Éditorial

© Thierry Ehrmann, Johnny Hallyday painted portrait. Source (CC BY 2.0)

Johnny Hallyday, icône culturelle et idole populaire

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Agathe BENOIT DE COIGNAC

Agathe Benoit de Coignac est pédopsychiatre, Praticien. Hospitalier, PEA Ouest, CHS Montperrin, 13617 Aix-en-Provence.

Marion FELDMAN

Marion FELDMAN est maître de conférences en psychologie clinique – Université Paris Descartes, psychologue-clinicienne à l’O.S.E, Chercheure au laboratoire PCPP EA 4056 Sorbonne Paris Cité, Institut de Psychologie.

Saskia VON OVERBECK OTTINO

Saskia von Overbeck Ottino est psychiatre et pédopsychiatre FMH, psychanalyste SSPsa-IPA, ethnopsychanalyste, médecin-consultant, Hôpitaux Universitaires de Genève, Responsable scientifique du Dispositif de psychiatrie transulturel du Secteur Psychiatrique de l’Est Vaudois.

Marie Rose MORO

Marie Rose MORO est professeure de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Université de Paris-Descartes, chef de service de la Maison de Solenn, Maison des adolescents de Cochin. Chercheure au PCPP EA 4056 Sorbonne Paris Cité, Institut de Psychologie et CESP, INSERM.

Erner G. Johnny Hallyday, l’inventeur de la culture jeune. Le Point; décembre 2017.

Heinich N. La consommation de la célébrité. L’année Sociologique 2011 ; 61(1) : 103-123.

Heinich N. La culture de la célébrité en France et dans les pays anglophones. Revue française de sociologie 2011; 52 (2): 353-372.

Lehoux V. La dernière idole. Télérama; décembre 2017. p. 22-28.

Rondeau D. « Les confessions de Johnny Hallyday ». Le Monde; 7 janvier 1998.

Maigret É. Religion diffuse ou dissolution du religieux: la question des « fans » des médias. In: Bréchon P, Willaime JP, Eds Médias et religions en miroir. Paris: PUF; 2000.

Maigret É, Macé É. Penser les médiacultures. Nouvelles pratiques et nouvelles approches de la représentation du monde. Paris: Armand Colin; 2005.

Meyer D. Clés pour la France en 80 icônes culturelles. Paris: Hachette; 2010.

Meyer D. Icônes culturelles: lecture textuelle et contextuelle. Synergies Chine 2011; 223-233.

Morin E. Les stars. Paris: Le Seuil; 1957.

Sthers A. Dans mes yeux. Paris: Plon; 2013.

Filmographie

Johnny Hallyday, la France Rock ‘n roll. Film documentaire de JC Rosé, 120 minutes, Kuiv Productions/INA2017.

Pour citer cet article :

Benoit de Coignac A, Feldman M, von Overbeck Ottino S, Moro MR. Johnny Hallyday, icône culturelle et idole populaire. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2018, volume 19, n°1, pp. 5-9


Lien vers cet article : https://revuelautre.com/editoriaux/johnny-hallyday-icone-culturelle-et-idole-populaire/

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Roi des records, 50 albums, 29 albums live, 110 millions de disques vendus, 184 tournées rassemblant plus de 29 millions de spectateurs, 42 disques de platine, 10 Victoires de la musique, les chiffres sont impressionnants. Johnny Hallyday a rencontré un succès immédiat au début de sa carrière et a été propulsé en 1960, idole des jeunes à tout juste dix-sept ans. Sa disparation le 5 décembre 2017 a laissé orphelins une partie d’entre nous. A cette occasion, on a pu lire dans la presse qu’il était un monument national. Ses obsèques ont donné lieu à un hommage national par le Président de la République française mais aussi à un grand élan populaire. Un immense rassemblement a eu lieu lors de ses obsèques à la Madeleine à Paris et l’hommage qui lui a été rendu n’a laissé personne indifférent. Si certains l’ont trouvé légitime, il a agacé quelques autres. Nous allons interroger ici les représentations sociales françaises de la célébrité puis montrer ce qui a participé à la fabrication de Johnny Hallyday, celle d’une idole puis d’une véritable icone culturelle qui a traversé les soixante dernières années de la société française en se métamorphosant souvent au même rythme qu’elle.

