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Objets de migrants Source D.G.

La valise comme métaphore


Ivy DAURE

Ivy Daure est Psychologue Clinicienne. Docteure en psychologie. Enseignante à l’Université de Bordeaux. Membre du Comité de Rédaction du Journal des Psychologues.

Balint, M.  (2000) Les voies de la régression. Paris, Payot.

Daure, I. Reveyrand-Coulon, O. (2019) Le migrant et sa famille : défis interculturels en psychologie clinique. Paris. Fabert.

Daure, I.  (2020) Être enfant et adolescent dans une famille multiculturelle : atouts et difficultés. In : Les défis des familles d’aujourd’hui. Salvatore d’Amore. Deboeck.

Daure, I. (2021) Voyager, se déplacer : regards cliniques. Le journal des Psychologues. Avril 2021. N° 386.

Daure, I. (2010) Familles entre deux cultures : dynamiques relationnelles et prise en charge systémique. Fabert.

Muxel, A. (2002) Individu et mémoire familiale. Nathan

Pour citer cet article :

Repéré à https://revuelautre.com/documents/la-valise-comme-metaphore/ - Revue L’autre ISSN 2259-4566

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« A bundle of belongings isn’t the only thing a refugee brings to his new country1. »
A. Einstein – Citation publiée par UNHCR – United Nations High Commissionner for Refugees

 

La notion de valise est souvent associée à quelque chose de lourd, portée par le voyageur. Il la porte de loin, et il est difficile de s’en débarrasser. Une perspective qui projette la valise dans une expression symptomatique. Dans cette lecture, la valise nous vient souvent de nos expériences passées et  transgénérationnelles.

Cette analogie qui pourrait être psychologique est entrée dans le sens commun et il n’est pas rare d’entendre : « chacun ses valises », « je porte déjà mes valises », « je voudrais poser mes valises ». A contrario, nous voudrions ici, porter l’attention sur la notion de valise comme identité, ressource, support, ou trésor.

Tout le monde a déjà fait et défait sa valise

La valise est un appendice, un objet, un espace et nous pourrions même dire un lieu dans lequel nous déposons des objets. Des outils dont nous aurons besoin. La valise sert à nous outiller, elle est contenant d’un contenu nécessaire, indispensable, fondamental au déplacement qui est à réaliser.

L’homme est un voyageur, selon Michel Balint (2000) mobilisé par la « pulsion viatorique ». L’homme va ailleurs. « Pulsion à l’œuvre chez l’humain qui le pousse à se déplacer, se délocaliser, voyager vers d’autres territoires, d’autres lieux, afin de se confronter, découvrir, explorer. Penser la pulsion viatorique équivaut à considérer que le désir de partir est présent chez tout sujet de façon plus ou moins intense, mais de manière intrinsèque à l’humanité, le mouvement vers un ailleurs serait donc un besoin indéniable. » (Daure, 2021 : 12)

Nous avons tous, à un moment ou un autre, fait une valise, petite ou grande, ou un sac qui fait effet de valise. Un appendice, une sorte de prolongement de soi qui nous raconte :  « ouvre-moi ta valise et je te dirai qui tu es » pourrait être une maxime à considérer avec intérêt.

Trois caractéristiques sont indispensables pour penser la valise, nous pourrions les appeler les trois « C », la valise est à la fois : contextuelle, composite et co-construite.

La valise contextuelle

Contextuelle parce qu’elle s’adapte à l’occasion, au type de déplacement, au projet de ce voyage. La valise ne prendra pas la même dimension si elle est préparée pour un week-end, pour les vacances, pour un long voyage ou pour une migration pour la vie. Elle ne prendra pas la même dimension non plus en fonction des moyens de déplacement utilisés pour atteindre la destination, le temps de séjour sur place, les étapes du parcours et les éventuelles difficultés à traverser.

La question du temps de préparation est importante, la valise ne sera pas la même si elle doit être préparée à la hâte ou bien si la personne a du temps pour la faire, la penser, hésiter, ajouter ou enlever des affaires.

