Éditorial

© Camille King inside WDCH B&W, Civic Center, Los Angeles, Californie, 14/08/2008 Source (CC BY-SA 2.0)

« Une rencontre possible… »


Jacques LOMBARD

Jacques Lombard est anthropologue et cinéaste à l’Institut de Recherche pour le Développement (IRD), 44 Boulevard de Dunkerque, 13572 Marseille Cedex 02.

Pour citer cet article :

Lombard J. « Une rencontre possible… ». L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2018, volume 19, n°3, pp. 259-262


Lien vers cet article : https://revuelautre.com/editoriaux/une-rencontre-possible/

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L’action démarre en Catalogne, dans une sorte de bordel et l’on découvre que cette officine propose maintenant à sa clientèle masculine non pas des pensionnaires qui se prostituent mais des poupées gonflables représentant des femmes à taille humaine. Ces poupées disposent de trois ouvertures bien aménagées indiquant par là leur entière disponibilité, elles exhibent aussi des seins mais leur clitoris est simplement dessiné et l’on découvre que cette curieuse mise en scène caricature à l’extrême les formes classiques du commerce sexuel.

La femme aujourd’hui offerte sur le “marché” est une empreinte parfaite du désir de l’homme. Tellement parfaite qu’elle disparaît définitivement sous son propre masque créant alors une relation mortifère… Ainsi, on comprend comment notre société marchande s’empare du débat général et si nécessaire sur les violences faites aux femmes par les hommes pour proposer des solutions, qui sont aussi des interprétations, où l’on voit se dessiner le risque d’une circulation des uns et des autres dans des couloirs bien séparés.

Cet exemple en forme de boutade un peu grinçante nous amène à évoquer le terme problématique de “masculinité hégémonique” qui représente aujourd’hui une sorte d’horizon idéologique et politique, arrière-plan d’une grande part des luttes féminines et féministes conduites à tous les niveaux dans notre société. Il y a quelques décades, une sociologue australienne développe cette notion dans le champ des études féministes en affirmant que le “patriarcat”, est partout à l’œuvre dans les différentes sociétés du monde comme mécanisme fondamental d’exploitation et de domination de l’homme sur la femme. Elle propose alors de considérer, et cela dans une perspective transculturelle et au niveau global, que la lutte contre l’exploitation des femmes par les hommes dans toutes leurs modalités constitue l’instance principale du combat politique contemporain. Ce renversement stratégique opéré à partir de l’héritage de Gramsci autour de la notion d’hégémonie culturelle dans les luttes sociales et politiques, porte en germe l’idée d’un affrontement libérateur, d’une forme de guerre de libération, entre les hommes et les femmes et je voudrais, dans une direction inverse, témoigner de la nécessité de leur rapprochement indispensable et cela dans le mouvement le plus intime de la vie…

L’intime […] comme rencontre, exploration, fécondation de tous les possibles de soi avec l’autre, les autres et grâce à eux

Direction qui est tout autant une idée politique, une utopie libératrice pour les cœurs et les esprits et un rêve pour l’avenir ! Un rêve inouï, vital, primordial, d’imaginer l’intime au plus intime de l’intime, entre les hommes et les femmes, entre l’homme et la femme, entre chaque être humain quel qu’il soit, comme le meilleur de l’humain, comme une promesse enfin sur l’avenir de notre monde. D’imaginer l’intime, paradoxalement, comme l’abouchement ultime entre l’un et le multiple, entre l’un et tout autre ! L’intime, non pas comme une boule de billard cramponnée sur elle-même sous les moirures de son vernis glacé, presque absente mais dont la détermination sonne comme un coup de feu dans chaque rencontre avec une autre boule ! L’intime, au contraire, comme rencontre, exploration, fécondation de tous les possibles de soi avec l’autre, les autres et grâce à eux. L’intime donc, comme révélation du principe initial d’énergie qui constitue tout être vivant dans sa relation permanente et indispensable avec l’ailleurs, condition absolue de sa survie. L’intime comme une vibration, vibration de la rencontre entre chaque destin au plus personnel qu’il soit avec le déplié, à l’infini, des groupes, des collectivités, des sociétés, des échelles du monde.

Si ce propos prend place, à l’évidence, dans l’espace de discussions, d’échanges, de polémiques, récemment ouvert sur la question actuelle des relations sexuelles et amoureuses dans notre société et sur les différentes formes de violences qui sévissent là et s’y enkystent, aujourd’hui comme hier, il ne s’apparente en rien à une quelconque démonstration ou explication de ces phénomènes. Il se veut un simple témoignage mais néanmoins réfléchi qui tente d’allier une volonté de sincérité avec une certaine sagacité.

