Article de dossier

© Liz Grace, 27 juin 2010. Source (CC BY 2.0)

L’intime et le politique

Projet pour une ethnopsychanalyse critique

et


Claire MESTRE

Claire MESTRE est psychiatre et anthropologue, co-rédactrice en chef de la revue L’autre, membre de l’association Mana.

Marie Rose MORO

Marie Rose MORO est professeure de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, Université de Paris-Descartes, chef de service de la Maison de Solenn, Maison des adolescents de Cochin. Chercheure au PCPP EA 4056 Sorbonne Paris Cité, Institut de Psychologie et CESP, INSERM.

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Pour citer cet article :

Mestre C, Moro MR. L’intime et le politique. Projet pour une ethnopsychanalyse critique. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2011, volume 12, n°3, pp. 263-272


Lien vers cet article : https://revuelautre.com/articles-dossier/lintime-et-le-politique/

L’intime et le politique. Projet pour une ethnopsychanalyse critique

À travers l’analyse dialectique des écrits de Frantz Fanon et d’Octave Mannoni sur le racisme et le traumatisme psychique au temps de la colonisation, les auteurs proposent une lecture ethnopsychiatrique critique de ces deux phénomènes. Frantz Fanon, dont l’œuvre psychiatrique est mal connue en France, a analysé, à travers ses observations médicales et cliniques, les effets aliénants du colonialisme et a fait de la psychiatrie un outil de combat. Il contredit Mannoni notamment sur l’interprétation univoque du racisme comme projection psychique et sur l’interprétation du trauma comme castration. En effet, la psychanalyse ne peut, seule, comme lecture totalisante, rendre compte de leurs effets complexes sur la psyché, sans tenir compte du contexte historique et politique. La lecture dialectique de ces deux démonstrations amène à l’enseignement de Devereux de l’articulation de la psyché et de la culture, culture et politique étant liées. Cette ethnopsychanalyse critique a comme projet de mieux écouter nos patients migrants et de construire une relation entre les cultures, qui n’excluant pas la différence, renonce au racisme.

Mots clés : colonisation, ethnopsychiatrie, exilé, Frantz Fanon, Octave Mannoni, psychanalyse, psychisme, racisme.

The intimate and the political. Towards a critical ethnopsychoanalysis

Through the dialectical analysis of the papers of Frantz Fanon and Octave Mannoni on racism and psychological trauma during colonization, the authors propose a critical ethnopsychiatric reading of these two phenomena. Frantz Fanon, whose psychiatric work is hardly known in France, analyzed through clinical observations the alienating effects of colonialism and used psychiatry as a means of combat. He contradicted Mannoni in particular on the unambiguous interpretation of racism as a psychic projection and on the interpretation of trauma as castration. Indeed, psychoanalysis alone as an exclusive reading cannot explain their complex effects on the psyche without taking into account the historic and political context. The dialectical reading of these two demonstrations brings about the teachings of Devereux : the articulation of psyche and culture, culture and politics being linked together. The project of this critical ethnopsychanalysis is to thoroughly listen to migrant patients, and to build a relation between cultures, which, without excluding difference, gives up racism.

Keywords: colonization, ethnopsychiatry, exile, Frantz Fanon, Octave Mannoni, psyche, psychoanalysis, racism.

Lo íntimo y lo político. Proyecto por un etno-psicoanálisis crítico

A través del análisis dialéctico de los textos de Frantz Fanon y de Octavio Mannoni sobre el racismo y el traumatismo psíquico en la época de la colonización, les autores proponen una lectura etno-psiquiátrica crítica de esos dos fenómenos, Frantz Fanon, cuya obra psiquiátrica es mal conocida en Francia, analizó, a través de observaciones medicales y clínicas, les efectos alienantes del colonialismo e hizo de la psiquiatría una herramienta de combate. Él contradice Mannoni sobre todo en la interpretación unívoca del racismo como proyección psíquica y sobre la interpretación del trauma como castración. De hecho el psicoanálisis no puede, por sí solo, como lectura totalizante, dar cuenta de sus efectos complejos sobre el psiquismo, sin tener en cuenta el contexto histórico y político. La lectura dialéctica de esas dos demostraciones lleva a la enseñanza de Devereux de la articulación del psiquismo y de la cultura, estando ligadas la cultura y la política. Este etno-psicoanálisis crítico se propone una mejor escucha de los pacientes migrantes y la construcción de una relación entre las culturas que renuncie al racismo sin excluir la diferencia.

Palabras claves: colonización, ethnopsiquiatría, exiliado, Frantz Fanon, Octave Mannoni, psicoanálisis, psiquismo, racismo.

