Note de terrain

Quatre femmes en costume traditionnel Source

Une clinique du lien. Regard anthropologique sur une consultation transculturelle

Catherine THOMAS

Delion, P. (2015), « Clivage(s), psychopathologie et institutions », In Le Carnet PSY 2015/5 (N° 190), (p. 49-51), Éditions Le Carnet Psy.

Moro, M-R. (2015), La nécessité transculturelle aujourd’hui pour une société « bonne » pour tous, in. Actualités de la clinique transculturelle 2015/3, (p.18-21), Éditions Le Carnet Psy.

Moro, M-R. (2015) -2, La nécessité transculturelle aujourd’hui pour une société « bonne » pour tous, in. Actualités de la clinique transculturelle 2015/3, (p.18-21), Éditions Le Carnet Psy.

Piret, B. (2025), Qu’est-ce que la clinique transculturelle ? Une double dimension politique et clinique. À l’écoute des croyances : Psychanalyse, anthropologie, clinique transculturelle (p. 87-106), Erès.

Rousseau, C. 2021, Des temps troublés : de la question du politique en clinique à l’agir politique des cliniciens. In. Y. Mouchenik et M. Moro Pratiques transculturelles : Les nouveaux champs de la clinique (p. 63-76).

Thomas, C. ( 2024), « La place de l’anthropologue en consultation transculturelle », Actes du Colloque « Approcher le monde professionnel de la santé par ses marges » par Antoine Rosignol et Jean-Luc Bédard.

LAssociation Comprendre et Soigner en Situation Transculturelle (Acssit) offre un cadre thérapeutique transculturel, groupal et pluriprofessionnel1. Ses missions sont l’accompagnement psychothérapeutique gratuit de personnes exilées, l’information et le soutien aux professionnels de la santé, du social et de l’éducation en lien avec des personnes allophones ou de cultures autres.

Dans le département de la Vendée, comme dans d’autres cas, les services de soins sont peu adaptés aux problématiques des populations migrantes (Piret, 2025). D’une part, l’association s’inscrit comme un lieu de soin singulier, prenant en compte les diversités linguistiques et culturelles et ayant une bonne connaissance des parcours d’exil, de demandes d’asile et de leurs effets. D’autre part elle est un maillon spécifique dans le réseau d’aides local, un repère à part entière dans la constellation transférentielle (Delion, 2015) assurant une fonction contenante pour les patients en situation de grande vulnérabilité qui bénéficient de cet accompagnement.

Face aux récits qui nous sont livrés et compte tenu des angoisses liées aux procédures, à la précarité, aux refus des autorités compétentes, nous considérons collectivement que le rôle des thérapeutes est de soutenir les patients dans ces différentes étapes, d’apaiser les peurs mais aussi et surtout de les accompagner dans l’élaboration psychique nécessaire au rétablissement de leur santé mentale. Les consultations sont un espace de soin, par la parole et l’écoute active, qui va mettre en évidence les ressources personnelles internes et valoriser les capacités de la personne à surmonter les épreuves.

Si nous admettons que « la clinique transculturelle est une question politique aussi bien que technique » (Moro, 2015), est-ce que l’engagement, basé sur des convictions personnelles autant que politiques, peut être constitutif du soin ?

Autrement dit, si l’on admet que la neutralité des cliniciens n’est qu’un leurre et que dans le cas de nos patients la sécurité, réelle et ressentie, nécessaire à la mise au travail intrapsychique est insuffisante (Rousseau, 2021 :65), l’expression des liens de solidarité ne sont-ils pas les premiers leviers thérapeutiques à notre disposition pour pallier les violences d’une société inhospitalière ?

C’est de ces questionnements que cet article traite en posant dans une première partie le contexte de l’association comme terrain d’observation ; la deuxième présente trois cas de patients2 ; enfin, la dernière partie, au travers de ces cas, analyse les fonctions d’écoute, de soutien et d’étayage de cet espace thérapeutique de même que la posture d’engagement des thérapeutes.

