Entretien

© Jonathan Ahovi Source D.G.

De mon village au Togo à celui de la France, le voyage a fait de moi un thérapeute

Entretien avec Jonathan AHOVI

Fatima TOUHAMIFatima Touhami est psychologue clinicienne, Maison de Solenn- Maison des adolescents de Cochin, AP-HP, Université Paris Cité, CESP Inserm 1178, Paris, France.

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Jonathan AHOVI est pédopsychiatre, il a créé et dirigé l’unité de psychopathologie de l’adolescent des hôpitaux de Dole, il a été responsable de l’unité de psychologie médicale du bébé et de l’enfant et a créé et dirigé la Maison des adolescents du Jura. Thérapeute et co-thérapeute transculturel dans le service de la professeure Marie Rose Moro, Maison des adolescents-Maison de Solenn, CHU Cochin Paris. Il est également cofondateur de l’association Antigone en Bourgogne Franche Comté partenaire de L’AIEP.

L’autre : Pour commencer l’entretien, nous demandons au Dr Jonathan Ahovi de dessiner trois cercles, un cercle du passé, du présent et du futur. Nous empruntons la méthode du circle’s test de Cottle. Le Circle test (CT) traite de la relation entre le passé, le présent et le futur telle qu’elle est subjectivement perçue par le sujet (Cottle, 1967). Il s’agit d’une technique projective permettant de mettre en évidence l’expérience subjective du sujet au temps.

L’autre : Pourquoi tu les as représentés comme ça ?

J.A. : Je l’ai fait sans réfléchir.

L’autre : Pour toi il y a une imbrication entre le passé et le présent ?

J.A. : Oui, dans ma langue on dit : « Souviens-toi ! ». Pour le futur il y a la précarité avec laquelle on vit. On peut travailler à préparer son futur mais je crois que l’on met plus d’énergie à garder la mémoire du passé, pour que le passé nous éclaire. Ma tribu et moi, on pense qu’il faut se faire petit. Que rien n’est définitivement gagné, que tout peut arriver, car les paroles ont une puissance.

L’autre : Mais demain, dans la vie ? Ou bien demain, dans l’au-delà ?

J.A. : Je ne saurais pas dire, je crois qu’on fait les choses parce que l’on pense qu’il y a une conséquence de ce que l’on fait, toujours.

L’autre : Et si tu devais donner des couleurs à ces trois espaces temps : passé, présent, futur, ce serait quoi ?

J.A. : Le passé, un bleu-brume.

L’autre : Pourquoi bleu-brume ?

J.A. : Peut-être la couleur neutre. À 8-9 ans, la nuit, je faisais souvent un rêve que j’avais des vêtements qui tombaient du ciel ; je crois que les chemises étaient de ce bleu-là. Je rêvais d’avoir des chemises que je n’avais pas. J’avais un autre rêve que je faisais régulièrement, dans lequel j’avais un vélo, seulement le vélo, il n’était pas entier et il disparaissait au fur et à mesure que je me réveillais… Les roues d’abord, les pédales ensuite et puis je finissais sur la selle et je pédalais et puis c’est tout.

L’autre : C’est un rêve d’ailleurs ?

J.A. : Oui parce que quand je rêvais que j’avais des vêtements, c’était des vêtements des Blancs. À cette époque-là, j’avais des rêves d’ailleurs.

L’autre : Et ton papa portait des chemises ?

J.A. : Oui il était fasciné par les Européens.

L’autre : Le présent, il serait de quelle couleur ?

J.A. : Couleur de sable.

L’autre : Qui représente un peu l’Afrique ?

J.A. : C’est la couleur de mon village, chez ma grand-mère. Les vacances c’était un tout petit village.

L’autre : Il s’appelait comment ce village ?

J.A. : Agové.

L’autre : Parle-nous de ce village et de ta grand-mère.

