
Publié dans : L’autre 2026, Vol. 27, n°2
Lachal C. (2020) L’enfant mort. L’enfant vie. Donner la parole aux enfants dans la guerre. L’autre, 21(2), 163-176. https://shs.cairn.info/revue-l-autre-2020-2-page-163?lang=fr
Mahaut, N. (2022). Guerre : quelles conséquences sur la santé des mères et leur nourrisson ? Sciences et avenir [en ligne], https://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/temps-de-guerre-la-sante-mentale-maternelle-et-celle-du-nourrisson_161953
Mestre, C. (2022). Les enfants de l’ennemi. Spirale, 3(103), 170-174.
Winnicott D. (2004). Les Enfants et la guerre. Payot.
Sahab, L., Mestre, C. et Moro, M.-R. (2026). Mettre au monde un enfant, un acte de résistance ? À Zaporijjia, à Beyrouth, à Gaza et ailleurs. L’autre, 27(2), 134-137. https://doi.org/10.3917/lautr.080.0134.
Des femmes ukrainiennes prises par la guerre, car proches de la ligne de combat contre les Russes, y affirment vouloir donner la vie, alors que leur mari est mort ou au combat et que les drones et les bombardements sont incessants[ref]https://www.courrierinternational.com/article/ukraine-a-zaporijjia-faire-un-enfant-c-est-resister-nous-voulons-que-la-vie-prenne-le-pas-sur-la-mort_24128[/ref]. Nous avons de la peine à imaginer cette forme de résistance qui ressemble fort à une ode à la vie, à la résistance et à la continuité de l’élan vital. Ces femmes, pour certaines, donnent la vie à des futurs orphelins ou bien à des enfants qui connaîtront tardivement leur père, des soldats victimes de guerre. Le bâtiment de la maternité y est décrit comme un lieu chaleureux et attentif. Cette nécessité de transmettre la vie quoi qu’il en soit, concerne d’autres femmes dans d’autres lieux broyés par la guerre : mettre au monde n’y serait pas seulement une fatalité, une soumission au destin, mais bien une volonté de vivre et de souhaiter un futur, quel qu’il soit.
Ainsi, au Moyen-Orient aussi, faire un enfant est l’expression de la nécessité de résister aux guerres meurtrières qui déciment et annihilent des populations entières… Dans un milieu traditionnel solidaire, ces femmes résistent à leur manière. Elles contribuent à garder la population stable en tentant de contrer l’augmentation de la mortalité. Quand les femmes, telles des « activistes », font des enfants, elles visent un équilibre social pour restituer les normes d’une famille, un modèle de parentalité idéal qui survivra à la guerre. Elles tissent en amont l’espoir national, la force renouvelée. En répondant à l’incitation de faire des enfants, elles savent qu’elles enrichissent leur nation ou leur groupe ethnique, pour aujourd’hui et pour demain. Même si les natalités restent en dessous du seuil de remplacement, elles révèlent une arme de guerre tenue par les femmes, une contribution de l’ombre pour contrer la logique de l’ennemi. Dans les guerres civiles interconfessionnelles, le message est clair, il faut se multiplier pour ne pas disparaître, pour ne pas se retrouver en minorité et se faire happer par la majorité, pour équilibrer les groupes[ref]La non-attribution de la nationalité libanaise aux Palestiniens en majorité sunnite de la 2e et 3e génération qui se sont installés depuis la Nakba de 1947, est d’ailleurs faite pour ne pas déséquilibrer le fragile tissage confessionnel libanais.[/ref]. La place de l’enfant dans les sociétés dites communautaires est différente de celle dans les familles dites nucléaires : il resplendit dans la grande famille, le village, la communauté. Il permet la reconstruction. L’enfant, s’il reste au pays, est une main d’œuvre pour la terre, pour assurer la charge du quotidien. Par sa force, il est une assurance pour la vieillesse et le soin des parents. S’il étudie, il sera ingénieur, architecte ou médecin pour le statut social mais aussi pour participer à la reconstruction et pour contribuer à la réparation. C’est un devoir collectif. S’il décide de quitter le pays en temps de guerre, on sait qu’on pourra compter sur lui pour un jour envoyer de l’argent, soutenir les finances[ref]Les virements depuis l’étranger font vivre les pays dans le marasme de la guerre[/ref] et produire de la richesse économique. Il pourra induire de la reconnaissance sociale à travers le narratif de ses aventures migratoires, de ses accomplissements au loin, de ses différentes manières de briller à l’étranger, par ses diplômes, ses actes de bravoure, d’humanité ou de générosité. Par son style de vie, il participe à la généalogie, à un nom et, enrichit et métisse certaines traditions. À sa manière, il contribuera au futur de ses parents et peut-être de sa communauté, sa nation, de façon pragmatique ou plus symbolique. J’ai pu voir[ref]Layla Tarazi-Sahab.