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Le Journal du confinement (mars – mai 2020)

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Marie Rose MORO

Marie Rose Moro est pédopsychiatre, professeure de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, cheffe de service de la Maison de Solenn – Maison des Adolescents, CESP, Inserm U1178, Université de Paris, APHP, Hôpital Cochin, directrice scientifique de la revue L’autre.

Fatima TOUHAMI

Fatima Touhami est psychologue clinicienne, Maison de Solenn- Maison des adolescents de Cochin, AP-HP, Université Paris Cité, CESP Inserm 1178, Paris, France.

Thérèse MORO

Sophie MALEY

Sophie Maley est en formation de psychothérapeute, co-thérapeute, Maison des adolescents de Cochin à la consultation transculturelle, Paris.

Béatrice GAL

Claire MESTRE

Claire Mestre est psychiatre, anthropologue, CHU de Bordeaux, co-rédactrice en chef de la revue L’autre.

Sadia DILOO

Pour citer cet article :

Repéré à https://revuelautre.com/actualites/le-journal-du-confinement-mars-mai-2020/ - Revue L’autre ISSN 2259-4566

Lien vers cet article : https://revuelautre.com/actualites/le-journal-du-confinement-mars-mai-2020/

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Comment faire face à l’arrêt du monde et à une société qui érige la distance comme règle sanitaire ?

Posés comme des bulles plus ou moins légères sur le forum du Centre Babel dans une rubrique intitulée « Le journal du confinement » de mars à mai 2020 ou envoyés à la revue L’autre lors de cette même période, ces quelques textes et contributions nous font voyager dans un temps et un espace particulier : prêtant à vivre (Marie Thérèse Moro et Claire Mestre) à rêver (Beatrice Gal et Claire Mestre), créer (Sophie Maley), penser et réagir (les chibanis et la mort sociale racontées par Fatima Touhami  et Sadia Diloo). En ces temps d’inquiétude, ils rendent surtout compte de l’envie furieuse de ne pas se laisser abattre et de continuer à échanger ensemble – même de loin en loin.  

Ces témoignages sont le pendant informel et parfois intime du travail réalisé lors de cette période par les professionnels gravitant autour de la revue L’autre. Le dernier texte, enfin, est une invitation de Claire Mestre aux rêves présents et à venir.

Nous vous laissons emprunter ces chemins détournés avec nous afin de vous échapper un peu – et de réfléchir beaucoup. 

Une manière de ne pas être seul, lorsqu’il faudra envisager la suite !

 

La pédopsychiatrie au risque de la pandémie et des carences

Marie Rose Moro, le 1er avril à Paris

On le constate : l’épidémie pose la question de l’inégalité devant la maladie, les soins et les ressources. Parmi les personnes vulnérables et les situations à risque il y a, on s’en doute, tous les bébés, enfants et adolescents suivis en pédopsychiatrie et leurs familles. Cette crise est par ailleurs aussi révélatrice des forces et des faiblesses de notre système de soins. Or la pédopsychiatrie, toutes nos tutelles en conviennent, est dans une situation de tension et cette pandémie ne manquera pas de nous le démontrer de nouveau. La plupart des services de pédopsychiatrie se sont adaptés pour faire des suivis ambulatoires au téléphone ou en visioconférence et les hospitalisations se sont recentrées sur les urgences. Mais la hiérarchisation des besoins n’est pas facile à faire dans une situation de confinement où les tensions intrafamiliales s’exacerbent parfois et où l’effroyable réalité de la maladie et de la mort renforce les fragilités et les expressions comportementales.