J.A. : Il n’y a pas de route. Cela veut dire que l’on ne sait jamais si on peut aller en voiture jusque dans mon village. Les maisons étaient en terre, en banco, c’est la terre crue couverte de paille. Il y a un petit foyer dans lequel brûlent quelques tisons et on dormait là. Mes cousines étaient nues, je m’en souviens et les cousins encore plus nus. Les cousines, elles, après la puberté, elles avaient une ceinture de perles et puis un linge entre les jambes, ou parfois elles avaient un petit pagne, mais elles étaient pratiquement toujours torse nu. C’est fini maintenant. Et les garçons les plus petits étaient tout simplement nus. La principale activité se passait au champ : la culture était destinée à la consommation. Il y avait le champ près, le champ moyen et le champ loin. Et moi j’allais au champ moyen, cela me plaisait parce qu’il faut passer par des sentiers, le champ près est destiné au piment et à la tomate. Le champ moyen est pour l’igname, le maïs, le manioc. Le champ loin est pour l’huile de palme. La vannerie est l’activité des enfants pour faire des paniers et des balais. Il fallait aller loin pour trouver un forgeron. Le reste, le sel, venait du marché loin du village.

Mes oncles étaient saouls dès le matin. Ils buvaient du vin de palme. Ma grand-tante qui était la doyenne du village nous mettait du piment dans les yeux pour nous protéger des bêtises et ma grand-mère avait les yeux tristes et un bâton pour marcher.

L’autre : Elle s’appelait comment ta grand-mère ?

J.A. : Nana

L’autre : Qu’est-ce que tu as appris d’elle ?

J.A. : La discrétion. Elle semblait avoir peur et elle paraissait parfois effrayée.

L’autre : Cette peur voire frayeur, elle vient d’où ?

J.A. : La frayeur, je ne sais pas mais je m’en suis peut-être débrouillé. La peur je la tiens de ma mère aussi qui était orpheline recueillie à l’âge de 5 ans par son oncle.

L’autre : Tu es d’abord médecin ou homme de Dieu ?

J.A. : Les deux, l’un est au service de l’autre, toujours. Quand il y a eu les confinements, sans l’avoir décidé, je me suis senti très utile, alors j’ai beaucoup été médecin, je ne me suis pas posé la question. Cela a mis fin à la période de doute.

L’autre : Tu portes les deux identités facilement en tant que migrant ?

J.A. : Je pense que les deux sont facilitées par ma condition de migrant, même si personne n’aurait misé un copeck à ce moment-là sur la « réussite » d’un médecin migrant dans le Jura, finalement ce n’est pas si difficile que ça, si on pense seulement à servir.

L’autre : C’est une grande responsabilité.

J.A. : C’est une lourde responsabilité. Ma mère disait : « C’est une bénédiction, tu dois faire ça ». Mais quand j’ai voulu choisir d’étudier la théologie et de devenir pasteur mon père a dit : « Non, tu es trop jeune ». Mais pour m’inscrire en étude supérieure je ne suis allé ni en théologie, ni en médecine, mais en génie mécanique.

L’autre : Tu as fait génie mécanique ?

J.A. : Je ne l’ai pas fait.

L’autre : Mais tu t’es inscrit ?

J.A. : Je me suis inscrit, et puis j’ai rencontré un copain pendant l’été qui m’a convaincu de m’inscrire en médecine. Ce n’était pas très dur, par contre les conditions de vie étaient difficiles car je n’étais pas boursier, je travaillais dur, pour vivre, pour exister. Les études étaient intéressantes, je ne peux pas dire que c’était le repos, parce que je travaillais dans le bâtiment, et je déchargeais des camions de sacs de plâtre.

L’autre : Tu travaillais dur alors que ce sont des études très difficiles quand même médecine, et cela te paraissait simple ! Tu étais ouvrier spécialisé ?

J.A. : Non.

L’autre : Manœuvre.

J.A. : Oui, j’étais manœuvre au noir, comme j’étais étudiant on me demandait aussi pour faire du soutien scolaire aux enfants des ouvriers.

L’autre : Tu étais un manœuvre­étudiant.