Contexte de la consultation transculturelle de l’Acssit

Encrage de l’association sur le territoire

L’association est composée en grande majorité de professionnels de la santé ou du médico-social bénévoles, profondément attachés à leur vocation soignante et à l’accueil inconditionnel.

Théoriquement, les consultations sont préconisées en seconde intention après un traitement somatique ou psychiatrique non concluant, en raison notamment de symptômes de stress post-traumatiques non soulagés par la seule médication ou de difficultés d’alliance thérapeutique basées sur des différences de représentations culturelles.

En pratique, cette offre de soin répond aux besoins d’accompagnement d’un public allophone, majoritairement primo-arrivant, écarté des parcours de soins classiques en raison du manque d’interprètes, des difficultés d’accès aux droits et de sa grande précarité.

Les patients que nous recevons souffrent pour beaucoup d’isolement social et de stress post-traumatique. L’objectif du soin étant la reprise de l’autonomie psychique, nous tentons, en créant du lien, de réorganiser la pensée et de rétablir le nécessaire sentiment de sécurité interne.

Dans nombre d’institutions « la dimension interculturelle reste méconnue, notamment dans les principes théoriques qui la caractérisent et les enjeux qui l’accompagnent3». De plus les Centres Médico-Psychologique, saturés, ne recourent à l’interprétariat que très rarement. C’est pourquoi, la consultation transculturelle est bien souvent la seule option pour bénéficier de soins psychiques adaptés, avec un interprète.

La consultation, un terrain anthropologique

Depuis mon intégration dans l’association en 2017, j’ai participé aux suivis de près d’une centaine de patients d’origines diverses, rencontrés à raison d’une consultation d’une heure par mois pendant une période allant de deux mois à cinq ans.

Ma présence dans l’équipe s’inscrit dans une démarche complémentariste.  En consultation j’interagis au même titre que l’ensemble des cothérapeutes, par suggestions, questionnements ou associations d’idées, apportant un regard extérieur prompt au décentrage. En dehors, mes apports sont d’ordre anthropologiques, géopolitiques, historiques et offrent, sans les confondre, une grille de lecture complémentaire à celle des soignants (Moro, 2015-2).

Cette intégration constitue un terrain d’observation participante permettant l’analyse qualitative des interactions entre soignants et patients (Thomas, 2024). Les données recueillies, au-delà d’éclairer les spécificités de ce travail clinique de « psychothérapie psychanalytique » (Moro, 2015-2 :19) illustrent le positionnement des thérapeutes face aux récits, la façon dont ils s’engagent, professionnellement et personnellement au-delà de l’écoute et les effets de cette implication sur l’accompagnement psychothérapeutique.

Le cumul des vulnérabilités administrative, sociale, psychique de nos patients

A la précarité juridique et financière s’ajoutent pour nos patients des difficultés d’accès aux soins et aux ressources, les incertitudes liées au quotidien, la peur d’un éventuel retour au pays, les reviviscences d’évènements traumatiques qui mettent les vies en suspens.

Pour les personnes n’ayant plus accès aux services du Cada4, l’absence d’hébergement entraîne des carences au niveau du sommeil, de l’hygiène, de la sécurité physique et psychique.

Lorsque les tentatives de recours ont échoué et que les personnes sont en incapacité d’envisager un retour au pays, l’objectif qui se profile est une régularisation par un titre de séjour mais qui va demander, au vu des législations en vigueur, parfois des années avant de se concrétiser.

Le statut de réfugié quant à lui acte pour longtemps la rupture avec le pays. Pour ceux qui désirent recourir au regroupement familial, c’est parfois un parcours du combattant qui s’ajoute aux difficultés d’intégration.

Murad

Lorsque nous avons reçu Murad pour la première fois en décembre 2020, cela faisait déjà un an que lui, sa femme et deux de leurs enfants étaient en France. La demande de suivi provenait de son assistant social qui, suite au refus de leur demande d’asile auprès de l’Ofpra5, le trouvait « très déprimé », « anxieux », « avec beaucoup de somatisation ».

