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De « Dieu l’a voulu ainsi » à « Il n’était pas destiné à cette vie » :

du narcissisme à l’objectalisation dans le processus du deuil périnatal à Mayotte

Maureen LOIR-MONGAZONMaureen Loir-Mongazon est psychologue clinicienne au Pôle Gynécologie-Obstétrique du Centre Hospitalier de Mayotte. Titulaire d’un Diplôme universitaire en Addictologie et en Psychisme et Périnatalité.

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Loir-Mongazon M. De « Dieu l’a voulu ainsi » à « Il n’était pas destiné à cette vie » : du narcissisme à l’objectalisation dans le processus du deuil périnatal à Mayotte. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2023, volume 24, n°2, pp. 220-229

Avec environ 10 000 accouchements par an, Mayotte, petite île de l’Océan Indien située entre Madagascar et l’Afrique de l’Est, a mérité son qualificatif de «plus grande maternité de France». Plus grande maternité certes, mais également un taux de morts fœtales plus élevé, que ce soit proportionnellement aux naissances, mais aussi du fait de la proximité de territoires voisins très précaires et une grande immigration venant des Comores, d’Afrique de l’Est et de Madagascar principalement (Enquête Nationale Périnatale, 2021 ; Centre Hospitalier de Mayotte, 2021).

Or sur cette île, la maternité prend une grande place sociétale, familiale et subjective, sous plusieurs aspects: Elle permet le passage d’ «être une fille» à «être une femme», entraînant un changement de statut social; elle donne une meilleure reconnaissance de sa place dans la société puisqu’on appelle les mamans «Ma’ *prénom de son premier enfant*»; cette reconnaissance entraîne une valorisation narcissique importante; lorsqu’une femme est mariée, la maternité apporte une grande fierté à sa famille, symbole de réussite, notamment pour sa mère, garante de son honneur; enfin, dans la tradition mahoraise, avoir des enfants assure l’avenir de sa mère, car il prendra soin d’elle avec l’âge (Bechetoille, 2007; Lopez Hernandez, 2014; Blanchy-Daurel, 1985).

La perte d’un enfant mort-né peut provoquer une grande douleur partout dans le monde, mais qu’en est-il dans le contexte spécifique de cette société mahoraise, où le statut de femme est dépendant du devenir mère?

La place du groupe dans cette non-naissance

Nous savons que ce décès constitue le plus souvent un évènement tabou qui touche pourtant bien plus que seulement la femme ou le couple. Toute la sphère familiale, voire sociétale, autour de cette non-naissance est concernée. Comme le dit Kaës (1979), «du point de vue psychologique, ce n’est jamais une mère seule qui accouche, c’est le groupe, la parentèle, le voisinage. C’est le groupe (la mère de la mère) qui contient, expulse et reçoit le nouveau-né qui vient “au monde”, dès l’origine “dans-un-groupe”». Ce qui est d’autant plus vrai à Mayotte où tout se sait, tout se partage. La place de la communauté est prépondérante traditionnellement, mais c’est encore le cas de nos jours et chaque évènement vient donner lieu à des interprétations et actions groupales, passant au-delà de l’aspect individuel (Blanchy-Daurel, 1985).

Les enjeux intergénérationnels de la souffrance

La koko (la grand-mère du bébé, la mère de la mère) a énormément de liens avec sa propre fille. Elle a été la garante de sa virginité, de son honneur, et cette société matrilinéaire et matrilocale fait que la maison est transmise de mère en fille (Blanchy, 2012). La koko a «un statut particulier dans la société mahoraise, un statut de femme bonne et stable. Elle a rempli son devoir d’épouse en ayant des enfants et son devoir de mère en mariant sa fille. Elle a acquis la sagesse et le respect par son âge mais aussi par le nombre de ses enfants» (Bechetouille, 2007).

Du fait de ces aspects trans et intergénérationnels, c’est souvent la koko qui est présente à l’accouchement, à qui on se confie dans les évènements difficiles – dont le deuil périnatal, et qui partage la souffrance. Le lien mère-fille est plus important et durable que les liens du mariage par exemple (Bechetoille, 2007; Blanchy-Daurel, 1985).

