Jacques et la corvée de bois

Marie-Aimée Lebreton
Buchet-Chastel, Paris, 2020

Nous retrouvons avec plaisir l’écriture de Marie-Aimée Lebreton, dense, elliptique et captivante. « Dans une langue magnifique, l’Algérie et la traversée d’une guerre encore inavouée » écrit l’historien Benjamin Stora sur le bandeau. Une écriture que nous avions déjà appréciée dans 107 ans (également chez Buchet-Chastel en 2014). En 1960, Jacques, un homme de 20 ans ayant toujours vécu à Nîmes, est appelé pour faire son service militaire en Algérie. Il n’a alors aucune idée de ce qui l’attend et n’a même jamais entendu la chanson Le déserteur de Boris Vian, alors interdite à la vente et de diffusion à la radio. Le roman s’ouvre sur le premier contact de Jacques avec l’armée, sa légitimation de la violence et du meurtre, qui transparait déjà à travers le tutoiement : « Ça lui avait fait tout drôle que Mangano [le sergent recruteur] le tutoie. Il se disait que c’était sans importance, mais ça lui avait fait tout drôle quand même » (p. 5). Première brutalité, suivie par les rires gras de l’adjudant qui explique que la mission du régiment consiste à « accompagner la transition » (p. 23). Viennent ensuite les violences qu’il est contraint de commettre, répandre la terreur dans les villages, pratiquer la torture et participer à la « corvée de bois », à savoir l’exécution sommaire de prisonniers dans une mise en scène cynique. « Demain Rolles [l’adjudant] lui demanderait de faire la corvée de bois. Ça se passerait mal » (p. 52).  Jacques se défend à sa manière. Après avoir vu un camion détruit par des grenades et les cadavres des soldats enchevêtrés dans la ferraille, il tente de s’absenter psychiquement. Dormir est un premier refuge, telle une « désobéissance à ce qui les hantait dans la journée. Le sommeil restaurait leur dignité » (p. 45). Il résiste un temps, mais n’arrive pas à envoyer sa lettre à la femme qu’il aime : « Aucune parole ne viendrait donner du sens, rien qui puisse les sauver » (p. 60). Une perte de sens qui se fait insupportable lorsque, lors d’une cérémonie militaire à Alger juste après l’indépendance, il entend François, l’ami de toujours, fils de bonne famille devenu officier, déclamer un discours sur « le sens de l’engagement militaire » (p. 90) et faire l’éloge implicite du meurtre. Le chagrin envahit Jacques « comme une vague mortelle et froide » (p. 95). La beauté des paysages et la douceur du parfum des citronniers n’y feront rien. Le lien s’est définitivement brisé avec son passé, la beauté, l’amitié, l’amour et Nîmes.

On pense à Frantz Fanon, à l’hôpital de Blida de 1953 à 1956, relatant dans Les damnés de la terre les troubles mentaux d’un policier français envahi par les voix de ceux qu’il a torturés. On pense également à Full Metal Jacket de Stanley Kubrick, à la déshumanisation et au processus de soumission des Marines à l’autorité, puis à la mise en scène ludique et perverse de ce vietnamien tué, mis assis, avec un chapeau lui cachant les yeux. On pense, enfin, qu’il y a eu plus de suicides de vétérans que de soldats américains morts au Vietnam.

Marie-Aimée Lebreton a écrit Jacques et la corvée de bois en pensant à son père, lui-même appelé en Algérie à cette période. Revenu, il en a peu parlé, mais il a écrit des carnets qui se sont malheureusement perdus alors qu’il les lui envoyait par voie postale. Par son écriture, l’auteure redonne à son père les mots perdus. A lui, et aux autres, à ceux qui ont voulu résister et qui ont été brisés, ceux qui ont eu Vingt ans dans les Aurès et ailleurs.

Philosophe et écrivaine, Marie-Aimée Lebreton met en récit avec talent les effets des traumatismes psychiques graves, les mécanismes de défense mobilisés jusqu’à l’effondrement final devant l’ultime trahison.


Inscrivez-vous
à notre newsletter

Abonnez-vous à notre liste de diffusion
et recevez des nouvelles de la revue L'autre directement dans votre boîte email.

Merci pour votre inscription !