
Kachina hopi (Walpi, USA), auteur : Dominique Martin Source D.G.
Depuis le début de mon voyage dans le sud-ouest des États-Unis en cet été 2026, je me disais que la société américaine, dans ce que j’en percevais à travers mes rencontres mais aussi les médias, semblait bien peu intéressée par les Amérindiens, les Native Peoples comme on les appelle ici. Certes les USA sont un pays de migrants européens, mais avant, la terre était déjà habitée par des autochtones, les Amérindiens, venants de l’extrême Nord et de l’Amérique du Sud. Différents groupes d’Amérindiens se sont installés sur la terre d’Amérique du Nord sans jamais se fédérer ou s’unir complètement mais, en établissant des liens entre eux. Ces groupes culturels ont des organisations locales et claniques diverses mais souvent très complexes et basées sur l’oralité. On le sait ces personnes sont maintenant en partie dans des « réserves » reservations (mot qui sonne si mal à nos oreilles) avec des territoires plus ou moins grands, des acculturations plus ou moins importantes, une appartenance à la nation américaine certes effective mais avec des destins souvent douloureux. Avant de venir ici et d’y vivre un peu, j’avais beaucoup de mal à me représenter ce que cela signifiait « de vivre dans une réserve ». Seule une minorité de ces Amérindiens vivent dans les terres qui leurs sont réservées et qu’ils considèrent comme sacrées. De même leur voix compte peu aussi bien dans la société que dans la politique américaine. Il y a très peu de représentants d’Amérindiens dans les deux chambres du Congrès, trois à la Chambre des représentants (deux Républicains et un Démocrate) et un au Sénat dont j’ignore le parti. Soit quatre au total dans le 119e Congrès actuel qui compte au total 541 élus. Les quatre élus amérindiens représentent donc 0,7% du congrès, une part bien inférieure à celle dans la population américaine (2 % se déclarent amérindiens). Et, trois des quatre élus, appartiennent aux nations historiquement présentes en Oklahoma. Toutes les autres nations amérindiennes ne sont donc pas représentées. Par ailleurs, on le sait, l’ethnopsychiatrie est née aux États-Unis. Elle a été inventée par le génial Georges Devereux qui a principalement travaillé avec les Indiens mohaves. Il a par ailleurs effectué des observations chez d’autres groupes comme les Hopis chez qui je suis en ce moment. J’avais oublié que Devereux était allé chez les Indiens hopis car il n’a pas publié de travaux spécifiques sur eux.
Ce séjour était en quelque sorte un terrain préliminaire pour se familiariser avec l’anthropologie américaine. Il n’y a fait qu’un bref séjour en 1932 (a priori l’été). En revanche, je n’ai pas oublié ce que l’ethnopsychiatrie doit aux Indiens américains. Ils sont à l’origine même de cette ethnopsychiatrie, sans doute par les questions qu’ils posent au courant majoritaire américain, mainstream, mais aussi par leur manière de voir le monde et les soins. Ils ont, avec l’aide de Devereux, inventé cette perspective. « Presque par hasard », je me retrouve chez eux et je suis fascinée par eux, leur philosophie, leur histoire, leur capacité à résister, leurs valeurs qui cherchent l’harmonie entre les mondes et les êtres, la notion de réciprocité et d’entraide mutuelle, la réussite qui n’est jamais individuelle mais collective, l’idée de chemin de paix… Ce qui est souvent résumé par mes interlocuteurs en vivre en hopi, ce qui signifie assumer un certain nombre de responsabilités vis-à-vis de la terre, de la communauté et du cosmos1. Le soleil, la lune et les solstices sont très présents et rythment l’année et les rites. Mais je suis aussi étonnée par le peu de place qu’on leur a laissé dans notre ethnopsychiatrie. Je cherche alors davantage d’éléments sur Devereux et les Hopis d’une part et, sur Devereux et les Indiens d’Amérique d’autres part. L’histoire pour s’acquitter d’une infime partie de la dette… En 1932, Devereux reçoit une bourse américaine de la Fondation Rockefeller à New-York pour mener des recherches sur le terrain aux États-Unis2. Il s’installa dans le Sud-Ouest, menant des missions auprès des Hopis, des Yumas, des Mohaves, des Blackfoot et des Cocopas, en Californie, puis au Nevada et en Arizona comme le mentionnent plusieurs de ses biographies3. Il y rencontra d’ailleurs