La plus grande préoccupation de Murad, à ce moment de sa vie, concerne son fils cadet resté aux pays chez ses grands-parents et pour qui les tentatives pour le faire venir ont été mis à mal en raison de la crise sanitaire mondiale.

A cette inquiétude grandissante de ne pas pouvoir être réunis, s’ajoute le désespoir dû à l’échec de la demande d’asile, le stress d’une expulsion qui entraine une décompensation pour sa femme qui sera hospitalisée à plusieurs reprises puis la perte de l’hébergement. Pendant près d’un an, femme et enfants seront hébergés chez une compatriote tandis que Murad lui, dormira dans sa voiture.

Pendant deux ans, les procédures de régularisations se solderont par des échecs mais le père de Murad arrivera à organiser la venue du fils cadet jusqu’en France et la famille sera mise à l’abri provisoirement.

En 2023, une première carte de séjour est délivrée, offrant un peu de répit et permettant à Murad de retrouver du travail. Le 27 décembre 2024, quelques jours après leur accès à un locatif plus adapté, Murad reçoit de la préfecture une OQTF6.

Il faudra attendre août 2025 pour qu’il obtienne, après plusieurs recours administratifs, une carte de séjour pluriannuelle.

Erina et Lirian

Nous recevons pour la première fois Erina et Lirian en février 2018. En France depuis presque deux ans avec leur trois enfants, déboutés de l’Ofpra ils sont en attente de leurs recours à la Cnda7.

Victimes de graves persécutions dans leur pays en raison de leurs origines ethniques, perpétrées notamment par des membres de la police locale, Erina et Lirian vivent dans la peur. L’angoisse est omniprésente, dans la vie diurne comme nocturne. « J’ai du mal à dormir. Je repense toujours à ce que nous avons vécu », confie Lirian. « Ce que j’ai vécu, c’est comme un film dans ma tête. La peur est toujours là », ajoute Erina.

La sécurité relative de leur vie en France, semble progressivement apporter un certain calme dans leurs esprits. Ce dernier se dissipe à la réception du premier courrier d’OQTF : « Je rêve que la police vient me chercher » ; « Ça nous inquiète, on est stressé. On ne sait pas ce qui va nous arriver ».

Les nouvelles concernant le sort réservé à leur communauté au pays ne font que raviver leurs inquiétudes : « Nous sommes heureux ici mais la peur est là de devoir partir et les enfants demandent si on va pouvoir rester » ; « Il y a quelques semaines un cousin de mon mari a été tué et je pense toujours, si on doit retourner, que va-t-il se passer ? »

En mars 2019, une seconde OQTF vient ébranler le peu d’espoir qu’il reste.

Lirian : On reste. S’ils nous mettent dans l’avion de force, on reviendra.

Erina : Moi, je refuse. Je ne veux pas retourner là-bas. Maintenant j’ai commencé une nouvelle vie. Tout quitter pour retourner là-bas où tout est une catastrophe, ce n’est pas possible ! ici j’ai trouvé la tranquillité, des gens bien qui nous entoure, je ne veux pas quitter ça. Je ne m’attendais pas à cette réponse. Dans ma tête, on faisait un réexamen de notre dossier. Je suis restée deux jours au lit, j’étais mal.

En juin 2019, une demande de réexamen est faite au titre de l’état de santé d’Erina, en vain.

La survie suit son cours. Avant les 5 ans sur le territoire français rien de plus ne peut être fait. Puis, la famille est expulsée de son logement. Une ancienne voisine installe une tente dans son jardin, ils y resteront pendant plusieurs mois. Erina, enceinte de son quatrième enfant, sera hébergée la nuit dans une chambre au retour de la maternité avec son nouveau-né.

Plusieurs mois plus tard, une de leur connaissance leur prête une caravane vétuste, sans eau courante, à l’extérieur de la ville.

Après une attente interminable et ce malgré une décision positive du tribunal administratif, la préfecture fait appel. La famille reste démunie, sans ressource, sans solution.