J.A. : Oui, en même temps j’apprenais beaucoup la vie française, mais j’ai mis du temps à trier les choses, par exemple, les ouvriers ont une façon de rompre le pain que les bourgeois ne font pas. Mais moi j’étais content de rompre le pain comme les ouvriers, mais je ne savais pas que les bourgeois ne faisaient pas comme cela, quand j’ai été invité dans des familles bourgeoises, j’ai dû corriger ma France.

L’autre : C’est beau.

J.A. : Oui parce que je croyais que je faisais bien. Après j’ai changé mais parfois je décide encore de rompre le pain comme les manœuvres.

L’autre : Et alors comment ils font les ouvriers ?

J.A. : Les ouvriers, ils prennent le couteau en dessous du pain et ils coupent le pain vers eux-même, comme les paysans parfois. J’ai aussi appris un terme très intéressant c’est « intempérie », Parce que quelquefois on ne travaillait pas, parce que le patron disait « intempérie » : il faisait trop froid pour travailler dehors en dessous de -5 degrés. Quand on disait : « intempérie », on était content parce que cela voulait dire « vacances ».

L’autre : Et est-ce qu’ils t’ont tendu la main les employeurs et les autres ouvriers ?

J.A. : Oui beaucoup. Quelqu’un m’a dit dans un café que c’était possible de travailler, il fallait être le lendemain matin, à 5 heures, sur le boulevard, à tel endroit. J’y suis allé, j’ai été pris dans une camionnette. Je travaillais trois jours par semaine et pendant toutes les vacances. Je travaillais au noir sans en comprendre la signification. Il y avait un danger : c’est inspection du travail. Donc la première chose qu’on nous a montrée, c’est comment se planquer si l’inspecteur du travail passait. Ma faculté a été plutôt le chantier. J’ai appris beaucoup : au premier signal, il faut aller se planquer, et au deuxième signal, il n’y a plus de danger, on peut revenir. J’ai appris ça : la solidarité.

L’autre : Est-ce que dans ces souvenirs de chantier, de travaux publics, il y a une personne dont tu te souviens particulièrement, qui t’a marqué ?

J.A. : Oui je l’ai recherchée et je l’ai retrouvée d’ailleurs. En fait, deux personnes m’ont marqué. La première personne est un caïd de Besançon avec qui on a refait le plafond de la Caisse d’épargne. Je peux en parler maintenant, c’est prescrit : pendant que l’on travaillait, il repérait le plan pour faire un casse : « On peut faire ça ensemble », m’a-t-il dit. « Quoi donc ? » lui ai-je répondu. Je croyais que c’était une blague, et il a fait ce casse-là. Ensuite j’ai eu très peur d’être mêlé à ça.

La deuxième personne, c’est monsieur Sirguey. Un monsieur élégant. Le métier de plâtrier est un des plus difficiles. Un jour quelqu’un a parlé des « rats ». Je pensais que c’était bien de dire les « rats » pour désigner les arabes. J’ai répété ce mot devant lui. Il s’est arrêté de se coiffer, il s’est retourné, et il m’a dit : « Moi je ne parle pas comme ça ». Alors je me suis dit : « Qu’est-ce que j’ai donc fait ? ». Plus tard j’ai compris que cet homme-là était vraiment une très belle personne.

L’autre : Tu as réussi en fac de médecine. Est-ce que cela a changé le regard que l’on porte sur toi, dans la famille et à l’extérieur ?

J.A. : Oui et non. Oui parce que j’ai rencontré ma femme et ma belle­famille et mon nouveau statut ne devait pas leur être indifférent. Nous nous sommes mariés et nous avons trois garçons ; mes beaux-parents et toute la belle-famille ont été très accueillants avec moi. Ils adoraient nos enfants métis. Non, parce que je n’étais quand même pas si habile que ça. Ma mère, très tôt, avait dit : « Toi il faut que tu fasses des études parce que tu ne t’en sortiras pas ». Je n’ai pas fait attention à comment les gens me voyaient, par contre je faisais très attention à comment je voulais que les gens me voient. Je voulais que les gens me voient comme quelqu’un qui est au service. À part mon frère je cherchais quelqu’un d’autre qui pouvait être content pour moi.