La tonalité émotionnelle oriente aussi la réalisation de la valise : la tristesse, la joie, la peur, les craintes qui évoquent ce départ temporaire ou définitif, avec un point d’arrivée ou sans destination certaine sont autant d’éléments qui donneront à la valise une allure spécifique. Chacun fait sa valise en fonction aussi de ses humeurs.

La valise composite

Une valise est un assemblage, un mélange, une composition toujours unique d’éléments et d’objets qui racontent des histoires. Les motivations du départ déterminent sa composition : une valise n’est jamais vide, elle est toujours composée de quelque chose.  Même si elles sont peu nombreuses, chacune de ces choses ont leur place, une raison d’être là et une fonction, une utilité dans le temps d’après et dans l’ailleurs.

D’ailleurs, justement, chaque objet de la valise a-t-il nécessairement une utilité pour après ? Il a déjà sa fonction lors de la composition de la valise, un effet rassurant et soutenant : « Il me faut cet objet. » « Je dois prendre mon carnet de notes. » « J’ai besoin de ce pull, on ne sait jamais. »

La valise co-construite

On n’est jamais seul quand on fait sa valise, quelques fois la présence de l’autre est physique, matérielle et à d’autres moments cette compagnie est intériorisée.

Il y a aussi la présence de ceux qui ajoutent des choses : « Tu auras besoin de cela. »  « Je te donne cette tenue. » « Je veux que tu amènes avec toi cette bague. » « Mon père voudrait que je prenne cet objet. » « Si je ne prends pas cette photo ça fera de la peine à ma tante. »

Autant de phrases qui réaffirment la notion de co-construction de la valise, une co-construction qui est historique, qui ne se fait pas seulement au moment d’assembler des objets ; elle est étroitement liée à l’histoire de vie et des rencontres, à la place du sujet dans sa famille.

Mamadou est étudiant à l’Université. Lors d’un cours en distanciel en période de pandémie, j’ai demandé à son groupe de travail de penser à un objet qu’ils souhaiteraient mettre dans leur valise dans la perspective d’un voyage. De façon volontaire, nous n’avons pas donné d’autres consignes au sujet de ce voyage hypothétique, l’important étant les projections de chacun. Une pause a été proposée pour la réflexion autour de la tâche.

De retour dans le groupe, le jeune homme s’était habillé en tenue traditionnelle. Originaire de Côte d’Ivoire, ce voyage réalisé deux ans auparavant était pour lui et sa famille d’une grande importance sur le plan professionnel et source d’une fierté certaine.

Mamadou explique : « Quand j’étais en train de préparer ma valise pour venir en France j’étais très ému, mais je pense que la personne qui était la plus touchée par ce voyage c’était mon père. Je l’ai vu pleurer pour la première fois, il m’a dit comment il était fier de moi. L’objet que j ‘ai choisi pour l’exercice demandé, ce n’est pas moi qui l’ai mis dans ma valise, mais mon père. Il a posé dans ma valise ce boubou traditionnel. Ce vêtement, on l’utilise dans les circonstances importantes, ce sont les grandes personnes qui l’utilisent, les sages, les hommes qu’on écoute. Mon père m’a dit : ” tu dois l’amener en France, tu en auras certainement besoin un jour. ” Depuis que je suis en France, c’est la première fois que j’ai l’occasion de le porter. Je suis très content de partager ça avec vous, je suis aussi fier de vous montrer ce costume. Merci. »

Cette expérience partagée avec Mamadou et son groupe de classe a été effectivement très émouvante pour nous tous, à plusieurs niveaux : le dévoilement de ce moment intime avec son père, sa confiance manifeste dans le groupe et l’honneur qu’il nous a fait, de vivre avec lui la première fois qu’il portait sa tenue traditionnelle en France, quelques années après son départ. Une occasion d’honorer son père et de signifier sa loyauté à la filiation et à ses origines.

La valise co-construite est tout cela : des objets posés, imposés, qu’on refuse, non-refusables, d’autres mis en cachette et découverts lors de l’arrivée à destination, d’autres installés par le propriétaire de la valise avec ou sans conviction.