En mai 2024 l’association 100 pour 1 obtiendra pour eux un logement et il faudra attendre janvier 2025 pour qu’Erina uniquement obtienne un récépissé pour 6 mois avec autorisation de travailler.

Abdi

Abdi a obtenu le statut de réfugié dès son premier passage à l’Ofpra. Il a donc été accompagné dans son accès au droit commun, a un logement depuis peu et est employé par un chantier d’insertion.

C’est son assistante sociale qui l’a orienté vers notre consultation car « il est très inquiet pour sa famille, le stress l’envahit et l’empêche de se concentrer sur autre chose ». Nous accueillons pour sa première consultation en mars 2024, un homme très fermé, triste.

Cela fait deux ans qu’il est en France. Parti en urgence en plein conflit armé sur fond de guerre inter-ethnique, son périple a duré deux ans en passant par la Lybie et la Méditerranée, mais ce qui l’empêche de dormir depuis trois mois c’est d’être sans nouvelle de sa femme et de son fils.

La consultation devient pour lui un lieu d’écoute et de soutien tout le long de la procédure de regroupement familial.

Une clinique du lien

Écouter et soutenir

Murad se confie peu au sujet de son enfance et de sa vie au pays. Il investit la consultation comme un lieu d’écoute ancré dans le présent, faisant part de ses inquiétudes liées à l’absence de son fils et à l’évolution de sa situation administrative.

En mars 2021, la consultation débute sur la réponse de la Cnda qu’il vient de recevoir : « A la lecture du courrier on s’est senti désespéré, dans une impasse. Ma femme a réagi pire que moi, elle cassait tout, elle n’arrivait pas à se contrôler. J’ai essayé d’être fort, de la soutenir, de dire qu’il y a peut-être d’autres solutions. »

En avril, lorsque le départ du Cada se précise, c’est l’angoisse d’être à la rue avec les enfants qui émerge : « La préfecture a dit qu’on peut avoir des poursuites si on ne quitte pas l’appartement. Il n’y a pas de solution ». Nous lui expliquons que les démarches futures pour une régularisation à titre exceptionnelles seront compromises si la préfecture engage une procédure.

C’est une des thérapeutes du groupe qui trouvera provisoirement pour la famille un hébergement dans une petite commune où les enfants seront scolarisés.

Lorsque Murad reçoit de la préfecture une OQTF, il s’effondre.

L’Acssit se joint à la mobilisation qui s’organise autour de lui, avec La Cimade, les enseignants, les parents d’élèves, les soignants et l’assistante sociale du service d’hospitalisation de jour, pour contester la décision de la préfecture auprès du tribunal administratif.

Certains thérapeutes seront présents à l’audience et feront part de leur expérience auprès de Murad à l’ensemble du groupe :

Thérapeute principale : Nous étions au tribunal, nous étions là avec Murad, Madame et les trois enfants. L’avocate était très émotive, très engagée dans son travail. Moi-même je tremblais.

Murad : ça s’est bien terminé mais…

Thérapeute principale : Le juge a fait une autorisation de séjour provisoire en urgence.

Cothérapeute : Oui, c’était difficile. On était tous tendus, les enjeux étaient forts.

Murad : oui

Thérapeute principale : et on a attendu longtemps et l’avocate était angoissée.

Cothérapeute : Je pense que sa sincérité a fait basculer la décision.

Thérapeute principale : On avait fait des recherches sur les soins psychiques dans leur pays et l’avocate a expliqué que le traitement sur mesure auquel l’épouse de Murad a accès ici n’y serait pas disponible…et Madame a pris la parole et a dit « là-bas on me donnait des médicaments qui me faisaient dormir », « on m’a volé ma jeunesse ». C’était fort comme paroles.

Cothérapeute : Oui on était tous émus, les enfants, les voisins…

Murad : Oui… (il pleure). Là j’ai juste envie de vous prendre dans mes bras.

Cothérapeute : C’est grâce à vous, c’est vous qui avez eu la force de tenir depuis 5 ans.

Murad : C’est aussi grâce à vous que j’ai tenu.