L’autre : Parle-moi un petit peu de la manière dont tu as été nommé.

J.A. : Né un vendredi, je m’appelle Kofi comme tous les garçons qui naissent un vendredi. (Pour les filles c’est Afi). Mes parents m’ont nommé du prénom de Jonathan aussi parce qu’ils aimaient ce prénom biblique.

L’autre : Ton père a laissé des traces comme des écrits ?

J.A. : Des lettres. Je les ai conservées dans une boîte métallique, une boîte à biscuit.

L’autre : Et la fratrie ?

J.A. : Nous étions 5 enfants. Le dernier est décédé il y a quelques années. Je suis le second. Mon frère aîné est horloger dans l’Est de la France. Le troisième est au Togo. Ma sœur est à New York.

L’autre : Tu as étudié chez des Jésuites ?

J.A. : Oui, moi le protestant réformé. Ils m’ont accueilli gratuitement. J’avais 16 ans. Mais j’avais déjà quitté mes parents avant à l’âge de 10 ans, parce que pour aller en 6e, il fallait que je sois à la ville. Donc j’étais en pension au collège protestant de Lomé. On ne pouvait rentrer chez les parents que trois fois par an. J’en ai beaucoup d’impressions et de souvenirs ; je n’ai pas beaucoup vécu avec mes parents.

L’autre : Qu’est-ce qui t’aidait pour t’apaiser, dans les moments de doute ou de difficultés, de peur peut-être ?

J.A. : Je cachais une bible dans mes affaires et je me cachais derrière le gymnase et puis je lisais la Bible, je lisais exactement un psaume, le Psaume 23 : « l’Éternel est mon berger, je ne manquerai de rien ». Cette lecture m’apaisait. Je lisais en français. Même si je n’avais pas les chemises, je me voyais habillé comme un français et j’étais bien.

L’autre : Mais est-ce que la langue t’a permis d’exprimer et de dire les choses de l’intériorité ?

J.A. : J’ai appris à chercher le mot juste. Mais le mot juste ce n’est pas le même si on parle plusieurs langues ou non. Parfois il faut le fabriquer. Mais c’est important aussi de le partager avec son interlocuteur pour se comprendre. J’ai aussi appris l’argot. Il y avait beaucoup de mots d’argot qui me plaisaient aussi, mais là aussi il fallait que l’on me corrige de temps en temps. Je ne savais pas si l’on pouvait dire ça et à quel moment : il faut l’apprendre.

L’autre : Les nouveaux codes.

J.A. : Oui, mais c’est comme le pain à l’envers ou à l’endroit.

L’autre : Et tu as gardé ta langue maternelle ? Tes langues maternelles c’est quoi ?

J.A. : Oui j’ai gardé ça dans ma tête ; j’ai beaucoup investi, une autre langue, le français. Grâce à ma mère, j’ai quand même quelques livres dans ma langue.

L’autre : En mina ?

J.A. : Mina ou éwé et l’une ou l’autre. Et ça m’arrange en même temps, parce que non seulement je pense en silence dans ma langue, mais en plus, dans le secret du silence, j’ai ma langue, cette espèce de poupée russe me plaît.

L’autre : C’est ce qui fait que tu es unique, singulier et que tu as ta spécificité.

J.A. : Oui, ça me plaît.

L’autre : Ta timidité.

J.A. : Oui je suis timide et lent mais je fais des efforts maladroits devant les gens, sauf peut-être en consultation où je suis à ma bonne place.

L’autre : Ah c’est l’intime : c’est ce qui fait à la fois ta puissance et ta singularité, Jonathan. Tu es à la fois avec les autres et tout seul.

