Livre

Rompre le silence d’État

Des proches de disparus latino-américains témoignent cinquante ans après

Muriel Katz, Manon Bourguignon, Alice Dermitzel

Éditions Antipodes, 2024

L’ouvrage Rompre le silence d’État, issu d’une étude dirigée par Muriel Katz à l’Université de Lausanne, propose une analyse approfondie des répercussions psychiques, familiales, sociales et politiques de la disparition forcée de personnes à partir d’entretiens menés auprès d’une trentaine de personnes exilées en Suisse. Proches de disparus, ces témoins, survivants ou descendants, sont confrontés à une expérience de perte radicalement entravée par l’absence de corps, de reconnaissance institutionnelle et de vérité officielle. Portant sur le contexte des dictatures sud-américaines des années 1960 à 1990, l’ouvrage met en lumière la manière dont l’effondrement du cadre démocratique et de l’État de droit a rendu possible l’impensable : effacement systématique par la Junte au pouvoir de l’enlèvement d’un sujet de droits, de sa détention arbitraire, de la torture, de son assassinat et de la disparition de la dépouille. Commis en toute clandestinité, les crimes sont niés, transférant sur les familles la charge de la preuve de la disparition forcée, de la mémoire et du sens.

Les autrices analysent avec une grande finesse les conditions sociales et politiques de possibilité de la terreur, en s’appuyant notamment sur les apports théoriques de René Kaës. La notion de démantèlement des garants métasociaux s’avère ici centrale pour penser le retournement de l’État contre ses citoyens et les effets subjectifs d’une déferlante de violence organisée à l’échelle collective. La disparition forcée est ainsi comprise comme participant d’une « catastrophe sociale » générant des « catastrophes psychiques d’origine sociale » chez les sujets concernés, qu’ils soient victimes directes ou héritiers transgénérationnels du crime.

La rigueur méthodologique du travail, fondée sur une contextualisation historique et politique précise, et sur des analyses thématiques approfondies du corpus d’entretiens, invite à interroger les fragilités contemporaines de nos démocraties, les dérives autoritaires actuelles et la persistance de nouvelles formes de disparition, notamment dans les contextes migratoires ou de guerre.

L’analyse clinique met en évidence un traumatisme durable, une perte ambigüe, marquée par le brouillage des frontières entre vie et mort, une mise à mal du processus de deuil, une culpabilité paradoxale des proches – culpabilité de renoncer à chercher, à témoigner ou à dénoncer – et par une profonde crise de confiance à l’égard des institutions.

L’ouvrage souligne également la fonction réparatrice de la parole, du témoignage et des pratiques mémorielles, qu’elles soient judiciaires, associatives ou artistiques. Ces dispositifs permettent de maintenir un lien symbolique avec le disparu sans que la mémoire ne se transforme en fardeau, tout en inscrivant la souffrance individuelle dans une lutte collective contre l’impunité.

En articulant étroitement clinique, histoire politique et réflexion éthique, Rompre le silence d’État montre que la reconnaissance des disparitions forcées constitue non seulement une exigence de justice, mais aussi une condition essentielle pour la restauration de la dignité des sujets, du lien social et des garants démocratiques. L’ouvrage rap­pelle ainsi avec force l’actualité persistante de ce crime et la responsabilité des sociétés contemporaines à y répondre.

Autres livres

© 2025 Editions La pensée sauvage - Tous droits réservés - ISSN 2259-4566 • Conception Label Indigo

CONNEXION