Dernier jour sur terre

David Vann
Paris, Éditions Gallmeister, 2014

Le 14 février 2008 entre 15h05 et 15h11, Steven Kazmierczak, un jeune homme dérangé, a pénétré dans la Northern Illinois University armé d’un fusil à pompe Remington calibre 48, d’un Glock, d’un Sig Sauer 9 mm et d’un petit pistolet de rechange. Il a abattu cinq personnes, en a blessé vingt et une, puis s’est suicidé. Le simple énoncé de ce fait divers serait déjà en soi une nouvelle effrayante et incompréhensible. Mais la multiplication de ce type d’assassinats (Colombine, Utoya, Paris, Toulouse, Chattanooga, etc),  apparemment sans lien autre qu’une décision individuelle se rattachant de manière plus ou moins lâche à une cause ou à une idéologie qu’elle soit djihadiste ou suprémaciste blanche, les rend plus énigmatique encore. Ni la lecture idéologique, ni, pire encore, les lectures platement culturalistes ou postcoloniales ne rendent compte de ces formes de radicalisation. L’énigme ainsi posée lance un défi à la compréhension des sciences sociales et de la clinique  qui peinent à trouver une logique. Le sens commun parlera alors de  « folie », mais ce n’est que repousser le problème. Pourquoi cette  « folie » ?

Le livre de David Vann, parce qu’il est celui d’un écrivain, pourrait  aider pour une part à nous éclairer. Ce n’est pas pour autant un roman, mais le récit documenté de la vie et des derniers jours de l’assassin, comparable au chef d’œuvre de Truman Capote De sang froid, également par son style sec et sans fioriture. Ce qui a attiré l’attention de Vann, universitaire américain né en Alaska, est la similitude entre un épisode de la vie de Kazmierczak et de  la sienne, le suicide de son père, le même culte transmis  des armes et de la chasse. Vann finalement s’interroge : comment leurs deux destins ont-ils pu être si différents ? Comment a-t-il pu lui-même échapper au destin de Kazmierczak ?

Il est frappant de voir chez celui-ci une existence marquée par une perpétuelle déliaison, par une incapacité permanente à établir des liens tant sociaux, professionnels ou sentimentaux, et où  même l’adhésion aux thèses des suprémacistes blancs est si fragile qu’elle semble inapte à structurer une certaine consistance sociale. On semble face à un « héros négatif », un « perdant radical » organisé à ce qui ne parait être autre chose que ce que Freud a appelé pulsion de mort, c’est-à-dire recherche d’un arrêt vital. Un tel document revêt donc un intérêt remarquable et pourra donner matière, comme L’instinct de mort de Jacques Mesrine jadis étudié par Jean-Pierre Chartier ou les Mémoires de Schreber, à penser là où la pensée semble précisément manquer.


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