Éditorial

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L’esclavage à l’origine des discriminations racialisées : l’exemple dans la santé

et


Daniel DELANOË

Daniel Delanoë est psychiatre et anthropologue. CESP Unité 1178 de l’Inserm, Université Paris V.

Marie Rose MORO

Marie Rose Moro est pédopsychiatre, professeure de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, cheffe de service de la Maison de Solenn – Maison des Adolescents, CESP, Inserm U1178, Université de Paris, APHP, Hôpital Cochin, directrice scientifique de la revue L’autre.

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Thuram, L. (2020b, 4 octobre). On ne naît pas blanc, on le devient. Propos recueillis par Marie Lemonnier et Pascal Riché. L’Obs. https://www.nouvelobs.com/idees/20201004.OBS34233/lilian-thuram-on-ne-nait-pas-blanc-on-le-devient.html

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Repéré à https://revuelautre.com/editoriaux/lesclavage-a-lorigine-des-discriminations-racialisees-lexemple-dans-la-sante/ - Revue L’autre ISSN 2259-4566

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Plusieurs auteurs ont récemment publié des livres qui mettent en perspective, dans la longue durée, les processus de racisme et de racialisation. Dans La Cité et ses esclaves (2019), Paulin Ismard, historien et helléniste, aborde la question de l’institution esclavagiste à partir de la démocratie athénienne et de son héritage jusqu’à nos jours. L’Athènes classique aurait constitué la première société véritablement esclavagiste de l’histoire, où « le statut de citoyen trouva sa première définition légale, en étroite relation avec le développement de l’esclave-marchandise, et où les esclaves-marchandises auraient pour la première fois représenté une composante massive de la population (sans doute entre 30 et 50 %) » (p. 12). L’historienne Aurelia Michel, quant à elle, démontre dans son dernier ouvrage Un monde en nègre et blanc : enquête historique sur l’ordre racial (2020) comment le racisme contre les Africains subsahariens est un produit de la traite négrière. « Le mot “race” dans son usage contemporain apparaît lorsque l’esclavage disparaît, c’est-à-dire lors d’une longue séquence de la fin de XVIIIe à la fin du XIXe siècle. Il faut donc considérer que l’idée de race ne précède pas l’esclavage européen ni ne le justifie. Autrement dit, comme l’a formulé un jour simplement un de mes étudiants noirs assez surpris : “Ce n’est pas parce qu’ils étaient racistes que les Européens ont mis les Africains en esclavage”. […] Il faut même inverser la proposition : c’est bien parce que les Européens ont mis les Africains en esclavage qu’ils sont devenus racistes […]. Les éléments qui ont conduit les Européens à la traite en Afrique n’ont même strictement rien à voir avec la couleur de peau » (Michel, 2020, p. 19).

Nous pouvons citer également la synthèse sur les postcolonial studies de l’historien Nicolas Bancel dans Le postcolonialisme (2019) qui offre une vue d’ensemble fort utile de cette vaste nébuleuse. D’autant plus utile que les études postcoloniales ont fait l’objet d’attaques d’une rare violence après l’assassinat de Samuel Paty, de la part de certains chercheurs ainsi que du pouvoir, pouvoir qui avait pourtant évoqué un crime contre l’humanité à propos de la colonisation par la France1. Certains auteurs, et certains politiques, ne supportant guère que le fait colonial et ses conséquences jusqu’à aujourd’hui fassent l’objet de recherches académiques2.

C’est dans une perspective associant érudition et engagement critique à la première personne que Lilian Thuram a publié l’essai La pensée blanche (2020a). Dans le sillage des whiteness studies, il identifie la construction du statut du « blanc », du « privilège blanc » et des discours qui les justifient. « On ne naît pas blanc, on le devient » annonce le bandeau du livre et le titre de son entretien dans L’Obs (2020b). La domination blanche, comme la domination masculine avec laquelle Thuram fait le parallèle, a cette particularité de s’identifier à un statut à la fois supérieur et universel, à un état de nature qui s’impose dans une évidence implicite.