La vie d’Erina et de Lirian est suspendue aux démarches et l’attente est évoquée à chaque consultation. En réponse, nous soulignons le bonheur de ne plus vivre sous la menace et de voir leurs enfants aller à l’école, ce qui n’était pas possible dans leur pays. Car malgré les difficultés et la très grande précarité de leur vie en France, c’est ce qui leur permet de tenir.

Lorsque leur rôle parental, de protecteurs, est fragilisé par les évènements, Erina perd pieds.

A plusieurs reprises elle évoque un cauchemar dans lequel elle voit ses enfants sur une ligne de chemin de fer, une frontière entre la France et son pays et ce train qui passe malgré ses cris et fend ses enfants en deux.

Son fils ainé, à sa majorité, entame une demande d’asile. A l’annonce du refus de la Cnda le concernant, Erina raconte l’incompréhension et la déception alors que l’audition, aux dires de l’avocate et de l’assistante sociale, « s’était très bien passée », chez eux « ça a été comme une bombe », ainsi que la tentative de suicide de leur fils dans la nuit qui a suivi la réception du courrier.

Les persécutions vécues, redoutées, polymorphes, ne sont jamais très loin. A chaque refus, à chaque OQTF, le désespoir d’Erina ressurgit : « Jamais je ne pourrai remettre les pieds là-bas. Le jour où on me dit que je dois monter dans un avion, je trouve une corde et on me retrouve décédée ». Le risque suicidaire est tel que les thérapeutes devront solliciter les urgences lors d’une séance.

Le souhait d’Abdi depuis qu’il est en sécurité est de faire venir sa famille, et à ce jour, cela demeure le cœur de sa demande d’aide : « Je suis épuisé, je voudrais de l’aide pour retrouver ma famille », mais il n’a pas l’air très au fait des démarches qui sont réalisées en ce sens. Avec son accord, sa thérapeute principale décide de se renseigner, « parce que là vous perdez espoir. Ça serait bien de savoir où ils en sont ». En effet, cela fait huit mois qu’il est accompagné et aucune procédure de réunification n’a encore été enclenchée. Nous comprenons que l’absence d’interprète lors de ses rendez-vous mènent à des entretiens monologiques visant à régler les problématiques liées au logement et au travail uniquement.

Ce sont les autorités consulaires françaises dans le pays d’origine qui ont autorité pour statuer sur l’autorisation de visas et pour cela il faut constituer un dossier muni de nombreuses pièces.

Une fois les démarches concrètement entamées pour Abdi, chaque consultation débutera par l’explication de la nouvelle étape en cours de résolution: l’acte de mariage fourni qui n’est « pas assez lisible », pour lequel sa femme doit trouver « un moyen de le scanner en bonne qualité pour que ça soit accepté »  ; l’acte de naissance de son fils « resté dans la maison au village », la peur de sa femme d’y retourner et la recherche d’une solution pour le récupérer ;  l’attente pour l’obtention des passeports ; la traduction des documents ; l’acceptation de ces derniers par le bureau de réunification familiale.

Cette attente et ces revirements entrainent des difficultés de sommeil et fragilisent l’espoir des retrouvailles tant espérées : « La grande question que je me pose c’est, est-ce qu’on va finir par mourir chacun de son côté, sans se revoir ?». 

La fonction d’étayage du groupe

La femme de Murad souffre d’une maladie psychique qui l’empêche d’être pleinement présente auprès de ses enfants et d’assurer certaines tâches de la vie quotidienne, ce qui fait dire à Murad qu’il « porte la famille ». Il prend en charge seul les démarches administratives sans toujours informer son épouse de la progression, des délais d’attentes voire des résultats de celles-ci de peur qu’elle « s’effondre » : « Je ne peux pas tout partager avec elle, elle panique vite. C’est compliqué. Même le médecin il dit qu’il faut la préserver. Donc tout ce que j’ai vécu, je l’ai vécu tout seul, avec vous ».