Le culte de la célébrité, une ambivalence française

Le culte de la célébrité en France est souvent associé par les intellectuels à une « culture de masse », réduite souvent au produit d’une marchandise sans intelligence. Peu d’ouvrages français ont été consacrés au culte de la célébrité en France contrairement aux pays anglo-saxons où il existe une volumineuse anthologie sur la celebrity culture (Heinich 2011). Le sociologue français, Edgar Morin, a été un des premiers à développer une réflexion spécifiquement dédiée à la question des stars (1957). Morin y évoque son ambivalence face à un phénomène qu’il prend au sérieux, en l’analysant, tout en le discréditant et le réduisant à une émanation du capitalisme voire de l’individualisme. Actuellement, certains sociologues tentent de remédier à cette invisibilité de la célébrité en attirant l’attention sur ce qu’ils nomment les médiacultures : « média à la fois comme industries culturelles et comme médiation, cultures comme rapport anthropologique au monde à travers des objets à l’esthétique relationnelle spécifique, le tout au pluriel pour souligner, au-delà de l’unité d’un même type de médiation, la diversité proliférante des objets et de leurs usages » (Macé 2006 : 135). Pour cela, il faut cesser de s’appuyer sur « la métaphore religieuse du culte comme pratique stéréotypée, opium d’un peuple décérébré vendu par des industries culturelles » (Maigret 2000 : 102). Il s’agit aussi de ne plus disqualifier le « populaire » car il est le plus souvent une projection fantasmatique du monde lettré. Le populaire concernerait toutes les classes socio-culturelles et il est nécessaire de « faire un détour réflexif en affirmant l’impossibilité de faire la sociologie des fans sans faire la sociologie de ceux qui les construisent comme tels, en particulier les savants » (Maigret 2000 : 218).

De Jean-Philippe Smet à Johnny Hallyday

Johnny Hallyday naît à Paris le 15 juin 1943. Son père Léon Smet quitte rapidement le domicile et le petit Jean-Philippe est rapidement confié par sa mère à sa tante maternelle à neuf mois. Il criera toute sa vie sur scène cette blessure narcissique originaire. Il évoquera souvent une certaine discontinuité du sentiment d’exister et chantera toute sa vie des thèmes qui lui sont chers, des doutes identitaires, la solitude, la mort et l’abandon. « Je suis né dans la rue »1« Fils de personne »2, « Un chanteur abandonné » 3,« Seul »4. Cette vulnérabilité le conduisit parfois à des mises en danger, excès de vitesse, alcoolisations massives, prises de psychotropes et de drogues dures… Johnny fera également une tentative de suicide en 1966 (Rosé 2017), c’est cette même vulnérabilité qui l’amènera à résister autant au temps, à lutter en permanence contre ses angoisses de mort en se forgeant des personnages invincibles. C’est aussi ce qui va rendre sa personne si attachante et instinctive. Johnny rencontrera des auteurs compositeurs (Michel Berger, Goldman, Miossec, Mathieu Chedid), des cinéastes (Godard, Lelouch), des écrivains (Françoise Sagan, Philippe Labro) qui vont écrire pour lui et peut-être traduire ses pensées.

Itinéraire d’un adolescent gâté : les bonnes étoiles et les multiples voix de Johnny

C’est d’abord sa tante Hélène qui s’occupe de lui et qui entend que chaque membre de sa famille soit un artiste. Puis ce sera son cousin, Lee Ketcham qui lui fera connaitre le rêve américain et lui fera découvrir le Blues et Elvis Presley. Johnny Hallyday rencontre rapidement Charles Aznavour qui le prend sous son aile. Johnny habitera chez lui un an ou deux. Johnny dira que Charles Aznavour « fut le père idéal », celui qu’il aurait aimé avoir (Sthers 2013).

En ce début faste des trente glorieuses, c’est un Johnny américain qui ramène des musiques des Etats-Unis au Golf Drouot5. La bande, Johnny Hallyday, Jacques Dutronc, Eddy Mitchell se constitue et Claude Lelouch réalise les premiers scopitones6 des Yéyés comme les appellera Edgar Morin.

De nombreux auteurs-compositeurs voudront écrire pour lui et ce sont à travers toutes ces rencontres, toutes ces voix que Johnny va s’adresser à toutes les classes socio-culturelles françaises. Johnny a été essentiellement un interprète, il a très peu écrit ses textes, mais les mots qui lui ont été donnés par d’autres lui ont permis de se chanter et en partie, de se raconter. Pour Michel Berger, Johnny est le miroir de tous nos fantasmes et aussi de toutes nos peurs. C’est pour cela que l’on peut se sentir si proche de lui. C’est un personnage triomphant, mais fragile, vulnérable, qui est évoqué de manière très poétique dans sa chanson Quelque chose de Tennessee.

Les multiples métamorphoses de Johnny et le fantasme d’immortalité

Le métier de Johnny, ce sera une métamorphose constante, de son corps et en particulier de sa voix, une voix de plus en plus grave et puissante. La place du public pour Johnny est centrale « Mon public, c’est tout pour moi… Sans mon public, je n’existerai pas… je ne suis sincère que sur scène ». Ce sera aussi des spectacles de plus en plus grandioses et des mises en scène véhiculant souvent l’image d’un homme invincible et tout puissant mais chantant tout le temps sa finitude. « Moi je suis comme ces grands malades qui se battent pour ne pas mourir » (Rondeau 1998).

Après son coma en 2009, Johnny évoque sa near death experience, la sensation de « sortir du néant ». Les albums de Johnny deviennent de plus en plus autobiographiques. Mathieu Chedid écrit « Jamais seul » (2011) et reprend son rapport complexe à la solitude, solitude comme expérience intime mais aussi combat pour ne pas sombrer dans la mélancolie. Dans « L’attente » les mots de Christophe Miossec évoquent la dialectique vie/mort dans leur rapport avec l’amour : « Vivre comme si on n’allait jamais mourir, chaque journée est une conquête qu’il faut abattre d’un sourire ». C’est également le cas dans « Rester vivant » (2014) : « on voudrait que ça dure encore un bout de temps, avant que l’amour foute le camp… quand on aime, quand on crève, rester vivant, rester vivant… ».