Aurelia Michel note d’ailleurs que, comme celui du mot race, l’usage du mot « Blanc » apparaît à la fin du XVIIe siècle, au moment où se développe l’économie esclavagiste dans les Caraïbes. Auparavant, au début de la conquête de l’Amérique, les Européens, se définissaient comme chrétiens. « C’est dans le contexte américain, là où les Européens ont instauré un autre colonial et esclavagiste, que se forme la discrimination par la couleur. » (op. cit., p. 21). Au XVIIe siècle, le terme portugais et espagnol « negro », qui donne « nigger » en anglais, « nègre » en français, désigne exclusivement les esclaves achetés en Afrique par les Portugais et revendus en Amérique. « Dès lors, l’association entre peau noire et esclavage est scellée par le vocable, et fait de l’Afrique le pays des esclaves » (ibid., p. 22). Après le déclin du système esclavagiste, le racisme colonial prolonge et relaye le racisme esclavagiste. Pour déconstruire le mot « nègre », « cette métonymie qui associe Africain et esclave, et ses multiples conséquences » (ibid., p. 23), Aurelia Michel va donc chercher une définition générale de l’esclavage et partir de la définition proposée par l’anthropologue africaniste Claude Meillassoux dans son Anthropologie de l’esclavage (1968), en rapport avec la parenté : l’esclave est l’anti-parent. Dans les sociétés ouest-africaines étudiées par Meillassoux, être libre implique d’être considéré comme parent, dans la double appartenance à une lignée paternelle et une lignée maternelle, de travailler pour ses enfants et ses vieux parents et de contribuer au cycle productif et reproductif.

Les analyses sémantiques de Benveniste (1969) indiquent que : « Le sens premier [du concept “libre”] n’est pas, comme on serait tenté de l’imaginer, “débarrassé de quelque chose”, c’est celui d’appartenance à une souche ethnique désignée par une métaphore de croissance végétale. Cette appartenance confère un privilège que l’étranger et l’esclave ne connaissent pas » (Benveniste, cité par Michel, op.cit. p. 38). « Ainsi, puisque l’esclave travaille uniquement pour la société qui l’emploie, il ne peut engager de rapport de filiation puisqu’il ne peut nourrir d’enfants ni compter à son tour sur eux pour sa vieillesse. Il produit, mais ne contribue pas au cycle reproductif, et ne peut donc pas être considéré comme parent […]. Ce qui équivaut à une exclusion permanente de l’humanité » (ibid., p. 39). La négation devient alors ontologique et définitive.

Paulin Ismard place lui aussi la privation de parenté au centre du statut d’esclave : « Procédant d’une forme de mort sociale en raison de l’exclusion de l’esclave de l’ensemble des structures qui définissent l’identité individuelle dans la cité et en premier lieu celle de la parenté, la domination esclavagiste s’exprime sous une forme irréductible à celles qui traversent la société des libres » (op.cit., p. 14).

Rappelons que, dans Iphigénie (1675), Racine a magnifiquement formulé cette désaffiliation sans retour dans le personnage d’Eriphile, l’esclave d’Achille :

« Moi, qui de mes parents toujours abandonnée,
Étrangère partout, n’ai pas même en naissant
Peut-être reçu d’eux un regard caressant ».
(vers 586 à 588).

On évoquera aussi l’excellente série d’émissions de France Culture sur Frantz Fanon au mois d’août dernier3, qui nous a permis d’entendre sa voix lors de la conférence « Racisme et culture », au Congrès international des écrivains et artistes noirs le 20 septembre 1956, où il déclare : « Le racisme est bel et bien un élément culturel. Il y a donc des cultures avec racisme et des cultures sans racisme4 ». C’est donc le concept de race que Fanon souhaite déconstruire. Quelques années auparavant, la première déclaration sur la race, adoptée le 14 décembre 1949 par l’UNESCO, déclarait l’absence de fondement biologique et de validité scientifique du concept de race. Comme il le décrit dans Peau noire masques blancs (1952), lorsqu’il était l’un des rares Antillais médecin en métropole, Fanon était toujours en sursis de disqualification totale à la moindre défaillance. Né en Martinique en 1925, Fanon s’était engagé à l’âge de 17 ans, en 1943, aux côtés des forces de La France Libre. Il est blessé dans les Vosges et décoré. Après la guerre, il fit des études de médecine à Lyon tout en menant des études de philosophie. Dans l’armée de La France libre, puis en métropole, il se trouve confronté au racisme. Voici ce qu’il écrit sur son expérience. « Notre médecin est un Noir. Il est très doux. C’était le médecin nègre ; moi qui commençais à me fragiliser, je frémissais à la moindre alarme. Je savais, par exemple, que si le médecin commettait une erreur, c’en était fini de lui et de tous ceux qui le suivraient. […] Le médecin noir ne saura jamais à quel point sa position avoisine le discrédit. Je vous le dis, j’étais emmuré : ni mes attitudes policées, ni mes connaissances littéraires, ni ma compréhension de la théorie des quanta ne trouvaient grâce » (p. 94).

