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Photo Claire Mestre, Hôtel de Ville de Paris, avril 2016 Source D.G.

Estela de Carlotto, une vie au service du droit à l’identité des enfants

Silvina TESTASilvina Testa est psychologue, Direction de la protection judiciaire de la jeunesse, Ministère de la Justice, Paris.

Co-fondatrice et présidente de l’association « Grands-mères de la Place de Mai », Estela de Carlotto consacre sa vie depuis près de 50 ans à la recherche des enfants enlevés durant la dernière dictature civico-militaire en Argentine (1976-1983). On estime à environ 500 le nombre de nourrissons dérobés : certains ont été séquestrés avec leurs parents, d’autres sont nés en captivité, lors de la détention clandestine de leurs mères avant que ces dernières ne soient exécutées peu après l’accouchement. Tous ont ensuite été remis de manière illégale à des familles de militaires ou de civils.

Depuis les premières rencontres, en 1977, dans les commissariats et les hôpitaux avec d’autres mères recherchant leurs enfants et leurs petits-enfants, jusqu’au recours récent de l’intelligence artificielle, cent-quarante petits enfants ont déjà été retrouvés. Les campagnes visant les personnes nées durant les années de la dictature ont été nombreuses, surprenantes et variées : des spots médiatiques à la télévision et à la radio, des pages entières dans la presse écrite, des bus de transport urbain floqués, des pièces de théâtre, des banderoles déployées sur les terrains de football, ainsi que les maillots portés par des joueurs de football arborant des pancartes portant invariablement le même message : « ne reste pas dans le doute… »1.

Estela de Carlotto et les autres grands-mères ont fait preuve d’un courage exceptionnel à une époque où la terreur régnait (la première présidente de l’association Mères de la Place de Mai2 ayant été séquestrée puis assassinée en décembre 1977), ainsi que d’une ténacité remarquable face à un pouvoir autoritaire et sanglant qui semblait durable, et d’une inventivité constante. En effet, malgré le passage du temps, elles poursuivaient inlassablement leurs recherches dans les orphelinats, préparaient des kits pour les nouveau-nés, attendaient à la sortie des écoles maternelles… tandis que les enfants grandissaient et que la perspective de les retrouver s’éloignait progressivement.

Puis, en 1982 Estela lit dans la presse locale un bref article indiquant qu’un père qui contestait la paternité d’un enfant, avait été contraint par la justice à comparer son sang à celui de l’enfant, et que cette comparaison s’était révélée concluante : il était effectivement son père. Le mot « sang » eu un impact immédiat sur elle, qu’elle décrira plus tard « comme un panneau lumineux ». C’est à ce moment que les Grands-mères se sont interrogées : leur propre sang pourrait-il servir de preuve ? Après de nombreuses recherches à l’international, elles rencontrèrent finalement la généticienne américaine Mary-Claire King, qui accepta de les aider. De cette collaboration naquit el índice de abuelidad3 (indice de grand-paternité ou de grand-maternité). Grâce à des tests ADN sur deux générations disjointes, la génétique fut mise au service de la quête d’identité menée par les Grands-mères : en l’absence des parents, la prueba de abuelidad (test de grand-paternité) permettait d’établir le lien de parenté entre un enfant et les grands-parents. Cet indice contribua de manière décisive à accélérer le processus d’identification des enfants, grâce à une base de données génétiques constituée par les Grands-mères à partir des échantillons d’ADN des familles des disparus.

En 1983, les Grands-mères ont pris part à la Convention Internationale relative aux droits de l’enfant et de l’adolescent, organisée par les Nations Unis. Elles ont contribué directement à l’élaboration de trois de ses articles, notamment ceux portant sur le droit de l’enfant à l’identité (le 7, le 8 et le 11). D’innombrables prix au titre de la reconnaissance de son travail, aussi bien en Argentine qu’à l’étranger, ont été remis, à Estela en particulier et aux Grands-mères de manière générale (Folco, 2015, 227-242). En plus du travail réalisé au sein de leur pays, elles transmettent leur expérience à d’autres grands-mères qui connaissent ou ont connu un temps de guerre, marqué par des disparitions forcées et des violences politiques et, qui sont à la recherche de leurs petits-enfants portés disparus.

Parmi les cent-quarante enfants ayant retrouvé leur véritable identité, Estela a retrouvé en 2011 son petit-fils Ignacio, né durant la captivité de sa fille Laura, elle-même séquestrée et assassinée en 1976. Aujourd’hui, à l’âge de 95 ans, Estela poursuit inlassablement la recherche des autres enfants encore vivant sous une identité d’emprunt et qui manquent toujours à l’appel de leur famille d’origine.

Pour aller plus loin

https://www.abuelas.org.ar/

Abuelas de Plaza de Mayo (2008). Las abuelas y la genética. El aporte de la ciencia en la búsqueda de los chicos desaparecidos. Editorial Abuelas de la Plaza de Mayo (Buenos Aires).

Abuelas de Plaza de Mayo (2015). Grands-Mères de la Place de Mai. Photographies des années de lutte. Editorial Abuelas de la Plaza de Mayo (Buenos Aires), Ministerio de Cultura (Argentine) et Éditions des femmes – Antoinette Fouque (Paris).

Folco, J. (2015). Estela. La biografia de Estela de Carlotto. Marea editorial (Buenos Aires).

  1. La campagne nationale « Sport pour l’identité » a été lancée au niveau national, tous sports confondus, à partir de 2003.
  2. L’association Mères de la Place de Mai cherche les 30.000 femmes et hommes disparus pendant la dictature civico-militaire argentine (1976-1983) https://madres.org/
  3. Le terme espagnol « abuelidad » est neutre et renvoie aussi bien à la condition de grand-mère que de grand-père.

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