Pourquoi l’amour fait mal : L’expérience amoureuse dans la modernité

Eva Illouz
Paris : Seuil ; 2013

Vous qui croyez encore à l’amour avec un grand A, dans sa version romantique, passez votre chemin ! Mais si vous vous interrogez sur l’état des relations amoureuses dans le monde contemporain, vous trouverez sans doute dans ce livre des réponses même si elles ne vous paraitront pas réjouissantes. Car la sociologue Eva Illouz propose une analyse remarquable et décapante de la modernité amoureuse décrite comme un « chaos. » (échecs amoureux, séparations difficulté à s’engager, solitude frustrations).

Cet état des relations entre les hommes et les femmes viendrait du désencastrement des relations amoureuses qui ont été arrachées aux relations économiques et sociales traditionnelles où elles ne pouvaient s’abstraire des exigences familiales et des considérations sociales et économiques. Il en est résulté une libération des capacités de choix, ce qui parait être un progrès, et l’accomplissement d’un idéal de liberté mais met en place une grande transformation affectant le sentiment amoureux, un nouveau type d’écologie. Alors que dans le régime traditionnel la subjectivité amoureuse est soumise à des critères d’évaluation relativement simples et extérieurs au sujet, le choix amoureux est désormais plus réflexif et donc soumis aux conditions d’une autoévaluation permanente ; d’une rationalisation, d’une « logique du calcul », où interviennent des considérations complexes mais impliquant plus profondément le sujet qui y est engagé (cf. son analyse des sites de rencontre).

En somme, le « libre marché » amoureux apparaît comme une jungle où s’affrontent des sujets dont la « valeur » érotique est sans cesse mise à l’épreuve et l’expose alors même que l’amour est devenu un critère essentiel de la reconnaissance vis-à vis de soi et vis-à-vis des autres. Cette situation amène finalement à un « refroidissement de la passion » et contribue par ailleurs à maintenir les femmes dans une situation d’inégalité. La « phobie de l’engagement », qui caractériserait dans le discours des femmes, le style amoureux des hommes affecte en fait les deux sexes. Il tiendrait essentiellement, en dehors de dispositions naturelles (l’horloge biologique), à la position des uns et des autres sur le marché amoamoureux où l’homme aurait davantage que les femmes des possibilités de différer son choix et donc de s’engager. Et cela alors même qu la reconnaissance amoureuse apparaît toujours comme un critère aussi essentiel de l’estime de soi, que les considérations extérieures de nature sociale ou économique.

Dans cette démonstration serrée, dans cette critique implacable de l’économie politique de l’émotion amoureuse ; Eva Illouz met à plusieurs reprises en cause la psychologie et la psychanalyse, accusées de n’être que la manifestation de cette tendance réflexive et évaluative des émotions mais surtout de dissimuler, par les explications individuelles, la raison profondément sociale des incertitudes et donc des souffrances liées à cette « modernité amoureuse ». Mais si d’un côté ce constat appelle en effet une approche complémentariste où la sociologie a sa place, on pourra juger que les critiques d’Eva Illouz rendent compte du point de vue de la psychologie et de la psychanalyse de manière bien simpliste. La caricature, parfois juste tant il est vrai qu’on produit beaucoup de livres de psy banals et sans intérêt, peut servir de repoussoir pour appuyer une thèse. Or les psychanalystes sont sans doute en fait les premiers témoins de ce « chaos amoureux » et ne cherchent pas simplement à en effacer la souffrance par des explications hstoriques individuelles. Ne leur reproche-t-on pas souvent de ne guérir que par surcroît ? Et le portrait du sujet amoureux moderne décrit par l’auteur ne rejoint-il pas en fait ces nouveaux patients narcissiquement indécis souvent présents sur les divans et dans les cabinets ? Du fait de la dureté même de ce régime des émotions, n’est-ce pas précisément là que les sujets en désarroi amoureux viennent chercher comment trouver leur voie ? Eva Illouz n’y croit pas. En dehors de ce constat désabusé, cette analyse profondément désillusionnante, qui n’est pas sans rappeler les romans de Michel Houellebecq, le lecteur ne trouvera pas dans ce livre de solution toute faite au désarroi de notre civilisation. Il y gagnera pour lui-même, pour ses patients, pour les autres, une lucidité finalement libératrice sur les conditions complexes de la subjectivité contemporaine.


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