Un collectif de soignants noirs

En aout 2020, un collectif de soignants s’est manifesté sur le compte Twitter nommé Globule noir, présenté comme un collectif de soignants, avec deux publications : une liste de quelques noms de femmes « gynécologues noires en Ile-de-France » et une petite annonce pour trouver « une infirmière à domicile racisée » à Paris [dans le contexte, on suppose qu’il s’agit d’une infirmière noire]. Le Conseil national de l’Ordre des médecins et le Conseil national de l’Ordre des infirmiers ont publié un communiqué commun, mardi 11 aout 2020, pour dénoncer « la mise en ligne d’annuaires de professionnels de santé communautaires5 ».

La dénonciation des discriminations est condamnée, sans condamner les discriminations elles-mêmes, ou sans s’interroger sur leur nature et leur existence et surtout en prétendant implicitement que ces discriminations n’existent pas. Le scandale est dans la dénonciation, et non dans la discrimination puisqu’elle ne peut exister du fait de l’éthique professionnelle.

Le président de l’Ordre national des infirmiers a expliqué à la journaliste Laureline Dubuy (2020) pour le journal La Croix : « Nous avons eu une réaction assez énergique parce que ces listes représentent un vrai danger pour le vivre-ensemble. La santé est un bien commun à tous les Français. On doit choisir un professionnel de santé d’abord pour ses compétences. Le fondement de nos professions c’est de nous adapter à chacun de nos patients pour les soigner au mieux ». Selon La Croix, les membres de ce collectif organisaient des réunions, ouvertes à tous les soignants, pour évoquer la question du racisme dans le domaine de la santé. Un membre du syndicat des jeunes médecins généralistes y a participé, Julien Aron, chargé de mission sur les discriminations au sein du syndicat déclare à Laureline Dubuy : « Ce collectif ne faisait pas la promotion d’un séparatisme mais au contraire militait pour une prise de conscience des soignants ». La Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA) s’est également opposée à l’établissement d’une telle liste, conséquence, selon elle, de « la folie identitaire »6. Le collectif Globule noir a depuis fermé son compte Twitter.

Se retrouver entre dominés pour penser la domination subie et créer un espace commun contre la domination n’est pas une stratégie nouvelle. L’article de Dubuy souligne, d’ailleurs, qu’il y a ainsi eu des listes de soignants gayfriendly quand certains médecins refusaient de prescrire les bons traitements aux patients atteints du VIH. Ce fût aussi le cas des groupes féministes non mixtes des années 1970-1980 : des femmes se réunissaient entre elles pour partager leur expérience et l’élaborer comme un fait social et non un fait individuel, que ce soit dans le couple, la famille, le travail, l’espace public, la santé et le contrôle des naissances. L’existence de ces groupes non mixtes ne souleva pas une indignation du même ordre que celle des groupes dominés minoritaires racialisés, comme le collectif Globule noir, qui a fait l’objet de cette vive condamnation.

