Note de terrain

La colère de Yaya Source D.G.

Peau à peau : le voyage dans l’invisible en quête de sens

Récit d’une rencontre clinique avec un mineur non accompagné

LESCAILLEZ-MKRTCHYANDiana Lescaillez est psychologue clinicienne à la Maison Départementale de l'Enfance et de la Famille du Calvados, Centre d’hébergement d’urgence des mineurs non-accompagnés, Phénix.

Chiland, C. (dir.). (2020). L’entretien clinique (5ᵉ éd.). Paris : Presses Universitaires de France.

« L’événement n’existe pas à l’état brut.
Il est ce que chacun en fait et suppose d’en dire »
(C. Chiland, 2020, p. 112).

 

Yaya, adolescent originaire d’Afrique de l’Ouest, âgé de 16 ans, est accueilli au centre d’hébergement d’urgence en tant que mineur non accompagné et pris en charge par la protection de l’enfance.

Psychologue clinicienne du foyer, je le reçois en consultation dès son arrivée, à la suite de nombreuses sollicitations de collègues inquiets pour ce jeune qui ne dort pas, qui crie dans ses rêves, qui refuse de manger, qui ne supporte pas le bruit et qui s’isole en permanence dans sa chambre.

Lors de notre consultation, j’observe diverses manifestations correspondant au tableau d’un trouble de stress post-traumatique sévère, avec des reviviscences traumatiques et des cauchemars nocturnes, accompagnés de symptômes d’activation neurovégétative tels que des troubles du sommeil, une irritabilité et des difficultés de concentration. La traversée de l’océan Atlantique à bord d’une embarcation de fortune, d’une durée de sept jours, s’est avérée particulièrement traumatisante pour ce jeune.

Yaya a entamé son parcours migratoire à l’âge de 15 ans et a mis huit mois avant d’arriver en France, en passant par la Mauritanie, les îles Canaries et l’Espagne. En France, il n’est pas reconnu mineur, faute de documents d’identité détruits dans l’eau lors de la traversée, et engage un recours administratif qu’il gagne après plusieurs mois de procédure. Le jeune est accueilli au foyer dans un état d’extrême fatigue. Les repères temporels sont altérés.

Cadet d’une fratrie de sept enfants, il a six demi-sœurs. Ses sœurs sont issues du premier mariage de sa mère, lui du second. Sa mère est commerçante ; son père, trop âgé, est sans emploi. Scolarisé dès l’âge de 6 ans, Yaya est contraint d’arrêter l’école à 13 ans faute de moyens et à la suite d’un « événement » qu’il ne souhaite pas aborder.

Le projet migratoire est soutenu par sa mère ; celle-ci demande à l’oncle maternel d’accompagner l’adolescent jusqu’au bateau afin de vérifier qu’il soit installé parmi les autres enfants, au centre de l’embarcation. L’oncle règle directement le capitaine pour la traversée. Yaya ne disposait ni de gilet de sauvetage ni de chambre à air.

Le jeune accorde une grande importance à la ceinture qu’il portait autour de sa taille. Il s’agit d’une ceinture commandée par sa mère spécialement pour cet événement et qu’il portera en mode « peau à peau » jusqu’à la fin du trajet. Des 92 personnes embarquées sur le bateau, seulement 69 arriveront aux Canaries. Yaya est certain que c’est cette ceinture qui l’a sauvé.

 

Au regard de la sévérité d’état psychique du jeune, au début je le reçois trois fois par semaine pour assurer la prise en charge psychothérapeutique. Les premières consultations peuvent durer jusqu’à deux à trois heures, tant le besoin est massif. Ce temps est nécessaire pour permettre progressivement la symbolisation, verbalisation, l’élaboration et la mise en sens d’une expérience traumatique jusque-là difficilement représentable.

Lors de nos rencontres, nous retraçons ensemble les sept jours de la traversée de l’océan Atlantique, jour après jour, en reconstituant les scènes vécues dans leur continuité et en tentant de combler progressivement les lacunes mnésiques très présentes dans le récit, témoins de l’effraction traumatique.

Le recours à la médiation thérapeutique — notamment la peinture — s’impose comme un outil particulièrement pertinent. Yaya investit fortement ce dispositif : bien qu’il affirme n’avoir jamais dessiné ni peint auparavant, il manifeste un rapport intuitif aux couleurs et aux outils, qu’il manipule avec une aisance surprenante. Cette médiation est rapidement investie comme un espace de symbolisation, offrant un appui essentiel à l’expression du vécu traumatique.

Le quatrième jour de la traversée est le plus difficile à travailler. Yaya se perd à plusieurs reprises dans le fil du récit. Lors de la retranscription de cette journée, je repère de brefs épisodes dissociatifs. Il faut plusieurs heures pour parvenir à en reconstruire le déroulé.

Ce jour, la traversée devient particulièrement angoissante et chaotique. Une tempête balaie le bateau pendant près de vingt-quatre heures. Le vent est violent, les vagues impressionnantes. Les passagers commencent à paniquer. Certains crient, d’autres pleurent — surtout les enfants qui   sont tassées au milieu de l’embarcation, là où se trouve Yaya. D’autres encore restent immobiles, figés.

Le capitaine tente de reprendre le contrôle. Sur son ordre, l’eau est évacuée à l’aide de coupes découpées à la main dans des bidons d’essence vidés. Ce travail occupe les passagers et permet, un temps, de contenir la panique.

Yaya se souvient alors d’un homme qui, devant ses yeux, se jette à l’eau, « appelé par des djinns ». Aussitôt englouti par les vagues, il disparaît. Yaya dit s’identifier à cet homme, se voir à sa place, se jeter dans l’eau et mourir comme lui. Il raconte qu’à cet instant, pour la première fois, il doute d’arriver en Europe.

Il se souvient des paroles de sa mère, répétées avant le départ : si le bateau fait naufrage, il y aura au moins un survivant, et ce sera toi, mon fils.

