Livre

La grande méthode

Louisa Yousfi

La fabrique éditions, 2026

Louisa Yousfi, journaliste, essayiste et militante décoloniale, est l’autrice d’un premier livre Rester barbare, dans lequel elle dénonce l’assimilation imposée aux populations issues de l’immigration. Sa pensée politique s’inscrit au croisement de plusieurs luttes, et elle propose, dans ce nouvel ouvrage à grande teneur auto-biographique, une réflexion sur le croisement entre les mondes.

Une famille, dont les enfants ont grandi en France, retourne en Algérie pour faire ses derniers adieux avant d’y rapatrier et d’y enterrer le corps du père. Plus qu’une histoire narrée du début à la fin, La grande méthode se rapproche d’une méditation presque métaphysique autour de multiples thèmes qui se mêlent et s’entremêlent. Au fil de dialogues qui se déroulent entre un maître et son disciple, surgissent questionnements identitaires, quête d’appartenance, conflit de loyauté entre le pays d’accueil et le pays d’origine, rapport à la religion et à la manière de la pratiquer, ou encore inscription dans les luttes politiques.

Elle débute cet ouvrage avec la question centrale qu’est celle du choix du prénom d’un enfant, de ce qu’il vient dire des tentatives de réaffiliation et de rattachement au monde de ses parents. C’est autant avec finesse qu’avec intensité qu’elle confronte le rapport authentique à leur culture qu’incarnent les parents (qui ont grandi au pays, parlent la langue et gardent un lien fort avec leurs racines) qui peut sembler inaccessible aux enfants, qui bien que venu·es d’ailleurs, sont né·es ici. Ces dernier·es sont aux prises avec les enjeux de métissage, les renoncements et remaniements qui accompagnent inévitablement la migration, les codes culturels du pays d’origine élagués au profit de ceux de la société dans laquelle ils et elles ont grandi… ces descendant·es de l’immigration se retrouvent face à la mission implicite de s’intégrer, de s’assimiler, et deviennent presque, comme le dit l’autrice, « des arabes sans mode d’emploi » (p. 56).

Ce livre se présente comme une dédicace à celles et ceux qui vivent cette double absence dont parlait Abdelmalek Sayad : autant dans la distanciation physique et sociale du pays d’origine, que dans une forme d’exclusion de la société d’accueil où on est admis·e sans pour autant être totalement accepté·e, où on est francais·e, mais toujours « d’origine ». C’est ainsi que, derrière cette petite heure de vol qui sépare la France de l’Algérie, se cache la mémoire du chemin parcouru par leurs ancêtres, et la rupture des cadres de références entre générations qui évoluent en parallèle, mais sans toujours se retrouver. C’est cette ambivalence des parents qui, par nécessité d’appartenir au nouveau monde tout en résistant aux tentatives d’effacement de leurs identités culturelles, les pousse à développer des stratégies de « transmission sous surveillance », quitte à se faire reprocher par celles et ceux resté·es en Algérie d’avoir oublié leurs engagements vis-à-vis de leur pays et de son histoire.

Justement, cette Histoire et ce qu’elle garde comme effets dévastateurs, nous la percevons bien dans cet ouvrage et dans ce qu’il dénonce. Le colonialisme, ce monstre aux nombreux visages, laisse voir ses conséquences jusqu’à aujourd’hui, autant dans les histoires personnelles et individuelles qu’à travers l’inscription de rapports systémiques de colonialité. L’héritage d’une mémoire collective passée mais loin d’être oubliée, et qui se manifeste insidieusement dans la manière dont sont traité·es les descendant·es de l’immigration post-coloniale : assimilation imposée, élans de rejets face à l’incarnation de leur diversité culturelle, exclusion des sphères politiques et sociales, pratiques institutionnelles discriminatoires, etc. Toutes ces dimensions ne peuvent que fragiliser d’autant plus la construction identitaire de celles et ceux devant continuer à avancer avec le poids de l’histoire coloniale. L’enluminure de l’ouvrage est d’ailleurs un rappel essentiel de la violence inouïe qui accompagne le colonialisme, et fait référence à la lutte palestinienne qui occupe une place importante dans le récit de Yousfi ; poignante huile sur toile réalisée spécialement par l’artiste palestinien Rayan Yasmineh, à qui elle a donné une unique indication : peindre ce qui lui venait à l’esprit à la lecture de l’ouvrage.

Ce livre rend donc hommage à tout cet héritage, aux traces de cette mémoire parfois parcellaire, constituées de ce qui est dit mais aussi de ce qui est tu, de pertes réelles et de pertes symboliques, et les considère non comme un espace figé, mais comme un mouvement. On embarque, au fil des pages, dans une traversée parsemée d’allers-retours entre les mondes visible et invisible, où l’on parcourt tout ce qui a été porté sans être vu, au fil de la réactivation de récits à partir desquels il va falloir composer pour en faire naître un nouveau monde –  métissé certes – mais qui n’en est pas moins entier et authentique. À l’image d’une conversation inachevée et qu’il va falloir poursuivre, c’est justement au cœur de ces nœuds identitaires, à l’interface entre ici et là-bas, entre passé et présent, que l’autrice nous invite à trouver un espace d’exploration : transformer ce qui peut apparaître comme un manque et comme un « trou » qu’on ne parvient pas à reboucher, en une richesse et en un potentiel de créativité sans fin. En considérant ce déracinement et ce réenracinement comme une orientation plus que comme une identité figée, elle souligne ainsi – ce qui ne peut que faire écho avec la clinique transculturelle – l’importance de « la science du récit » : la puissance de la narration, l’intérêt de faire vivre toutes ces contradictions qui ne produisent pas forcément des vérités pures et simples, mais qui fondent et construisent les conditions de la transmission.

Il existe de ce texte autant d’interprétations possibles que d’yeux qui le parcourent, et c’est en ça qu’il est d’une richesse et d’une puissance rares : c’est l’histoire du passage entre deux mondes, qui réinsuffle la nécessité de tisser et détisser, qui encourage à reconnaître les liens qui les unissent, à transformer la dépossession en reconnaissance et les implicites en récit. Pour conclure et citer une fois de plus ce texte dont chaque phrase est d’une profondeur et d’une justesse admirables : « les peuples meurent quand ils cessent de raconter » (p. 133).

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