Le Sujet dans la perte

Cependant, même si ces enjeux intergénérationnels et groupaux ont une place privilégiée, la perte d’un bébé vient interrompre une phase maturative individuelle avant tout qu’est le «devenir mère» (Soubieux, 2013). Ce devenir mère a été bien étudié par Bydlowski (1991), qui présente la «transparence psychique » à l’œuvre dans toute grossesse, comme étant une période où les défenses psychiques de la femme enceinte s’abaissent afin de lui permettre de réactualiser son histoire familiale et personnelle. C’est grâce à cela que la femme enceinte va pouvoir penser l’arrivée de son bébé au monde.

Moro (2004) complète cette transparence psychique par ce qu’elle nomme «la transparence culturelle»: La femme a accès à des éléments de son histoire, de ses souvenirs, sous une forme codée, en lien avec sa culture, qu’elle pouvait avoir refoulés.

Ainsi, lorsqu’un drame intervient lors de cette période, nous pouvons nous demander si ses représentations familiales, groupales et culturelles ne peuvent pas être sollicitées en premier lieu pour chercher du sens.

Contexte des entretiens psychologiques post-accouchement à Mayotte

Le deuil périnatal s’inscrit dans un groupe donné, qui lui-même est empreint d’une culture propre. Mayotte est un territoire musulman de rite sunnite mais aussi imprégné de rites bantous et animistes (INSEE, 2007, 2012). La population est marquée culturellement de ces différents apports.

Dans le cadre d’entretiens psychologiques suite à la perte fœtale ou néonatale en milieu hospitalier, le psychologue, le plus souvent mzungu (qui veut dire blanc, européen, wazungu au pluriel) est face à des patients mahorais ou plus largement comoriens, avec un faisant fonction d’interprète en shimaoré – la langue de Mayotte, lorsque cela est nécessaire1.

Il arrive très souvent que la première phrase prononcée dans ce cadre interculturel soit «Dieu l’a voulu ainsi» lorsque les ressentis et pensées sont questionnés. Cette phrase peut être prononcée par la femme elle-même mais aussi par chacun des membres de sa famille. Quelle fonction cette phrase peut-elle supposer ? Sidération, ressource ou défense psychique? La question se pose dans certains cas, où la sensorialité du deuil semble mise à l’écart et «il faut accepter» disent les patients et leur famille. D’autant plus que cette phrase est souvent accompagnée d’autres recommandations, telles que «ne pleure pas» ou même «oublie», «ne le garde pas dans ton cœur», car penser à ce bébé reviendrait à l’empêcher de reposer en paix. Le bébé défunt est alors «non pensable» dans ces cas-là, or Bydlowski (1997) nous parle de l’impossibilité à commencer un travail de deuil du bébé lorsque celui-ci n’est pas représentable en tant qu’objet, ne serait-ce que sensoriellement.

Il est alors intéressant de lier ces notions à celle du deuil du point de vue freudien. En effet, dans sa théorie, il est nécessaire d’avoir investi libidinalement l’objet perdu pour s’en désinvestir, afin que le sujet ne s’effondre pas dans la mélancolie du lien à l’autre (Freud, 1915). Cependant, il avance également que l’objet revêt différentes composantes: «Il doit exister d’une part une forte fixation à l’objet d’amour, mais d’autre part et de façon contradictoire, une faible résistance de l’investissement d’objet. Cette contradiction semble exiger, comme l’a judicieusement remarqué O. Rank (1924), que le choix d’objet se soit produit sur une base narcissique, de sorte que l’investissement d’objet, si des difficultés s’élèvent contre lui, puisse régresser jusqu’au narcissisme».

Autrement dit, l’investissement fixé sur l’objet peut facilement régresser dans le Moi lors de la perte, de par sa nature narcissique, ainsi que l’agressivité qui se trouvait intriquée dans cette charge libidinale. Or, Golse (2002) nous fait remarquer que c’est justement dans cette contradiction apparente que pointait Rank «tout le schéma du deuil mélancolique qui repose ainsi sur ce choix d’objet de type narcissique». Ce deuil a donc un haut risque mélancoliforme (car non encore objet total extériorisé), mais Golse ajoute qu’il y a également un risque de deuil pathologique et traumatique.