La situation s’aggrave. Malgré l’organisation mise en place par le capitaine, le bateau perd l’équilibre. Le vent se lève encore, plus fort. Les cris et les hurlements se multiplient, puis se confondent. Le vent couvre tout, les vagues frappent les flancs de l’embarcation. Dépassé par l’effroi, Yaya ferme les yeux pour ne plus rien voir, ni entendre.

La tension monte à bord. Il n’y a pas de bagarres à proprement parler, mais des luttes entre ceux qui disent être appelés par des djinns et vouloir se jeter à l’eau, et ceux qui tentent de les retenir. Ces mouvements désordonnés déséquilibrent encore davantage l’embarcation surchargée et déjà instable. Le bateau tangue violemment, manque de se renverser.

Le capitaine donne alors un ordre radical : laisser partir ceux qui sont appelés par des djinns Donner une chance de survie à ceux qui restent à bord, si Dieu le veut.

Yaya, coincé entre les femmes et les enfants, ne peut ni bouger ni respirer. L’eau monte. Il sent les vagues atteindre ses genoux, puis sa taille. L’eau salée mêlée à l’essence renversée lui ronge les jambes. Une nouvelle vague s’abat sur le bateau et asperge ses membres déjà engourdis, ravivant la brûlure.

La dernière chose dont il se souvient, c’est l’ordre du capitaine : se taire. Puis plus rien.

Yaya dit s’endormir. Il rêve de sa mère. Elle lui sert son plat préféré : du poulet avec de la purée de manioc et de la sauce.

Lorsqu’il se réveille, il se sent épuisé. Il a encore le goût de ce plat dans la bouche et se sent affamé.

La mer s’est calmée. Les passagers sont surpris de le voir se réveiller. Une femme lui dit qu’elle le pensait mort, mais qu’elle n’avait pas osé en parler au capitaine, de peur qu’il ne fasse jeter son corps à la mer puisque « garder un mort sur le bateau attirerait la mort elle-même, qui viendrait chercher les autres ».

Yaya apprend qu’il a dormi longtemps, très longtemps, et qu’il a échappé au pire. Plusieurs personnes ont disparu : certaines emportées par la mer, d’autres s’étant jetées à l’eau, appelées par des djinns.

Yaya compte les passagers. Soixante-neuf. Il recompte. Soixante-neuf encore. Il pense s’être trompé et renonce à recompter.

Le bateau semble perdu. Il n’y a plus de signal GPS il paraît. Le capitaine distribue le reste de ses propres réserves de nourriture, trempées par l’eau de mer. Les gens sont épuisés. Plus personne ne pleure, personne ne crie.

L’embarcation continue à errer, dans un silence presque absolu. Tous tendent l’oreille, guettant le moindre bruit.

Yaya apprend alors qu’ils sont entrés dans le sixième jour de la traversée. Il sent que les forces le quittent. Il est épuisé, envahi par un besoin constant de dormir, mais n’y parvient pas. Il a la tête qui tourne.

Le septième jour de grands poissons apparaissent autour du bateau. La terreur est là. Les passagers n’ont plus la force de crier, mais Yaya dit voir l’horreur dans leurs yeux. Lui-même est saisi par la peur. Une fois encore, il ferme les yeux. Il entend la voix du capitaine expliquant que ces poissons sont inoffensifs, et qu’au contraire, ils vont les sauver. Ce sont des dauphins, connus pour venir en aide aux êtres humains en mer. Le capitaine annonce qu’il va les suivre. De toute façon, ils n’ont plus le choix. Le bateau est perdu au milieu de nulle part. Les téléphones sont hors d’usage, les batteries épuisées.

Pendant des heures, l’embarcation suit ainsi les dauphins. Puis ils disparaissent.

C’est alors que Yaya perçoit, très loin, une forme qu’il décrit comme une montagne, ou un énorme rocher multicolore, couvert de fleurs. Il dit y voir des fleurs, mais précise que c’était très éloigné, et qu’il n’est pas certain. Il distingue surtout des couleurs. Une vision qui lui semble irréelle.

Plusieurs heures plus tard, un grand bateau s’approche. Les passagers sont secourus, affamés, affaiblis, mais vivants.

Yaya fait partie des premiers à quitter l’embarcation. Il tente de se lever, mais ses jambes ne lui obéissent plus. Une fois installé sur le bateau de la Croix Rouge, il perd connaissance.

Lorsqu’il se réveille, il est à l’hôpital. Des personnes bienveillantes s’occupent de lui, mais parlent une langue qu’il ne comprend pas.

Il faudra plusieurs semaines de consultations intensives, soutenues par la médiation thérapeutique, pour pouvoir avancer dans ce récit marqué par de nombreux blancs, par des lacunes mnésiques importantes. Nous progressons lentement, centimètre par centimètre, à travers ces sept jours de traversée.

Lors de nos rencontres, des dizaines de productions sont réalisées par Yaya. Parfois, une séance entière est consacrée à une seule couleur. Il l’étale longuement sur la feuille, la travaille avec la main, en ressent les vibrations, la densité, la résistance. Peu à peu, des formes émergent. Ce travail sensible devient un appui pour tenter de symboliser le vécu, puis de chercher les mots les plus justes — ceux qui correspondent non seulement aux faits, mais surtout à ce qu’il a ressenti.

Nommer les sensations corporelles, les émotions, les éprouvés, permet peu à peu de le relier autrement à son vécu, de le réinscrire dans une continuité psychique supportable.

Au fil des semaines les symptômes s’atténuent progressivement. Yaya commence à faire ses nuits. Un jour, il s’en étonne lui-même : « Quand on ne dort pas, on sait qu’on n’a pas dormi. Mais quand on dort, on ne se rend pas compte qu’on a dormi. » Cette remarque devient pour moi un indicateur précieux de l’évolution du travail thérapeutique et de la diminution de la symptomatologie.

Les flashbacks liés à la traversée s’espacent, puis cessent. Les cauchemars nocturnes ne sont plus présents dans son récit. Il se souvient de ceux qu’il a faits, mais de nouveaux ne semblent plus surgir.

