
Publié dans : L’autre 2026, Vol. 27, n°1
Il y a un an, paraissait dans la revue L’autre un premier dossier consacré aux mouvements du traduire, « Traduire(s) – Tradurre », qui s’intéressait à ce que la traduction fait à la pensée, dans une approche transdisciplinaire et complémentariste mettant en dialogue psychologie clinique, études littéraires, sociolinguistique et droit. Dans le titre de ce présent dossier, « Traduire(s) – Tarjii », l’italien laisse sa place au peul. Ce déplacement géographique et linguistique n’est pas anodin. L’italien, langue d’un État-nation européen aux frontières établies depuis le XIXe siècle, passe la main au peul, langue ouest-africaine parlée par 40 millions de locuteurs, qui traverse les frontières du Burkina Faso, du Mali, de la Guinée, du Sénégal, du Niger et de la Mauritanie – frontières coloniales imposées qui n’ont jamais contenu ni délimité une langue nomade. Le peul regroupe une multitude de variantes, depuis le pulaar du Fouta-Toro au nord-est du Sénégal et en Mauritanie jusqu’au fulfude du Niger, témoignant d’une circulation millénaire des peuples et des mots, par-delà les découpages territoriaux. En traduisant le terme même de « traduire » en peul, notre démarche affirme un geste politique autant que scientifique : reconnaître une langue longtemps minorée par l’histoire coloniale, afficher le décentrement nécessaire à toute pensée du métissage, et appliquer à la traduction la singularité de sa propre pratique. Dédoublement et transformation réunis en un même geste, articulation des manières de dire mises en rapport sans être superposées, constitution d’un écart entre équivalence et adéquation, où la mise en sens passe par l’hétérogénéité et l’hybridation, où l’autre est reconnu comme un semblable-différent.
La traduction a toujours été un champ de bataille autant qu’un espace de création (Samoyault, 2020). Dans l’histoire coloniale, traduire a souvent signifié confisquer, déformer, soumettre les langues des colonisés aux catégories de la langue dominante. Les missionnaires traduisaient la Bible pour évangéliser, les administrateurs coloniaux réduisaient la complexité des systèmes juridiques et religieux locaux à des termes européens, effaçant des pans entiers de pensées et d’organisations sociales. Pourtant, dans ces mêmes contextes, la traduction a aussi été un acte de résistance et de survie. Les interprètes ont détourné, subverti, créé des espaces de malentendus stratégiques pour protéger les leurs. Les écrivains postcoloniaux, de Kateb Yacine à Ahmadou Kourouma, ont fait de la langue du colonisateur un lieu d’inventivité linguistique, y inscrivant la syntaxe, les images et les rythmes de leurs langues maternelles. Traduire, dans ces contextes, devient un geste d’appropriation et de réappropriation, une manière de faire exister ce qui était nié, de faire entendre ce qui était étouffé.
L’anthropologie et la linguistique nous rappellent que chaque langue porte une manière singulière de découper le réel, de nommer les affects, de penser les relations entre les êtres. Lorsque les langues se rencontrent dans la traduction, ce ne sont pas seulement des mots qui circulent, mais des ontologies, des cosmologies, des rapports au temps et à l’espace. L’anthropologue Jack Goody (2010) a montré comment les catégories juridiques européennes, lorsqu’elles ont été imposées aux sociétés africaines, ont déstructuré des systèmes de parenté et d’alliance fondés sur des logiques radicalement différentes. La traduction, loin d’être un simple transfert technique, engage donc des questions de pouvoir, de reconnaissance, de violence symbolique. Mais elle est aussi, comme l’ont pensé les théoriciens de la créolisation, un processus de création de formes nouvelles, imprévisibles, qui ne se réduisent ni à la langue source ni à la langue cible, mais inventent un entre-deux fertile.
Ces questionnements trouvent un écho particulier dans les conceptualisations du métissage. Dans sa dimension historique et politique, le métissage renvoie à la violence coloniale et à la pensée racialiste qui l’a théorisé. Dans sa dimension identitaire et philosophique, le métissage est culturel et voisine les notions d’hybridité (Ayouch, 2018), de patchwork et d’entre-deux, tout en soulignant la création de formes d’expression de soi nouvelles (Kannor, 2025). Dans sa dimension clinique, il est le processus par lequel l’individu s’approprie et transforme ses appartenances pour donner sens à son vécu, c’est-à-dire un levier thérapeutique à part entière (Mouchenik & Moro, 2021). La traduction, dévoilant dans la rencontre entre les langues aussi bien la perte et la destructivité, que la négociation, la créativité et la reconstruction, est un support notionnel permettant de saisir les enjeux de la construction identitaire métissée. L’éthique du traduire comme hospitalité (Ricoeur, 2004) trouve alors écho à l’éthique de la pensée métisse comme dépassement de la séparation-fusion par une tension à même de transformer la rencontre entre soi et l’autre (Laplantine & Nouss, 2001).
Ces questionnements invitent à des méthodologies de recherche elles aussi éclairées par l’activité interprétative métisse. Le traducteur ou
l’interprète-médiateur ré-énonce les discours à partir de la manière dont ils résonnent en lui-même. L’interprétation est possible, en tant qu’ouverture à l’altérité, dans un mouvement conjoint d’appréhension de soi. Traduire l’autre, c’est interroger par quels procédés l’entendre parler en soi. Cet enjeu est justement central dans les sciences humaines et sociales : étudier les sujets humains, leurs représentations et leurs comportements, leurs pensées et leurs émotions, c’est aussi comprendre comment le chercheur lui-même fait partie intégrante du dispositif de recherche et y participe. En écho à la phénoménologie, on pourrait dire que l’on n’étudie jamais les choses en soi, mais seulement nos propres manières de les observer et de les comprendre. Devereux (1967) travaille en profondeur cette question en conceptualisant le contre-transfert du chercheur, en tant que l’ensemble des réponses affectives, défensives et fantasmatiques de ce dernier, dans la rencontre avec son terrain de recherche, son objet d’étude et ses interlocuteurs. L’enjeu de ce numéro est donc aussi de valoriser des méthodologies de recherche innovantes, qui utilisent la manière dont contre-transfert et traduction s’éclairent mutuellement.
