
© Sevan Minassian Source D.G.
Publié dans : L’autre 2026, Vol. 27, n°1
Bouznah, S., & Minassian, S. (dir.). (2024). Guide de médiation en santé : approche transculturelle.
In Press.
Corin, E. (1986). Centralité des marges et dynamique des centres. Anthropologie et Sociétés, 10(2), 1-21. https://doi.org/10.7202/006346ar
Devereux, G. (1972). Ethnopsychanalyse complémentariste. Flammarion.
Foucault, M. (1961). Histoire de la folie à l’âge classique. Gallimard, 1972.
Morin, E. (1990). Introduction à la pensée complexe. Seuil.
Mouchenik, Y., & Moro, M. R. (dir.). (2021). Pratiques transculturelles : les nouveaux champs de la clinique. In Press.
Nathan, T. (1986). La folie des autres : Traité d’ethnopsychiatrie clinique. Dunod.
Rousseau, C. (2005). Santé mentale et diversité culturelle : entre inclusion et reconnaissance. Presses de l’Université de Montréal.
World Health Organization. (2022). Refugee and migrant health (fact sheet) [En ligne], https://www.who.int/fr/news-room/fact-sheets/detail/refugee-and-migrant-health
S’occuper de la minorité, mais aussi prendre soin de la majorité. » Cette phrase prononcée par Cécile Rousseau1 lors du récent colloque de la revue L’autre à Montréal invite à repenser la portée et les fondements de la clinique transculturelle. Elle interroge la tension entre la nécessaire attention portée aux minorités (notamment aux personnes migrantes) sans contribuer à la désaffiliation d’une majorité qui se sent parfois oubliée ou mise à distance. Dans un contexte de globalisation, de métissage des sociétés et de crispations identitaires, cette question devient cruciale. Comment poursuivre le travail d’accompagnement des populations vulnérables sans accentuer la fracture sociale et symbolique entre minorité et majorité ?
L’accueil des personnes migrantes ou itinérantes demeure un enjeu majeur de santé publique, tant sur les plans médical, psychologique, social et éducatif.
Selon l’Organisation mondiale de la santé (OMS, 2022), les migrants présentent un risque accru de maladies chroniques, de troubles psychiques et de difficultés d’accès aux soins. Ces vulnérabilités ne relèvent pas de l’origine culturelle, mais des conditions de vie précaires, des discriminations et des ruptures de parcours.
Pourtant, malgré les données disponibles et les plaidoyers en faveur d’une prise en charge adaptée, les dispositifs spécifiques (interprétariat, médiation transculturelle, espaces de parole interculturels, dispositifs transculturels) peinent encore à trouver une légitimité institutionnelle durable. Ce paradoxe traduit la difficulté des sociétés occidentales à reconnaître la migration comme une réalité structurelle plutôt que comme une exception.
À ce constat général s’ajoute le modèle français, fondé sur le principe de l’adhésion individuelle aux valeurs de la République, supposées s’appliquer uniformément à tous. Dans ce cadre, l’origine culturelle des citoyens n’est pas reconnue comme un paramètre pertinent de l’action publique. Au nom de l’égalité, la dimension culturelle est souvent écartée des politiques publiques, notamment en santé. Dans le même temps, en s’adressant principalement aux « minorités », les dispositifs tels que l’interprétariat et la médiation transculturelle risquent de renforcer la distance symbolique avec la « majorité », alimentant le sentiment d’un traitement spécifique et partial et par la même d’une injustice sociale.
La clinique transculturelle désigne l’ensemble des pratiques thérapeutiques qui prennent en compte l’altérité culturelle du patient. Historiquement, elle s’est développée dans le contexte des rencontres entre soignants et personnes migrantes, en s’appuyant sur des dispositifs spécifiques conçus pour intégrer les langues, les récits et les représentations de la souffrance.
Avec le temps, ce champ s’est progressivement élargi. La clinique transculturelle ne se réduit plus à la seule relation patient-thérapeute ; elle s’applique désormais à des institutions comme les hôpitaux, les écoles et les services sociaux ; et aux contextes collectifs dans lesquels se déploient les parcours de soin et d’accompagnement. Les travaux de Marie Rose Moro, Tobie Nathan ou Cécile Rousseau ont montré combien cette approche permet d’éclairer les situations d’exil, les recompositions familiales et les souffrances liées à l’entre-deux culturel.
Elle devient alors un espace de négociation entre plusieurs acteurs dont les attentes, les représentations et les systèmes de valeurs peuvent diverger. Cette rencontre oblige à interroger les cadres de sens mobilisés par chacun.
