Dossier

© Anna et Elena Balbusso Source D.G.

SexualitéS

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La sexualité des autres

Al’instar de la santé ou la maladie, la sexualité est un marqueur de frontières. Loin de renvoyer toujours à une logique d’homogamie, elle peut se définir comme un espace de pratiques et de représentations où s’expriment et parfois se renforcent diverses formes d’altérité, qui concernent non seulement les catégories du désir ou des actes sexuels mais aussi bien d’autres dimensions qui débordent le sexuel strictement dit. La sexualité constitue en même temps un outil de normalisation et de contrôle, mobilisé de manière privilégiée par divers corps professionnels (de la santé en premier lieu) qui ont en commun de contribuer à la (re)production des normes sociales à travers la définition et la classification des sujets soumis à leur expertise. Ce double processus d’altérisation, qui s’effectue à la fois dans et par la sexualité, constitue assurément un objet de choix pour les sciences sociales.

Œuvrant à faire de la sexualité un objet d’étude légitime pour leurs disciplines, certains chercheurs en sciences sociales ont mis au jour ce travail des normes qui fabrique des catégories particulières d’individus ou de pratiques. Ce faisant, ils ont progressivement rompu avec une longue tradition d’activités savantes moins distanciées ou critiques, voire parties prenantes de la construction des altérités sexuelles. Les travaux anthropologiques sur la sexualité, par exemple, ont longtemps classiquement porté sur les « autres lointains », à une époque où le monde colonisé constituait le théâtre de représentations et de comportements fortement exotisés. Ce phénomène d’altérisation savante, s’il apparaît plus visible dans le cas des études consacrées aux sociétés lointaines, n’a cependant pas épargné la scientia sexualis à l’intérieur même des pays occidentaux, qui n’a eu de cesse de définir les frontières entre le normal et le pathologique, la vertu et le crime, suivant ou influençant celles que dessinait le sens commun. Plus récemment, dans le contexte de l’épidémie de sida, les imputations de responsabilité dans la diffusion du VIH ont nourri ou reposé sur des représentations attribuant à certaines catégories de population des formes particulières de sexualité, de gestion des risques ou d’exposition au virus, y compris de la part de chercheurs ou d’experts.

Certains travaux de sciences sociales ont rendu compte des regards (scientifiques y compris) portés sur les sexualités de l’ailleurs, et ont également analysé ceux des disciplines qui, dans leur propre société, ont longtemps détenu le monopole du discours savant légitime sur les comportements sexuels, en particulier minoritaires. Mais trop rares restent encore les recherches qui prennent pour objet, dans le contexte occidental, le regard porté sur la sexualité des « autres proches » et les diverses formes d’altérité qui traversent le domaine de la sexualité ou sont traversées par elle.

Les articles qui composent ce numéro visent à mettre au jour certains processus d’altérisation dans et par la sexualité, éclairant différents types de regards sur des sexualités « proches » mais altérisées. Trois d’entre eux portent sur des altérités de « race » (entendue comme socialement construite) et s’inscrivent dans le prolongement à la fois des approches intersectionnelles et des travaux qui envisagent la sexualité dans un contexte d’échanges globalisés.

Étudiant l’expérience d’immigrés homosexuels installés au Québec, Olivier Roy propose une réflexion sur les outils d’analyse les plus adéquats et plaide pour le recours combiné à deux ensembles théoriques. L’un correspond à la première génération de travaux sur l’homosexualité relevant d’une perspective constructionniste, apparus au début des années 1970 et aujourd’hui en grande partie oubliés au profit de courants plus récents. L’autre ensemble est celui des approches interactionnelles qui se sont développées à partir de la fin des années 1980, en particulier autour du féminisme noir américain. L’expérience des homosexuels appartenant aux minorités ethniques peut ainsi être analysée comme socialement construite à travers l’interaction entre différents axes de différenciation (notamment sexuelle et « raciale »), en tenant compte des logiques et des effets de leur double inscription minoritaire.

S’intéressant à un objet comparable, mais sur un terrain distinct, Marien Gouyon étudie la situation de migrants homosexuels en contexte postcolonial. L’intérêt de son approche est d’analyser les deux contextes du parcours migratoire, celui de départ (Maroc) et celui d’arrivée (Belgique). Il montre tout d’abord que, contrairement à une idée parfois exprimée, l’orientation sexuelle n’est généralement pas la cause de l’immigration des homosexuels marocains, sauf dans certains cas de ruptures biographiques. Une fois installés en Belgique, ces hommes se trouvent souvent dans une situation difficile, à la fois valorisés du point de vue sexuel mais infériorisés sur le plan social, notamment du fait de la différenciation « raciale » qui s’exprime tout particulièrement dans le cadre des relations affectives et sexuelles nouées avec des partenaires locaux. Dans l’article de Dolorès Pourette, c’est aussi un phénomène d’assignation qui caractérise cette fois le regard et les discours portés sur la sexualité de femmes africaines vivant avec le VIH/sida, en France, par les professionnels de san- té qui les suivent. Selon ces visions empreintes de stéréotypes culturalistes, qui leur dénient toute capacité d’accès maîtrisé à une sexualité récréative, ces femmes seraient avant tout soucieuses de mettre des enfants au monde et envisageraient donc la sexualité d’abord dans sa dimension procréative. Elles sont en même temps perçues comme dépourvues du pouvoir d’adopter un rôle d’actrice dans la prévention. Leur expérience de la sexualité s’avère plus hétérogène mais reste marquée par les statuts qui leur sont assignés, les incitant notamment à tirer profit des occasions nombreuses de bénéficier de rétributions dans le cadre de rencontres ou de relations avec des hommes. La contribution de Laurence Hérault, où n’intervient plus la dimension « raciale », est consacrée à un autre type de regard savant : celui porté par les psychiatres ou sexologues sur la sexualité des transexuel-le-s. Considéré à l’origine comme un trouble du genre, le transsexualisme n’a tout d’abord pas été pensé à partir de la question de la sexualité. Pourtant, l’histoire de la clinique et de la nosologie du transsexualisme montre que ce thème apparait de manière parfois centrale dans l’approche de certains experts qui l’utilisent pour leur travail de classification. Dans ce contexte, les tentatives de définition de l’orientation sexuelle des personnes transsexuelles témoignent d’une conception essentialiste cherchant à établir une vérité du sujet plutôt que de questionner la définition dominante des orientations sexuelles. Au final, ce que montre clairement cette contribution, outre le pouvoir de contrôle et d’encadrement par la sexualité qu’opèrent toujours certaines disciplines, c’est surtout le lien qui unit fortement les définitions sociales du genre et de la sexualité, invitant à les penser plus souvent ensemble dans nos recherches.


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