À travers ce «Dieu l’a voulu ainsi», nous pouvons nous demander ce qu’il advient de cet objet, ce que vient mobiliser «Dieu», notamment lorsque rien d’autre n’est verbalisable. Faire appel à Lui sans étayage permet-il a un processus de deuil non mélancolique ou pathologique de se mettre en place? Nous ferons l’hypothèse que lorsqu’aucune autre élaboration n’est possible, s’appuyer sur «Dieu» peut venir soutenir les premières défenses psychiques contre l’effondrement. Cependant, si le sujet ne peut élaborer psychiquement cette perte, cela peut venir bloquer la mise en place d’un processus de deuil opérant, en appuyant les mécanismes dissociatifs. Pour cela, nous nous reposerons sur des expériences cliniques recueillies en milieu hospitalier lors d’entretiens psychologiques suite à la perte d’un bébé in utero pour établir une voie de résolution à travers un nouveau paradigme.

«Dieu l’a voulu ainsi», un mécanisme de défense contre l’effondrement?

L’annonce et son vécu en milieu interculturel

Lors de l’annonce du décès, nombre de sages-femmes ou gynécologues obstétriciens wazungu évoquent leur surprise et stupeur face à l’impassibilité et ce qui leur semble une absence de réaction et d’émotion de la part de patientes. Cela n’est pas sans faire penser aux nombreux auteurs qui font état de réactions différentes face au deuil selon le contexte culturel (Hsu et al., 2004; Ortigues, M.-C. et E., 1966; Rosenblatt, 2008).

Dans la société mahoraise, dû à l’influence régulatrice du groupe qui prévaut sur les réactions individuelles (Blanchy, 1985), «le dévoilement de soi reste tabou et les émotions, plus précisément les difficultés psychiques sont étouffées» (Yssouf, 2020). Les émotions sont donc exprimées différemment qu’en métropole, mais ne sont pas inexistantes, contrairement à ce que peuvent penser ces professionnels non aguerris en interculturalité.

Si les émotions ne s’expriment pas comme les wazungus les attendent, nous pouvons néanmoins observer des expressions cliniques d’un travail psychiques les évoquant: Dieu a voulu que les choses se passent ainsi, mais beaucoup de femmes venant de perdre leur bébé décrivent des rêves (qu’elles peuvent appeler cauchemars) où elles voient leur nourrisson, elles sont avec lui, jouent avec lui, lui parlent… Elles imaginent leur vie avec ce bébé qui n’a pas vécu et en parlent comme d’une souffrance. Nous pouvons penser le fait qu’elles imaginent leur vie avec bébé comme une tentative de créer un souvenir avec celui-ci, de construire cet attachement.

Justement parce que Dieu l’a voulu ainsi, c’est-à-dire sans la vie avec bébé, mais qu’il est impossible de ne pas penser à ce qui aurait été autrement, ces pensées peuvent être vécues comme culpabilisantes. Comme si toute pensée du bébé était contraire au principe même de l’acceptation préconisée par la religion.

Cependant dans une posture de psychologue clinicien, il fait partie de notre travail de venir explorer l’ambivalence provoquée par l’annonce de la perte, la perte elle-même et ses représentations.