La valise raconte l’histoire du sujet et sa famille, son identité, ses rencontres, comment cet ensemble est incorporé, habité par la personne qui la construit au fur et à mesure de son existence.

Valise expression de la transmission

Dans la valise, il n’est pas rare de trouver de la nourriture, des aliments qui traversent les frontières et qui matérialisent le transport d’un peu du pays, des traditions culinaires, des souvenirs gustatifs et olfactifs présents chez chacun d’entre nous. Les migrants peuvent, par leurs absences en terre d’accueil, représenter un manque, une perte des saveurs du pays, de l’avant qui ne peut pas être retrouvé ailleurs.

Alors, les voyageurs qui traversent les frontières entre le pays d’accueil et le pays d’origine remplissent souvent leurs valises de denrées alimentaires rares ou inexistantes d’un côté ou de l’autre du globe qui seront partagées ensemble tel un nectar d’excellence.

Les traditions culinaires s’adaptent en terre d’exil, souvent certains produits sont remplacés par d’autres et la cuisine évolue sans pour autant que les saveurs d’origine ne soient retrouvées complètement. Il s’agit ici d’un métissage culinaire signe de créativité et d’interculturation.

Maria, lors de ses voyages estivaux au Portugal, son pays d’origine, revient la voiture pleine de pommes de terre, d’oignons et d’autres légumes qui, selon elle, n’ont pas le même goût en France, ceux du pays étant bien meilleurs, évidemment.

Pablo, originaire du Mexique, part au pays avec la valise remplie de fromages français pour ses parents restés au pays, un mets très peu accessible dans leur pays. Ainsi, il partage un peu de sa nouvelle vie en France et des saveurs qui sont devenues importantes pour lui et valorisées par les siens.

Je dois avouer ici que ma mère, mon père, mon frère et tous ceux de ma famille qui s’aventurent en voyage en France se retrouvent avec une liste d’aliments à ramener, une longue liste qui va du plat traditionnel aux produits alimentaires introuvables en Europe comme la glace typique de ma région. Cette liste est maintenant devenue tripartite, mes enfants qui n’ont jamais vécu au Brésil mais qui y vont régulièrement expriment eux aussi les souhaits de re–goûter à des aliments qu’ils affectionnent.

L’inverse est vrai aussi. Lors de nos voyages au pays, nous avons une liste des produits français à amener à tous ceux qui ont eu la chance de les goûter et qui se languissent de ces saveurs (fromages, vins et charcuteries diverses).

Ces temps de retrouvailles et d’ouvertures des valises, desquelles de véritables trésors sont extirpés sont autant de moments de joie et de partage autour de la nourriture qui est aussi affective, familiale, historique et délicieusement inclusive. Ils sont le signe d’une appartenance qui reste préservée malgré la distance physique, le temps qui passe et le quotidien non partagé.

« La table comme une embarcation instable, navigue parmi les aléas de la vie de la famille. La table dit tout, montre tout. Les humeurs, les rires et les pleurs, les lois édictées, le jeu de soumission et dominations, des récompenses et des punitions. Dons et contre-dons. Goûts et dégoûts. Drames et joies. Paroles et silences. La table théâtralise les enjeux et les jeux de l’échange. La table est le lieu d’une rencontre à la fois hasardeuse et programmée. Partage de la même nourriture. Instauration d’une même conversation et d’un même silence. » (Muxel, 2002 : 76)

Ces trafics alimentaires2 sont autant de manifestations de la transmission intrafamiliale qui renforcent l’appartenance. Ces présents, dons échangés dès les premiers moments des retrouvailles, ont aussi, selon moi, une fonction de pont, de reconnexion à l’autre, à sa place et à son histoire. Ces valises-nourriture remplissent un rôle essentiel dans le ressenti groupal et dans l’apaisement du vécu de perte et d’exil.