Cette question de l’intime et du désir amoureux est en fait une sorte d’énigme dont il n’est jamais vraiment question sauf à l’envers d’elle-même, tel un domino du carnaval, dans les champs de connaissance qui nous intéressent ici, l’anthropologie, la psychanalyse, la psychologie. Une question qui irrigue aussi depuis toujours la création artistique et littéraire. Car enfin, si certains peuvent se réclamer, surtout sans trop s’engager et s’exprimant donc de docte manière, de la bonne connaissance de leur désir, il est sûr que, seule chaque tentative de sa mise forme, seule sa scénographie la plus concrète dans le quotidien, apporte la vraie complétude de cette connaissance, une autre intelligence de soi, dans l’immense univers des échanges amoureux et sexuels, quels qu’ils soient.

Si l’on peut rendre compte du désir comme dispositif dans sa cohérence psychologique profonde, de sa force, comme une sorte de mouvement tellurique de l’inconscient, c’est l’imagination de sa socialisation et sa socialisation qui lui donnent sa seule vitalité-réalité et c’est de cela dont nous parlons ici. L’anamnèse, le retour sur soi de l’analysant l’amène à une forme de liberté, à une manière d’économie de soi doublée d’une sorte de pacification. Mais, une évidence s’impose néanmoins, toute personne vit et ne peut vivre qu’en se nourrissant à chaque instant de son histoire et donc de la perpétuelle réinvention de cette histoire. De cette manière, toute personne vit en tentant d’accorder, au-delà des mots, chaque image qui l’habite en filigrane depuis toujours, avec toutes celles, extérieures, où se porte son regard. Ainsi le travail créateur reste inéluctablement associé à un appel fondateur résonnant sans fin, dans la besogne soutenue de l’artiste, le foisonnement des images, des formes est une fabrication de soi, matérielle, qui apporte à chaque fois un futur mais aussi un nouveau manque.

Bien des auteurs ont exploré ce trou noir où le réel est tout autant, à chaque instant, à inventer-vivre et à raisonner et la question est alors de savoir comment ces deux moments essentiels qui font la vie se nourrissent mutuellement. Je tente de travailler pour ma part sur ce décalage dans l’héritage d’une longue expérience de terrain comme anthropologue autour des notions combinées d’image, d’imaginaire partagé, d’apprentissage et de sujet, persuadé que ces deux flux, l’émergence d’une personne du plus profond de son histoire d’une part, et les mythes venus de la nuit des temps, les harmonies des sens, les esthétiques qui fondent aussi une société d’autre part, nichent dans les exemples privilégiés que sont les cultes de possession, les rites funéraires, l’idée de l’invisible, les relations amoureuses au sens d’échanges sexuels sous toutes leurs formes, chacun d’entre eux étant redevable des notions évoquées plus haut.

Toute personne vit et ne peut vivre qu’en se nourrissant à chaque instant de son histoire et donc de la perpétuelle réinvention de cette histoire

Cette recherche m’a conduit à approfondir ma réflexion sur l’idée d’une syntaxe des sensibilités à travers toutes les formes d’expérience possibles dont une grande partie s’opère seulement par mimétisme. En ce sens l’essentiel de l’échange, dans le jeu de cette sensibilité partagée, est souvent dans le non-dit et dans l’implicite et j’ai envie de dire dans l’invisible. C’est d’ailleurs peut-être là que gîte une certaine définition de la culture ! Ainsi, chaque univers psychique, chaque individu, n’est jamais innocent de sa domestication, de son apprentissage.

Malgré tous les problèmes évoqués jour après jour concernant les comportements sexuels dans les sociétés contemporaines et les dysfonctionnements majeurs qui les accompagnent, notre Époque est formidable ! Formidable parce que l’occasion nous est aujourd’hui clairement offerte et plus que jamais, de développer et d’approfondir d’autres modes de relations amoureuses et sexuelles sur la base d’une vraie réciprocité des aspirations, des attirances, des caprices, des concupiscences, des envies, des fantaisies, des penchants, des tentations… sur leur exploration conjointe et sur l’invention exactement concomitante du moi et de sa coopération avec son dehors.