Sur cette question du communautarisme, Thuram invite à un renversement de perspective fort heuristique : « En fantasmant une communauté noire, la pensée blanche renvoie à une racialisation du monde. Chaque fois que j’entends critiquer le communautarisme supposé des non-Blancs, je sais que cela tend à réveiller l’idée d’une identité blanche à protéger » (2020a, p. 205). Thuram situe cette crainte dans l’histoire de l’esclavage : « Est-ce que les non-Blancs ont le droit de se réunir sans l’aval des Blancs ? Aujourd’hui oui bien sûr, mais pendant des siècles la pensée blanche a contrôlé la parole des non-Blancs ». Thuram précise toutefois : « Personnellement, je suis d’avis que si l’on doit parler de racisme, il faut le faire aussi avec des personnes qui ne le subissent pas qui potentiellement peuvent l’exercer » (ibid. pp. 213-214).

Ne peut-on voir, en effet, dans les vigoureuses protestations devant l’existence du collectif de partage d’expérience Globule noir l’écho de la crainte d’une reconstruction d’une affiliation collective, dont la forme élémentaire, la parenté, avait été détruite par l’esclavage ?

La surmortalité des bébés afro-américains

Des études empiriques quantitatives ont mis en évidence des discriminations racialisées structurelles dans la santé, confirmant les expériences individuelles mises en lumière par le collectif Globule noir. Il semble également que ces discriminations se produisent à l’insu des soignants eux-mêmes. Ces discriminations dans le domaine de la santé sont moins faciles à identifier que les discriminations dans l’accès au logement et au travail pointées dans Trajectoires et Origines de Beauchemin et al., (2015).

Considérons l’étude de Greenwood et al. (2020) qui porte sur 1,8 millions de naissances à l’hôpital en Floride, de 1992 à 2015, et prend en compte, pour la première fois, la « race du médecin »7 en charge des soins du nouveau-né. Il ressort de cette recherche que lorsqu’ils sont pris en charge par un « médecin blanc », les « bébés noirs » meurent trois fois plus souvent que les « bébés blancs ». Cette disparité diminue de moitié quand le médecin est noir. Pour les « nouveau-nés blancs », « la race du médecin » fait peu de différence dans leurs chances de survie. La différence est encore plus grande pour les accouchements compliqués et dans les hôpitaux qui accueillent plus de naissances de « bébés noirs », ce qui suggère aussi des facteurs institutionnels. Il n’y a pas de corrélation entre la mortalité maternelle, plus élevée chez les femmes noires, et la « race du médecin ». Notons que les « médecins noirs » sont plus souvent des femmes.

Selon les auteurs, « la concordance raciale » peut améliorer la confiance et la communication entre le médecin et la mère, et les « médecins noirs » peuvent être plus sensibles aux facteurs de risques sociaux et aux désavantages cumulatifs qui peuvent avoir un impact sur les soins néonataux. Le racisme inconscient des « médecins blancs » envers les femmes noires et leurs bébés peut également être en jeu. Les femmes noires qui recherchent un « médecin noir » pour minimiser les risques pour leurs bébés auront cependant du mal à voir aboutir leur recherche, car seuls 5 % des médecins sont noirs. Les auteurs soulignent cependant que la compétence individuelle du médecin varie largement parmi les médecins de chaque « race », et que sélectionner le médecin uniquement en fonction de sa « race » ne serait pas une solution efficace pour diminuer la mortalité des bébés.

Ici la racialisation des catégories démographiques est explicite et structurelle : elle remonte à l’esclavage. La pratique discriminante peut être nommée, étudiée, et ses effets sont quantifiés. La mesure statistique peut aussi être utilisée pour mettre en évidence des discriminations, et pas seulement pour contrôler des populations, comme c’est le cas dans son usage dominant. On le voit aussi avec la différence de salaire entre hommes et femmes. Les employeurs n’ont d’ailleurs pas conscience de moins payer les femmes. Les « pédiatres blancs » n’ont probablement pas conscience de soigner moins bien les « nouveau-nés noirs ».