[/ref] tous ces expatriés, migrants qu’on fête lorsqu’ils rentrent pour des vacances, avec des youyous et des bouquets de fleurs à l’aéroport, et parfois des banderoles depuis le début du village, des tablées immenses remplies de délices pour que les bouches n’aient que des choses douces à dire, et des feux d’artifices ou même des tirs de joie de kalashnikov en l’air. L’enfant donne un statut social qui valorise sa mère – mère de sept enfants, quel honneur ! Qui plus est de garçons ! Il garde le nom de la famille et l’héritage transmis. Dans les modèles communautaires, le groupe portera l’enfant, qui se substituera aux parents en cas de décès ou de martyr. Parfois même on fait un enfant pour les parents, pour le groupe, pour se sentir aimé, pour avoir le droit d’exister et d’appartenir à la communauté, pour ressentir sa valeur propre à travers sa propre contribution à l’effort de guerre. Les bébés « faits » sous les obus ramèneront l’innocence, le plaisir et la légèreté à la vie. On fera très vite l’effort de leur sourire et de rire. Les enfants sont ainsi pris dans des spirales interactionnelles transactionnelles, devenant parfois les réparateurs, thérapeutes familiaux ou les bébés « savants »[ref]Selon la belle expression de Sandor Ferenczi.[/ref], « adultifiés » par le trauma et les sollicitations inappropriées. Le bébé peut se trouver pris dans une logique de dons, de contre-dons et de dettes, destiné à un attachement à la terre et à une place de « fertilisant » de cette terre, autant de germes pour la culpabilité à grandir loin des parents et de sa terre. Au-delà de sa fonction sociale, l’enfant a aussi une fonction affective, c’est une gratification. On fait des enfants aussi pour signifier la réussite du couple et du groupe. Ainsi les bébés dans l’après-guerre redonnent goût à la vie, forcent le retour à la normale, empêchent la dépression solitaire et les vécus prolongés de deuils. Les bébés « font » leurs parents et réparent le tissu social à travers les interactions qu’ils sollicitent et qu’ils provoquent. Faire un enfant est continuellement un acte d’espoir renouvelable « un cadeau du ciel ». Cet enfant valorisé et valeureux est un enrichissement précieux pour ses parents et son entourage. De plus, selon l’adage traditionnel, l’enfant vient avec son aubaine, il est porteur de bonne fortune (el walad yiji ma3 rizi’to ma3o). Donc il n’y a pas d’inquiétude à se faire pour le futur. On pense rarement à l’enfant qui échouera, et même ainsi, la logique traditionnelle trouvera une explication positive, car l’enfant à l’avenir « incertain » constitue un défi. Face aux problèmes, il y a souvent un message divin « Dieu nous teste » (Allah 3am bi jarribna). Cette situation constituera une opportunité pour développer la patience, la tolérance, le pardon. Évidemment, il reste que l’enfant sera toujours inscrit dans les dimensions culturelles, mythiques, imaginaires et interactives, et chaque système familial lui donnera une place différente.
Il faut cependant assumer une grossesse en temps de guerre, et ceci doit être pensé comme un acte qui défie un contexte hostile. En effet, du fait des stress, les grossesses en temps de guerres sont difficiles avec des risques élevés d’avortements spontanés. À cela s’ajoute la détérioration de la qualité des ovocytes et des spermatozoïdes ou les ménopauses précoces chez les jeunes femmes (Mahaut, 2022). Faire des bébés en temps de guerre n’est pas si facile d’autant que pendant la grossesse la femme traverse une phase de « transparence psychique » selon l’expression de Bydlowski, d’ouverture, de grande vulnérabilité psychique à laquelle les risques vitaux encourus viennent se superposer. La clinique nous fait rencontrer néanmoins des femmes enceintes qui se retrouvent parfois plus puissantes par l’existence de ce bébé narcissisant en elles. Il devient alors un compagnon secret, un être idéalisé intouchable, un enfant imaginaire porteur des rêves les plus fous et des réparations de blessures anciennes et actuelles. Une fois né, il narcissise sa mère et l’aide à contrer la guerre. La parentalité inclue des processus de transmission pour donner à l’enfant les éléments de sa filiation et ainsi assurer l’immortalité du bébé et de la généalogie[ref]Porteur du mandat transgénérationnel et de l’arbre de vie, selon les concepts de Lebovici.[/ref]. La mère effrayée se sent responsable d’une vie, ceci la pousse à agir et à se surpasser. L’attention et les gestes que le bébé sollicite constamment deviennent une occupation, une responsabilité gratifiante, une modalité d’éviter l’élaboration douloureuse de la dépression. Je reçois[ref]Dans la clinique de Layla Tarazi-Sahab au Liban.