Pour une raison bien simple, on peut dire qu’en amour tout est possible, qu’il ne peut exister de comportements normatifs ou prescrits. Car l’amour n’existe que dans sa fonction imaginaire qui préfigure toute relation et les différentes procédures d’excitation sexuelle sont bien là pour nous introduire dans les espaces imaginaires, de soi, des uns, des autres, ouvrant alors la possibilité et je dirais, la nécessité, d’un partage qui ne demande jamais qu’à s’accroître presque à l’infini. Une autre manière tellement plus efficace d’excitation et d’effervescence partagées… En ce sens, l’espace occupé de nos jours par les différentes expressions pornographiques est doublement utile, en ouvrant au plus large un champ des possibles en constant remaniement du fait d’être irrigué par cette expérience nouvelle et offrant de cette manière des perspectives pédagogiques et en procédant ainsi à une sorte d’état des lieux où apparaît donc en toute lumière la mécanique classique de la domination masculine tout en constituant également dans le même temps le foyer le plus concret du problème !

Ce qui n’est pas dialogue, volonté de dialogue ou exploration commune et j’ajouterais ce qui n’est pas de l’humanité recherchée ressort alors à la question de la volonté de toute-puissance face aux exigences de la société ou malgré les exigences de la société et donc à la question de la cruauté comme l’un des moments du tragique dans l’Histoire et donc la question de la tyrannie, la question de la puissance sans limite dont le sexuel reste le champ privilégié d’application. Sade nous vient immédiatement en tête lui qui a pratiquement tout dit de cela avec des écrits éblouissants d’intelligence sur les tréfonds de la réalité humaine, sur le désir, la douleur et la cruauté alors qu’il s’évertuait à décliner des sévices toujours plus abominables, des sévices imposés par définition. Mais alors, à renverser cette situation, de meurtrissure de l’autre, de manipulation infernale de l’autre, à tenter un partage comme dans “l’Empire des sens”, sommes-nous seulement condamnés à rencontrer la mort…

Comment agir un changement réel de cette situation enfin dénoncée comme insupportable ?

Nous y voilà encore et toujours et je voudrais, animé tout à la fois par cette utopie et une sorte de volonté politique, insister sur cette chance, que nous devons savoir exploiter, de défaire le couple amour/cruauté car le désir féminin s’entend partout de plus en plus, se formule de mieux en mieux et à l’écouter, pour y répondre, il nous mène inéluctablement vers une humanité transformée. Une humanité qui ne s’engagerait pas sur un clivage, une coupure en quelque sorte définitive entre les hommes et les femmes dont le spectre est une manière d’Apocalypse !

Déjà, plus que le XIXe siècle, époque du privé devenu sacré ou l’Église posait ses mains gantées de soie et baguées sur les sexes pour en commander l’usage, le XVIIIe qui, souvent, se moquait du blâme des clercs avait su favoriser la naissance d’une vraie réciprocité entre hommes et femmes dans les lieux protégés des classes les plus privilégiées. Réciprocité des sentiments mais aussi bien sûr des désirs. Époque bénie où les femmes pouvaient, à qui bon leur semblait et à mots si joliment choisis, formuler la pure vérité de leurs demandes. Il est vrai que l’amour courtois, dont on sait peu qu’il tire son origine de la culture arabe, avait déjà ouvert ce nouvel espace de liberté très limité à la couche aristocratique où les femmes enfin considérées comme de véritables êtres humains et lasses d’être montées comme des juments par leurs seigneurs enivrés, goûtaient les poèmes et les caresses des pages et des chevaliers.

La découverte, jour après jour de nouvelles exactions sexuelles révélées actuellement dans le mouvement gigantesque de libération de la parole des femmes aboutit toujours à cette même interrogation, comment agir un changement réel de cette situation enfin dénoncée comme insupportable ? Et la réponse reste alors de savoir, comme toujours, si le volontarisme politique et idéologique en particulier sous sa forme juridique et pénale, qui puise sa détermination dans des doctrines diverses, suffit à cette volonté de transformation ?

Je ne le pense pas vraiment car les ruptures fondamentales sont le plus souvent déjà profondément engagées dans le mouvement de l’histoire avant d’être en quelque sorte comprises et requises dans les discours qui peuvent tenter de les contenir ou de les accélérer. Il s’agit bien de cela aussi avec la question du désir/intime déjà à l’œuvre sous toutes les formes possibles dans bien des sociétés et qui porte à mon sens la vraie possibilité de changement telle une formidable subversion surtout face à l’idée d’une sorte de guerre des sexes qui semble nourrir aujourd’hui les positions féministes les plus radicales.

Octobre 2018


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