de grands anthropologues américains R. H. Lowie et A. L. Kroeber de l’Université de Berkeley qui dirigea sa thèse sur les indiens Mohaves4. Son très court séjour chez les Hopis lui a été imposé par la bourse américaine qu’il a reçue et le peu de matériel obtenu ne lui a pas permis d’écrire ni une anthropologie, ni une ethnopsychiatrie qu’il n’avait d’ailleurs pas encore conceptualisée à l’époque. Les Hopis apparaissent dans ses écrits ultérieurs sous forme de rares notes comparatives ou d’exemples secondaires pour illustrer ses théories générales sur le comportement et l’ethnopsychiatrie. On sait par ailleurs, et je m’en suis assez vite rendu compte, que les Hopis sont peu enclins à transmettre leur culture aux étrangers. Rester quelques semaines ne pouvait suffire. De plus, cette rencontre se fait alors qu’il souhaitait partir pour l’Indochine chez les Sedangs, ce qu’il fera quelques mois plus tard. Là, il y restera dix-huit mois. Mais on peut remarquer qu’il ne sera pas fasciné par les Hopis sans doute par manque de temps pour les rencontrer. Il le sera plus tard par les Mohaves qui se trouvent à environ cinq cents kilomètres du territoire principal hopi où j’étais, autour des trois mesas5. Devereux s’est tellement identifié aux Mohaves qu’il a demandé que ses cendres soient dispersées sur le territoire de la réserve et dans le cimetière des indiens Mohaves à Parker, aux États-Unis (situé le long du fleuve Colorado)6. Et c’est ce qui a été fait. C’est aussi une manière de dire sa dette à leur égard. De 1932 à 1935 (au cours de sa recherche doctorale), puis au cours de cinq séjours successifs s’étalant jusque dans les années 1950, il vivra chez les Mohaves. Il s’agit de son terrain d’étude anthropologique majeur et d’une rencontre qui changera le cours de sa vie et de sa pensée, celle qui lui permettra d’inventer l’ethnopsychanalyse. Il dira que les Mohaves lui ont appris la psychanalyse7. Il s’est immergé dans leur culture, a appris leur langue et a publié des ouvrages fondamentaux sur leur vie sexuelle, le suicide et leur système de représentation des rêves8. Devereux considérait que le temps passé auprès des Mohaves avait été le plus heureux de sa vie9. Il remarqua que, culturellement, ils accordaient une grande importance à leurs rêves qui imposaient leur réalité. Il apprit comment ils utilisaient l’interprétation de leurs rêves pour la vie quotidienne et pour le soin. Plus tard entre 1947 et 1948, dans le cadre de ses fonctions à la Winter Veterans Hospital et à la Menninger Clinic de Topeka (Kansas), Devereux a mené la psychothérapie intensive de Jimmy Picard, un vétéran amérindien de la tribu des Blackfoot souffrant de troubles post-traumatiques. Cette cure psychanalytique de quatre-vingt-cinq séances a donné lieu à son œuvre la plus célèbre : Psychothérapie d’un Indien des Plaines (1951 et adaptée en 2013 par Arnaud Depleschin au cinéma). C’était la première psychothérapie ethnopsychanalytique réalisée et publiée. Cet Indien blackfoot l’a rendu ethnopsychanalyste. Il a entrepris cette thérapie sans connaître de manière approfondie sa culture, comme on le fait le plus souvent en ethnopsychiatrie ou en transculturel aujourd’hui, mais en utilisant la culture comme cadre et levier thérapeutique. Je sous-estimais l’importance de ces Natifs américains pour l’ethnopsychiatrie, les Hopis me l’ont rappelé de manière tranquille par l’art, la danse, l’histoire, la langue, leur présence et leur résistance. « Hopi » est une forme abrégée du mot utilisé par les Hopis pour se désigner eux-mêmes : Hopituh Shi-nu-mu (« Le peuple pacifique » ou « Les petits pacifiques »). Le Dictionnaire hopi de référence10 donne comme signification principale du mot « Hopi » : « une personne qui se comporte bien, qui a de bonnes manières, qui est civilisée, pacifique, polie et qui respecte les traditions hopi ». Par ailleurs, les Hopis sont matrilinéaires et matrifocaux. Tout, la terre, la maison, les enfants appartiennent aux femmes. Les femmes se sont les « boss » comme dit, Donald, un de nos guides hopis. Si un jour, elles ne veulent plus des hommes ajoute-t-il, elles les tuent ! « Mais dis-je à Donald, vous venez de nous dire que les Hopis sont pacifistes et là nous nous affirmez que les femmes tuent leurs maris quand elles le décident ! ».