L’interculturalité: une invitation à penser la posture du clinicien

Un large éventail de cas de figure peut se présenter, mais nous allons élaborer autour de deux situations cliniques marquantes et significatives du travail psychique qui peut être à l’œuvre dans les rencontres en post-partum de bébés décédés à Mayotte. Les deux femmes que nous allons présenter ont vécu une MFIU2 au terme de leur grossesse pour cause inconnue et toutes deux ont déjà eu des enfants auparavant. Elles ont été rencontrées à la maternité en post-accouchement. La première, Madame A. arrêta son discours à «Dieu l’a voulu ainsi». Cette dame apparaît renfermée sur elle-même dès le début de l’entretien et ne comprend pas notre venue, alors même qu’une sage-femme lui avait parlé de nous et qu’elle avait accepté de nous rencontrer (le « nous » correspondant à une psychologue mzungu ainsi qu’une auxiliaire en puériculture formée à l’interprétariat). Il n’a pas été possible d’élaborer la perte, il n’y avait pas de discussion possible autour de ses représentations psychiques et émotions. Cette dame nous renvoie d’ailleurs avec agacement vers la volonté de Dieu, comme si nous étions en train de la remettre en question. Elle n’avait qu’une envie: rentrer à la maison et passer à autre chose. Les invitations à l’élaboration n’ont eu pour effet que de renforcer l’aspect défensif de son appui sur la volonté divine, celui-ci semblant lui permettre de lutter contre le sentiment d’effondrement. Aucune élaboration n’était possible.

La variable de l’interculturalité entre une psychologue mzungu et une patiente comorienne est évidemment à prendre en compte dans cette situation. En effet, la rencontre avec l’autre est toujours support de projections, avant même la prise de parole, et ceci est d’autant plus vrai dans l’espace interculturel créé par cet entretien entre un patient comorien, un interprète mahorais et une psychologue mzungu. Certains patients préfèreront parler à quelqu’un de leur propre culture pour être mieux compris, tandis que d’autres pourront souhaiter parler à quelqu’un d’une culture différente pour éviter le jugement (Gerber, 2017).

Ainsi, même « si la connaissance des mœurs, des coutumes, est parfois nécessaire pour éviter les malentendus, les contresens, s’en tenir à la culture, c’est prendre le risque d’enfermer la personne dans un exotisme et en des traditions dans lesquelles elle ne se reconnaît pas obligatoirement » (ibid.). L’interculturalité nous aide à penser dans un cadre culturel spécifique, mais elle ne suffit pas à elle seule à comprendre ce qui s’est joué dans l’entretien psychologique avec cette patiente. 

Au-delà de la culture, les mécanismes psychologiques en jeu

L’attitude et le discours de cette patiente peuvent être pensés comme un mécanisme de défense pour mettre à distance les affects trop importants qui viendraient faire prendre le risque de l’effondrement psychique. Ce d’autant plus qu’ils surviennent très peu de temps après l’annonce de la perte et donc encore dans la phase de choc du deuil, de sidération, qui, par définition, empêche la pensée (Bacqué & Hanus, 2009). Ce n’est évidemment pas cette phrase qui bloque la pensée, mais en venant appuyer les mécanismes de dissociation à l’œuvre, elle devient la seule pensée possible face à l’effraction psychique de la perte. Ainsi, même si le vécu de sa foi peut être une ressource protectrice, chez cette patiente, dans cette situation, la référence à Dieu semble vide de représentations internes. Grâce à la phrase «Dieu l’a voulu ainsi», ne pas penser à la douleur est rendu possible. La panser, par contre, ne l’est pas encore.

Pour la deuxième situation, celle de Madame H., nous étions également dans une situation triangulaire avec un psychologue, un interprète et un patient. Cependant, l’entretien fut tout autre. Oui, Dieu l’a voulu ainsi, mais cette dame avait également des ressentis à partager et des pensées qu’elle se demandait être légitime à avoir ou non. Elle exprima sa surprise face aux questions, y répondant pourtant avec intérêt. En effet, nous explique-t-elle, il est peu courant de pouvoir évoquer cela avec sa famille par la suite. Ce sont des choses «qui ne se disent pas». Nous évoquons les ressources sur lesquelles elle pourra s’appuyer à son retour au domicile.

À la fin de ce seul entretien le lendemain de son accouchement, elle se disait soulagée d’avoir pu échanger sur son parcours et l’évènement dramatique qu’elle avait subi. Elle se sentait maintenant en capacité de pouvoir rentrer chez elle et d’affronter psychiquement ce qui allait surgir ou même ressurgir par la suite. Elle avait conscience que les choses n’allaient pas être faciles, mais ne les niaient pas, elle acceptait de pouvoir les vivre et de demander de l’aide si besoin. Comme si le fait d’avoir pu élaborer sur cette perte avait permis qu’elle puisse poser les choses pour pouvoir (re)mobiliser ses ressources internes et externes.