Qu’en est-il de tous ces enfants et adolescents confinés qui ont des troubles du développement et des troubles du spectre autistique, pour lesquels les soins à distance ne sont pas toujours efficients ? Des enfants qui souffrent de trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, de troubles obsessionnels compulsifs, qui ont des comportements d’opposition ? Des adolescents qui ont des idées suicidaires ou qui s’automutilent gravement et que rien ne vient distraire de cette inquiétude vitale ? Des adolescents schizophrènes qui ne peuvent accepter les mesures de confinement, d’ores et déjà enfermés dans leur maladie ? Des adolescents qui ont des troubles graves du comportement alimentaire et sont confrontés aux nouveaux rapports à la nourriture en temps d’épidémie ? Sans oublier ces enfants encore plus vulnérables que sont les enfants de l’Aide Sociale à l’enfance ou les mineurs non accompagnés dont la souffrance psychique s’exacerbe…

Tous les services font des fiches, des guides pour aider les parents et tous ceux qui sont proches d’eux, afin de transmettre le savoir des professionnels à tous ceux qui s’en occupent aujourd’hui : il s’agit d’une avancée notable. Par ailleurs la plupart d’entre eux font des suivis à distance ou cherchent des modalités de faire mais le risque est grand. Le coronavirus a commencé à toucher les enfants, les ados et les soignants de pédopsychiatrie et il faut s’organiser pour les soigner dans nos services, ou bien dans des « unités psy covid+ » pour les plus graves ainsi que ceux qui ne peuvent accepter aucune règle de protection. Mais l’inquiétude malgré ces quelques ressources reste vive.

L’enseignement et la recherche se font à distance, essayant de continuer à soutenir les internes, étudiants et stagiaires. La recherche notamment tâche de donner un cadre à ce qui se crée ou s’invente en temps de confinement : les premières autorisations des comités d’éthique ont été données.

Par ailleurs, notre inquiétude est grande pour tous ceux qui sont marginalisés ou déjà vulnérabilisés par leurs situations familiales, sociales ou culturelles. Pour eux, l’épidémie et le confinement vont aggraver leurs vulnérabilités. Le travail qui s’annonce en clinique transculturelle est d’autant plus indispensable pour les soutenir en ces temps troublés.

 


J’aurais aimé vous dire

Fatima Touhami  jeudi 6 Avril à Paris

J’aurais aimé vous dire combien je suis fière de mon pays… Et pourtant l’odeur, le regard, la torture, la solitude, la souffrance dans le regard des Chibanis1 (vieux migrants maghrébins aux cheveux blancs) vient entacher le drapeau de mes rêves, de mes espoirs et de mes chaines…

C’est honteux, inhumain de voir leurs conditions de vie, eux arrivés depuis si longtemps, depuis les années 60 pour vivre mieux et construire la belle France…

Ils habitent de très petits espaces, dans des lieux déplorables, que nul service d’hygiène et de sécurité ne pourrait accepter… Et pourtant ça existe et on ferme les yeux !

Ils sont arrivés jeunes,  beaux, en bonne santé et ils sont enfermés dans la prison des foyers de travailleurs migrants seuls, sales, fatigués, abimés, malades avec pour seul secret espoir les souvenirs de leurs histoires d’Hommes immigrés et leurs petites gloires amoureuses, professionnels…

J’aurais aimé vous dire qu’ils ne regrettent rien et qu’ils mourront l’âme en paix dans cette tombe que sont les chambres des foyers… Mais ce serait trop prétentieux, car ils ont à nous dire et à nous raconter toute une partie de notre Histoire, de notre mémoire, de notre France qui disparait à chaque fois que l’un d’eux meurt seul et dans le silence.

En perdant les Chibanis, c’est aussi une partie de notre humanité que nous perdons à jamais…

Dois-je croire, moi l’enfant d’immigrés, que nous pouvons comprendre, soigner et accompagner les enfants et les petits enfants quand les pères, grands-pères et arrières grands-pères sont maltraités, oubliés, humiliés, ballonnés par l’oubli et le mépris.

J’aurais tellement voulu vous en dire…

 


Que faire avec l’incertitude ?

Fatima Touhami, le mardi 14 avril à Paris

La crise sanitaire actuelle vient, pour chacun d’entre nous, agiter nos savoirs faire, nos théories, nos expériences mais surtout nos assises qui sont de ce fait bouleversées.