Et Donald de répondre très sérieusement : « Oui c’est la seule exception, les femmes qui sont les cheffes de familles connaissent plein de moyens pour se débarrasser de leurs maris quand elles ne les veulent plus ! ». Et il semblait bien effrayé en disant cela ! Je n’en saurais pas plus, si non que tout leur appartient, même les voitures de la famille ou les biens amenés par le mari au moment du mariage…
Selon les dires de Donald mais aussi de plusieurs Hopis avec qui nous avons discuté de cela. Et Don, le chef du clan du Soleil, décrivait déjà cela dans Soleil Hopi. Et j’ai pu observer que plusieurs hommes qui se présentaient à nous disaient qu’ils étaient fiers de vivre avec la même femme, chez la même femme peut-être serait plus juste, depuis longtemps, trente, quarante ans… Ils en tiraient une grande fierté sans doute parce que c’était rare. D’ailleurs pour l’un d’entre eux, Orlando, une de ses nièces qui était avec nous, a applaudi. Et c’est grâce à Orlando que nous sommes en train de participer à des danses à Walpi, un des villages de la First Mesa11(premier plateau) dans le territoire hopi en Arizona avec des artistes du village qui nous ont accueillis et permis d’assister à ces danses sur la plaza (place du village). Encore aujourd’hui, les Hopis vivent dans un tout petit territoire, une réserve qu’ils ont réussie à conquérir et qu’ils appellent le Hopi Land, entourés d’une autre réserve, celle de leurs « ennemis » les Navajos. Ils sont souvent obligés de quitter leurs terres pour trouver du travail et pour que leurs enfants aillent à l’école américaine, dans de bonnes conditions. Ils vivent, pour la majorité d’entre eux, en situation de précarité. Ray, l’artiste et sa famille qui nous ont invités ce jour-là, sont sans doute des privilégiés dans ce village de Walpi, pourtant s’ils ont de l’électricité, ils n’ont pas d’eau dans la maison. Il faut aller la chercher dehors. Dans le village, les rues sont en terre, il y a beaucoup de poussière ocre et rouge et les maisons sont toutes petites et très modestes. Nous12 sommes arrivés dans ce village situé dans un paysage magnifique accroché au bord d’une falaise étroite car nous avions vu des photos du lieu dans un tout petit musée situé au Centre culturel hopi qui se trouve à une quinzaine de miles du village. Ce musée qui était toujours fermé selon la responsable du centre culturel mais qui miraculeusement le jour de notre passage était ouvert. Il était tenu par une vieille dame hopi qui marchait à peine mais parlait très volontiers. Nous avons visité le village avec Orlando, un homme âgé natif de ce village, un homme très respecté de tous, qui montrait les lieux à un ami de sa nièce et qui a accepté que nous les accompagnions. Il nous a amenés dans la partie extrême du village où se font les rituels dans la Kiva (lieu sacré en général d’une forme ronde nous dit Orlando) sur une petite place en terre aménagée, ronde elle aussi. Orlando nous a parlé des rituels d’initiation des jeunes gens, des danses du serpent des hommes, des danses de fécondité des femmes, des danses pour appeler la pluie ou pour remercier le maïs (corn) … La Kiva est enterrée, il n’y a pas d’électricité et les non Hopis ne peuvent pas entrer lors des cérémonies. Orlando nous parle avec respect et sagesse des rites, de l’histoire de ce peuple, des migrations forcées, de l’attaque des femmes et des enfants dans l’histoire récente, à la fois par les Navajos, les Conquistadores espagnols et l’État américain… Il nous en parle au présent comme si le passé traumatique était toujours là. Puis nous visitons avec Orlando les maisons de certains artistes du village. C’est comme cela que nous rencontrons Ray qui sculpte des Katsinas dans une seule pièce de bois ; sorte de poupées (il les appellent doll en anglais) qui étaient destinées à faire connaître les esprits et les puissances tutélaires aux enfants13. Ray est l’homonyme de son grand-père, un artiste très connu des spécialistes ainsi que sa grand-mère. Sa mère fait des poteries traditionnelles hopi et ses trois frères eux aussi sont artistes. Nous parlons en