[/ref] souvent des mères qui s’effondrent quand le cessez-le-feu intervient, quand le risque vital est levé : le clivage défensif protecteur se dissout et l’élaboration psychique de ce qu’on vient de vivre commence. Cependant, dans certaines régions en guerre comme à Gaza, les lieux d’accouchement sont loin d’être disponibles : des articles[ref]https://blogs.mediapart.fr/yves-romain/blog/200126/la-destruction-du-systeme-de-soins-pour-femmes-et-nouveaux-nes-gaza-un-genocide[/ref] témoignent de la détresse incommensurable de femmes pouvant accoucher seules au risque de leur vie et de celle du bébé. L’atteinte indirecte des grossesses par défaut de soins, d’hôpitaux et de personnels de santé fait partie dans cette situation de ce qui constitue un génocide. Les maternités et les couveuses peuvent se retrouver sans électricité ou sans réassort de matériel et ne pas pouvoir assurer leurs fonctions vitales. Ailleurs les mères exilées accueillent leur enfant, produit de relations forcées et/ou de viols de guerre ; elles ont donné vie aux enfants de l’ennemi (Mestre, 2022). Dans ce grand malheur, j’ai[ref]Claire Mestre.[/ref] été parfois très étonnée du fait qu’elles acceptaient cette présence intruse. Certaines m’ont expliqué de façon claire, comment, devant la grossesse pressentie, elles ont renoncé à tout acte d’avortement (plantes, manipulations) donnant à cette présence une dimension religieuse : « C’est la volonté de Dieu ». Cette situation nous remet face au constat que tomber enceinte est rarement un projet construit de manière volontaire et décidée, malgré la présence des contraceptifs et les programmations/planning familial « organisateurs des naissances ». La capacité à procréer reste une capacité de la « Nature » et une bénédiction donnée par Dieu pour laquelle on en conçoit de la gratitude. L’enfant est souvent le produit de la rencontre de corps désirants ou ici violentés et de l’intervention d’une force autre divine ou céleste. Le bébé va ainsi provoquer de l’admiration et de l’énamoration grâce à l’aspect magique de la création. L’attente du bébé peut parfois être très culpabilisante, car, malgré le succès se pose cette question : « Est-ce que je mérite de réussir cet acte magique de création ? » ou au contraire « Qu’as-tu fait de mal pour ne pas rester en vie assez longtemps pour sentir mes bras autour de toi ?[ref]https://www.mediapart.fr/journal/international/050725/gaza-la-grossesse-n-est-plus-un-miracle-c-est-un-pari-risque[/ref] ». Le bébé devient un cadeau encore plus précieux en temps de guerre. L’accouchement et la grossesse demeurent ainsi des actes initiatiques en contexte de guerre, et même dans beaucoup de contextes (pauvreté, hostilité du milieu…) car ils exposent à la mort et à la souffrance. Son passage risqué introduit à la maternité, tranche de vie d’une femme. Aux hommes les combats de la guerre, aux femmes les accouchements, selon une partition traditionnelle. Cette réalité bien connue dans les temps d’autrefois, est aujourd’hui encore, une réalité[ref]Je (Claire Mestre) pense encore à une des femmes, qui a accouché seule dans une prison libyenne, y donnant toutes ses forces, au risque de déchirements de son vagin, après avoir vu sa co-détenue mourir en couches. Ce passage fait de ces femmes des héroïnes.[/ref]. Mais après l’accouchement ? Le prendre soin de l’enfant, déjà marqué par les conditions de sa venue au monde, ne fait que commencer. Où le coucher pour qu’il soit protégé des débris de verre, des obus ou des drones interceptés par des missiles ? Dans la baignoire ? Dans le couloir ? Comment trouver le lait et les couches importées en temps de blocus et de pénurie ? Les vaccins sont-ils garantis malgré les coupures électriques ? Il est si difficile d’élever un enfant en temps de guerre… Cette préoccupation ancienne de notre revue[ref]Cf. le numéro de L’autre, « les enfants et la guerre », 2020, 21(2)[/ref], m’a souvent accompagnée dans les terrains humanitaires où j’ai travaillé[ref]Marie Rose Moro qui a travaillé avec Médecins Sans Frontières pendant plus de trente ans et qui a monté des programmes de santé mentale pour les enfants dans de très nombreux pays en guerre, en particulier en Arménie, dans les territoires palestiniens, ou en Arménie[/ref], en particulier avec Christian Lachal (2020). Et celui qui nous a aidés à penser cette épreuve c’est sans doute Winnicott, lui qui a travaillé pendant la Seconde Guerre mondiale pour aider la société et les parents à protéger les enfants. Il nous a appris que ce qui est le plus attaqué pendant les guerres c’était la théorie de la vie des enfants, cet élan vital qui les anime à tout âge. Et c’est cela que ces mères nourrissent et préservent. Une théorie de la vie qui leur permet sur le moment à ces enfants de survivre et de garder un élan vital suffisant pour continuer à être des enfants sous les bombes ou pour dépasser la mort des figures protectrices. Et une fois la guerre finie, « de construire un monde meilleur que celui qu’on leur a laissé ». Voilà pourquoi ces bébés sont des dons des Dieux, pour aujourd’hui et pour demain. Et plus encore en temps de guerre, qu’en temps de paix. λ
Bordeaux, Beyrouth, Paris
8 mai 2026
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