La chair de l’empire

Ann Laura Stoler
Paris : La Découverte ; 2013

Ann Laura Stoller travaille depuis trente ans comme anthropologue et historienne à Java et dans les archives coloniales françaises et néerlandaises. Ce livre érudit, traduit en français, montre une partie de ses analyses qui entrent dans ce qu’on appelle les « colonial studies », qui ont pour objectifs la critique de la domination raciale (en plus de la domination sociale) et la prise en compte du point de vue des dominés.

L’apport important de cette chercheuse est son analyse des « formations impériales » dans l’étude des politiques coloniales et de leurs impacts sur les colonies, avec au fond une certitude : la race est au cœur de l’empire, ce qui revient à se demander comment la « blanchité » comme donnée biologique est au cœur d’un pouvoir à préserver.

Ann Laura Stoler découvre que la Compagnie hollandaise des Indes au XIXe siècle avait longtemps interdit aux colons blancs de faire venir leurs épouses d’Europe, les invitant ainsi à vivre en concubinage avec des femmes indigènes, dans les buts d’insertion et d’assouvissement des besoins domestiques et sexuels. Mais des enfants métis naissant vont faire naître des craintes de rébellion à l’égard de l’empire. La venue d’Européennes devient alors la règle ce qui crée de nouveaux problèmes en termes d’éducation des enfants et de relations entre les enfants et les domestiques.

Tout au long de six chapitres, correspondant à la chronologie des recherches, Ann Laura Stoller analyse avec rigueur et minutie, comment les administrateurs veulent protéger le prestige et le pouvoir blancs pour ne pas se « déciliviser » au contact de l’autre ; d’où des prescriptions et des interdits jusque dans les pratiques corporelles et privées de la sexualité, de l’alimentation, de l’éducation des enfants, de la langue parlée. Le but était que les colons ne se « métamorphosent » pas en Javanais en contrôlant les corps et édictant une « éducation du désir ». Le cœur de la politique coloniale se situe donc dans la construction entre « eux » et « nous » de limites, qui s’insinuent dans les liens affectifs et la sexualité partagés avec les indigènes, femmes, domestiques, nourrices…, mettant en lien l’intime et le colonial. Pour cela des catégories sont créées, non pas de façon rigide et une bonne fois pour toute, mais sans cesse retravaillées. Ceci montre la fragilité de régimes coloniaux, surmontant conflits internes, diversité des pratiques pour édicter les postures dans l’espace public et celles du foyer, pour ceux qui sont si loin de la métropole.

Chaque chapitre peut se lire de façon quasi indépendante : les analyses se croisent sur les points fixes que sont l’obsession de la race par la maîtrise de la sexualité et de l’affect, et l’obsession de la protection du prestige de l’homme blanc. Le chapitre sur le métissage est passionnant. Ann Laura Stoller nous fait plonger dans son dialogue critique avec Foucault, et dans ses doutes quant à la façon dont le colonial imprègne notre actualité. Le dernier chapitre est un ainsi un contrepoint de l’idée qu’il existerait une mémoire coloniale fixe. ALS est allée interroger des employé-e-s qui travaillaient sous la colonisation. Leurs réponses apportent plus de questions que d’assurance et entraînent une série d’hypothèses réunissant le contexte de l’évocation, le mode d’expression des sentiments et l’absence d’espace pour cette mémoire.

Ce livre monumental est un incontournable des études coloniales, il se lit d’une traite mais sa densité, rebelle à tout résumé, permet lecture et relecture pour en apprécier sa juste dimension.


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