Routards en Asie. Ethnologie d’un tourisme voyageur

Suzanne Lallemand
Paris, L’Harmattan, 2010

Quels chemins auront-ils donc mené une ethnologue française confirmée, africaniste reconnue pour ses travaux sur l’enfance d’ailleurs – plus précisément sur les représentations et pratiques du maternage en Afrique de l’Ouest – à s’intéresser aux routards en Asie ? ! Quelle contribution sa méthode, l’ethnographie, pouvait-elle apporter à l’étude de ces voyageurs, et notamment à ce rite de passage que constituait bien souvent le voyage en Asie ? A quelles révélations sinon confessions, enfin, avaient pu aboutir cette récente sinon inédite confrontation de l’ethnologue et du voyageur, le premier ayant choisi de traiter le second non plus comme un être haïssable ou source de mépris, mais bien comme un objet d’étude ?

Sans répondre à toutes ces interrogations, le dernier livre de Suzanne Lallemand peut être néanmoins salué comme la rencontre heureuse d’une discipline et d’un objet jusqu’alors rarement réunis. Curieuse et bienveillante, à l’évidence, à l’égard de ces voyageurs croisés au fil d’une enquête effectuée durant une quinzaine d’années en Indonésie, et faisant montre à l’égard de leurs paradoxes d’une sorte de tendre ironie, l’ethnologue aguerrie dresse ainsi le portrait d’une jeunesse voyageuse, héritière des années 70.

Passée l’introduction, l’ouvrage décompose les données de l’enquête et leur analyse en dix-sept chapitres, donnant à découvrir de façon instructive, même si l’on peut en questionner l’ordonnance, les différents points de vue de l’ethnologue sur son objet d’étude. Entre l’approche sociologique de la population étudiée faite au début du livre et l’imposant tryptique théorique – « identité-mondialisation-européanité » – sur laquelle il se clôt, se trouvent ainsi abordés de multiples aspects du voyage : de ses dimensions les plus matérielles (du budget au contenu des sacs en passant par la nourriture et les gîtes) aux plus symboliques (des changements du « lien intergénérationnel » provoqués par ces expatriations, à cette quête obsédante d’authenticité dans les relations tissées avec les gens des pays d’accueil). Après un très intéressant passage consacré à l’histoire de familles hôtelières, les particularités des liens finalement incessants, bien qu’éphémères, unissant ces voyageurs entre eux, sont longuement décrites. Chemin faisant, Suzanne Lallemand tend alors à montrer que leur moderne rite de passage, passée sa phase toujours héroïque de séparation, semble se jouer avant tout dans ces rencontres d’un autre type, toujours entre européens, mais bien à l’autre bout du monde…

En refermant le livre, un constat vient donc à l’esprit. « Est-ce l’Asie qui rend fou ou les fous qui vont en Asie ? » avait été, au cours des années 80-90, la question insistante posée par de jeunes psychiatres coopérants en Inde, tous confrontés aux troubles d’identité atypiques de nombre de leurs compatriotes au cours de leurs périples. Radicalement absents du présent ouvrage, ces vertiges auraient-ils liés finalement aux particularités de l’Inde, ce pays « fait exprès pour se perdre » pour reprendre l’expression d’Antonio Tabucchi ? Ou faudrait-il interroger plutôt les évolutions du voyage, ce dernier balisé aujourd’hui plus qu’hier, et exposant l’exote en quête de rupture non plus tant aux sortilèges du divers qu’à la re-découverte, ailleurs, de ses congénères ? A moins que le point de vue même de l’ethnologue et ses modalités d’enquête ne soient ici en cause, le livre de Suzanne Lallemand pourrait en tout cas se résumer ainsi : enfin devenus objets d’enquête pour l’ethnologie, les Routards en Asie ne basculent plus de l’autre côté du miroir et se sont assagis.


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