anglais ensemble mais avec les plus anciens, Ray parle en hopi. Il nous invite à revenir le voir dans deux jours où vont se dérouler des social danses14 dans le village. Mais avant, nous rencontrons un garçon qui lui aussi sculpte du bois et peint des épis de maïs multicolores. Ces sculptures sont belles et la jeune femme hopi qui est avec nous et qui vit en ville, encourage le garçon à mettre son nom sur ce qu’il a peint. Il semble amusé par cette proposition qui semble bien peu « hopi ». Chacun ici fait ces objets en bois et la réussite comme la beauté sont collectives. Il sourit. Et c’est comme cela que nous avons été invités à participer aux danses traditionnelles avec la famille de Ray, sa mère, ses frères, leurs épouses et leurs enfants. Plusieurs des petits-enfants de la mère de Ray dansaient ce jour-là et d’autres, le lendemain. Toute la famille était particulièrement fière de cela. Cela signifie que cette famille transmet les valeurs hopis. On nous installe sur deux chaises amenées par la grand-mère à l’ombre d’une petite maison plantée sur la place. La grand-mère et sa belle-fille, qui elle est vêtue d’un tablier bleu vif, sont derrière nous ; nous sommes au second rang. Nous aidons à installer les chaises pour les autres invités. Une grande partie du village est présente et prend place dans un ordre qui semble évident aux participants mais qui nous échappe. Tout le monde, hommes et femmes portent des vêtements de multiples couleurs. Il fait très chaud, plus de trente degrés, des femmes sont sur le toit plat d’une maison qui entoure la place. Pour se protéger du soleil, elles ont mis sur elle une couverture traditionnelle. La mère de la petite maison derrière nous, nous propose de l’eau et en profite pour demander qui nous sommes en hopi. La grand-mère répond que c’est Ray qui nous a invités. C’est ce que l’on devine à leurs coup-d’œil dans notre direction et à l’énoncé du prénom de Ray. Il est bien avec nous mais sur le côté, à l’ombre d’un mur. On entend un rythme drums (de tambours). Ils sont fabriqués à partir de troncs d’arbres creusés (souvent du peuplier) et recouverts d’une peau animale tendue aux deux extrémités. Ils fournissent la pulsation de base des chants sacrés. Les danseurs arrivent avec leurs vêtements colorés, pour cette danse-là, des bleus roi. Ils se mettent en double file, un homme, une femme ; ils sont huit et un chef qui donne le rythme et initie les mouvements (des vagues dessinées à petits pas). Ils portent des grandes bottes blanches en peau qui leur permettent de bien s’ancrer dans le sol. On voit apparaître dans une second rang d’autres musiciens, certains jouent des rythmes avec des maracas en courge (Gourd Rattles) et d’autres encore avec des râpeurs en bois (Truh-kun-pi) qui imitent le bruit du tonnerre. Nos hôtes nous expliquent cela dans un excellent anglais mais avec un accent que nous ne comprenons pas toujours. Nous nous laissons emporter par les rythmes et l’ambiance. En un instant, la place se remplit de participants qui observent les danseurs en silence et recueillement. Les consignes ne nous sont pas explicitées mais nous les comprenons très vite. Nous savions, car cela nous l’avions lu, qu’il ne fallait pas photographier, prendre de notes, faire de croquis mais plus étonnant pour moi, il ne fallait pas applaudir. La danse chez les Hopis c’est plus un rituel qu’un passetemps, un lien à la communauté qu’un spectacle. Seuls quelques adolescents hopis, sans doute de la ville, sortent leurs portables pour filmer. De nombreuses familles se sont expatriées en particulier à Phoenix et reviennent au village pour les fêtes. Je crois avoir compté trois jeunes qui filmaient avec leurs portables sur les deux cent personnes environ qui étaient là. La Corn danse, danse du maïs, a alors véritablement commencé et s’est déployée sur la place. Et après quelques mouvements, la circulation des dons a commencé. Offrandes aux danseurs à qui on donne quelque chose pour danser, avec elle ou lui, me dit la belle-sœur de Ray. Une autre personne me dira qu’on donne des offrandes pour faire circuler les