L’ancêtre en solitude

Simone et André Schwarz-Bart
Paris : Seuil ; 2015

Ce livre est un bijou, un moment rare de transport émotionnel, un diamant brillant de toutes ses facettes. Simone Schwarz-Bart, veuve d’André depuis 2006, offre par cette publication un récit et un témoignage bouleversants.

Le contenu est l’histoire de femmes dont la plus centrale, est l’aïeule de Marie (Mariotte),  Man Louise, fille de la Mulâtresse Solitude, héroïne sacrifiée à la cause anti-esclavagiste. La petite Louise Solite est achetée par la femme d’un riche propriétaire de Guadeloupe ; elle est élevée dans une condition quasi animale d’esclave devant apprendre par cœur une religion partagée entre les saints et le diable et faire sien un « sang maudit, un sang choisi, une réserve de péchés dans le monde ». Sa filiation attire plus la crainte que l’admiration et la fillette est la proie d’un esprit qui la précipite dans la cohabitation avec les diables noirs ; elle est sauvée grâce à un « vieux nègre aux sourcils blancs », puis grâce à Man Pisquette et une lutte épuisante au côté de Jésus. Louise finit par accepter sa condition : « l’esclavage, [étant] monotonie, désert, ennui, et c’est un malheur qui vous met en dessous de votre propre pitié ».  La sortie de cette vie se fait grâce à un pauvre blanc, M. Legrandin, qui la met « en case », c’est-à-dire la rachète et lui offre la vie digne d’une épouse et d’une mère de trois filles. La dernière, Hortensia, petite fille singulière comme sa mère, donne naissance à Mariotte, bâtarde sortie de plusieurs hommes, et plus particulièrement de Raymonique, alors que l’esclavage n’est plus. La petite fille apprend de la bouche de cet homme, qui veut vivre et non plus survivre, sa filiation et surtout elle apprend à lire et écrit un journal. Mariotte comprend son ascendance esclave par le corps marqué au fer de Man Louise, par ses histoires de bien et de mal délimitées par Jésus et par les messages mystérieux de la nature de son morne Pichevin. La petite fille consigne dans son journal la vie de sa famille de femmes, leurs ébats amoureux sous l’œil de Man Louise, attachée à la politesse venue du monde des blancs, ces missié-là, et le respect immense du beau et à peine compris français de France, et tout ce qui ressemble à un missel. Les femmes se demandent si apprendre à lire rend fou, ou bien rend la tête plus légère. Et Mariotte, avançant dans la magie des lettres, pénètre aussi l’énigme du monde des morts, venus de l’Afrique, et celui de la femme Solitude de Guadeloupe sur les épaules de son présumé père. La connaissance fait tomber des illusions et ravive la douleur. Man Louise, appelée Man Z’abeille finit par mourir, alors que son destin de fille de Solitude est raconté par le griot Milo. Quant à Mariotte, devenue vieille femme après une existence à côtoyer les défunts et à mettre en mots l’histoire de l’épopée de son ascendance, elle finit seule partagée entre les souffrances de l’exil et la joie d’avoir taillé des « marches dans l’air » au bout desquelles vit désormais un monde englouti.

Ce roman est magnifique grâce à une prose ensorcelante, et si l’on se demande, en vain, quelle est la part de lui ou d’elle, on goûte jusqu’à l’extase cette écriture chantante et colorée, cette langue tordue avec douceur, infiltrée de créole, qui rend vivants les humains dans une nature rude et pourtant riche de fleurs et d’arbres en nombre inépuisable. Comme dans le grand et beau roman de Simone, Pluie et vent sur Télumée Miracle, plus que la cruauté de l’existence des femmes, c’est la tendresse et la volonté de vivre, coûte que coûte, qui dominent. La fierté de la peau noire jaillit dans la description nuancée de sa consistance, brillante ou terne, dont les reflets et les teintes sont les indices de l’humeur, de l’âge et de l’assurance de celle qui la porte.

La description très fine de la folie causée par la condition d’esclave est extraordinaire. Les relations entre les femmes noires et les hommes blancs sont poignants : même si les positions sont immuablement les mêmes, doublement dominées pour les femmes, la tendresse est transgressive dans sa présence et ne permet pas de vivre l’amour dans l’égalité, pas encore, pourrait-on se dire.   

Ce roman est encore plus bouleversant grâce à l’avant propos de Simone Schwartz-Bart, qui trace une autre généalogie, celle de l’histoire d’une écriture conjointe, de son mari André et la sienne, qui ne s’est jamais arrêtée, malgré la réception critique de leur premier livre Un plat de porc aux bananes vertes. « Histoire d’un blasphème », écrit-elle. Le projet du couple d’écrire sur le « cycle antillais » se concrétise par la publication de La Mulâtresse Solitude. André, son auteur, prend la décision de ne plus publier après la blessure infligée par la réception de ce livre : comment un livre antillais peut-il être écrit par un Juif européen déchiré par la Shoah ? La découverte de morceaux entiers du cycle antillais dans les archives de l’écrivain, fait revivre l’exaltation créatrice du couple, et ressuscite le projet, qui, plus qu’une création littéraire est une œuvre à multiple facettes : elle montre avec panache, sans morgue et sans intention moralisatrice, que la culture naît aussi de l’imagination, que le récit peut mettre à l’honneur la vie des « presque-rien », et que celui qui a dans son histoire familiale la présence abominable de la Shoah peut reconstruire l’histoire de femmes brisées par l’esclavage. Enfin, et pour notre joie de lecteurs, elle invente ce qu’est le métissage à l’heure de la mondialisation, non pas seulement une histoire de racines, mais l’incarnation d’êtres qui refusent les clivages, bourreau/victime, blanc/noir ; elle nous autorise à suivre la voie de ces écrivains : devenir des transfuges de notre condition, refuser la souffrance et aider les humains à vivre. À l’heure où un mémorial de l’esclavage vient d’être inauguré à Point-à-Pitre, il est bon de rappeler que les écrivains créoles, dont le couple Schwartz-Bart, ont commencé depuis longtemps l’œuvre du tissage des cultures et des histoires, qui nous permet de choisir l’ancêtre Solitude comme héroïne de notre temps et de notre panthéon. Mille mercis à eux deux.


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