J.A. : Tu dis probablement juste, il y a une solitude quand même, voire une tristesse…

L’autre : Tu as un rapport aux langues, car il y en a plusieurs : l’éwé, le mina, la langue française, la langue de l’argot, la langue des ouvriers, la langue médicale, la langue des intellectuels, ta langue du français intime avec laquelle tu veux écrire et tu veux lire. Tu dis : « Je lis lentement mais je lis », car c’est la langue avec les autres, mais c’est aussi la tienne celle où tu es tout seul, qui t’appartient, c’est ton secret, ton jardin secret.

J.A. : Absolument oui, je suis tout à fait d’accord avec ça c’est important… avant de rencontrer Marie Rose Moro, je n’avais pas conscience de l’importance de ça. J’ai souvent entendu dire que c’est important la langue, je parle volontiers, mais je suis un taiseux en vrai, un silencieux, en fait c’est un paradoxe.

L’autre : Mais ton silence parle, parce qu’en consultation transculturelle, on fait parler les silences.

J.A. : Voilà.

L’autre : On les fait parler.

J.A. : Oui je me prête volontiers à l’échange même timide mais là l’exercice consiste à se raconter.

L’autre : Est-ce que cela veut dire Jonathan que l’intime c’est l’intériorité ? Et est-ce que cela veut dire que c’est quelque chose qui ne se partage pas forcément, qui se découvre, qui ne se dit pas forcément, qu’il faut découvrir en ayant les codes et quelquefois on ne les a jamais ?

J.A. : C’est une question importante.

L’autre : Ça nous dépasse malgré nous, il y a quelque chose de l’intime, de l’intériorité qui s’exprime, dans les rêves, dans les passages à l’acte, dans les lapsus, dans les erreurs.

J.A. : Mais je pense aussi que dans la langue, où je me cache intérieurement, je suis confortable et extérieurement je suis muet. Je suis protégé parce que je peux me réfugier dedans. Mais, je crois que je dialogue avec la nature, avec les arbres, avec les choses, c’est drôle, c’est dans ma langue. Malheureusement pas transmise à mes enfants.

L’autre : Tu as transmis Jonathan, mais dans la non transmission.

J.A. : Oui j’ai transmis en creux.

L’autre : Tu as transmis en creux parce que Dada, ta mère, quand elle était ici, t’a constamment, dans son silence ou dans les silences, parlé en éwé.

J.A. : Ah oui oui toujours, toujours.

L’autre : Donc elle t’a accompagné comme ça.

J.A. : Oui c’est le cas. Je pense que la condition de ma mère n’était pas brillante.

L’autre : C’est une condition de souffrance ?

J.A. : Oui. Ce que l’on ne peut pas changer il vaut mieux l’accepter, même si je ne réfléchis pas comme ça, mais probablement que j’ai essayé de réparer beaucoup, et mon père avant moi. Oui, on est plutôt des petites gens mais je découvre de plus en plus combien on était
bas.

L’autre : Mais ce n’est pas pareil, être bas et être pauvre.

J.A. : On va dire pauvre. Mais je me considère toujours comme très riche d’autres choses, de mes rencontres par exemple. Je m’enrichis tellement, enfin je me pense riche, mais d’une condition pauvre et précaire, voilà. Et j’ai une admiration pour mes semblables et ceux qui réussissent et qui sont riches d’argent et d’autres choses, je les admire, ils sont astucieux. J’admire le boulanger qui a réussi à inventer un pain qui est meilleur que les autres…

L’autre : Pour préparer cet entretien, je t’avais demandé de préparer trois objets ; un objet du présent, un objet du futur, et un objet du passé, alors à quoi as-tu pensé ?

J.A. : J’y pense maintenant : l’objet du présent est un livre.

L’autre : Oui

J.A. : L’objet du passé…

L’autre : L’objet du présent, quel livre est-ce ?

J.A. : C’est plusieurs livres parce que je lis plusieurs livres en même temps, mais si je devais en choisir un, c’est La vie secrète des plantes.

L’autre : Et pourquoi celui-ci ?

J.A. : Enfant, moi je faisais la classe aux arbres, un jeu solitaire que je faisais, les arbres étaient mes élèves et je leur parlais, et je donnais des notes aux arbres, je notais aussi les absents et les présents, même quand tous les arbres étaient là.