Il n’ose pas non plus parler de ses difficultés à sa famille : « Ils ont déjà eu des soucis au pays à cause de moi et mes parents sont malades, je ne veux pas les déranger avec ça ». Il a le sentiment de n’avoir « personne à qui parler de [ses] problèmes » : « Je parle un peu avec les gens mais quand je parle ici c’est différent, ça me soulage. Je me demande comment vous trouvez toutes ces douleurs dont je ne peux parler qu’ici ».

L’étayage autour de cette famille et de Murad, « le capitaine du navire », se constitue de différentes associations locales dont l’Acssit qui est le lieu où il s’autorise à « lâcher », à pleurer parfois : « Je ne sais pas ce que j’aurais fait sans vous. Quand je viens ici, après ça me soulage, je repars un peu plus léger ».

Le mode groupal, peu commun pour les thérapeutes habitués au colloque singulier, renforce le cadre thérapeutique. Il atténue la violence de certains récits et offre au patient un cadre contenant, rassurant suite aux actes destructeurs dont il a pu être victime. Après avoir été l’objet de violences intentionnelles, le partage avec un groupe bienveillant offre une reconnaissance en tant que sujet.

Issus d’une minorité ethnique dans leur pays d’origine, Lirian et Erina ont connu l’insécurité quotidienne pour eux et leurs enfants. Le rejet et les insultes de la part des concitoyens, la maltraitance de la part des institutions et particulièrement de la police ont entraîné une méfiance et une hypervigilance. Le temps passé avec le groupe de thérapeutes s’est établi comme une contre-expérience leur permettant de se reconnaître comme « semblables », de revaloriser leur humanité : « Avec vous on se sent respecté. Et ça fait du bien d’avoir plusieurs personnes pour entendre ce qu’on a à dire. Ça nous donne de la force » ; « Ici je me sens bien. C’est comme si je parle avec ma sœur ou ma mère, je me sens chez moi ».

Durant ces années de suivi, la question de l’arrêt des consultations s’est posée à plusieurs reprises. Mais pour Erina, la précarité et l’instabilité de sa situation l’ont maintenue dans une vulnérabilité physique et psychique ne lui permettant pas de lâcher cet accompagnement.

Bien qu’elle ait trouvé des personnes dans son entourage pour la soutenir dans ses démarches administratives et juridiques, dans sa recherche de logement ou son parcours de soin, l’Acssit est restée un repère fiable, constant, pour déposer ses inquiétudes, faire face aux reviviscences et affronter les moments les plus difficiles. Régulièrement elle nous fait part de ce soulagement que les consultations lui procurent : « Même si je sais qu’il y a des choses qui ne se règlent pas ici j’en parle, parce que je parle de tout, comme si vous étiez ma famille » ;

« Ici je parle avec mon cœur. Je parle et ça fait du bien ».

Lorsqu’Abdi nous a rencontré pour la première fois et qu’il a compris que nous ne pourrions pas débloquer sa situation, répondre à sa demande principale qui était de trouver une solution pour retrouver sa famille, il ne semblait pas souhaiter poursuivre le suivi.

L’engagement de la thérapeute principale à se renseigner sur les démarches en cours ainsi que la présence de l’interprète ont certainement joué dans son choix de revenir.

Abdi ne connaît personne qui parle sa langue dans son environnement proche, il a de grandes difficultés à communiquer sur son lieu de travail et dit ne pas avoir d’amis. Il est très isolé et très inquiet.

Abdi : Je n’ai pas de mère, pas de père.

Thérapeute principale : Quand vous parlez de votre femme et de votre enfant c’est comme une partie de vous.

Abdi : Oui, je n’ai qu’eux.

Thérapeute principale : En France on peut dire « ma moitié », est-ce qu’il y a une expression similaire dans votre langue ?

Abdi : On dit « mon souffle ».

Thérapeute principale : Ok. Donc c’est votre souffle qui est resté au pays…

Abdi : Oui et j’ai peur pour eux.