Erika l’exprime très bien : « Quand je mange le ragoût préparé par ma mère, avec les produits et les herbes du pays qu’elle amène jusqu’ici, alors c’est comme si la Bolivie venait me rejoindre en France, c’est comme si je n’étais pas partie. Et ça m’aide à patienter jusqu’au prochain séjour, j’y vais seulement tous les trois ans, c’est long. »

« Manger, n’est jamais simplement manger. Cet acte représente bien d’avantage ! C’est partager, dire qui l’on est. Cuisiner en famille, c’est faire quelque chose qui se destine à quelqu’un, que nous avons appris de quelqu’un. C’est donner de soi, mais aussi dominer, imposer des goûts, contraindre, éduquer (transmettre)3. La table devient un moment d’intimité familiale, un lieu où la famille renseigne sur ses particularismes familiaux et sociaux, ses habitudes alimentaires, les places de chacun dans le système, les alliances, les rivalités. » (Daure, 2010 : 58)

Défaire sa valise

L’expression « poser sa valise » signifie que la personne est arrivée à bon port, qu’elle peut se reposer du long voyage, qu’elle peut se sentir en sécurité, chez elle, qu’elle n’a plus besoin de tenir valise à la main prête à repartir ou dans l’impossibilité de s’installer. « Tenir sa valise ou se tenir à sa valise », « porter sa valise ou se laisser emporter par elle ». Délesté de cette contrainte physique, le sujet peut alors évoluer, découvrir, explorer le nouvel univers.

Dès lors, défaire sa valise prend un sens encore plus engagé, investi et intime. Celui qui défait sa valise se dévoile, se raconte, s’expose ; chaque objet ayant un sens, une histoire, une fonction.

Le mouvement de défaire la valise peut avoir un effet rassurant d’installation et de sécurisation avec des vertus contre-phobiques et anxiolytiques c’est ce que raconte Madame X.

Lors de l’édition 2021 des « Dialogues du 21 » dans lequel pour la première fois je parle de ma vision de la valise et de la métaphore que représente pour moi la valise, une femme vient vers moi à la fin de mon intervention. Voici en quelques mots son témoignage, ou ce qui me reste de cette perle de récit.

Madame X : « Je voudrais vous remercier de ce que vous avez dit, c’est tellement vrai et touchant… J’ai déménagé 32 fois dans ma vie dans différents pays et villes et à chaque fois dans ma valise j’ai certains objets qui sont pour moi très importants, ils racontent des choses de mon histoire. Il s’agit de quelques petites choses, une nappe, une bougie, deux ou trois photos et dès que je les installe, je me sens bien, je me sens arrivée et je sais que ça m’apaise et je peux à partir de là me sentir mieux, moins stressée par la nouveauté du déplacement. Quand je trouvais leur place dans le nouveau logement, comme un petit hôtel, c’est comme si je trouvais avec eux ma place dans cette nouvelle étape de vie. Mon fils a beaucoup déménagé lui aussi et il m’a raconté comment il faisait pareil. Comme moi, il a ses objets importants qu’il doit placer, pour lesquels il s’emploie à trouver un lieu comme si le bien-être dans cette nouvelle demeure en dépendait. Avez-vous déjà entendu d’autres personnes qui font comme nous ? »5

Poser sa valise et la défaire représente aussi être plus apte à la rencontre avec l’autre et avec sa nouvelle culture. Défaire la valise pour la refaire avec du nouveau, comme des prémisses de l’interculturation dans le mouvement de mettre hors de soi ses apports et les observer, les reconnaître afin de pouvoir les transformer et les faire évoluer.

Odile Reveyrand-Coulon et moi-même donnons notre définition de l’interculturation : « Il s’agit d’un processus intrapsychique, intersubjectif et social en jeu dans les contacts de cultures. Ce processus naît de la mise en tension entre cultures, en raison des pluralités de références, d’appartenances, de valeurs, de codes se confrontant, interagissant, se combinant. Il se traduit par des métissages, des créations et métabolisations. » (2019 : 14)

L’interculturation fait appel aux expériences de vie, aux rencontres, aux échanges et aux découvertes quotidiennes, un « ici et maintenant » qui construit un futur tissé entre un univers culturel divers et qui donne au passé une autre coloration. Et la valise se transforme : elle n’est plus la même. Les contenus évoluent, comme évolue la personnalité du sujet.