Dans le foyer, Yaya s’ouvre progressivement. Il commence à fréquenter les cours de FLE (français langue étrangère), participe aux sorties, accepte de goûter les plats préparés, même s’ils ne lui plaisent pas toujours. Ce rapport à la nourriture m’interpelle particulièrement.
Dans ma pratique auprès de jeunes en exil, j’ai pu constater à de nombreuses reprises qu’à mesure que les repères culturels et symboliques s’effondrent, la nourriture devient parfois un dernier espace de contrôle possible. Le refus alimentaire apparaît ainsi comme une tentative de préserver cette forme de maîtrise afin de rester le sujet de sa propre vie. Le fait que Yaya accepte peu à peu de goûter, puis de manger, constitue à mes yeux une avancée thérapeutique significative.

L’équipe éducative perçoit également ces changements. L’accompagnement prend une autre tonalité. Yaya se montre plus disponible, plus accessible, capable de se projeter. Il commence à imaginer un avenir hors du foyer, à évoquer la perspective d’un appartement en semi-autonomie, comme les autres jeunes. Il parle de la manière dont il aimerait décorer sa chambre, de son désir de cuisiner les plats de son pays, comme le faisait sa mère.

Peu à peu, nos échanges s’élargissent. Nous parlons de sa famille, d’un ami resté au pays, de ses intérêts, de ses envies. Je redécouvre Yaya ; une autre personne semble émerger, progressivement, sous mes yeux : un jeune profondément optimiste, enthousiaste, doté d’un sens de l’humour singulier, parfois un peu rude, mais toujours sincère.

Y : « Vous êtes si belle, Madame… C’est tellement dommage que vous ne soyez plus jeune… »

Yaya s’attache particulièrement à l’une de nos collègues, dont la voix lui rappelle celle de sa mère. Il va souvent « l’embêter » en lui posant toutes sortes de questions, davantage pour entendre sa voix que pour obtenir une réponse.

Curieux et ouvert d’esprit, Yaya attend son affectation scolaire. Avec son éducateur, il commence à réfléchir à un projet professionnel. Il aimerait devenir comptable — le seul problème…c’est qu’il déteste les mathématiques.

Sa famille lui manque. Il est en contact régulier avec sa mère, qui me semble être une personne ressource importante pour lui. Je lui propose alors de réaliser un album photo, en lui demandant de choisir une quinzaine de photos à imprimer. Enthousiasmé par cette idée, Yaya m’envoie très rapidement une quarantaine de photos. Nous nous retrouvons le lendemain pour composer l’album, une occasion précieuse de parler de chacun des membres de sa famille. Il me présente ses demi-sœurs, en racontant des fragments de leur vie quotidienne.

Une photo retient particulièrement mon attention. Elle a été prise avant son départ : Yaya pose avec ses six demi-sœurs, toutes vêtues de costumes traditionnels. Je lui demande alors, presque machinalement, si cela n’avait pas été trop éprouvant d’être le seul garçon de la fratrie.

Yaya ne répond pas.

Il cesse de ranger les photos. Son regard se perd. Il dit avoir mal à la tête et me demande si nous pouvons continuer un autre jour. Nous nous arrêtons là. Yaya part.

Cette réaction inattendue à une question en apparence banale m’interroge. Je repense à nos consultations, sans retrouver d’élément permettant d’éclairer ce qui vient de se produire. Je revois   le génogramme en forme d’arbre que nous avons élaboré ensemble : sa mère a été mariée deux fois, elle a eu six filles d’une première union, puis Yaya, issu du second mariage. Je consulte son dossier, les notes des collègues. Rien ne me paraît alarmant.

De la fenêtre de mon bureau, j’aperçois Yaya au loin, qui se dirige vers les champs. Le foyer est situé en pleine campagne. J’enfile ma veste et pars le rejoindre. Nous marchons longtemps ensemble, en silence. Il y a quelque chose qui nous échappe — à lui comme à moi.

Soudain, Yaya s’arrête. Il plonge son regard dans le mien et dit :

Yaya : « Je n’ai pas toujours été seul, Madame. Mon frère aîné, Abou, est décédé quand j’avais douze ans. Il me manque toujours… beaucoup. »

Le génogramme en forme d’arbre me revient aussitôt à l’esprit. Yaya y avait dessiné six branches d’un côté, portant les prénoms de ses demi-sœurs, et une seule branche de l’autre, avec son prénom. Nous avions positionné les parents : la mère, les pères. Aucune branche n’avait été prévue pour un frère aîné. Yaya m’avait alors confirmé qu’ils étaient sept enfants dans la famille.

Je lui réponds :

Moi : « Tu ne m’as jamais parlé de ton frère, Yaya. Je suis vraiment désolée… »

Yaya : « Je n’en ai pas parlé parce que je ne l’ai plus, Madame. »

Le reste de la promenade se fait en silence.

Nous rentrons au centre. Je propose à Yaya de nous revoir le lendemain matin, à dix heures. Il me paraît essentiel de pouvoir l’accueillir dès le lendemain.

Je précise toutefois à Yaya que s’il ne se sent pas en mesure de venir, il n’a pas à annuler la consultation : je resterai dans mon bureau, sans proposer ce temps à un autre jeune, et mes pensées seront avec lui et son grand frère.

Le lendemain, Yaya, habituellement toujours à l’heure, ne se présente pas à 10 heures mais à 10 h 45. Nous restons ensemble jusqu’à la fin de la consultation, dans un silence absolu, seulement animé par le bruit de la tondeuse derrière ma fenêtre et par l’odeur forte de l’herbe coupée.

La consultation suivante est rythmée par le bruit des feuilles de couleur que nous déchirons. Une activité que nous partageons à deux, en silence, et qui transforme ma table de travail en une sorte de mosaïque romaine, composée de multiples fragments de papier coloré.

À la séance d’après, toujours sans paroles, nous étalons à la main, sur des feuilles à dessin, plusieurs couches de peinture acrylique.

La fois suivante, encore mutiques, nous collons sur ces feuilles les morceaux de papier déchirés lors de la séance précédente. Yaya souhaite repartir avec cette production, pleine de couleurs et de mouvements. J’accepte.