À travers ces deux vignettes, similaires sur la forme mais totalement différentes sur le fond, il apparaît deux évolutions, dans un continuum de représentations cliniques: Parfois l’acceptation est le maître mot, comme si s’autoriser à penser son propre vécu venait remettre en cause la certitude groupale et subjective de la volonté de Dieu. Agissant comme une certitude défensive, les processus de pensée sont alors entravés par la honte et la culpabilité. 

Néanmoins, il advient aussi que les ressentis et questionnements puissent être acceptables, tout autant que le discours sur la volonté de Dieu. Ces deux composantes autorisent à créer un chemin à travers le processus de deuil. Grâce à cela, le bébé se voit attribuer des sentiments et pensées de la maman, ce qui revient à l’investir psychiquement comme un objet total pour ainsi permettre de s’en détacher progressivement.

Une mise en sens du hors-sens: «Il n’était pas destiné à cette vie»

Le rôle de la culpabilité: une quête de sens

La plupart du temps, la phase de sidération passée, la culpabilité encore peu ou indicible auparavant est prépondérante dans les propos: «J’ai peut-être mangé quelque chose?», «J’ai fait du ménage, j’aurais dû rester tranquille». Nous pouvons voir que les problématiques sont essentiellement tournées vers ce que la femme a pu faire de mal. C’est sa capacité d’action sur ce qui s’est passé qui est en questionnement, dans une tentative de contrôle de ce qui a fait effraction, sur le même principe que dans le psychotraumatisme. La quête de sens, accompagnée des questionnements sur leur corps comme foyer à accueillir la vie ou la pensée d’avoir porté un corps mort dans leur propre corps, nous montre bien la part narcissique que nous évoquions plus tôt de ce cheminement. Elles n’ont pas réussi à porter la vie jusqu’au bout, c’est elles qui ont failli, c’est elles qui ont perdu une part d’elles-mêmes.

Nous y voyons là l’expression d’une ambivalence entre la quête de sens de ce qu’il s’est passé, et la certitude défensive évoquée plus tôt, qui entrave les processus d’élaboration. Cette expérience de la perte devient hors-sens car les vécus ne peuvent être questionnés sans remettre en cause la volonté divine. Dans cette optique, la culpabilité envers soi devient plus acceptable psychiquement que la colère contre Dieu.

Bydloswki et Golse (2001) ont théorisé plusieurs étapes que traversent la femme, de sa grossesse à l’accueil de son enfant, qui peuvent nous aider à penser cette clinique.  En effet, ils établissent un continuum dans lequel la femme enceinte finit par se représenter le bébé comme un objet total: L’on passe d’un objet purement interne, qui correspond à l’imaginaire «d’être enceinte» et teinté par la phase de transparence psychique (Bydlowski, 1991) – phase éminemment narcissique pour la mère; ensuite à l’objet intérieur physiquement mais déjà psychiquement externalisé, qui représente le bébé déjà pensé par la femme enceinte; puis l’objet externe physiquement mais psychiquement encore internalisé, qui revient à la période de fusion de la préoccupation maternelle primaire de Winnicott (1956) juste après la naissance; et enfin l’objet véritablement externe où le bébé est clairement différencié de la mère avec des désirs différents.

Madame A. et Madame H. illustrent bien que ces éléments d’apparence narcissique sont clairement liés à l’étape même que traverse la femme, c’est-à-dire celle de l’objet interne mais psychiquement externalisé de la fin de grossesse, qui devient objet externe physique mais psychiquement encore internalisé après l’accouchement. La femme enceinte voit donc son processus de parentalité interrompu par la perte du bébé (Soubieux & Soulé, 2005), alors même qu’elle oscille dans le continuum entre narcissisme et objectalisation (Bydlowski & Golse, 2001).