L’autre : Quand tu dis enfant, tu avais quel âge ?

J.A. : Entre 6 et 9 ans, c’était mon jeu préféré : faire la classe aux arbres.

L’autre : Tu aimais enseigner.

J.A. : J’aimais enseigner aux arbres les conjugaisons. Les arbres ne répondaient pas, mais je disais : « Toi, tu as bien appris ta leçon », et je mettais une note. J’étais déjà dans la transmission, dans l’échange mais je rêvais aussi de bien d’autres métiers.

L’autre : Quel autre métier ?

J.A. : Majordome mais je ne peux pas être majordome maintenant. Je pense à un autre métier : instituteur dans un village, être instituteur bénévole dans un village en Afrique au Togo, c’est encore possible.

L’autre : Quand tu racontes ta vie et les passages, je ne vois pas Jonathan l’adolescent.

J.A. : J’ai quitté mes parents à 10 ans, 10 ans et demi peut-être, et je ne suis pas retourné chez eux. J’ai eu ce passage adolescent quand je me suis débrouillé. À ce moment-là, j’étais le seul à faire des études générales dans le foyer, et il y a un garçon qui est venu me voir qui s’appelait Boucorse, c’était un métis ; il y avait aussi un yougoslave Pranovitch, il était grand, il me faisait peur, ignorant de l’autre et du monde étriqué auquel j’appartenais. Boucorse est venu me voir et m’a dit : « Toi tu es intelligent », ce qui voulait dire : « Tu fais des études générales ». Il me dit encore : « Ma mère ne m’aime pas, donc je vais me tuer ». Malheureusement je n’ai pas eu le temps de comprendre, parce que le soir même il s’est tiré une balle dans la tête et il est mort.

Vingt ans après, dans un train, j’ai retrouvé par un heureux hasard le directeur du foyer de l’époque, Monsieur Jacob qui est devenu ensuite Défenseur des enfants dans notre région. Nous avons pris un café au bar et nous avons évoqué nos souvenirs. Boucorse ? Qu’est-ce qui a pu passer par la tête de Boucorse pour qu’il se tue ? Nous avons échangé sur ça, cela reste mystérieux le suicide, la relation avec la mère. J’en ai conclu pour moi-même qu’un garçon qui vient et qui dit : « Ma mère ne m’aime pas », il va se tuer.

Au bac de français je suis tombé sur Antigone de Anouilh. Plus tard j’ai soigné une adolescente, la fille du pompiste : elle était dans un conflit de loyauté comme Antigone. Avec des amis nous avons créé l’association Antigone pour venir en aide aux adolescents.

L’autre : Jonathan, je trouvais très intéressant le lien entre le bac de français, le texte Antigone d’Anouilh et la création de l’association Antigone en lien avec la rencontre de la fille d’un pompiste que tu as soignée adolescente, et de ce jeune homme Boucorse.

J.A. : D’abord Boucorse : quand il m’a parlé, c’était une surprise totale pour moi, j’étais comme lui sauf que moi ma mère m’aimait.

L’autre : Oui.

J.A. : La fille du pompiste, je pouvais être son père, alors oui son mal-être m’a parlé. J’aurais voulu être un adolescent « normal », avoir les parents pour pouvoir faire une adolescence, en tout cas me révolter un peu contre quelque chose, je n’avais pas grand-chose contre quoi me révolter moi… un détail : personne ne me grondait non plus, donc je devais faire tout avec les trois ou quatre conseils que ma mère ou mon père m’avaient donné, surtout ma mère. Je les ai gardés, et c’était mes limites… et le piment dans les yeux.

L’autre : Tu peux nous les dire, ces conseils, t’en souviens-tu ? Peux-tu nous les partager ?

J.A. : J’avais un profond respect culturel pour les adultes, et cela m’a aidé aussi : les profs, c’étaient des adultes donc des parents, ainsi que le directeur du foyer.