L’intime et le politique sont deux termes qui pourraient se penser indépendamment, de façon clivée. Or, notre pratique de soins auprès des populations migrantes, et aussi des victimes de la torture et de la répression politique, nous ont convaincues d’aborder ces deux thèmes ensemble, avec une question essentielle, propre à notre outil le complémentarisme : comment les articuler ? Pour le complémentarisme, la référence pour l’analyse du sujet et de l’intime est la psychanalyse, celle pour le groupe et le collectif est l’anthropologie. Cette double référence peut être traversée par un courant critique, celle de l’analyse historique qui permet la mise en évidence des rapports de pouvoir, autrefois à l’œuvre sous la colonisation, mais actuellement dans d’autres contextes. Cet exercice donne des outils prompts à repérer de nouveaux rapports de pouvoir qui influent sur notre rapport à l’autre.

À l’occasion du cinquantième anniversaire de la mort de Frantz Fanon, des publications ont souligné comment sa pensée demeure féconde et a engendré des outils intellectuels et méthodologiques pour affronter les exclusions d’aujourd’hui (Mbembé 2011 ; Renault 2012). Frantz Fanon était psychiatre et son apport fondamental reste encore peu connu en France. Sa pensée a été celle d’un militant anticolonialiste, mais il n’est pas anodin qu’elle ait émergé au sein de sa réflexion de psychiatre, qui a pratiqué en Algérie pendant la colonisation et la guerre de libération, et qui a tenté d’articuler le psychisme et l’histoire dans Peau noire, masques blancs. En cela, elle a été précurseur par rapport aux études postcoloniales impulsées par Edward Saïd. Fanon a été très méfiant à l’égard de la psychanalyse, l’utilisant et la rejetant tour à tour. Grâce au témoignage d’Alice Cherki, psychanalyste, on sait sans hésitation qu’il a fait une large place à la psychanalyse dans les soins prodigués à autrui, qu’il était également un grand lecteur de Freud. Octave Mannoni, contemporain de Frantz Fanon laissa le souvenir d’un grand psychanalyste en France mais son ouvrage Psychologie de la colonisation laissa un goût amer, voire franchement hostile aux tenants de l’anticolonialisme, et fut sévèrement critiqué par les anthropologues1. Pourtant, l’analyse dialectique de ses deux pensées nous permettra de comprendre que l’utilisation de la psychanalyse ne peut se passer d’une analyse rigoureuse du contexte politique où elle se déploie.

L’analyse intertextuelle des deux auteurs permettra de comprendre comment la colonisation comme projet économique et impérialiste s’intrique avec l’intimité des sujets, colonisés d’une part et coloniaux et colons de l’autre. Cette réflexion dialectique croisera la réflexion de Devereux sur l’alliance de la culture et du politique, la culture au singulier comme principe organisateur de la psyché, la « culture en soi ». Ainsi, ce détour par la psychiatrie sous la colonisation permet de comprendre comment une politique xénophobe a des conséquences sur le soin psychique auprès des exilés, sur le psychisme, le leur et le nôtre.

Courte biographie de Fanon2 et Mannoni3

Il est important de contextualiser leurs écrits, en mettant en exergue l’importance de la colonisation dans leur pensée intellectuelle et philosophique.

Frantz Fanon (1925-1961) est né en Martinique, il fut l’élève de Césaire, et ses premiers contacts avec la métropole furent marqués par la violence : il la rencontra dans la guerre (Première Guerre mondiale), mais surtout dans le mépris et la discrimination que les combattants antillais et des colonies suscitaient. Il en gardera pour sa vie entière « une culture de résistance ». Plus connu est son parcours d’étudiant à l’université de médecine de Lyon. Il y découvrit également la philosophie et se lança dans l’écriture, avec notamment une première publication dans la revue Esprit sur le « Syndrome nord-africain » (Fanon 1952), comme symptôme du racisme médical. Peau noire, masques blancs sera publié en 1952 au Seuil. Ce livre décapant, très en avance sur les autres écrits sur le racisme, illustre la pensée naissante de Fanon qui témoigne des dégâts du discours dominant en l’occurrence colonial sur la personne et son inconscient. Fanon se fit le penseur de l’aliénation et surtout proposa comme seule issue possible l’action sur le réel. Le matériel utilisé est multiple, issu de sa propre expérience de « nègre » en France, de la clinique, de la littérature et aussi de sa confrontation avec Mannoni. Des grandes questions émergent qui restent pour nous cliniciens totalement d’actualité : l’aliénation à la langue dominante, le passage à l’universel par le particulier, la nécessité de l’engagement du corps et de la pensée face à l’aliénation, y compris dans l’institution asilaire.

Fanon mit en exercice la psychothérapie institutionnelle à Saint-Alban en Lozère avec son unique maître, le Dr Tosquelles, psychiatre et émigré espagnol antifranquiste. Fanon résista à la psychanalyse, même si elle fut une référence fondamentale : il était avant tout préoccupé par le psychisme dans l’histoire, psychisme dans la réalité sociale, discriminante surtout.

