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De Purry S, Comment on dit dans ta langue ? Pratiques ethnopsychiatriques, Le Seuil, 2005
Diallo B, Origines et migrations des Peuhls et des Kissi, L’Harmattan Guinée, 2012
Foucher V, Philipps J, Somparé AW, (coordonné) La Guinée depuis Condé, introduction au thème Guinée : Éléments pour une topographie politique et morale, Politique africaine n°169, pages 5-9, 2023
Sellier J, L’Afrique au sud du Sahara, dans Une histoire des langues, pages 545 à 614, La Découverte, 2019
Dans le cadre de ma recherche doctorale en Guinée sur les jeunes migrants de retour, l’Université de Labé m’ouvre ses portes pour collaborer sur différents projets. J’ai profité de cette opportunité pour proposer aux enseignant.e.s de l’Université de travailler sur la traduction de l’outil ELAL1 (Évaluation Langagière pour ALlophones et primo arrivants) dans certaines langues de la Guinée. L’acceptation a été immédiate et nous avons identifié quatre langues à traduire par les enseignant.e.s. Cette collaboration entre le Centre Babel et l’Université de Labé a fait l’objet d’une convention signée par le Recteur de l’Université de Labé, Mohamed Chérif Sow et la Présidente du Centre Babel le Professeur Marie Rose Moro, représentée par la Directrice Amalini Simon-Radinez.
Le pular est la langue usitée dans le Fouta-Djalon et la ville de Labé est la capitale régionale de la Moyenne Guinée. Le soussou est davantage parlé en Guinée maritime, la région de la capitale Conakry. Le maninka ou malinké se parle en Haute Guinée et le kissi est l’une des langues de la Guinée forestière. « Le pular s’est imposé au Fouta-Djalon quand des Peuls y ont fondé au XVIIIe siècle un État musulman théocratique. Ses locuteurs forment aujourd’hui les deux cinquièmes de la population guinéenne (13 millions). Ceux du maninka en forment plus du tiers et ceux du soussou moins de 15 %, mais ils bénéficient de leur situation d’autochtones de la capitale » (Sellier, 2019).
Il faut préciser que les régions de la Guinée se partagent certaines langues comme le pular qui est également parlé par les Peuhls d’une partie de la Haute Guinée (Dinguiraye, Dabola et Faranah) et en Basse Guinée (Kindia, Télimélé et Boké), le malinké qui est aussi parlé dans la région de la Moyenne Guinée (Mamou) et en Guinée Forestière (Kissidougou, est d’ailleurs un terme malinké qui signifie « terre du salut ») et le Soussou se retrouve également en Haute Guinée (Faranah) et en Moyenne Guinée (Koubia, Mali).Le pular présente des variations régionales, mais dans bien des cas, ce sont les langues dominantes qui s’en inspirent, adoptant certains de ses mots ou expression dans leur langage courant. Comme l’écrivent des chercheurs, il serait certainement « appauvrissant » de résumer la Guinée à « quatre espaces bien distincts, des terroirs caractérisés par une géographie, un climat, une langue, un système de production et des identités ethniques spécifiques » (Foucher, Philipps, Somparé, 2023). Ces quatre langues se parlent, se mélangent, se frottent les unes aux autres à Labé. A force d’être partagées, elles s’enrichissent, s’empruntent des mots, ce qui fait la richesse des Guinéen.ne.s qui les maîtrisent et passent avec aisance d’une langue à l’autre.
Nous avons réalisé une première réunion en visioconférence en mars 2025 avec la directrice du Centre Babel, un groupe composé d’une dizaine d’enseignant.e.s et d’un étudiant de l’Université de Labé et ce, afin qu’il soit expliqué et compris la démarche du Web ELAL.
L’objectif énoncé de l’outil ELAL a permis de resituer les besoins en direction des enfants et donc de proposer une traduction s’adressant à des enfants de trois à environ sept ans et demi, dans un langage courant. Les enseignant.e.s de l’Université de Labé se sont questionnés quant à la traduction notamment en pular, cette langue n’est pas identique selon les villes du Fouta. D’une part, elle présente des divergences selon si on est natif de Labé, de Koundara, de Mamou ou de Mali par exemple et d’autre part, doit-on proposer le langage parlé de la rue ou doit-on élaborer une traduction d’un pular plus soutenu ? Le maninka a semblé posé moins de questionnement étant parlé partout quasiment pareil, le soussou et le kissi également. Cette première réunion a été aussi l’occasion d’échanger sur les différentes cultures des uns et des autres, à savoir que le Peuhl est un migrant alors que le Kissi se déplace peu. Mais on peut lire aussi « que le kissi et le pular appartiennent au même groupe linguistique Ouest-atlantique. Aussi, sur ce plan, on constate de nombreuses similitudes entre les noms et les mots kissi et pular » (Diallo 2012).
À l’issue de cette première réunion, il a été demandé par le groupe de bénir cette nouvelle entente, ce qui a été fait par un enseignant socio-anthropologue.
La communauté universitaire a élaboré un programme de réunions par groupe de langues. Quatre groupes se sont donc constitués pour travailler sur la traduction de l’outil ELAL et chaque groupe a pu disposer de codes à saisir pour la constitution de fichiers audio.
J’ai participé aux échanges du groupe de la langue pular, constitué de trois enseignant.e.s.
La traduction de certains mots a fait débat entre les membres de l’équipe qui sont originaires de préfectures différentes. J’ai bien perçu que les mots ne sont pas neutres, ils ne désignent pas seulement des objets mais ils portent en eux des images, des sensations, des souvenirs. Je l’ai remarqué notamment au niveau des couleurs. Le « gris » a questionné sur comment un enfant perçoit cette couleur, elle a alors été associée à la couleur de la cendre que l’on peut traduire par « n’doodi ». La couleur « orange » a également fait l’objet d’un débat, il a été tranché sur le fait de l’associer au fruit qui se traduit par « lémouné ». La couleur « violet » et la couleur « marron » ont provoqué des éclats de rire sur plusieurs interprétations possibles, le « violet » ne semble jamais employé dans la langue pular, toutefois il est proche du nom d’un fruit sauvage qu’on appelle « cadjo » et le marron renverrait certainement au chocolat. Il en est de même de la couleur « vert » qui est associée à la couleur des feuilles, elle se traduit donc par « haako ».
Il a été convenu que chacun.e questionne ses enfants sur comment ils traduiraient ces couleurs. Le mot « cheminée » a aussi été questionné sur le sens qu’un enfant pourrait lui donner. Il apparaît clairement que la langue a besoin d’être imagée pour être traduite, traduire une langue n’est pas simplement remplacer un mot par un autre mais c’est certainement réinventer l’image qu’il porte.
Au final, quatre-vingt-dix-neuf enregistrements ont été réalisés en pular après discussion, compromis, négociations sur les mots à retenir. Ces enregistrements ont parfois été recommencés deux, trois fois parce que la diction semblait hésitante, ou parce que l’enregistrement n’avait pas pris le premier mot d’une phrase. Inlassablement les mots, les phrases ont été répétées jusqu’à ce que le groupe soit satisfait avec pour seul objectif qu’un enfant puisse comprendre et soit évalué sur ses compétences dans sa langue maternelle qui est sa langue première. Le pular, par sa musicalité et son imaginaire m’a montré que parler une langue kissi, maninka, pular et soussou, c’est déjà appartenir à un univers de sens.
Nous pourrions en guise de conclusion terminer ainsi notre réflexion commune, « il est impossible de se passer d’une langue pour évoquer le monde, en interrogeant la langue, on interroge du même coup la façon dont on fait advenir le monde » (De Purry, 2005).
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