Je dis à Yaya que le silence nous fait travailler, avancer. Que se taire à deux est, en réalité, une forme de communication.

Yaya : « Comment ça ? »

Je lui dis que ce silence est rempli de ses souvenirs, de sa souffrance liée à la perte de son frère, et de bien d’autres choses encore qui m’échappent. Des choses qui restent là, suspendues dans cet espace, en train peut-être de se préparer à se dire — ou à se taire.

Je lui dis que je sens cet espace très habité : par lui, par moi, et par un tiers — son histoire. Un vécu qui demande du temps pour pouvoir se mettre en mots, pour pouvoir naître en dire. Les mots viendront quand ils viendront. Mais tout ce qui s’est joué autour de son frère a déjà donné lieu à la naissance du silence. Et c’est énorme.

Yaya me regarde longuement. Il semble à la fois touché et étonné. Puis il me demande :

Yaya : « Je ne vous fais pas perdre votre temps, Madame ? »

Moi : « Bien au contraire. Je n’ai jamais eu des consultations aussi denses. »

Je tends à Yaya mon agenda et lui propose de fixer lui-même notre prochain rendez-vous. Il reste surpris par cette invitation et me regarde longuement. Dans son regard, je perçois un éclat de ruse, quelque chose qui m’échappe, mais qui m’invite à continuer ce jeu de rôle.

Avec un léger sourire au coin des lèvres, il me répond :

Yaya : « Si c’est moi qui dois fixer le rendez-vous, alors il faut que je sois dans votre fauteuil… à votre place, Madame. »

Moi : « Volontiers, si tu veux, Yaya. »

Nous échangeons littéralement nos places.

Yaya s’installe dans mon siège, ajuste son corps, teste les accoudoirs, puis se laisse rouler légèrement d’avant en arrière. Je lui indique qu’il peut régler la hauteur en actionnant la manette sous l’assise ; il le fait avec application. Je le vois peu à peu s’approprier cet espace, s’y sentir à l’aise, autorisé.

Il explore ensuite mon bureau : déplace le pot à stylos, puis celui des feutres, arrange les dossiers, comme pour y mettre un peu d’ordre. Il saisit mes lunettes, les essaie, ce qui lui donne un air à la fois étonnamment sérieux et drôle.

Il ouvre mon agenda, commence à le feuilleter, prend un stylo et bascule pleinement dans le rôle :

Yaya : « Ah, c’est dommage, me dit-il en imitant légèrement ma voix. Mon agenda est vraiment rempli, Yaya… »

Il marque une pause, relève les yeux vers moi, puis ajoute :

Yaya : « En effet, je n’ai pas de place. Je ne pourrai pas te recevoir. Je suis vraiment désolée, Yaya. »

Je lui réponds :

Moi : « Mais… vous êtes sûre que vous n’avez pas de place, Madame ? »

Je remarque qu’il feuillette des pages du mois déjà passé et dis :

Moi : « Excusez-moi, Madame, mais vous êtes en novembre… alors que nous sommes déjà en décembre. Peut-être qu’en avançant, vous trouverez une place pour moi. »

Yaya sursaute presque :

Yaya : « Ah ! Je n’avais pas fait attention. »

Il tourne alors les pages, de plus en plus à l’aise, parcourant l’agenda jusqu’à la fin. Puis il relève la tête :

Yaya : « Non. Je suis désolée, mais je n’ai vraiment plus de place, et ce jusqu’à la fin de l’année et… de mon agenda, alors. »

Moi : « Ah… c’est vraiment dommage. Peut-être pourriez-vous me mettre sur une liste d’attente, au cas où il y aurait une annulation ou une sortie du dispositif ? »

Yaya : « C’est hors de question », répond-il, très sérieux. « Je n’aurai aucune annulation, Yaya. Et je n’ai pas de liste d’attente. Et… j’ai oublié de te dire : il n’y a plus de sortie du dispositif. Tous ceux qui viendront ici seront d’emblée reconnus mineurs. »

Cette phrase me frappe. Pour la première fois, je perçois chez Yaya quelque chose de l’ordre de la colère. Non pas une colère explosive, mais une colère contenue, défensive, qui semble à la fois réparer et protéger, donnant sens à son errance de plusieurs mois dans l’attente des résultats de la contestation de sa minorité. J’en fais alors une note clinique et reprends ma place de thérapeute en lui répondant.

D : « Qu’est-ce qu’on pourrait faire alors ? Si vous ne voulez pas me recevoir, je ne peux rien faire, Madame… »

Yaya paraît soudain embarrassé :
Y : « Non, non, ce n’est pas que je ne veux pas te recevoir… C’est juste que je n’ai plus de place. »

Je tente de négocier :

D : « Plus de place pour moi ? Il me semblait que vous arrangiez vos rendez-vous pour pouvoir me recevoir… »

Y : « Oui… c’était le cas. Mais maintenant, je n’ai plus de place. »

Je décide alors de trancher et de jouer le tout pour le tout :

D : « Ok, Madame, si vous n’avez plus de place, vous n’avez plus de place. Je ne peux rien faire. D’accord…Je ne viendrai pas alors…Tant pis. »

Un silence s’installe, dense, presque solide entre nous.
Je me lève lentement et me dirige vers la porte. Arrivée au seuil, je dis simplement :

— « Au revoir, Madame. »

Yaya ne s’attendait pas à une telle tournure. Sa voix se met à trembler légèrement :

Y : « Reviens… reviens vite, je te dis ! »

D : « Non, non, je vais y aller, merci pour tout, Madame. »

Y : « Reviens ici et reprends ta place sur la chaise ! Tout de suite ! »

Devant la porte, le dos tourné à Yaya, j’entends sa voix se transformer. Elle tremble, s’énerve, enfle. Je découvre un Yaya que je n’avais pas encore rencontré.