L’autre : C’était de la co-parentalité, il y avait une continuité.

J.A. : Oui avec les conseils de mes parents : il fallait saluer tout le monde, surtout les petites gens, et mon père le faisait, il fallait avoir un profond…

L’autre : Respect pour les petites gens, ça veut dire ceux qui ne pouvaient pas appréhender le monde parce qu’ils n’avaient pas forcément les mots ?

J.A. : Oui les gens faibles pas les puissants… enfin il ne m’a pas dit de ne pas être respectueux des puissants.

L’autre : Oui mais il t’a dit de respecter les petits.

J.A. : Oui il fallait protéger les plus faibles, donc il fallait respecter ce que mon père faisait lui-même. La dernière chose : au moment de quitter le Togo ma mère m’a dit deux choses, elle m’a dit : « On te proposera peut-être quelque chose là-bas, on te demandera de dire oui, tu diras non », elle voulait parler de la drogue. C’est ce qui s’est passé, on m’a proposé de vendre de la drogue dans mon lycée, d’être dealer, je me suis souvenu de ce que ma mère m’avait dit… et j’ai dit : « Non ».

L’autre : C’était ça ?

J.A. : Oui et puis l’autre chose, elle m’a dit : « L’échec existe », je m’en souviens très bien… je ne sais pas pourquoi elle m’a dit ça.

En France, j’écoutais les adultes disputer les jeunes. J’en profitais parce que je cherchais quelqu’un qui pouvait me disputer, c’était donc quelqu’un qui m’aimerait bien.

L’autre : Mais Marie Rose te dispute parfois !

J.A. : Oui c’est très bon pour moi, si on me dispute c’est qu’on m’aime bien. Et avec mes enfants, j’ai essayé de faire différemment au mieux, je ne sais pas si j’ai toujours bien fait.

L’autre : Mais on n’apprend pas à être parent dans les livres Jonathan !

J.A. : Il m’a manqué la relation … physique avec des parents et pas qu’avec des substituts de parents.

L’autre : Qu’est-ce que ton père t’a laissé ?

J.A. : Le goût d’apprendre.

L’autre : Oui, j’aurais dit ça aussi, et … et la mort de ton papa ?

J.A. : Ça a été très compliqué. Mon père est allé en Allemagne pour se soigner, j’ai tout fait pour aller le rejoindre à Brême. J’avais 20 ans. Il a été opéré et il est resté longtemps en réanimation, je lui rendais visite mais j’étais seul. Et puis un soir, j’étais chez des gens, des Allemands, et le téléphone a sonné. J’ai compris que mon père était mort avant qu’on me le dise. J’avais ce sentiment de solitude parce que je n’avais aucun moyen donc je me suis demandé si je devais faire un trou là et l’enterrer ou est-ce que… c’était très compliqué pour moi, mais il y avait un adulte qui était aussi procureur de la République de Brême, et qui était de la paroisse. En plus je n’avais pas mes papiers, je n’étais pas en règle. Cet homme-là a pris un papier, je ne sais pas ce qu’il y avait sur ce papier, il a mis des tampons « Procureur de la République de Brême » un peu partout, et avec ça, la paroisse de Brême m’a financé le rapatriement du corps. Je suis finalement rentré au Togo, mon père a été enterré au Togo mais il est mort à Brême.

L’autre : C’est toi, comme si tu étais un référent adulte, l’aîné, qui as pris la décision pour tout le monde, qu’il retourne au pays…

J.A. : Un soir j’ai beaucoup discuté avec les étoiles, beaucoup.

L’autre : Pendant cette période où ton papa était alité.