Très vite son attente est devenue la nôtre. A la troisième consultation, lorsque la thérapeute lui a demandé s’il avait des nouvelles et qu’il a répondu « j’ai retrouvé ma femme et je l’ai eu au téléphone », un grand « Ha ! » de soulagement a rempli la pièce où nous nous trouvions tous pendu à ses lèvres.

La consultation s’est inscrite pour Abdi comme le lieu où partager dans sa langue son stress, ses craintes, ses doutes et ses espoirs : « Je vous remercie de m’avoir écouté quand j’en avais besoin, avant j’étais très angoissé mais depuis que je viens je suis moins stressé, parce que ça me soulage ce que vous me dites et les conseils que je reçois ici » ; « je ressens de la peur… c’est un ressenti bizarre, mais je m’imagine avec eux dans mon logement et j’ai l’impression de vivre ce moment, jusqu’à ce que quelques secondes plus tard, je réalise qu’ils ne sont pas là, c’est comme si je ne sais plus ce que je vis » ; « les choses avancent, mais malgré ça je ne suis pas rassurée à 100%, il y a encore un doute en moi. J’ai tellement attendu, je me demande si on va vraiment se retrouver » ; « vous partagez mes angoisses depuis longtemps. […] mon objectif c’est qu’ils fassent connaissance avec vous, ça me ferait vraiment plaisir ».

S’engager

Dès les premières rencontres avec Murad, les propos de la thérapeute principale font écho à l’angoisse palpable de ce père de famille en engageant le groupe dans un soutien sur le long terme : « Nous allons nous revoir et tous espérer ce moment où ce petit garçon va arriver. Ce jour va arriver. C’est l’attente qui est longue. Nous allons attendre avec vous » ; « Nous allons vous soutenir, vous voir tous les mois jusqu’à ce que ce petit garçon revienne ».

A l’annonce du refus de la CNDA, c’est le dépit partagé envers cette décision qui est exprimé, « nous sommes touchées par votre situation et en colère aussi que vous n’ayez pas eu l’asile. Nous n’allons pas vous lâcher, le temps qu’il faudra nous vous soutiendrons ». En réponse aux mots de remerciement mais aussi de découragement de Murad : « Quand on a commencé à se voir, j’ai eu de l’espoir, je me suis senti épaulé par vos mots, vos phrases bien placées, ça m’aide beaucoup depuis que je vous connais. Mais là c’est dur, je ne sais pas quoi faire », la thérapeute dirige l’attention vers la recherche de solutions, « Oui. Pour l’instant c’est très difficile. Mais vous êtes en France. Il va falloir réfléchir aux choses essentielles, mettre votre famille à l’abri, penser aux semaines à venir ».

Après l’obtention d’un locatif, par l’intermédiaire d’une des cothérapeutes, Murad témoigne du soulagement et de la joie de la famille. Il est très ému et se confond en remerciements. La thérapeute principale recentre la pensée sur la stabilité émotionnelle : « Parfois, c’est quand les choses s’arrangent qu’on peut relâcher. Nous notre rôle c’est de s’assurer que vous allez tenir le coup ».

Auprès de Lirian et Erina le caractère des échanges est similaire. Nous renouvelons régulièrement notre soutien : « Nous n’avons malheureusement pas de pouvoir de décision, mais nous vous soutenons » ; « Nous avons envie de vous transmettre de la force, parce qu’on souhaite que vous puissiez rester, même si nous sommes impuissants pour les papiers ».

Le constat de certaines faiblesses dans l’accompagnement social dont bénéficie Abdi en tant que réfugié amène le groupe à être entreprenant. Par exemple, lorsqu’il est sans nouvelles de sa femme pendant plusieurs mois, sa thérapeute principale lui conseille de joindre l’ambassade de France dans son pays pour savoir si elle se serait manifestée.

De même, circonspects de la façon dont les entretiens avec l’assistante sociale peuvent se dérouler sans interprète, nous transmettons le numéro de téléphone de celle-ci espérant qu’elle s’en saisisse.