Comment faire dans les cas où la valise est toujours prête ou n’est jamais défaite, comme pour Pierre6 ?

Ce jeune écolier de 10 ans est envoyé en thérapie par la psychologue scolaire, les professeurs le trouvent triste, distant des autres camarades et pas très loquace. Sa maman, même si elle estime que son fils va bien et ne trouve aucune étrangeté dans le comportement, ni dans les humeurs de son fils, préfère « en avoir le cœur net » et l’amène chez une psychologue.

La particularité de Pierre est qu’il est un enfant qui a plusieurs cultures : sa mère est colombienne, son père brésilien. Il est né aux USA et vit en France depuis deux ans.

Durant cette thérapie, Pierre nous explique qu’il fait des allers-retours entre la France et les USA à chaque vacance, à savoir tous les mois et demi. Voici un extrait de l’échange au sujet de sa valise.

« Thérapeute : Qui c’est qui défait et refait tes valises ?

Pierre : Un peu maman et un peu moi.

Thérapeute : Comment ça ? Explique–moi.

Pierre : Maman fait un peu et après c’est moi, mais souvent il y a déjà un peu d’affaires dans la valise.

Thérapeute : Ah, bon ?

Maman : Oui, c’est que quelques fois Pierre n’utilise pas toutes ses affaires et en fonction de la période et du climat, il n’a pas besoin de ces affaires-là en France, alors quelques fois, on laisse la valise déjà un peu prête dans un coin de sa chambre.

Ne pas défaire la valise, rester prêt à repartir, ne pas s’installer, notre hypothèse est confirmée par les dires de Pierre et sa mère.

Thérapeute : Et quand tu es aux USA tu défais ta valise ou pas ?

Pierre : Quand je suis chez ma grand-mère, elle défait et range tout dans les tiroirs, mais quand je suis avec mon père, il laisse dedans. Moi aussi je préfère, je trouve que c’est un peu bête de tout ranger et de tout remettre dans la valise après.

Thérapeute : Alors, c’est ton sens pratique qui parle ? Ou bien tu es fatigué de tes voyages, comme les hommes d’affaires qui ne supportent plus les valises, les avions, les hôtels… même si tu ne vas pas à l’hôtel.

Maman : C’est vrai que Pierre n’est pas très enthousiaste à l’idée de prendre l’avion, il est habitué, alors que pour certains enfants, c’est leur rêve, Pierre ne se rend pas compte de la chance qu’il a.

Pierre : C’est long le voyage, quelques fois il y a du retard. Je n’aime pas les hôtesses quelques fois elles ne sont pas très gentilles.

Thérapeute : Je pense aussi à une autre idée, c’est que peut-être ces voyages, sont un peu comme refaire des petites migrations et ne jamais trop se poser. Et puis, je me dis qu’il s’agit d’un voyage émouvant qui remue les affects, les émotions, ce n’est pas un voyage de vacances anodin, c’est un retour au pays natal de Pierre, revoir son papa, la famille restée sur place, ça aussi le fatigue peut-être.

Nous restons en silence quelques minutes. » (Daure, 2020 : 239)

Cet échange nous renvoie à l’impossibilité pour Pierre de s’installer dans son pays d’adoption. Se poser, se faire des amis, se sentir arrivé. Il reste dans un entre-deux complexe, émotionnellement coûteux. Ce qui fait de Pierre un migrant éternellement en transit. La valise toujours prête, rarement défaite devient la métaphore de son ressenti, d’un mouvement circulaire qui ne lui permet pas d’avancer sereinement dans sa vie en France. Plus tard, Pierre demandera à ses parents de partir une fois par an aux USA pour les longues vacances.

Partir sans valise ne signifie pas un vide d’héritage

Nombreux sont les migrants qui ne peuvent pas préparer leur valise ; les départs précipités, les voyages au péril de leur vie ne leur permettent d’apporter ni valise, ni sac, ni baluchon, le corps étant leur seul bien. Pour autant, ne pas avoir de valise ne veut pas dire ne rien amener « en soi ».