J.A. : Oui enfin peut-être quand il était en réanimation, je me suis posé beaucoup de questions : « Qu’est-ce que je dois faire ? », parce que je ne pouvais pas téléphoner à quelqu’un au pays. Puis finalement j’ai eu la réponse qu’il fallait que cela se passe là-bas, et donc le voyage a été facilité par le procureur de Brême et la paroisse. J’étais seul au funérarium… là… j’étais seul, seul, et puis quand je suis arrivé au Togo, à la douane c’était très compliqué à cause du cercueil plombé. On pensait que j’étais un trafiquant de drogue, donc il fallait absolument ouvrir le cercueil, je me suis battu comme un diable, et j’ai réussi à m’imposer pour empêcher cela, j’ai pris un taxi… je suis allé à la maison et puis, avec mon frère Michel, on a été cherché le corps et on l’a enterré.

L’autre : Dans le village.

J.A. : Oui.

L’autre : C’était le premier objet qui nous a amenés très loin. Tu as parlé de livres, ce serait quoi le deuxième livre du présent ?

J.A. : C’est Jimi Hendrix, et… je tourne une page au hasard, et c’est tous les… Bob Dylan, Johnny Cash…

L’autre : Donc la musique c’est important, elle t’a accompagné ?

J.A. : Ma mère chantait tout le temps, pas seulement des chants d’église, mais des chants qui la berçaient et l’apaisaient.

L’autre : La musique, c’est le côté maternel.

J.A. : Oui.

L’autre : C’est ta part de féminité. Et quel est l’objet du passé ?

J.A. : Un objet que je ne te présente pas, qui est dans ma tête, un souvenir. C’est une petite boîte à images ou il y avait des photos de Paris, un objet que je cherche encore. Cela ressemble à un petit appareil à photos. Cet objet me fait penser à mon père et le chant ma mère.

L’autre : Et l’école ?

J.A. : J’aimais beaucoup l’école, même si j’ai été transgressif à 8 ans. J’ai refusé de chanter des chants patriotiques. C’était très grave. J’ai fui. Après il fallait bien revenir à l’école. J’avais peur de la punition. J’ai été correctement fessé : 12 coups de trique tous les matins pendant une semaine, j’ai été fessé devant l’école.

L’autre : Y’a-t-il un instit, un professeur, un enseignant qui t’a marqué ?

J.A. : Un prof de chimie qui nous parlait de la Seconde Guerre mondiale et à qui j’ai dit avec insolence que je n’aimais pas la guerre et qui m’a répondu que ceux qui l’ont faite m’ont permis d’être ici maintenant. J’y réfléchis encore.

L’autre : Tu dirais que tu te sens éwé mina, et franc-comtois, jurassien ou tu dirais que tu es togolais et français ?

J.A. : Je suis éwé et je suis français mais d’une France paysanne qui serait débarrassée du racisme, malheureusement ici dans l’Est de la France, beaucoup de paysans peuvent être très racistes. J’ai une France idéale dans ma tête… même si en ce moment, je suis un peu en colère contre la France…

L’autre : Alors parle-moi de ta colère.

J.A. : La réflexion politique qui peut être fine, je la trouve ennuyeuse et de très bas niveau en ce moment, enfin c’est triste.

L’autre : Jonathan, tu nous as parlé de ton engagement, de ton plaisir d’apprendre, alors la psychiatrie transculturelle, comment l’as-tu rencontrée ? À quel moment dans ton cursus ?

J.A. : Tard. À un staff au CHU de Besançon une collègue canadienne a parlé des travaux de Marie Rose Moro. J’ai été fasciné. Un jour ma femme Sylvie qui travaille au CADA (Centre d’Accueil des Demandeurs d’Asile) à Dole m’a dit que je devais aller chez Marie Rose Moro car elle « incarne » cette pensée.

L’autre : Mais n’est-ce pas que Marie Rose sait faire en sorte que les expériences de vie se traduisent en possibilités thérapeutiques ?

J.A. : Oui bien sûr ! Marie Rose nous a encouragés dans cette direction-là.

L’autre : Donc la boucle est bouclée. Et les objets du futur Jonathan ?

J.A. : Une structure qui prend soin des mères migrantes avec leurs enfants.

L’autre : Jonathan, si tu devais laisser une trace.

J.A. : « Aime ton prochain comme toi-même ».

L’autre : C’est le combat d’une vie.

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