Si le confinement pouvait laisser penser à un long fleuve tranquille, ce fleuve est agité et nous laisse en alerte. Déstabilisés, sans repères, il nous met à l’épreuve.
Les valeurs, les certitudes, les croyances des uns et des autres se retrouvent en prise avec le doute, l’inquiétude. Pour reprendre Mélanie Klein, nous pourrions presque dire que nous sommes dans une phase schizo-paranoïde collective, ou le moindre éternuement appelle à la peur et à la mort.

Beaucoup d’entre nous ont des expériences à partager dans le soin, l’accompagnement, l’accueil à distance, la prise de parole. L’explosion des réseaux sociaux et l’information qu’on y trouve se condense en une multitude de mondes imaginaires, fantasmatiques et réels qui nous traversent les uns les autres.

Mon expérience de « maraudes psy » à l’hôpital Delafontaine m’a confronté à la peur, la douleur, la colère, la haine mais surtout à l’envie, comme tous les professionnels de santé, de combattre le virus et de permettre de rendre une dignité aux êtres suppliciés.

Voilà quelques phrases attrapées au vol :

« Nous sommes nous les tirailleurs sénégalais du soin » (une aide -soignante dans un Unité Covid19)

« Je viens travailler la peur au ventre, je ne dors plus. Je sais quand je rentre à la maison que je suis une pestiféré. Il préférerait que je ne rentre pas. Je ne prends plus mon bébé dans les bras : j’ai tellement peur de le contaminer ! » (une femme de ménage rencontrée dans une Unité Covid19)

La peur, pour nombre d’entre eux, a pris le dessus. La mort du Covid19 s’est conscientisé d’une certaine manière, à travers l’expérience subjective des uns et des autres. Tous les soignants ont pu raconter la mort d’un proche, un voisin, un mari d’ami : comme si la mort du Covid19, telle un tentacule, venait pénétrer doucement leur intériorité.

Il me semble qu’il serait important que nous puissions échanger, réfléchir autour des effets de cette pandémie, des chamboulements entre le collectif, l’intersubjectif et l’individuel, ainsi que dans les interactions professionnelles (une infirmière de pédiatrie qui se retrouve en réa covid+), etc.

Nous avons la nécessité de repenser ce qui nous structure et qui se voit redéfini dans des passages entre des positions dépressives et de la créativité (rites funéraires, rituels, prières, etc.).
Que dire aussi des inégalités ! Si les éducateurs de rue furent les premiers à  avoir déserté et à s’être confinés… Ils sont vite revenus ensuite pour maintenir du lien social, étouffer les frustrations, les manques, la pauvreté sociale, la misère du rien, celle qui tue à petit feu quand il n’y a plus rien dans l’assiette, face à cette mort sociale soudaine qui vient conscientiser l’invisibilité, à tirer vers le néant, sans échappatoire… A part peut-être le jeu de cache-cache qui se dessine malgré tout avec la police : comme une mise en scène, un jeu pour remplir  le vide… Y a-t-il pire que la mort sociale !

La mort du Covid19 de nos vieux des cités de relégation mais aussi des plus jeunes vient juste exacerber cette mort sociale : ni de l’un, ni de l’autre ; ni d’ici, ni d’ailleurs…

Sans rituels, sans pleurs, sans chants…Ils auront tout de même pris malgré eux, malgré nous leur place dans la terre mère de la République car ils seront inhumés en France, dans les carrés musulmans des cimetières de la République…

Si comme le dit Freud, Thanatos précède le reste, alors peut-être que de la mort nait le métissage…

 


Il fait beau, qu’est-ce que ça veut dire ?