Cependant, malgré cette ouverture, la clinique transculturelle reste souvent perçue comme centrée sur la figure du migrant, paradigme de l’altérité culturelle. Le fait même de créer des dispositifs spécialisés pour ces publics suscite des critiques : certains y voient une forme de catégorisation, voire d’assignation identitaire.
Or, les questions de sens, d’adhésion au projet thérapeutique, ou de participation à l’accompagnement ne concernent pas seulement les personnes migrantes. Elles traversent l’ensemble des usagers, quels que soient leur origine, leur statut social ou leur rapport à l’institution.
L’expérience de la médiation transculturelle, qui met l’accent sur la rencontre entre professionnels et usagers, montre que les situations problématiques impliquant des personnes migrantes agissent souvent comme une loupe grossissante de difficultés systémiques. Loin de se limiter à des problématiques spécifiques à la migration, elles mettent en lumière des difficultés structurelles : complexité croissante des systèmes, opacité des dispositifs de droit commun et incompréhension réciproque entre institutions et usagers.
Ainsi, ce qui apparaît d’abord comme une singularité liée à la migration révèle, en réalité, des enjeux plus larges touchant l’ensemble des citoyens. La marge éclaire une nouvelle fois le centre : les obstacles rencontrés par les publics migrants donnent à voir les fragilités d’un système qui peine à être lisible, accessible et hospitalier, y compris pour la majorité dite « non migrante ».
Dans ce contexte, la pensée d’Edgar Morin apporte un éclairage pertinent. Il évoque le « manque de reliance », c’est-à-dire la perte de liens entre les systèmes experts et l’expérience vécue par les citoyens. Minorités et majorité se trouvent confrontées à des institutions de plus en plus hermétiques, segmentées et autocentrées. La médiation transculturelle, en travaillant ces zones de disjonction, agit alors comme un révélateur, mais aussi comme un possible réparateur du lien.
L’opposition pertinente ne réside donc pas uniquement entre cultures d’origine, mais entre cultures professionnelles et cultures profanes. Les premières, issues de la culture dominante, regroupent des valeurs, normes et savoirs partagés qui façonnent la manière dont les acteurs perçoivent et traitent les situations. Les secondes s’ancrent dans l’expérience quotidienne, les savoirs du vécu et les représentations ordinaires des usagers. La rencontre entre ces deux mondes génère fréquemment des malentendus, des sentiments de disqualification, souvent vécus comme des violences.
Penser la transculturalité dans ce cadre, c’est reconnaître la dimension structurellement transculturelle de toute rencontre entre expert et profane, entre institution et citoyen. L’approche transculturelle devient alors un outil d’analyse et de transformation institutionnelle, permettant de restaurer du dialogue et du sens au cœur des pratiques.
Traditionnellement, l’approche transculturelle explore l’interaction entre différentes cultures dans les contextes de migration et de diversité linguistique. Cependant, pour répondre au double impératif formulé par Cécile Rousseau : « s’occuper de la minorité tout en prenant soin de la majorité » ; cette définition mérite d’être élargie.
Les cultures mises en relation ne sont plus seulement celles des pays d’origine, mais celles des professionnels experts et des usagers profanes, quelle que soit l’origine culturelle de ces derniers. Dans cette perspective, la transculturalité se conçoit comme une méthode de reliance : elle vise à recréer des ponts entre systèmes institutionnels et expériences vécues, entre langage expert et langage ordinaire.
Ainsi, l’approche transculturelle peut être redéfinie comme une méthode dialogique qui met en relation les cultures professionnelles et les cultures profanes afin d’en explorer les interactions, les co-constructions et les transformations réciproques. Elle est donc bien plus une clinique du lien qu’une clinique des différences.
Penser l’approche transculturelle aujourd’hui, c’est reconnaître que la diversité ne se joue pas seulement entre des individus d’origines différentes, mais au cœur même des relations entre institutions et citoyens.
En élargissant son champ aux conditions de la rencontre entre professionnels experts et usagers profanes, la médiation transculturelle permet de comprendre que les difficultés rencontrées par les publics migrants ne constituent pas des exceptions, mais révèlent les zones d’opacité de nos systèmes professionnels.
Prendre soin de la minorité sans oublier la majorité suppose donc d’interroger non seulement les usagers mais aussi en symétrie les cadres institutionnels, les logiques expertes et les cultures professionnelles qui structurent nos pratiques.
C’est à cette condition que nous pourrons créer des espaces de compréhension, de réciprocité et de reliance au bénéfice du corps social tout entier. La clinique transculturelle se donne alors, comme projet éthique et politique : rétablir du lien là où il s’est défait, entre des mondes qui ne se comprennent pas toujours, mais qui sont « condamnés » à cohabiter.
© 2025 Editions La pensée sauvage - Tous droits réservés - ISSN 2259-4566 • Conception Label Indigo