Il reprend :

Y : « Tu ne peux pas partir comme ça, Yaya ! Ce n’est pas possible ! Tu n’es pas patiente du tout ! Qu’est-ce que ça veut dire ? Je n’ai pas de rendez-vous et toi, tu pars comme ça ? Combien de fois je t’ai dit qu’il faut se battre pour pouvoir être celle que tu es ? Eh bien voilà ! Tu vois à quel point c’était facile pour toi de partir sans rendez-vous ! C’est très lâche ! Tu es lâche, Yaya ! »

Je reste immobile, dos à lui, attendant. Silence. Puis je me retourne. Yaya est debout, les deux mains posées sur ma table, dans une posture autoritaire que je ne lui avais jamais vue. Il est rouge, en colère.

C’est un Yaya nouveau qui surgit là, porté par l’urgence, par la peur peut-être, par l’importance vitale de dire, de partager. Je comprends alors combien ce rendez-vous était essentiel pour lui : l’espace pour s’exprimer et être entendu. Mais je comprends aussi à quel point il redoutait ce moment.

Yaya finit par reprendre son souffle. Il s’assoit lentement, presque à contrecœur, se replonge dans mon agenda et murmure :

Y : « Bah voilà… j’ai une toute petite place… vraiment une toute petite… dans deux semaines… jeudi… de 10 h à midi. Et si tu dis non, alors je n’aurai plus du tout de place jusqu’à la fin de l’année, jusqu’à ton départ d’ici. C’est compris, Yaya ? »

D : « Oui, oui, c’est compris, Madame. Merci beaucoup. Je serai à l’heure. »

Y : « Très bien, dit-il, ce n’était pas facile, hein… Alors je fixe ce rendez-vous. »

Yaya prend ensuite un stylo et écrit son prénom en majuscules dans mon agenda, entourant le créneau de 10 h à midi. Puis il ajoute, toujours dans son rôle :

Y : « Tu veux que je te donne un ticket de rendez-vous ? »

Je lui réponds que ce n’est pas nécessaire, que je m’en souviendrai comme d’habitude.

Il remplit pourtant un ticket et me le tend :

Y : « Non, non, je te le donne quand même, pour que tu n’oublies pas. Et si tu ne viens pas à la consultation… ne l’annule pas. Moi, je resterai dans mon bureau et je penserai à toi, Yaya, et à ton frère aîné Abou. »

Je prends le ticket et sors de mon bureau.

Ce passage m’a profondément saisie. Il s’agissait d’un moment de renversement des rôles, d’un jeu transférentiel où la thérapie se poursuit autrement, à deux, dans une scène construite ensemble. Un instant d’une intensité clinique et symbolique très forte.

Deux semaines plus tard, le jeune se présente. À l’heure. Cette fois-ci, la parole est au rendez-vous.

Yaya avait 12 ans lorsque son frère Abou est décédé, à l’âge de 25 ans. Abou était souvent malade, parfois alité, parfois hospitalisé. Yaya ne sait pas précisément de quelle maladie souffrait son frère, mais indique qu’il s’agissait peut-être de problèmes hépatiques. Abou devait suivre un régime alimentaire strict et, par solidarité, toute la famille s’interdisait les aliments sucrés, gras et salés. Même chez ses amis, Yaya ne se permettait pas de manger des bonbons afin de ne pas « trahir » son frère.

Yaya passait tout son temps avec Abou, qui lui a appris à lire, à écrire, à fabriquer des jouets en bois. Abou lui a également appris à faire ses prières.

Abou prenait de nombreux médicaments. Le budget familial n’étant pas suffisant, les tantes et oncles vivant à l’étranger envoyaient de l’argent ; une tante envoyait même des médicaments. Régulièrement, Abou était hospitalisé, notamment pour drainer l’excès de liquide abdominal. Malgré sa maladie, il a pu poursuivre des études et travailler comme comptable.

Les relations, telles qu’elles sont décrites, apparaissent fusionnelles à l’échelle familiale. L’organisation du quotidien est centrée sur l’état de santé d’Abou. Pour sa mère, Yaya, en bonne santé, avait « des forces pour deux ». Yaya est ainsi pensé et désiré comme un enfant « connecté à son frère », chargé de lui transmettre ses forces et de rester à ses côtés lorsque les parents ne seraient plus là.

Désirant ce second garçon, sa mère donnera naissance à six filles, nées successivement, dont une paire de jumelles. Désemparée, elle consultera un marabout qui lui annoncera qu’avec son mari actuel elle n’aurait plus de fils, que « le fil des fils a été coupé par une sorcellerie », et que le seul moyen d’avoir un garçon serait de « changer de lit ».

La mère de Yaya animée par la volonté d’offrir un frère en bonne santé à son fils malade, se sépare alors de son époux pour se remarier avec un homme âgé, veuf et sans enfants. Yaya naît peu après.

Yaya vient ainsi au monde avec une fonction bien précise, dont il a conscience :

Y : « Si Abou n’était pas malade, ma mère n’aurait jamais voulu un deuxième garçon », me dit-il, avant d’ajouter : « Nous étions comme des frères jumeaux… sauf que Abou était malade et moi,  non. »

Dans le discours du jeune, un élément s’impose : dès qu’il évoque son frère, le « je » s’efface au profit d’un « nous » massif, laissant peu de place à l’émergence d’un sujet séparé.

La mort d’Abou est décrite comme un événement brutal et dévastateur pour l’ensemble de la famille.

Y : « Je savais qu’il était malade, mais je ne m’imaginais pas qu’il pouvait mourir. »

C’est Yaya qui découvre le corps de son frère lorsqu’il se rend dans sa chambre pour la prière matinale. Il appelle ses parents. Après avoir écouté le cœur d’Abou, son père annonce qu’il « n’est plus parmi les vivants ».

Yaya ne s’autorise pas à pleurer le décès de son frère. Il m’explique que, dans sa culture, « on ne pleure pas les défunts, parce que les larmes des vivants peuvent détruire le corps des morts ». Pour la première fois, Yaya participe à l’ensemble des rites funéraires musulmans visant à préparer le corps à l’inhumation. Il est chargé de tenir la lampe durant toutes les étapes : lavage du corps, enveloppement dans le linceul blanc, obturation des orifices.