M.Thérèse MORO, jeudi 16 avril 2020

Assise dans le jardin, j’ai levé les yeux au ciel, bleu, sans trace, étrange. Aucune trace blanche, aucun avion, depuis longtemps. J’ai tendu l’oreille, la gare si proche était silencieuse, aucun bruit de fond, aucun freinage trainant, aucun train. Le silence, comme un dimanche à l’aube, le 15 août à midi, un jour de canicule. Mais ce n’était rien de tout cela. Il fallut ajouter à ma liste : un jour de confinement au printemps 2020. Ce bleu, écrasant et chaud, incompréhensible : il n’était plus signe de liberté de mouvement, de temps de vacances, de promenade en bord de mer et de conversations joyeuses et légères chez le glacier ; il n’était plus signe de rien, mais était un fait brut. Sans doute s’était-il même changé en une source de torture, comme la lumière permanente au plafond du prisonnier, plus brûlante que chaude, plus aveuglante qu’éclairante. Ce bleu, englobant et immobile, autoritaire : rien d’autre à regarder. Défendu, le défilement des verts et marrons des plaines basques au travers des vitres ; impossible, l’ombre du château Saint-Ange à Rome où j’avais fui il y a si longtemps ; refusée, la fraîcheur des étangs de Nouvelle-Angleterre aux ciels voilés. Je n’avais pas imaginé qu’un ciel si vide deviendrait un jour si oppressant, un bleu si suggestif deviendrait si menaçant. Il me noyait peu à peu dans une mer de soucis et d’attentes sans prise, un océan de souhaits pour tous ceux que tant d’air limpide n’empêchait d’étouffer.

« Maman, t’a vu ? Il fait beau ! »

Je me sortis de son étreinte.

 


Le temps d’une chanson

Sophie Maley, vendredi 17 avril

Allez savoir pourquoi, j’aime penser en chanson. Allez savoir pourquoi, j’aime rêver en chanson. Les musiques qui enveloppent et les mots – oui – surtout les mots qui portent, qui aident aussi à ressentir et à dire. Alors dans ce confinement, il y a le temps. Le temps d’une chanson…

C’est vrai, il y a tout dans une chanson, 3 minutes qui nous embarquent parfois au plus profond de nous-même. On sourit, on rit, on pleure parfois et surtout on se souvient. C’est à ça aussi que nous poussent ces moments seule avec soi-même.

Christophe est mort et chacun lui rend hommage, pourquoi pas. Des mots bleus qu’on rêve de dire, une Señorita qui se fait attendre, Aline qui s’est tirée loin, bien loin de la Dolce Vita, et puis  il y a cette boule de flipper, un carton kitch au cœur de l’année 1987 avec des mots peut-être un peu pris à la légère…

Et pourtant : « Moi j’suis comme une bombe / Qu’on a larguée / Et puis qui tombe au beau milieu / D’un slow d’enfer sans partenaire… ”

Je pense aux ados qui peuvent dire ça,
Je pense au monde actuel qui pourrait nous faire dire ça…
Et même le chanter.

Et je vous laisse écouter, c’est signé d’un certain  Daniel Bevilaqua, un homme caché derrière un pseudo.

 


En ces temps troublés, j’ai fait un rêve

Béatrice Gal, Paris, 20 avril 2020

Mais celui-ci était le paradigme du rêve,
Le rêve du rêve !

Cette nuit-là, j’ai trouvé Le MOT, celui qui règle tout, qui permet toutes les solutions.
La panacée !

Le mot qui apaise pleinement,
Qui est un concentré de bien-être.

Le mot qui résume à lui seul le Tout.
Le mot juste,
Celui qui répare en profondeur,
Celui qu’on cherche toute sa vie pour tout régler.

Le mot exact !
Celui qui à lui seul est la vie, la magnifie, la porte, la soulage, la solutionne.

Le mot plein, le mot idéal !

C’était un mot simple, je me souviens.

Je crois que je me suis réveillée dans la nuit en me disant qu’il fallait absolument que je l’écrive pour ne pas l’oublier et vérifier son orthographe !