Pourtant, une des rares études menées en France, celle de Priscille Sauvegrain (2012), sage-femme et sociologue, a montré que, à état de santé égal à toutes les étapes de la trajectoire de soins, à âge égal, et à parité égale, les femmes immigrées nées en Afrique subsaharienne, ont une probabilité d’accoucher par césarienne supérieure à celle de toutes les autres femmes, indépendamment donc des pathologies maternelles du travail qui sont plus fréquentes chez elles et justifient des césariennes. « Il s’agit bien d’un effet ultime de la racisation de ces femmes sur leur probabilité d’être accouchées par césarienne » (Sauvegrain, 2012, p. 88). Or, « dans le domaine des soins, il est très difficile et fort mal reçu d’évoquer la discrimination à l’égard des patients. Cette conviction d’être hors du racisme et des discriminations, s’appuie sur une certitude, partagée par la quasi-totalité des personnels médicaux, d’agir au mieux pour le bien des personnes soignées (principe de bienfaisance) » (ibid. p. 94.). Cette recherche met en évidence ce racisme inconscient des professionnels, qu’il importe donc d’étudier. Ces « analyses prennent d’autant plus de sens que la littérature obstétricale nous apprend que, lorsque les équipes soignantes prennent du recul par rapport à leurs pratiques et s’adaptent à̀ des situations nouvelles ou différentes, les taux de césarienne reculent sans que ne s’accroissent pour autant la mortalité maternelle ou/et la mortalité périnatale des nourrissons » (ibid. p. 91). Comme le formule Aurelia Michel, « la race comme dispositif, comme procédé, est en permanence mobilisée, le plus souvent inconsciemment, non pas pour fabriquer des identités figées, mais dans l’interaction sociale » (op. cit., p. 338). Au sens le plus concret, ces deux études pourraient montrer à l’œuvre cet enjeu du racisme que décrit Michel, celui « de restreindre l’accès au statut de parent » (ibid., p. 349).

Les contradictions de la position antiraciste color-blind

Des sociologues états-uniens ont proposé la notion de color blindness, soit « aveugle à la couleur de peau », pour penser la difficulté ou le refus de considérer cet écart. La position de la color blindness serait de refuser de prendre en compte certaines pratiques racistes implicites, voire inconscientes, relevant d’un racisme structurel (Maurel, 2007). Christopher Doob (2013) écrit que le racisme color-blind représente l’assertion des Blancs selon laquelle ils vivent dans un monde où les privilèges raciaux n’existent plus, alors que leurs comportements soutiennent des structures et des pratiques racialisées. Eduardo Bonilla-Silva (2010) identifie un libéralisme abstrait au fondement de l’idéologie color-blind : faire appel à l’égalité des chances et aux choix individuels tout en s’opposant à des propositions concrètes de réduction des inégalités. Cette perspective tend à ignorer la sous-représentation des personnes racisées dans les grandes écoles, les carrières prestigieuses, et à ignorer également les pratiques institutionnelles qui encouragent la ségrégation. Notons que l’essentialisation (c’est parce qu’ils sont comme ça), le racisme culturel, qui avance des explications culturelles plutôt que biologiques ou sociales, et la minimisation du racisme participent aussi de l’idéologie color-blind. Le racisme color-blind, pratiqué parfois par des personnes qui revendiquent des convictions antiracistes, s’ignore mais investit les préjugés, les stéréotypes, les catégories racialisées.

En France, on parlera plus de racisme systémique, de racisme structurel, de racisme institutionnel ou de racisme inavoué. Pour Thuram de nouveau (2020a), la « pensée blanche » – qui relève d’un sentiment de supériorité – explique en partie ce phénomène. L’auteur évoque ses propres expériences pour illustrer cet aveuglement comme, par exemple, lorsque des supporters le sifflaient, l’insultaient, poussaient des cris de singe et que, certains de ses coéquipiers blancs, dans les vestiaires, lui disaient que ce n’était pas grave. « Ça, ce n’est pas assumer une responsabilité, c’est être aveugle à la violence existentielle subie par les victimes de racisme. Pis, c’est s’en rendre complice ». Thuram décrit ainsi le « privilège blanc », dont ne se rendent pas toujours compte les Blancs, et qui consiste à avoir des avantages par rapport aux autres, souvent sans le savoir. Le « privilège blanc » se défend lui-même et s’ignore dans le même mouvement. Thuram pose souvent la question lors de ses conférences : « “Qui ici aimerait être traité comme on traite les personnes noires ?” Personne ne lève la main. Tout le monde sait donc que la société impose aux Noirs un traitement négatif, partout dans le monde […]. L’infériorisation des Noirs est si répandue et si ancienne qu’elle finit par être intégrée dans l’inconscient collectif, enracinée comme un élément normal » (2020a, pp. 157-158).