Abou est enterré le jour même, avant le coucher du soleil. Son nom n’est pas inscrit sur la tombe afin que Sheitan ne le dérange pas et que son âme reste en paix. Yaya assiste à l’enterrement ; sa mère et ses sœurs n’y participent pas, conformément à la tradition. Il prend part au repas, à la prière collective et à la cérémonie de remise des dettes.

Y : « Les gens ne disaient que de bonnes choses sur mon frère : à quel point il était généreux, gentil, présent pour les autres, un bon musulman qui respectait les heures de prière », me confie Yaya.

Plus nous évoquons son frère, plus la colère de Yaya à l’égard de ses tantes et oncles vivant à l’étranger devient palpable. Elle est omniprésente, parfois envahissante. Elle se révèle à la fois précieuse dans le travail du deuil et, dans le même temps, fonctionne comme un écran venant bloquer l’accès à l’objet perdu.

Yaya exprime de nombreux reproches envers les membres de sa famille vivant à l’étranger, parfois avec des mots blessants. Il est persuadé que son frère aurait pu guérir si ses proches s’étaient davantage impliqués.

En même temps, il me fait part du fait que les proches envoyaient de l’argent tous les mois pour acheter les médicaments, qu’ils les aidaient avec les vêtements, qu’ils ont financé l’éducation de ses sœurs et lui-même et la formation professionnelle d’Abou. J’apprends qu’après la mort d’Abou, la mère a rompu tous les contacts avec ses proches en refusant leur aide. Ainsi Yaya sera contraint d’arrêter l’école faute de moyens.

Je partage avec Yaya le fait que je le sens très en colère à l’égard de ses proches. Nous commençons par identifier et nommer cette émotion, puis je lui propose de la mettre en peinture. Il trace à main levée un large cercle qu’il recouvre ensuite de plusieurs couches de peinture rouge vif.

Nous procédons ensuite à une découpe symbolique de ce cercle : à l’aide d’un bâton, nous traçons des lignes à l’intérieur, comme pour partager un gâteau, afin de le diviser en plusieurs parts représentant les différents proches qu’il considère comme responsables. Puis nous déchirons le cercle en fragments correspondant à ces parts, que nous « distribuons » symboliquement aux « coupables ».

Tout au long de cette médiation, nous parlons, dessinons, traçons, découpons. À mesure que le travail avance, d’une consultation à l’autre, je remarque que les parts attribuées aux proches deviennent progressivement moins importantes. Yaya inscrit les prénoms de ses proches dans chaque portion, réfléchissant à la place et à la taille qu’il leur accorde. Cette répartition constitue pour lui un moment central du travail thérapeutique, lui permettant à la fois de décharger son affect et de le symboliser.

Nous répétons cet exercice à plusieurs reprises, avec des cercles de tailles variables. Progressivement, je constate une diminution de l’intensité de la colère, perceptible tant dans la réduction de la taille des cercles que dans l’usage plus parcimonieux de la peinture rouge.

Un jour, Yaya remplit spontanément le cercle avec une autre couleur. Une fois le travail terminé, j’attire son attention sur ce changement chromatique. Il semble surpris, ne s’en était pas rendu compte, et me dit qu’il s’est « trompé », qu’il avait « la tête ailleurs ». Je lui propose alors l’hypothèse que sa colère n’est peut-être plus rouge, mais qu’elle est devenue orange. Cette idée l’amuse mais aussi l’interpelle.

Au fil des séances, Yaya devient plus indulgent et respectueux envers ses proches ; il commence à valoriser leur participation. Il évoque davantage son frère, dont la maladie prend progressivement une place plus importante dans les consultations. Dans son discours, j’entends moins le « nous » et davantage le « je » lorsqu’il parle de lui-même.

Cette évolution linguistique marque les premiers mouvements d’une séparation psychique possible : en se dégageant peu à peu de la position de « partie saine » du corps malade de son frère, position à laquelle Yaya semble avoir inconsciemment adhéré sous l’effet du regard maternel qui faisait miroir et assignait sa place. Il commence à entrevoir la possibilité d’une existence séparée et, pour la première fois, s’interroge sur une éventuelle dimension héréditaire de la maladie ainsi que sur la place qui pourrait être la sienne en dehors de ce destin partagé.

Y : « Je veux savoir pourquoi mon frère a eu cette maladie, me dit Yaya. Et si c’est héréditaire ? ça veut dire que moi aussi je peux tomber malade et mourir ? »

Pour la première fois Yaya évoque sa propre mort, affirme l’existence d’une vie séparée, distincte de celle de son frère.

Les questions posées par Yaya constituent des moments charnières du processus de deuil : elles appellent des réponses concrètes, stables, irréfutables, susceptibles d’être acceptées et intégrées psychiquement par le sujet.

Dans ce contexte, je lui propose d’interroger sa mère sur la cause de la maladie de son frère. J’apprends alors que la mort d’Abou est un sujet tabou, dont personne ne parle depuis son décès.

Y : « C’est comme s’il n’était pas mort », me dit Yaya.

Par cette phrase qui confirme l’impossibilité psychique de penser la mort de son frère, Yaya révèle quelque chose de fondamental : dans une relation aussi fusionnelle, penser la mort de l’autre revient à imaginer sa propre disparition. Dans cette perspective, maintenir l’idée « comme s’il n’était pas mort » constitue une manière de préserver cette unité originelle.

J’encourage néanmoins Yaya à aller vers sa mère et à s’autoriser à poser ses questions. Il promet d’y réfléchir, puis m’annonce quelques jours plus tard qu’il souhaite aborder ce sujet avec elle le jour de son dix-septième anniversaire soit dans quelques semaines. Nous fixons un rendez-vous juste après cette date.

À ce rendez-vous, Yaya se présente en avance. Il est pressé. Il a beaucoup de choses à me raconter. À peine entré dans mon bureau, il déverse :
Y : « Ma maman m’a tout expliqué. La mort d’Abou était inévitable… C’était son destin, Mme. »

Ce jour-là, Yaya apparaît à la fois agité, surexcité, animé d’une vie psychique débordante, le regard fiévreux ; mais tout de même…apaisé.