Mais voilà, je n’ai pas bougé
Et quand au petit matin il a fallu se lever…
Le MOT m’a échappé.

Pourtant il était là, à portée de main !
Alors j’attends de refaire le rêve du MOT qui serait la solution à tous nos maux !

 


Je suis en guerre contre moi-même

Claire Mestre, 21 avril 2020 à Bordeaux

Si le confinement « c’est la guerre », alors c’est d’abord avec moi-même que je suis en guerre.

Où est ma place dans ce grand chambardement ?

J’ai été contrainte de partir de l’hôpital, considérant ma consultation comme « non indispensable ». Très rapidement, nous nous sommes organisées (moi et l’équipe) pour travailler à domicile avec, pour consigne, de ne pas perdre de vue nos patients les plus fragiles.

Une fois installée dans les murs de mon bureau entre téléphone et écran d’ordinateur, je suis prise d’un malaise. Et si ma place était ailleurs ? Ne suis-je pas lâche dans ce confinement ? Et comment vont mes voisins, mes proches, mes aînés ?

Comme tout le monde je multiplie les appels, les groupes sur Facebook, les messages qui se disséminent de Bordeaux à Paris, vers l’Europe et jusqu’au Tchad et à Madagascar.

La liste de mes obligations ne disparaît pas, elle se complique. Mon corps s’alourdit, mon sommeil se dérègle. Je guette les articles et les éditos qui trouveraient un aspect positif à ce temps de parenthèse : l’air s’assainit ? La nature reprend ses droits ? Les penseurs de la sortie de la croissance se frottent les mains ? Oui, mais.

Citoyenneté

Tant de personnes vont affronter une crise qui s’annonce grave. Je verse de l’argent à quelques associations, je fais des gâteaux que je partage avec mes voisins, je fabrique des masques en tissus, je frappe des mains à 20h… Je suis une citoyenne et je ne trouve toujours pas la paix – intérieure je veux dire.

Je décortique au matin mes rêves bizarres tout en écoutant le chant matinal des oiseaux (l’un d’entre eux ressemble au tintement d’un triangle) : les images agglutinées de mon passé et de mon présent sont traversées par des mystères aux allures de monstres.

Renoncement

Etre confiné c’est résister à la pandémie, dit la radio, voici une phrase qui pourrait apaiser… Pas sûr.

Je prends le parti de ne pas arrêter de penser,  penser et agir par de menus gestes.
Une pensée secrète n’a pas arrêté de s’agiter. Profitons de ce temps pour écrire (tous ces projets en plan), diminuer la pile des livres et des articles que je considère indispensables à ma culture, revoir mes classiques, combler mon ignorances des films cultes (je me dis que je n’ai toujours pas vu la planète des singes). Mais c’est une pensée intranquille… Qui ne dissipe pas mon malaise, car elle ne fait qu’élever des idéaux inaccessibles, frappés par le non-sens. Je renonce à tout projet triomphant.

Résurrection  

Mais le malaise ne s’affine pas. Après toute cette agitation, je me demande s’il ne faut pas recomposer le monde et  retrouver le rythme intérieur déréglé par le virus.
Alors je reprends le fil de mes préoccupations : mon métier, mes responsabilités associatives, familiales, mes articles et je fais en sorte que la vie continue. Je fais des consultations par téléphone. A l’autre bout des ondes : l’ennui, l’angoisse, la surprise mais aussi le partage d’une condition et d’une gratitude aussi. Ils sont heureux de m’entendre, et moi aussi ! Les patients qui s’en sortent le mieux sont ceux qui ont connu d’autres confinements en temps de régime dictatorial ou d’exploitation. Ceux-là se font du souci pour nous.

Ces échanges me font du bien. Certes ils ne remplaceront jamais la présence physique, devenue tout d’un coup précieuse, luxueuse même dans son absence. Privation qui modifie notre habitus en profondeur : on intègre, on incorpore cette distance. Je ne sors plus sans mon masque, je traverse le trottoir pour éviter un groupe de personnes, je bondis pour éviter une projection de salive.