biens qui appartiennent à tous et par ce qu’il faut être généreux, c’est une valeur en soi. Plusieurs types d’offrandes circulaient : des fleurs artificielles enroulées dans un petit tissu, des dollars, un panier avec des vivres et des choses du quotidien, en particulier du maïs, des gâteaux type muffins avec du sucre glace dessus, des tissus colorés, des boissons, des beignets, mais aussi une couverture, du papier toilettes… J’ai appris qu’il y a quatre maïs différents associés aux quatre points cardinaux : du jaune (ouest), du blanc (nord), du rouge (sud) et du bleu (est). Parfois, on ajoute du noir et du multicolore nous avait dit Orlando. Le bleu est sans doute le plus utilisé et permet aussi de fabriquer du piki, ce pain traditionnel fin et croustillant que nous avions grignoté dans la maison de Ray avant de venir. Le maïs est plus qu’un aliment, il est sacré. Il y a profusion de biens et de vivres échangés. Une personne se charge de récupérer ce qui est donné aux danseurs et de le remettre à sa famille. Il y a des rythmes très rapides et de la musique forte et répétitive qui vous habite d’emblée. Il y a beaucoup de mouvements sur la place mais dans un silence religieux. La danse dure longtemps parfois pendant des heures me dit-on pour tester la résistance physique des danseurs. Autrefois, précise une dame que j’ai rencontré un autre jour et qui vendait des peintures, c’était une manière de voir si les filles étaient fortes et pouvaient devenir mères. Les danseurs transpirent mais continuent de plus belle. Sur le visage des filles, on voit l’effort et parfois un peu de douleur. Mais elles continuent à frapper la terre avec de petits pas et à décrire de petits mouvements circulaires entêtants. Les hommes font des mouvements moins rapides. Progressivement des personnes de l’assemblée s’incorporent aux musiciens et aux danseurs et une grande partie de l’assemblée y participe. Ce qui n’est pas le cas de toutes les danses qui parfois sont réservées aux initiés. Même les personnes âgées laissent leurs cannes sur leurs chaises et vont danser. Je dis à notre hôte qui elle aussi s’est mise à danser en empruntant à sa belle-fille un châle coloré (la question des couleurs et de l’esthétique des danseurs est première) : « C’est important de danser ! » Elle me répond : « Ma petite fille y participe pour la première fois, je me dois d’y participer aussi ! ». À la fin d’une première danse, nous allons nous reposer avec Ray et sa famille et nous rafraîchir dans sa maison puis nous assistons à une seconde danse. Entre les deux, les femmes de la famille vont chercher de l’eau, prépare le maïs pour le cuire au dernier moment. Elles enlèvent les feuilles et la barbe du maïs et les mettent dans une grande casserole avec de l’eau. Une sauce pour l’accompagnement cuit déjà depuis le matin et des gâteaux sont prêts pour le dessert, ils sont stockés sur un meuble dans la cuisine. Les deux danses sont assez différentes, la première est plus martiale, la seconde plus joyeuse. Je crois comprendre que les deux appartiennent au groupe des Corn danse. Les enfants dans l’assemblée sont le plus souvent habillés avec des habits traditionnels, les garçons portent souvent des plumes. Ceux qui dansent portent tous ces habits. Quelle belle journée de fête chez les Hopis ! La même semaine, plusieurs soirs de suite, je mange dans un restaurant hopi (peut être le seul de cette zone). Ce dernier soir, en face de moi, une grand-mère l’œil pétillant mange un plat hopi avec une lenteur rituelle. Elle n’a presque plus de dents mais cela ne l’empêche pas de savourer chaque bouchée. Je demande à manger la même chose qu’elle. Il s’agit d’un plat traditionnel hopi constitué de pain (frybred), pain plat à base de pâte frite dans l’huile, sur lequel on met des tranches fines de bœuf puis une sauce avec des piments jalapeños mexicains (souvent assez piquants). Au milieu, on fait une petite boule avec de la purée de pommes de terre surmontée d’oignons rouges bien frits. Je regarde la grand-mère de temps en temps, elle me sourit. En partant, au bras de sa fille et de ses