Sa mère lui confie qu’elle attendait ce moment, celui où Yaya viendrait lui poser la question, signe pour elle qu’il était prêt à entendre. Après la mort d’Abou, elle s’est effondrée, s’isolant du monde, envahie par la haine et la colère qui, « ont rempli son cœur et l’ont rendue immobile ». En restant au lit pendant des jours et des mois, elle ne trouvait plus de forces ni pour manger ni pour boire. Sa sœur est venue prendre soin d’elle et des enfants.

Dans une quête de sens, à la recherche de réponses, elle s’est alors mise à revisiter toute sa vie, page après page, jour après jour, jusqu’à revenir à sa grossesse d’Abou, lorsqu’un souvenir longtemps enfoui est remonté à la surface.

Enceinte d’Abou, elle rend visite à une proche qui, bien que mariée depuis des années, n’arrivait pas à avoir d’enfants. Cette proche jette un coup d’œil sur son ventre à peine arrondi et dit : « Ah, toi aussi alors. » Ensuite elle sort de la pièce pour revenir avec un plat et lui servir une boisson fraîche.

Une fois sortie de chez cette femme, elle se sent mal… elle vomit à plusieurs reprises. Elle va chez sa sœur pour se reposer. Cet épisode obscur, oublié, réapparaîtra dans sa mémoire pour s’y installer et prendre de plus en plus de place dans ses pensées. Elle retracera cette scène en détail et finira par conclure que ce jour-là, elle a été empoisonnée par cette proche stérile qui lui a servi à boire. Et puisqu’elle portait la ceinture de protection en mode « peau à peau », son corps a pu rejeter le sort. Mais le fœtus, n’étant pas protégé directement par cette ceinture, a dû avaler quelques gouttes de poison avant que la ceinture commence à agir en la faisant vomir. Le bébé n’a pas avalé beaucoup de poison ; ainsi il n’est pas mort-né et a pu vivre jusqu’à ses 25 ans.

La maman de Yaya va rendre visite à la famille de cette femme pour leur faire part de son intention de porter plainte pour sorcellerie. La dame en question est décédée dans une grande précarité sans personne à côté. « Elle a eu sa punition », dira la maman de Yaya. « Le destin de mon fils était de témoigner de la souffrance de l’autre et de la générosité du destin ». Elle restera reconnaissante à la ceinture qui lui a offert 25 ans de rencontre avec son fils Abou.

La réponse trouvée par la maman de Yaya, cette élaboration renvoie aux représentations archaïques ancrées dans la culture d’origine et à la notion de prédestination. Cette réponse devient un support psychique permettant le travail de deuil : celui de l’enfant pour les parents et du frère pour Yaya et ses sœurs.

Pour penser la perte de son fils, la mère de Yaya passe symboliquement par un deuil périnatal, différenciant les corps, reconnaissant l’absence de protection « peau à peau » pour le fœtus, condition primordiale pour que la ceinture remplisse sa fonction de protection. En médiation thérapeutique, nous retravaillons cette scène avec Yaya afin qu’elle puisse se symboliser.

Avant que Yaya ne prenne le bateau, sa mère lui commande une ceinture spécialement conçue pour lui, en peau de vache, ornée de perles de corail incrustées. Yaya la noue autour de sa taille et se lave avec elle, la baptisant ainsi ; cette ceinture fera désormais partie de son corps.

Dans un environnement potentiellement dangereux — en pleine mer, sur une embarcation non adaptée et surchargée — Yaya se sent protégé par cet objet, investi d’une puissance particulière.

Sur le plan symbolique, dans les fantasmes maternels, il viendrait rejouer la place de son frère dans le ventre de sa mère, mais cette fois dans une scène réparée : il est contenu et protégé en mode « peau à peau » par la ceinture, là où le fœtus — son frère — ne l’avait pas été. La parole maternelle — « la mort ne pourra pas s’approcher de toi » — vient renforcer cette enveloppe protectrice.

Bien que ce bateau de fortune puisse, en réalité, être associée symboliquement à un utérus défaillant — ne remplissant aucune fonction de protection ni de contenance, mais exposant au contraire les corps dans un espace mortifère, de menace et de disparition —, Yaya demeure, pour sa mère, hors de danger, au-delà même du réel de la mort.

Le départ de Yaya constituerait ainsi un passage à l’acte, sur le plan psychique maternel, s’inscrivant dans une tentative de restauration. Là où elle se représente son premier enfant comme n’ayant pas été suffisamment protégé, elle met en place, pour le second, une protection maximale dans une situation pourtant objectivement dangereuse. Le voyage migratoire devient alors une scène de réparation : une répétition transformée, où la fonction maternelle protectrice se trouve symboliquement restaurée.

Dans cette traversée de sept jours de l’océan Atlantique, on peut ainsi observer une tentative de réparation transgénérationnelle, soutenue par la ceinture comme objet médiateur de la fonction protectrice.

D’ailleurs, Yaya n’était pas le seul à porter une ceinture lors de la traversée. Il se souvient qu’en montant sur le bateau de la Croix-Rouge venu les secourir, les passagers retiraient leurs ceintures et les jetaient en entrant à bord, jusqu’à former peu à peu une véritable montagne de ceintures. Yaya enlèvera alors la sienne à son tour et la déposera avec celles des autres : ce geste constitue son dernier souvenir avant la perte de connaissance, puis le réveil à l’hôpital.

Les explications apportées par la maman de Yaya auront un effet libérateur pour lui. Le jour de son anniversaire, il va s’autoriser à questionner sa mère et sera confronté à la notion de prédestination, pour être enfin positionné en tant que sujet distinct, défusionné de son frère et renaître symboliquement.

Y : « C’était son destin, Mme ».

