a débuté sa carrière en 1903 et a eu beaucoup de promotions. Il fut élevé chevalier de la Légion d’honneur4 après plus de quarante-six ans de services rendus. C’est pendant son service qu’il a rencontré ma grand-mère maternelle, qui n’est pas de Nioro mais de Nara5. Ma mère est née en 1941 à Nara. Elle n’est pas allée à l’école. C’était la benjamine, la toute petite des enfants de mon grand-père paternel. Ma mère vit toujours à Nioro, mais le papa, lui, est décédé. Il était commerçant et il nous a légué beaucoup de choses : des terrains, des jardins, etc. Il a bien réussi par rapport à ses amis d’enfance ou de sa classe d’âge. Il était bien apprécié aussi. Ça, c’est le côté parents. Maintenant ma fratrie est nombreuse puisque mon père était polygame.

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  1. Nioro se situe dans la région de Kayes à 241 km au nord-est de la ville de Kayes, à proximité de la frontière mauritanienne (note des éditeurs).
  2. Poste très important à l’époque qui concernait les courriers et les mandats d’argent.
  3. Postes Télégraphes et Téléphones.
  4. Par Décret daté du 29/06/1949. Voir JO de la République Française vendredi 01/07/1949 No 155, p. 6477.
  5. Nara est une ville du Mali, chef-lieu du cercle de Nara, dans la région de Koulikoro, à proximité de la frontière avec la Mauritanie, à plus de 400 km à l’est de Nioro.

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