De nouvelles mobilisations antiracistes contribuent à mettre face à ses contradictions la stratégie color-blind. Comme l’analyse le socio-démographe Patrick Simon, dans le journal Le Monde (2019) : « Ces mobilisations sont fréquemment qualifiées d’identitaires, au sens où elles représenteraient les intérêts de certaines minorités, par opposition aux associations universalistes parlant au nom de la société. Mais ce clivage est quelque peu caricatural, car les associations qui investissent la question raciale formulent des analyses et des propositions qui concernent la société dans son ensemble et peuvent également s’inscrire dans une conception universaliste. ».

Le modèle français métropolitain actuel n’institutionnalise pas une distinction racialisée comme le modèle états-unien, qui assigne administrativement, sur son propre sol, une race aux colored people, ce qui, accessoirement, permet d’en étudier les effets.

Nous pouvons conclure avec Fanon qui déclarait en 1956 dans sa conférence Racisme et culture citée plus haut : « On dit couramment que le racisme est une plaie de l’humanité, mais il ne faut pas se satisfaire d’une telle phrase. Il faut inlassablement rechercher les répercussions du racisme à tous les niveaux de sociabilité ».

Remerciements

Nous remercions Nelcya Delanoë, Caroline Despres et Lisa Revai pour leur relecture du manuscrit.

  1. Dans son entretien accordé à la chaîne privée algérienne Echourouk News le 15 février 2017, lors d’un déplacement en Algérie, Emmanuel Macron, alors candidat à la présidentielle est revenu sur la présence française en Algérie : “La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime, c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes”, a-t-il déclaré, tout en affirmant ne pas vouloir “balayer tout ce passé”. À ce propos voir également Franceinfo. Emmanuel Macron qualifie la colonisation de “crime contre l’humanité” : la polémique en quatre questions. Franceinfo. Consulté le 22/01/2021 sur https://www.francetvinfo.fr/politique/emmanuel-macron/emmanuel-macron-qualifie-la-colonisation-de-crime-contre-l-humanite-la-polemique-en-quatre-questions_2062385.html
  2. Voir par exemple Blanchard, P. (2020, 19 novembre). Professer le faux : il faut brûler l’histoire coloniale – sur le postcolonial (2/3). AOC. Consulté le 22/01/2021 sur https://aoc.media/opinion/2020/11/18/professer-le-faux-il-faut-bruler-lhistoire-coloniale-sur-le-postcolonial-2-3/ et Taguieff, P- A. (2020, 25 octobre). Ce pseudo-antiracisme rend la pensée raciale acceptable. Entretien réalisé par K. Boucaud-Victoire. Marianne. Consulté le 22/01/ 2021 sur https://www.marianne.net/societe/pierre-andre-taguieff-ce-pseudo-antiracisme-rend-la-pensee-raciale-acceptable
  3. Kien, A. (2020, 17 au 21 août). Frantz Fanon, l’indocile. Grandes Traversées. [Émission de radio] France Culture. https://www.franceculture.fr/emissions/grandes-traversees-frantz-fanon-lindocile/frantz-fanon-la-violence-en-heritage
  4. Fanon, F. (1956, 20 septembre). Racisme et culture. [Conférence]. Congrès international des écrivains et artistes noirs. https://www.ina.fr/audio/PH909013001
  5. Le Conseil national de l’Ordre des médecins et le Conseil national de l’Ordre des infirmiers. (2020, 11 août). Annuaires de professionnels de santé communautaires. https://www.conseil-national.medecin.fr/publications/communiques-presse/annuaires-professionnels-sante-communautaires
  6. LICRA. (2020, 2 août). ​ La folie identitaire conduit à cela : choisir son médecin en fonction de la couleur de son épiderme​ [Tweet]. Twitter. https://twitter.com/_LICRA_/status/1290025998059098113?s=20
  7. L’article utilise les termes de patient race, physician race, black newborn, white newborn, black phycisian, white phycisian, que nous traduirons avec des guillemets pour souligner à la construction sociale de ces catégories.


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