Écouter le silence et les mots des poètes et les faire sien : « Je veux que mon âme trouve son corps. »2

Écouter le silence

Recomposer le monde en jetant les concepts dominants qui ne nous serviront plus car adeptes d’une vitesse mortelle, fabricants de bruits qui couvrent les chants d’oiseau, destructeurs de solidarités.

« Il est temps d’entendre ce qu’on ne veut pas entendre
Entendre ce qui ne fait pas de bruit.
Le sang ne fait pas de bruit,
L’oiseau mort ne fait pas de bruit,
Marcher sur un nuage ne fait pas de bruit,
Laisser faire ne fait pas de bruit  
Se taire ne fait pas de bruit.

Mais tout ce silence de tous ceux qui se taisent fait un bruit à ne plus vivre
Mentir ne fait pas de bruit,
Mais mentir, mentir, mentir finit pas faire un bruit à ne plus s’entendre
Un bruit de fin du monde.
La mort ne fait pas de bruit… »3

Le consentement meurtrier4 (concept du philosophe Marc Crépon)

Quand nous nous préoccupons de nos proches, de nos aînés et de nos morts, de notre désir entravé de soigner (ou au contraire décuplé), nous reconnaissons la fragilité de notre vie et sa dépendance à d’autres. Mais nous risquons de nous détourner des vies devenues silencieuses, qui se heurtent à nos frontières et qui meurent en silence dans la Méditerranée ou ailleurs… Ne pas lâcher notre préoccupation des autres, que ce virus voudrait nous faire abdiquer.

 


« Ce qui n’est pas visible n’est pas invisible »

Sadia Diloo, Paris, le 29 avril 2020

« Attention, ceci est un message du Ministère chargé de la santé… »

Paris, mardi 28 avril 2020 à 8h30 : depuis le début du confinement, je continue à me rendre sur mon lieu de travail. J’attends le métro. Ce message diffusé en boucle semble résonner en écho dans la station désertée. Sentiment d’étrangeté.

J’écoute ce qu’il dit : se désinfecter et se laver les mains régulièrement, se tenir à distance les uns des autres, rester chez soi…Puis je regarde autour de moi. Dans le wagon, une jeune femme me donne le sentiment de déambuler d’un bout à l’autre de la rame. Une canette de bière à la main, elle parle sans que je ne puisse attraper le sens des mots qu’elle prononce. Elle finit par tendre la canette à un garçon, adossé à la vitre. Il la prend. Face à moi, une femme est assise. Un homme monte et la reconnait, il s’avance vers elle et l’interpelle, ils se font la bise et se mettent à discuter. Il lui demande où elle dort maintenant ? Si elle va bien.

Station Gare de l’Est : un monsieur est enroulé dans sa couette et regarde le métro arriver puis s’éloigner. A la station Porte de Pantin, assis sur un banc, un jeune homme fume dans une pipe en verre, les yeux dans le vide. Autant de scènes qui se succèdent alors que d’une station à l’autre, le message continue de retentir. En rupture.

A qui s’adresse ce message ? A moi ? Et aux quelques autres qui portent un masque, des gants parfois, qui n’ont pas de vêtements usés, qui se tiennent à distance et ne touchent pas la barre du métro ?

A nous ? Les mots de l’auteur Olivier Marboeuf5, vu en conférence il y a presque un an me reviennent en tête. Comment la violence est « périphérisée » pour être invisibilisée. La violence des territoires d’Outre-mer, des banlieues et des situations ou des conditions qui font parfois éclore cette violence, ramenée vers le centre. Des crises sociales, comme celle des Gilets Jaunes. Aujourd’hui, cette crise sanitaire rejoue la même partition. Je comprends ce qu’il évoquait lorsqu’il parlait d’un sentiment d’inconfort nécessaire, une éthique du privilège qui doit pousser celui qui la vit à ne pas participer, à résister, à dénoncer les processus d’invisibilisation de la violence. La violence que vivent ceux qui sont exclus. Ceux à qui ne s’adresse pas ce message.