Même lors d’une grossesse dite normale, il est nécessaire de faire le deuil de l’enfant idéalisé et imaginaire pour en arriver à faire connaissance avec l’enfant réel (Soulé, 1987). Mais dans le cas des MFIU, l’enfant réel est un enfant mort, qu’on a pu voir une fois, peut-être deux ou trois, ou encore pas du tout. Le bébé reste une image figée de laquelle il faut «faire le deuil». Il ne reste alors que la part narcissique et imaginaire, celle que la mère a partagé avec le bébé tout au long de la grossesse, pour pouvoir s’attacher puis se détacher.

La mise en sens par l’élaboration: un nouveau paradigme

Au cours de la thérapie, lorsque l’élaboration permet de trouver un sens, certaines femmes ne disent plus «Dieu l’a voulu ainsi», mais cela se transforme en «Il n’était pas destiné à cette vie».

C’est le cas de Madame R., suivie depuis plusieurs semaines à la suite de la perte de son bébé in utéro au terme de sa grossesse pour cause inconnue. Il y avait beaucoup de tristesse exprimée et de culpabilité dans son discours au début de nos entretiens, puis, progressivement, une mise en sens de ce qu’il s’est passé, et enfin cette phrase pour ponctuer son discours. Elle expliqua par la suite avoir fait un rêve de son enfant avec sa grand-tante décédée – grand-tante qui l’avait élevée lorsqu’elle était petite car celle-ci n’avait pas d’enfant. Elle en était très proche. Dans ce rêve, elle voyait sa grand-tante tenant la main de son enfant, tous les deux de dos et partant ensemble dans la lumière. Sa grand-tante avait un nouveau bébé à s’occuper.

Cette nouvelle formulation «Il n’était pas destiné à cette vie» prend une tournure intéressante car elle reconnaît le bébé comme un «Il», comme un être à part entière. Il n’est plus de composante principalement narcissique de la mère, mais vient prendre une place plus objectale, dont le destin même n’est plus lié à celui de la mère. Il devient alors possible de s’en séparer, sans perdre une partie de soi en même temps. Il devient possible de se souvenir de ce bébé, sans que cela ne vienne remettre en cause la mère elle-même, ni même la volonté de Dieu. C’est d’ailleurs en général avec un certain apaisement que la personne endeuillée utilise cette phrase, comme ce fut le cas de Madame R.

L’appartenance au groupe dans le processus de deuil

Nous avions vu en préambule l’importance de la koko mahoraise et du lien mère-fille. À savoir également que ces aspects intergénérationnels sont aussi importants avec les tantes puisque la configuration de la famille mahoraise et comorienne attribue le titre de maman à toute la ligne générationnelle des parents: les tantes maternelles et paternelles sont également appelées Mama (Banchy, 1985). Ainsi, dans le rêve de Madame R., non seulement le bébé est objectalisé, mais il vient reprendre sa place dans la famille. La mort du bébé ne fait plus défaut, mais s’inscrit dans l’histoire familiale, avec les codes culturels qui lui sont propres.

À sa manière, Madame B. traversa des phases similaires. Rencontrée une première fois quelques heures après son deuxième accouchement, une césarienne en urgence pour un hématome rétro-placentaire3, je la vois une nouvelle fois deux jours après. Lors de la première rencontre, la dame était encore légèrement sous anesthésie et paraissait dissociée: aucune émotion apparente, ni verbalisable. Le discours était clair, «Dieu l’a voulu ainsi». Cela semblait concorder avec nos observations précédentes, selon lesquelles les processus dissociatifs s’appuieraient sur la volonté divine pour préserver le psychisme. Lors de notre deuxième rencontre, bien que des questions évoquant de la culpabilité émergeaient, elle évoqua deux rêves à la fin de l’entretien, faits dans chacune de ses grossesses.