Lorsqu’il arrive à reprendre contact avec son épouse, celle-ci se trouve à la capitale où se concentrent toutes les administrations du pays. Nous l’encourageons à profiter de cette occasion pour prendre rapidement connaissance de la liste des documents qu’elle doit rassembler et des démarches qu’elle doit effectuer de son côté.

Conclusion

Les patients que nous accueillons dans le cadre des consultations cliniques transculturelles ont connus des parcours jalonnés de pertes et de deuils. A la difficulté de reconstruire sa vie loin de sa terre natale s’ajoute pour un grand nombre d’entre eux l’extrême précarité de leur nouvelle vie en France.

En consultation nous devons nous positionner en expliquant que nous ne pouvons pas régler les problèmes d’ordre administratif. En effet notre travail est complémentaire à celui des travailleurs sociaux, aider à « aller mieux, retrouver le sommeil, tenir bon malgré les difficultés ». Toutefois, notre présence et notre engagement étant voués à accueillir leurs problématiques psychiques personnelles, nous ne pouvons pas faire l’impasse sur leurs inquiétudes concernant leur situation administrative et sociale.

Les situations qui nous sont confiées confrontent les thérapeutes à la difficulté de distinction entre le rôle de clinicien et celui de citoyen (Rousseau, 2021 :63).

La question du contre transfert culturel est régulièrement abordée durant nos commissions de soins mensuelles ou nos séances de supervision. Les diverses appartenances des thérapeutes, notamment militantes méritent d’y être approfondies. De même, la question du cadre clinique et des limites que nous devons nous fixer en tant que thérapeutes est récurrente. Certes notre mission est thérapeutique et non sociale, mais la violence des décisions juridiques et administratives qui acculent nos patients s’invite dans l’espace clinique.

Ce que l’on constate au travers de l’analyse des données, c’est l’investissement réciproque des patients et des thérapeutes. De leur côté, les patients expriment le soulagement que leur offre ce lieu et ce temps de consultation et leur attachement au groupe qui représente un cadre sécurisant et contenant pour la mise en récit. Pour les patients dont le suivi dure plusieurs années, la constance du groupe de thérapeutes contraste avec les aléas de leur situation administrative, les changements de structures, de travailleurs sociaux et de logements. Du côté des thérapeutes, leurs propos illustrent le souci d’un engagement. Celui-ci est le reflet d’un positionnement militant propre aux profils des professionnels qui se mobilisent pour assurer les consultations. Il semble que les liens de solidarité ainsi exprimés soient, au même titre que l’écoute, le soutien et la fonction d’étayage du groupe, intrinsèques à la relation thérapeutique.

  1. S’appuyant sur les fondements théoriques établis par les équipes des hôpitaux d’Avicenne et de Cochin sous la tutelle de l’APHP et de l’université Paris Descartes et dirigées par la Pr. Marie-Rose Moro.
  2. Les données ont été anonymisées.
  3. Interculturalité, médiation, interprétariat et santé, in la santé en action n°442, santé publique France, décembre 2022.
  4. Centre d’Accueil des Demandeurs d’Asile
  5. Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides
  6. Obligation de Quitter le Territoire Français
  7. Cour Nationale du Droit d’Asile
Résumé

Les consultations transculturelles d’Acssit s’inscrivent dans un contexte de désert médico-social. L’analyse qualitative de celles-ci souligne les rôles d’écoute, de soutien, d’étayage face aux vulnérabilités psychique, administrative et sociale des patients. Elle pose également la question de la place des liens de solidarité dans l’alliance thérapeutique lorsque s’opère, pour les thérapeutes bénévoles, un glissement entre l’accompagnement psychothérapeutique et l’engagement militant.

Mots-clés : clinique transculturelle, relation thérapeutique, engagement, positionnement professionnel, liens de solidarité

Abstract

Acssit’s transcultural consultations take place within a context of medical and social deserts. The qualitative analysis of these highlights the roles of listening, support, and scaffolding in the face of patients’ psychological, administrative, and social vulnerabilities.It also raises the question of the role of solidarity within the therapeutic alliance when, for volunteer therapists, a shift occurs between psychotherapeutic support and activist engagement.

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