Yaya me montrera la photo de son frère : un jeune homme très amaigri, aux grands yeux, avec un sourire qui me rappelle Yaya. Nous nous verrons encore trois ou quatre fois. Il me demandera d’imprimer la photo d’Abou et la rangera dans son album. Il souhaitera également retravailler l’arbre généalogique afin d’y ajouter une branche supplémentaire du côté de ses demi-sœurs, qu’il nommera Abou. Enfin, Yaya acceptera l’invitation sur Facebook d’une de ses tantes vivant à l’étranger.

Dans le cas de Yaya, l’intégration de ces représentations archaïques s’est révélée indispensable au travail de deuil. Véritables béquilles thérapeutiques, ces images et objets rituels ont offert les seules voies d’accès à la vie psychique, permettant de donner sens à l’épreuve du trauma et de l’inscrire dans la trame biographique. Sa ceinture, dotée d’une puissance symbolique bien au-delà de sa fonction matérielle, s’apparente à un viatique, un objet-sacrement pour traverser l’invisible. Elle évoque autant l’obole de Charon que les artisans de Gyumri, en Arménie, enterrés avec leur ceinture, signes d’honneur et de dignité.

La rencontre avec Yaya fut pour moi un voyage à deux dans un univers où je ne serais jamais allée seule. L’enfant seul n’existe pas, au sens winnicottien du terme, mais le clinicien seul non plus. Lorsque le patient ouvre un tel espace, il nous conduit vers des territoires psychiques que nous ne découvririons jamais sans lui, tant ils resteraient inexplorables sans sa participation active.

Ce voyage partagé a permis de refaire le chemin à deux, de retraverser l’histoire traumatique sans laisser le sujet seul face à l’épreuve. Il a offert des appuis pour affronter la rencontre avec le réel — celui de la mort — et pour transformer l’expérience traumatique en une matière d’abord chromatique, faite de couleurs, puis palpable et déchirable, ensuite retraçable, progressivement symbolisable, pensable et enfin verbalisable et élaborable, dans l’espoir de faire émerger du sens.

C’est en traversant ces différentes strates de l’expérience que s’est ouvert un passage vers la reconstruction. Ce processus n’est pas sans évoquer la traversée des cercles de l’enfer décrite par Goethe : accompagné de Virgile, Faust descend dans les profondeurs avant d’entrevoir une issue possible. De la même manière, le clinicien accompagne le patient dans cette re-visitation de l’enfer traumatique ; c’est en le traversant ensemble qu’un passage lumineux vers la reconstruction peut parfois devenir visible et empruntable.

Dans le cas de Yaya, ce chemin a pu être effectivement emprunté, notamment grâce au dispositif de prise en charge mis en place : la possibilité de le recevoir plusieurs fois par semaine, de lui consacrer un temps clinique conséquent, ainsi que le recours à la médiation thérapeutique, particulièrement adaptée aux mineurs non accompagnés aux parcours migratoires souvent marqués par des traumatismes multiples.

Juste avant son départ, Yaya a été scolarisé et son projet professionnel a considérablement évolué. Renonçant à la voie de la comptabilité, il s’est orienté vers une formation dans les métiers de l’alimentation, expliquant : « Toute mon enfance, je me suis privé de gâteaux. Maintenant, je veux d’abord en manger, puis en faire pour les autres enfants. » Ce choix professionnel apparaît lui aussi comme une voie de reconstruction, marquant un mouvement de réinvestissement de la vie et du plaisir.

Pour des raisons de confidentialité, le cas est présenté de manière strictement anonymisée. Le jeune a donné son accord pour utiliser les productions issues de la médiation thérapeutique.


 

Quelques productions issues de la prise en charge par la médiation thérapeutique :

 


Production de Yaya représentant le quatrième jour de la traversée en mer : le bateau, pris dans la tempête (en rouge), avec les passagers à l’intérieur. Un homme se jette dans l’eau, appelé par des djinns (en jaune doré).


La colère de Yaya


Production de Yaya représentant sa mère (en rose) enceinte de son frère (en turquoise), séparés par la ceinture traditionnelle (en jaune).

Résumé

Issu de la rencontre avec Yaya, mineur non accompagné accueilli en protection de l’enfance après un parcours migratoire éprouvant, ce travail interroge la manière dont un processus de deuil et de subjectivation peut se tisser à travers silences, récits fragmentaires, médiations thérapeutiques et objets rituels.

Arrivé en France après une traversée de sept jours sur une embarcation de fortune, Yaya porte une histoire souvent réduite au « parcours migratoire » et au « traumatisme ». Pourtant, celle-ci se déploie comme un entrelacs de souvenirs morcelés, de figures invisibles — djinns, destin, sorcellerie — et de supports symboliques qui organisent la façon dont l’événement peut être pensé, dit ou non-dit.

Loin d’être un obstacle, ces représentations dites « archaïques », mises au travail à travers la médiation thérapeutique, deviennent des appuis pour approcher l’impensable, élaborer le deuil et ouvrir un mouvement de reconstruction subjective.

Mots-clés : Mineur non accompagné ; traumatisme ; représentations archaïques ; objets rituels ; clinique transculturelle ; réparation transgénérationnelle ; narrativité fragmentaire ; médiation thérapeutique ; processus de deuil

Abstract

Inspired by the clinical encounter with Yaya, an unaccompanied minor placed under child protection services after a traumatic migratory journey, this article explores how processes of mourning and subjectivation can be woven through silences, fragmented narratives, therapeutic mediation, and ritual objects.

Having arrived in France after a seven-day crossing on a makeshift boat, Yaya carries a history often reduced to “migration trajectory” and “trauma.” Yet his experience unfolds as an interlacing of fragmented memories, invisible figures — jinns, destiny, sorcery — and symbolic supports that shape how the event can be thought, spoken, or left unspoken.

Far from constituting an obstacle, these so-called “archaic” representations, worked through therapeutic mediation, become symbolic resources for approaching the unthinkable, elaborating mourning, and opening a process of subjective reconstruction.

Keywords: Unaccompanied minor; trauma; archaic representations; ritual objects; transcultural clinical practice; transgenerational repair; fragmented narrativity; therapeutic mediation; mourning process

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