Lors de sa première grossesse, elle rêva qu’elle portait des cacahuètes dans sa salouva (habit traditionnel des femmes mahoraises, fait d’un tissu coloré qui fait le tour du corps). Un petit garçon est arrivé et lui a tapé dans la tenue, faisant tomber les cacahuètes au sol. Elle finissait par les ramasser et continuait son chemin. Durant la deuxième grossesse, celle de la perte de son enfant, elle rêvait souvent qu’elle portait diverses choses dans sa salouva, mais que quelqu’un venait à chaque fois les lui arracher sans qu’elle ne puisse rien y faire. Elle l’interprétait a posteriori comme étant un message envoyé pour la prévenir de ce qui allait arriver. Ce bébé n’était pas destiné à cette vie. Elle lui souhaita alors beaucoup de bonheur pour la suite.

La tenue traditionnelle, principal vêtement des mahoraises, porte une importante symbolique et représente la femme dans toute sa splendeur dans cette société matrilinéaire et matrilocale (Blanchy, 2012). Dans cette situation, porter des choses «dans sa salouva» est une image du corps de la femme qui porte un enfant, puisque comme évoqué en introduction, la maternité est profondément inscrite dans la culture mahoraise. Son interprétation vis-à-vis de cet habit représentant la femme lui permettait de trouver un sens à cette perte, sans que cela ne vienne la remettre en question elle, ni ses croyances. Dans le cas de Madame B., ce ne fut pas son groupe familial qui lui permit de commencer son processus de deuil de ce bébé, mais son appui sur un repère plus large, celui de son groupe culturel.

Dans un contexte où la référence principale en cas de décès est la religion, l’une et l’autre expression («Dieu l’a voulu ainsi» et «Il n’était pas destiné à cette vie») visent à accepter la mort de ce bébé. Cependant, le Sujet n’est pas mis au même endroit.

Dans la première, il n’y a pas d’autre Sujet que Dieu. Ni l’enfant, ni la mère ne sont accessibles à travers cette phrase puisqu’il n’y a qu’à accepter ce qu’il se passe: c’est en dehors du contrôle de l’Homme. La mort de l’enfant est donc à prendre comme un évènement physiquement extérieur à la mère, même si celle-ci reste psychiquement liée à cet enfant. Sans plus d’élaboration, la dissociation reste de mise.

La deuxième tournure de phrase fait toujours référence à Dieu qui a choisi la destinée de ce bébé, mais ce dernier vient trouver une place, une existence dans le discours de la mère. Les sentiments de tristesse peuvent émerger et ne viennent pas pour autant entraver la destinée que Dieu a prévu pour ce bébé, ni celle de la mère. Ils peuvent coexister, et la mère peut ensuite continuer son chemin vers la vie, puisqu’enfin détachée psychiquement du bébé.

Conclusion

Le discours de «Dieu l’a voulu ainsi» permet de laisser le temps au psychisme de supporter la douleur de la perte au départ, en mettant à distance les affects encore trop destructeurs. En effet, comme nous l’avons souligné, la perte fœtale a une valeur très narcissique pour la mère qui risquerait de sombrer dans la mélancolie, sans séparation psychique avec son bébé. Dieu va donc intervenir comme support aux mécanismes de défense dissociatifs pour ces femmes, reléguant dans un hors-sens la perte. En effet, en ne s’appuyant que sur la certitude défensive de cette phrase sans y associer d’autres éléments, la femme perd sa possibilité de symbolisation par l’élaboration.

Avec la connotation religieuse du deuil à Mayotte, interroger les ressentis et représentations peut être vécu très difficilement, comme une tentative de contourner Dieu, et avec beaucoup de culpabilité et de honte de la part de ces mères endeuillées. Alors comment mettre du sens sur la perte et permettre à la mère de ne plus «porter» ce bébé?

Nous avons pu voir l’importance des appels à la culture d’appartenance pour traverser cette étape, et à Mayotte par l’intervention du groupe, groupe de femmes principalement. Les vignettes cliniques nous ont permis de repérer des aspects intergénérationnels, de la femme vivant seule le décès, à l’intégration de celui-ci dans l’histoire groupale, familiale ou communautaire.

Dans le discours, le compromis trouvé par certaines femmes peut alors se trouver dans une autre formulation de la volonté divine: «Il n’était pas destiné à cette vie». Cette nouvelle phrase vient donc respecter la place de la religion et de Dieu, tout en en attribuant une également à l’enfant dans le discours de la mère. Cela introduit alors le bébé comme un être différencié d’elle et donc objectalisé. Le processus de deuil peut être entamé, sans que la mère ne soit emportée avec le bébé.