Un jeu avec les limites

Johnny Hallyday est aussi la transgression, que ce soit dans ses conduites à risque multiples ou dans son rapport à l’argent par exemple. Il avait l’habitude de rouler à vive allure, dépassant largement les vitesses autorisées. Il a tenté de résider en Belgique pour échapper au paiement de ses impôts en France et c’est en Suisse et aux États-Unis qu’il élira domicile… Fascination pour ses transgressions ? Admiration ? Que représente Johnny dans l’inconscient collectif des Français ? Marié plusieurs fois avec des femmes bien plus jeunes que lui. Il avait réputation de ne pas être fidèle… Quel idéal masculin représente-t-il ? De quelle France s’agit-il dans celle qui s’est réunie en si grand nombre place de la Madeleine le 11 décembre 2017 ?

Johnny : une icône culturelle française

Pour Denis Meyer, « une icône culturelle est une figure emblématique qui joue un rôle essentiel dans la construction et le maintien de l’imaginaire social et de l’identité collective. Il a, pour un groupe donné, un statut particulier de symbole d’une période historique remarquable, importante ou aimée ». Les icônes culturelles sont également définies comme des noms qui refusent de disparaitre. Ils restent toujours un symbole de la jeunesse7.

Pour Sirinelli (2017), Johnny Hallyday est le témoin, à la fois d’une période, les années 1960 et d’une génération, celle des baby-boomers, dont il fut l’idole dès le début, mais qu’il a su accompagner au fil des décennies. Il a tendu un miroir avantageux à cette génération, celle d’un homme qui a résisté au temps, qui a refusé de vieillir, dont il aura été le porte-drapeau, par son énergie et ses multiples adaptations aux changements.

Dans les années 60, il peut être considéré comme le premier visage d’une consommation de masse. Dans les années 70, il traverse une période difficile mais résiste en continuant à incarner les teintes successives d’une génération qui est la première à générer et à écouter la musique d’avant. Il surfe sur ses rides musicales, il représente un corps, une attitude combattive, défiant l’âge et les problèmes de santé. Pour Sirinelli (2017), Johnny est notre petit mythe de Faust, il a été une cure de jouvence pour une génération dont il était le témoin et à qui il renvoyait un reflet flatteur. Johnny Hallyday a incarné une profonde mutation de la France, accompagnant les transformations de la génération des baby-boomers. Dans les années 90, la société française commence à réécouter la musique d’avant et ce sont les enfants des baby-boomers qui découvrent Johnny Hallyday.

Le fantasme d’immortalité infiltre les civilisations en général et notre discours quotidien en particulier. Nous espérons aujourd’hui suspendre le temps, prolonger l’adolescence, devenir intemporel. Johnny nous renvoyait cette image du temps suspendu. Johnny en cela était un miroir de la société française de cette époque, celle des baby-boomers et de leurs enfants.

La bande son de nos vies

Une question reste cependant pour le clinicien : qui est vraiment Johnny ? Aux yeux de la société, Johnny est devenu essentiellement ce qui a été projeté sur lui. En effet, dans le domaine public, peu de place pour le vécu singulier. On veut un Johnny invulnérable, inoxydable. Il ne devait pas mourir. On magnifie ses succès, on ferme les yeux sur ses écarts. Au risque de le rendre encore plus seul ou toujours plus contraint à répondre aux attentes de son public, une famille qui se nourrit de lui comme il se nourrit d’elle. Comment retrouver le sujet singulier, au-delà des projections, des préjugés ou des polarisations, positives ou négatives, dont il peut être l’objet ? Voilà une question bien transculturelle. Enfant né dans la rue en 1943 et star à dix-sept ans… Il a traversé trois générations, nos grands-parents parfois, nos parents et la nôtre. Il a été, qu’on le veuille ou non « la bande son » de certaines périodes de notre vie… Une bande son qui prend ses racines dans l’ailleurs lointain des Etats-Unis. Johnny a développé un rock français, laissant une preuve vivante qu’un courant culturel peut fructifier loin de ses racines et réjouir toute une population. Qu’une société peut accueillir, s’approprier, voire fétichiser des « produits étrangers importés », pour le meilleur et pour le pire, en produisant un Dieu comme un Diable.

  1. « Je suis né dans la rue », Que je t’aime, 1969.
  2. « Fils de personne », Flagrant délit, 1971.
  3. « Un chanteur abandonné », Rock’n’roll attitude, 1985.
  4. « Seul », Rester vivant, 2014.
  5. Salon de thé situé rue Drouot (75009), devenu une salle tremplin et une discothèque au début des années 1960.
  6. Jukebox des années 60 associant image et son.
  7. Times of India, July 1, 2009.

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