Me revient aussi l’exposition « Persona grata »6 visitée encore un peu plus tôt, qui questionnait le sens de l’hospitalité dans nos sociétés. J’avais retenu cette inscription : « Ce qui n’est pas visible n’est pas invisible ».

Que faire de ces réflexions qui m’habitent comme beaucoup d’autres ? Les déposer ici m’a semblé être une manière de résister, de continuer à penser.

 


Étude sur les rêves en temps de confinement : racontez-moi vos rêves !

Claire Mestre, le 10 mai 2020 à Bordeaux

Demain commence le déconfinement…

Ne nous réjouissons pas trop vite, car les contraintes et les menaces seront encore présentes. Le temps a passé, nous avons surmonté la stupéfaction et l’angoisse ; nous nous démenons aujourd’hui face à des questions sans fin et sans réponse… Et maintenant ? Qu’est-ce qui va changer ? Comment faire pour vivre la « distanciation physique » qui est bien une « distanciation sociale » ? Et pour d’autres, les questions sont encore plus obsédantes : comment vivre tout simplement, gagner sa vie et éduquer ses enfants ?

Aux confins de l’inconnu, allez hop sautons !

Cette épidémie révèle une apocalypse que nous craignions tous, une frousse tapie au fond de nous, une alerte criée partout : arrêtez-vous ou le monde va basculer ! Le monde bascule en effet, mais nous ne savons pas où ni comment à cause de ce virus.  Cet événement extraordinaire a généré beaucoup de narrations et de récits, et nous avons été pris par la frénésie de l’écriture, de la recherche, de la fiction, de la création !

Le temps se modifie, l’extérieur s’immisce dans notre intériorité… Et les rêves nocturnes surgissent, combinant les événements du jour ou d’un passé lointain, drainant des angoisses, figurant des intuitions ou des prémonitions.
Qui peut dire ce que signifient les rêves ? Nous éclairent-ils sur notre passé et nos conflits comme l’affirme Freud ? Annoncent-ils la venue d’un Dieu unique comme le raconte la Bible ? Figurent-ils notre relation aux morts et au divin, comme le révèlent les devins-guérisseurs et les religieux ? Ou bien augurent-ils de l’imminence d’un événement, comme le pensent la plupart d’entre nous ? Tout cela en même temps, et son interprétation dépend de celui qui raconte et de celui qui écoute.

Ils font partie pour moi des manifestations humaines qui, comme la transe et la folie, sont intimement liées à une époque ; ils sont les expressions culturelles de ce qui ne peut pas se dire ; de ce qui résiste ou au contraire s’effondre au fond de chacun… Bref, une expression tout à la fois intime et collective.

Charlotte Beradt7, journaliste juive allemande, eut l’idée géniale de récolter les rêves de ses compatriotes lors de l’avènement de l’IIIème Reich… Roger Bastide8, sociologue et anthropologue français, fit de même au Brésil auprès d’une population « noire » acculturée auprès des « blancs ».

Que disent les rêves de notre époque, de nos inquiétudes mais aussi de nos changements intimes aujourd’hui lors de cette épidémie inédite ?

Au début du confinement, j’ai rêvé à des monstres, puis j’ai rêvé que je glissais, ou bien que je me suspendais. Un autre jour, je fis le rêve suivant : Je suis en Chine, dans une ville sombre et j’ai perdu mon chemin. Les maisons sont basses et le chemin étroit. Je retrouve ma route et m’inquiète que les gens me parlent si près, la distance sociale n’est pas respectée, je risque d’être contaminée ! Suit un autre rêve : je suis en Tunisie avec une amie ; je vais rejoindre des militants pour défendre la cause des migrants, car leur camp va être déménagé, « nettoyé »…puis je m’éloigne, je me perds, et vois la ville au loin avec ses bâtiments industriels abandonnés… Je parcours ensuite de larges chemins montagneux.