Ainsi, l’évolution de la première phrase à la seconde peut être un indicateur prédictif de l’établissement d’un processus de deuil non pathologique dans le discours de personne endeuillée. Il permet de repérer l’évolution de la part très narcissique de la perte du bébé pour la mère, puisqu’encore psychiquement internalisé, à une objectalisation du bébé qui permet à celle-ci de s’en détacher définitivement et continuer vers la vie.

  1. À noter que ce sont généralement les auxiliaires en puériculture mahorais qui font office d’interprète à la maternité, faute de réels interprètes institutionnalisés.
  2. Mort Fœtale In Utero.
  3. Décollement du placenta de l’utérus, entraînant un risque de décès chez la mère et le bébé (hémorragie pour la mère et moindre ou absence d’apport d’oxygène pour le bébé).
Résumé

De «Dieu l’a voulu ainsi» à «Il n’était pas destiné à cette vie» : du narcissisme à l’objectalisation dans le processus du deuil périnatal à Mayotte 

Le deuil périnatal revêt une part «légitimement narcissique» due à la période spécifique de la grossesse dans lequel il intervient. La femme est psychiquement liée à son bébé et risque alors de sombrer dans la mélancolie du lien à l’autre.

À Mayotte, la première phrase avancée est souvent «Dieu l’a voulu ainsi», parfois sans davantage d’élaboration. Quelle fonction peut supposer une telle pensée: Sidération, ressource ou risque à questionner la volonté divine? En s’appuyant sur des vignettes cliniques d’entretiens psychologiques post-accouchement en situation interculturelle, nous proposerons qu’une voie d’objectalisation du sujet «bébé» s’opère à travers un nouveau paradigme: «Il n’était pas destiné à cette vie». Dieu est toujours respecté et le bébé différencié de la mère.

Ainsi, nous établirons que ce changement dans le discours peut être un repère prédictif d’une évolution favorable au processus de deuil.

Abstract

From “God wanted it this way” to “He was not destined for this life”: from narcissism to objectification in the perinatal mourning process in Mayotte

Perinatal bereavement has a «legitimately narcissistic» component, because of the specific period of pregnancy in which it occurs. Women are psychically linked to their baby and run the risk of falling into melancholy towards the bond with the other. In Mayotte, the first statement often put forward is “God wanted it this way”, sometimes without elaborating further. What function can underpin such a thought? Shock, resilience or accepting the risk of questioning God’s will? Based on clinical cases during post-delivery debriefing interviews in an intercultural situation, we suggest that a way to objectify the subject «baby» can be found in a paradigm shift: «He was not destined for this life». God’s will is still respected here, and the baby is differentiated from the mother. Thus, we hope to establish that this change in a patient’s discourse can be a predictive marker for a favourable evolution of the grieving process.

Resumen

De «Dios lo quiso así» a «Él no estaba destinado a esta vida»: del narcisismo a la objetivación en el proceso de duelo perinatal en Mayotte

El duelo perinatal tiene una parte «legítimamente narcisista» debido al período específico del embarazo en el que ocurre. La mujer está vinculada psíquicamente a su bebé y corre el riesgo de hundirse en la melancolía del vínculo con el otro.

En Mayotte, la primera oración es a menudo «Dios lo quiso así», a veces sin más elaboración. ¿Qué función puede suponer tal pensamiento: asombro, recurso o riesgo para cuestionar la voluntad divina? A partir de viñetas clínicas de entrevistas psicológicas post-parto en situaciones interculturales, propondremos que un camino de objetivación del sujeto «bebé» opera a través de un nuevo paradigma: «No estaba destinado a esta vida». Esta nueva idea conserva el sentido de respeto a Dios e incluye la diferenciación entre el bebé y la madre.

Así, estableceremos que este cambio en el discurso puede ser un indicador predictivo de una evolución favorable al proceso de duelo.

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