Dossier

© A+E=Balbusso Source Autre

Figures du retour 2

Dossier coordonné par et

Je reviendrai, avec ce soleil et cette terre,
avec cet aigle et ce serpent,

– non pour une vie nouvelle, ou une meilleure vie,
ou une vie ressemblante ;

– à jamais je reviendrai pour cette même et identique vie,

dans le plus grand et aussi bien le plus petit,

pour à nouveau de toutes choses enseigner le retour éternel (…)

Ainsi parlait Zarathoustra, livre III, F. Nietzsche

Figures du retour, visages de revenants, paroles d’exilés, maux de migrants… Le premier volume, paru en 2025, sur la thématique du retour d’exil et de migration, rassemblait des textes cliniques et des propositions métapsychologiques (Giannica & Maurin Souvignet), ouvrant sur les problématiques identificatoires (Bourguignon), filiatives et affiliatives (Fumagalli et al.), traumatogènes et transgénérationnelles (Feldman).

Nous étions alors ancrés dans le temps des histoires singulières comme dans celui de la grande Histoire, autrement dit dans le temps de chronos et dans celui de kairos.

Temps physique, temps des horloges, chronos renvoie à une temporalité mesurable et linéaire qui passe et ne reviens pas. Temps métaphysique, temps du basculement, kairos nous permet d’appréhender l’évènement, le temps subjectif de l’avant et celui de l’après, et des ruptures qui jalonnent nos vies humaines.

Cependant, les Grecs anciens soutenaient encore la pertinence d’un troisième registre de temporalité : Aiôn, temps cyclique, temps du retour perpétuel.

Nietzsche a placé au cœur de son système philosophique le concept d’éternel-retour. Avec lui nous pourrions nous demander ce que répondrait les migrants de retour au démon du gai-savoir lorsque l’auteur énonce : « Et si un jour ou une nuit, un démon se glissait furtivement dans ta plus solitaire solitude et te disait : Cette vie, telle que tu la vis et l’a vécue, il te faudra la vivre encore une fois et encore d’innombrables fois ; et elle ne comportera rien de nouveau, au contraire, chaque douleur et chaque plaisir et chaque pensée et soupir et tout ce qu’il y a dans ta vie d’indiciblement petit et grand doit pour toi revenir, et tout suivant la même succession et le même enchaînement (…)! »? À cette question nous n’oserions point de réponse qui soit une évidence car la clinique nous confronte toujours à ce qui ne va pas de soi.

Le travail psychique imposé par le retour – qu’il soit éternel ou matériel – nous réserve quelques contre-intuitions salvatrices dont ce second volume fait brillamment état. Il en va du retour aux lieux de la souffrance pour la conjurer, la faire sienne, et la surmonter dans un acte puissant de désaliénation (Burksaityte), comme de la traversée du moment nostalgique pour révéler le point de départ d’un processus narratif (Chahraoui & Minassian) thérapeutique et symboligène.

Il devient alors possible de considérer, encore à la manière de Nietzsche, que le travail du retour est un « dépassement de soi-même », une « volonté de puissance » au sens le plus créatif du terme, autrement dit une manière toujours renouvelée de chercher à « être-là ».

Heidegger, à partir d’un dialogue fécond avec Nietzsche, a quant à lui fondé sa philosophie sur la notion de Dasein ou être là (qui se décline en In der welt sein ou être dans le monde, mitsein ou être dans le monde commun, Die Geworfenheit ou être-jeté, sein zum Tode ou être pour la mort, etc.). Cette notion se trouve étroitement liée à la question du temps, et plus particulièrement à la temporalité du futur, entendue comme un espace de projection pour le sujet, constituant l’horizon nécessaire à partir duquel le présent peut être investi par l’élan vital, au sens bergsonien.

Comment penser le Dasein dans les conditions des migrations contemporaines telles que les présentent les auteurs de ce nouveau volume ? Les figures du retour, c’est-à-dire les éprouvés, les maux et les processus qui leur sont associés, sont étroitement corrélés aux figures du départ et à celles de l’arrivée. Assimilation, ghettoïsation, marginalisation, intégration (Furtos) ne produisent pas les mêmes possibilités d’être au monde en exil, ni les mêmes possibilités de retour.

Deleuze et Guattari enfin ont proposé d’articuler la consistance des sujets que nous sommes au rythme plutôt qu’au temps, et de le faire à partir de la ritournelle : petit air qui se répète et se répète, et ça revient et ainsi de créer un territoire, le nôtre propre, qui nous assure et nous rassure et nous aliène évidemment…. Cette approche ouvre à une nouvelle dynamique temporelle celle d’un temps non-chronologique qui peut sans doute soutenir à partir d’un paradigme inédit les analyses proposées autour des nombreux allers-retours des sujets migrants.

Parce que l’Histoire se répète (Furtos) – quoique le travail de mémoire soit au cœur du soin d’orientation psychodynamique tel qu’il traverse l’ensemble des textes de ce second volume – , parce que l’expérience du retour est éminemment transsubjective (Inticher Binkowski & Bastos Campos ; Chahraoui & Minassian), parce qu’elle mobilise aussi bien le fantasme d’immuabilité (Drweski) que la puissance de la créativité (Giannica & Maurin Souvignet), il nous importe de ne pas saturer le projet de fonder une clinique du retour.

Articles du dossier

© 2025 Editions La pensée sauvage - Tous droits réservés - ISSN 2259-4566 • Conception Label Indigo

CONNEXION