Candice Tep, psychologue clinicienne et doctorante en psychologie clinique, présente une étude sur les berceuses cambodgiennes, analysant comment elles participent à la construction des liens affectifs entre le bébé et son milieu familial, tout en soutenant les modalités d’affiliation à la culture. La notion de traduction s’avère centrale dans cette recherche, en ceci que les berceuses aident à traduire les figures parentales et la transmission transgénérationnelle, faisant du chant un véritable outil d’interprétation culturelle. Surtout, le dispositif méthodologique de la chercheuse s’enracine dans les pratiques traductives. D’origine franco-khmère, elle est invitée à élaborer les processus de métissage qui construisent son identité autant que sa posture de recherche, et qui s’actualisent dans des rapports de proximité et de distance linguistique. La posture d’entre-deux de la chercheuse s’appuie sur des tiers interprètes : un interprète de terrain lors du recueil de données, dans la rencontre avec les familles, ainsi qu’un traducteur formé à l’anthropologie et la linguistique, qui effectue dans l’après-coup une retranscription littérale du matériel de recherche enregistré. La chercheuse s’interroge alors sur la singularité des mouvements interprétatifs déployés dans ces deux dispositifs et ces deux temporalités, auxquels elle-même participe activement, considérant l’expression par la langue nécessairement ancrée dans un contexte culturel et une situation relationnelle particuliers.
Virginie Bobin, enseignante et docteure en recherche artistique, situe son travail au croisement de la recherche, des pratiques curatoriales et éditoriales, de l’écriture et de la traduction. Dans le cadre de sa recherche doctorale, elle a réalisé une enquête auprès d’interprètes professionnels et bénévoles, de représentants de l’État et d’associations travaillant auprès de personnes exilées en procédure de demande d’asile en France. Il s’agit alors d’interroger le rôle ambigu de la traduction, à l’intersection des gouvernants et des gouvernés, à travers les mots des personnes qui opèrent justement dans cet intermédiaire, les interprètes. C’est l’appréhension de leur contre-transfert qui est en jeu, la manière dont ils éprouvent les situations qu’ils rencontrent et les relations dans lesquelles ils s’engagent, où se décrit un minutieux travail de négociation aux implications tant éthiques et politiques qu’intimes et émotionnelles. La démarche de recherche de Virginie Bobin se nourrit d’approches artistiques et d’œuvres qui ont guidé chaque étape de la réalisation de son étude. Une méthodologie évolutive, du divers et de la relation, se met en place, hors des laboratoires universitaires de sciences humaines, puisant dans l’écriture artistique pour construire une élaboration où sont analysés les métaphores théâtrales, les processus d’écoute, les postures de résistance et de soin, ainsi que le rôle de témoin. L’aboutissement de cette recherche est un texte théâtral, L’interprète dis/paraît, à paraître en 2026.
Voskan Kirakosyan, psychologue clinicien et maître de conférences en psychopathologie psychanalytique, interroge la spécificité du lien interprète-
patient depuis l’étude approfondie de son contre-transfert lorsqu’il exerçait, avant de devenir psychologue, comme interprète dans divers dispositifs de soin. À partir de ses prises de notes dans le quotidien et l’intime de sa pratique, réévaluées dans l’après-coup, il analyse les éprouvés de l’interprétariat en fonction des diverses configurations de la relation triadique patient-
interprète-professionnel. Dans le moment de la rencontre clinique, aussi bien que dans les interstices de la salle d’attente ou dans les représentations d’avant la rencontre effective, il démontre comment la relation triadique médiatisée par l’interprète est l’occasion de penser une construction identitaire métisse et un sujet humain fondamentalement pluriel.
Guillaume Wavelet, psychologue clinicien et doctorant en psychologie, et N’nah Nataliya Nathalie Robaix, interprète-médiatrice, analysent eux aussi en quoi la prise en compte du contre-transfert de l’interprète est un élément fondamental de la compréhension des situations cliniques transculturelles. En décrivant l’imbrication du parcours de vie, du parcours de soin et du devenir professionnel, il s’agit d’appréhender le métissage identitaire et l’élaboration des traumatismes personnels comme des ressources mobilisées dans la pratique interprétative, notamment dans la médiation émotionnelle, culturelle et relationnelle. L’étude présentée ici s’inscrit dans une méthodologie de recherche reprenant à son compte l’éthique de la transmission inhérente au traduire, et l’élaboration de l’altérité en soi par le contre-transfert, en proposant une coconstruction entre chercheur et participante à la recherche, aboutissant à une forme de co-auctorialité.
Chacune et chacun à leur manière, les contributeurs et contributrices du numéro mobilisent la traduction, l’interprétation, la contextualisation sociale et historique, l’ancrage culturel, la relation et le partage d’affects, afin de penser les processus du métissage identitaire et les spécificités du traduire dans la clinique. Par-là, ils inventent également des manières créatives de traduire la recherche, toujours pensée comme une rencontre et une coconstruction.
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