Quelle est l’interprétation est facile ? La peur de la contamination, mais aussi la présence d’un ailleurs menaçant ou à défendre, la ville abandonnée, l’errance, la nature. Je rêve, je rêve et je vois des pays, des maisons en désordre. Cette nuit, mes voisins envahissaient ma pièce… Trop près trop loin, espace clos et grand air, maison familière ou pays étrangers, tout se chevauche et s’emmêle !

Je vous propose ainsi de me raconter vos rêves, ceux dont vous pensez qu’ils sont en écho avec le basculement du monde ! Faits si possible lors du confinement et après. Envoyez-les à claire.mestre@chu-bordeaux.fr

Un rêve, une date, une signature (votre métier et/ou votre situation), un commentaire si vous voulez et c’est tout !

Merci !

Si ma démarche vous tente et vous intéresse, faites-en part à votre entourage. Je ferai bien sûr un retour de vos rêves avec mes réflexions.

  1. Le mot Chibani est initialement un terme utilisé pour désigner dans leur propre langue les familles de combattants harkis, émigrées en France sous la pression des indépendantistes algériens et dont les membres sont parvenus à l’âge de la retraite. À partir du début du XXIe siècle, le terme est appliqué à une catégorie de population originaire d’anciennes colonies françaises (majoritairement du Maghreb et dans une moindre mesure Afrique subsaharienne et Extrême-Orient) émigrée en France durant les Trente Glorieuses (1945-1975) sans réussir à se forger une situation stable en France et parvenus à l’âge de la retraite dans des conditions précaires.
  2. Nicanor Parra, « Poèmes et antipoèmes. Anthologie (1937-2014) ». Trad. de l’espagnol (Chili) par Bernard Pautrat. Paris : Seuil, 684 p.
  3. Henri Meschonnic, « Il est temps » tiré du recueil de poème « Et la terre coule ». Paris : Arfuyen, 2006.
  4. Concept tiré du livre du même nom « Le consentement meurtrier » de Marc Crépon. Paris : éditions du Cerf, “Passages”, 284 p.
  5. Olivier Marboeuf est un auteur, performeur, curateur et producteur de cinéma. Il est le fondateur du centre Espace Khiasma (www.khiasma.net), qu’il a dirigé de 2014 à 2018 aux Lilas, en proche banlieue de Paris. Puisant dans l’imaginaire et la littérature des Caraïbes autant que dans les mythologies de la banlieue, Marboeuf explore des manières de rendre sensible l’histoire qui s’imprime dans les corps minoritaires et le récit des communautés errantes. Ses textes récents sont notamment publiés sur le blog : https://olivier-marboeuf.com/
  6. Persona grata, une exposition proposée en deux lieux qui interroge la notion d’hospitalité à travers le prisme de la création contemporaine par Musée d’art contemporain du Val-de-Marne et le Musée national de l’histoire de l’immigration du 16 octobre 2018 au 20 janvier 2019.
  7. Charlotte Beradt (1901-1986) est une opposante de l’IIIe Reich qui, de 1933 à 1939, rassemble 300 rêves de femmes et d’hommes ordinaires pour mesurer combien le nouveau régime « malmenait les âmes »… L’ouvrage peut être trouvé dans une nouvelle édition : « Rêver sous le IIIe Reich », trad. Pierre Saint-Germain. Paris : Payot, 2002.
  8. Charlotte Beradt (1901-1986) est une opposante de l’IIIe Reich qui, de 1933 à 1939, rassemble 300 rêves de femmes et d’hommes ordinaires pour mesurer combien le nouveau régime « malmenait les âmes »… L’ouvrage peut être trouvé dans une nouvelle édition : « Rêver sous le IIIe Reich », trad. Pierre Saint-Germain. Paris : Payot, 2002.

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