Lors d’une formation auprès d’un groupe de professionnels qui prennent en charge des MNA (Mineurs non accompagnés), nous avons abordé la situation d’Ahoura, jeune Afghan de 17 ans, une histoire dramatique comme beaucoup de jeunes Afghans qui prennent les chemins hasardeux d’une migration peu préparée. Aîné de sa famille, il est parti à l’âge de 13 ans, suite à l’enlèvement de son père par les talibans. Ahoura n’a aucune nouvelle de sa mère ni de ses frères et sœurs restés au pays. Il est parti sans rien : sans valise, sans papier, sans affaires. Avec son corps pour seul bien. Une odyssée migratoire qui passe par des camps en Grèce et à Calais.

Le jeune homme pris en charge depuis trois ans par le service se montre très volontaire et malgré ses difficultés à apprendre le français, il réussit à s’inscrire dans une formation professionnelle. Néanmoins, Ahoura a toujours comme projet de partir en Angleterre rejoindre un cousin, et cette perspective fait que les collègues s’inquiètent pour lui.

Nous travaillons ensemble sur la métaphore de la valise pour ce jeune, avec l’idée que même sans valise, il porte en lui des ressources, qui sont visibles dans son attitude au quotidien, dans ses relations avec les autres, dans sa posture. Il semble être un jeune qui a été investi par ses parents, qui porte en lui un héritage, des liens et une histoire qui n’est pas que dramatique.

Nous arrivons à la conclusion que sa valise interne est bien pleine. Je demande aux collègues de faire la liste de ce qui compose la valise d’Ahoura.

Voici les réponses :

Sa famille. Son appartenance.  Courage. Curiosité. Confiance dans sa capacité à réussir. Désir d’aller de l’avant. Savoir être. Générosité. Sport en héritage : le criquet. Investi. Sait se faire aimer. Religion. Souvenirs. La musique. Les liens. L’hospitalité. L’ouverture.

Les collègues sont touchés par cette mise en mots et ce partage de ce qu’ils pensent de Ahoura et de ses ressources. De la manière dont il pourra certainement avancer en France ou ailleurs grâce à ce bagage élaboré par sa personnalité, son héritage et ses rencontres.

Nous avons proposé au groupe de composer avec Ahoura une valise, celle qu’on imagine qu’il porte avec lui et celle qu’il pense avoir, entre objets qu’il a acquis avec le temps, ses caractéristiques, ses compétences. Une co-construction qui peut représenter d’une part, pour ce jeune, une reconnaissance de sa valeur par les adultes qui l’entourent4. Et d’autre part, pour les collègues, un moyen de le penser avec moins d’inquiétudes et de communiquer à Ahoura toute la confiance que nous avons en lui.

En quelques mots

La valise est une ressource, c’est une partie de soi. Un organe en dehors du corps quand elle est matérialisée par l’objet. Autrement dit, c’est un corps augmenté.

Quand elle est investie par la curiosité du clinicien, qui l’interroge, la valise, par l’investigation circulaire de sa place dans le récit de la personne, se dévoile comme un outil clinique de choix, très riche pour aborder le vécu migratoire et les états psychiques et émotionnels du voyageur à différentes étapes de son parcours d’exil.

La métaphore se révèle ainsi d’une valeur certaine dans la clinique systémique, elle s’adapte sur mesure à la réalité du vécu de chacun.

La valise comme métaphore peut prendre des formats et des allures à la mesure de la multiplicité des expressions d’une clinique de la complexité migratoire, en écho à l’image de chacun.  

  1. « Un baluchon ou une appartenance n’est pas la seule chose qu’un réfugié apporte à son nouveau pays. »
  2. Le terme est choisi intentionnellement, puisque souvent le transit de ces produits est interdit.
  3. Ajouté lors de la transposition du texte original.
  4. Nous ne pourrons pas ici rapporter la restitution de cette expérience, malheureusement, comme souvent dans les contextes de formation nous n’avons pas les retours sur les exercices proposés.