petites-filles, je constate qu’elle marche lentement avec précaution mais avec un plaisir non dissimulé d’être encore debout. Elle semble aussi très fière d’être accompagnée par sa fille et ses petites-filles. Elle parle en hopi et ses petites-filles répondent en anglais. Quelle est cette langue hopi ? Une brève analyse de la littérature linguistique disponible sur le net, nous apprend que la langue hopi, appartient à la famille des langues uto-aztèque (branche septentrionale) selon le dictionnaire hopi. Elle est parlée dans le nord-est de l’Arizona, dans le territoire hopi uniquement, par 5000 locuteurs seulement. Il est précisé que quarante personnes sont encore monolingues en hopi. Elle reconnaît trois dialectes principaux correspondant aux trois mesa. L’Unesco15 la considère comme une langue vulnérable mais de plus en plus d’études récentes la considère déjà en danger16 du fait des peu de locuteurs et surtout, les jeunes parlent en grande majorité l’anglais. Une langue est dite en danger quand les enfants ne l’apprennent plus comme langue maternelle à la maison ce qui est de plus en plus le cas de la langue hopi. L’étude de référence qui a alerté sur ce fait tragique est celle de Nicholas en 200817. Chercheuse en philosophie et elle-même d’origine hopi, elle a analysé le phénomène de « shift linguistique », c’est-à-dire le passage progressif au tout-anglais chez les jeunes générations. Elle montre que si 100 % des aînés de plus de soixante ans parlent couramment la langue hopi, ce taux chute drastiquement chez les enfants. Même si elle est aujourd’hui revitalisée par la communauté via des programmes scolaires locaux et de la transmission des rituels mais ceci reste anecdotique et pose le problème de son apprentissage en langue seconde et plus, en langue maternelle. En effet, en visitant un lieu sacré hopi, Dawa Park près de Hotevilla, toujours en Arizona, où il y a de nombreux pétroglyphes (certains très anciens de moins 200 à 400 ans av. J.-C., jusqu’à d’autres plus récents qui dateraient de la rencontre avec les Espagnols), tous gravés sur les falaises rocheuses et qui racontent toute une cosmogonie hopi, Donald un de nos guides, ancien instituteur, souligne que maintenant les enfants n’apprennent plus le hopi à la maison car les jeunes parents parlent plutôt l’anglais et que certains l’apprennent à l’école. Mais, dit-il, ce n’est pas la même chose, la langue hopi devient alors une langue seconde, désincarnée, un peu déconnectée de la culture hopi. Et je pense alors à l’insistance de mes parents pour que nous apprenions l’espagnol à l’intérieur de la maison, pour que nous tétions comme disait ma mère, mamar, la langue et la culture espagnole en même temps. C’est Donald, le guide hopi, qui m’a fait prendre conscience de cette différence fondamentale. Ce qui renforce mon idée de l’importance pour les parents migrants d’apprendre la langue à la maison, de la transmettre même si c’est un effort important pour les parents de parler une autre langue que celle parlée à l’extérieur quand ils connaissent les deux. Et l’enjeu des migrants, rejoint celui des Hopis et des Amérindiens, comment être hopi, kabyle ou espagnol dans un monde qui ne l’est pas. Comment ne pas oublier la langue maternelle, comme la transmettre, comment la rendre vivante et porteuse de sens tout en s’appropriant la langue seconde, celle du monde dans lequel on vit et dans lequel vos parents ont choisi de vous faire naître. La clinique transculturelle née avec des Autochtones a ensuite été appliquée aux migrants et à leurs enfants. Et voilà comment des destins se rejoignent mais aussi des luttes pour la vie et la dignité.
Askwali, merci à ce séjour hopi qui m’a ramenée à l’essentiel aussi bien en transculturel, en Amérique que dans le monde !
* Ce sous-titre est un hommage au magnifique livre qui m’a tant fait rêver, Soleil Hopi de Don C. Talayesva dans la célèbre collection Terre Humaine chez Plon (1982), préfacé en français par C. Levi-Strauss. L’œuvre originale est sortie en 1942 aux USA sous le titre Sun Chief.
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