Fanon arriva à Blida (non loin d’Alger) où il fut nommé chef de service et où il restera trois ans (1953-1956). Il découvrit une société dont la réalité était très lointaine d’une Algérie qu’on aurait voulue française, c’est-à-dire porteuse des valeurs de la République : le racisme colonial y était omniprésent, paternaliste et ségrégationniste. Fanon découvrit également une société plurielle où se côtoyaient malgré tout, Juifs d’Algérie, Européens, et Arabes et Kabyles musulmans. Fanon organisa une véritable révolution des soins psychiatriques dans un hôpital public marqué par la pauvreté des moyens, l’abandon des malades et la résignation des médecins : organisation de fêtes, d’activités culturelles, des ateliers d’artisanat où personnel infirmier et malades collaboraient. Cette organisation fut une véritable réussite auprès des femmes européennes…, mais sans intérêt pour les hommes musulmans. La création d’un « café maure », la mise en valeur des fêtes religieuses et de la culture algérienne à travers la musique et les contes, permettront aux aliénés de s’y identifier. Fanon organisa également des réunions institutionnelles où furent travaillés l’accueil et l’histoire de chacun. Il sortit aussi des murs de l’asile pour apprendre à connaître avec ses internes les pratiques culturelles et thérapeutiques du pays. L’action de Fanon se déployait alors que la pensée psychiatrique dominante était celle de d’École d’Alger. La création de lieux de loisirs pour les malades, l’enseignement aux infirmiers et l’ouverture d’un service ouvert furent, dans ce contexte, tout à fait révolutionnaires.

Fanon continua à réfléchir dans ce bouleversement institutionnel qui accompagna l’avancée de sa pensée en mouvement. Il était connu pour ses positions anticolonialistes et c’est ainsi qu’il fut contacté par le Front de Libération National (FLN) en 1955. C’était sa compétence de médecin psychiatre qui était sollicitée pour soigner les troubles mentaux des maquisards. L’équipe de Fanon mena ainsi de front une intense activité de soins psychiatriques, de recherches innovantes (par exemple, nouveau TAT, recherche sur les djouns dans la psychopathologie…) et de militantisme anticolonialiste. En 1956, dans un contexte de luttes anticoloniales et l’explosion d’un conflit armé, Fanon tout en intensifiant ses liens avec la résistance, continua d’écrire : il prononça « Racisme et culture » au premier Congrès des écrivains et artistes noirs à Paris (publié en 1956). Il y défendit l’idée que la forme du racisme est contemporaine d’un contexte, et que le racisme d’alors s’attaquait par l’oppression et la spoliation à ce qui rendait vivante une culture, en la momifiant et la cadavérisant. En Algérie, les affrontements se sont durcis, l’hôpital de Blida fut considéré comme « un véritable nid de Fellaghas » et Fanon démissionna et il fut expulsé. Il s’éloigna progressivement des intellectuels français, frappé par l’atmosphère de silence qui régnait en France ; sa décision prise, il partit pour Tunis en 1957, acheminé par la branche française du FLN.

Octave Mannoni (1899-1989) est né en Sologne, de parents corses, il fit des études de philosophie à Strasbourg. Bi-admissible à l’agrégation de philosophie, il fut recalé à l’oral. Dans les années 1920, il enseigna à la Martinique, au lycée Schœlcher, et se lia d’amitié avec le poète Gilbert Gratiant, l’un des premiers à écrire des poèmes en créole. Ils fondèrent ensemble la revue Lucioles. Dans les années 1930, il fut professeur de philosophie à Madagascar, à la suite de Jean Paulhan, et fréquenta les cercles instruits malgaches dont le grand poète Jean-Jacques Rabearivelo (2010). En 1945, il devint chef du service d’information de l’île. Dans ses attributions, il se voit confier la direction du support de la propagande officielle : la Revue de Madagascar, où il donna place à la tradition littéraire malgache. Le général de Gaulle le rappela en France en 1947, car il préconisait l’indépendance de Madagascar, et avait des prises de position en faveur des nationalistes malgaches, qui étaient en contradiction avec ses fonctions de chef du Service général de l’information. La révolte de 1947, réprimée dans le sang, lui servit de support pour une analyse des relations de dépendance en situation coloniale, des fantasmes inconscients que les colons plaquaient sur les « indigènes » et sur la violence sous-jacente du processus de colonisation. Elle fut publiée en 1950 sous forme d’un essai, Psychologie de la colonisation, réédité en 1984 et en 1997 (contre son avis semble-t-il).

Son ouvrage majeur en ethnopsychologie, Psychologie de la colonisation, explicitait une conception des relations colonial-colonisé qui furent violemment critiquées par Aimé Césaire et de façon acerbe par Frantz Fanon (dans Peau noire, masques blancs). À la même époque, vers la fin des années 1940, il entama une analyse avec Jacques Lacan. Il devint ensuite psychanalyste. Proche de Lacan, il sut garder son indépendance et nourrit sa réflexion aux sources de la littérature. Avec sa femme, Maud Mannoni, et Patrick Guyomard, il fondit le Centre de Formation et de Recherches Psychanalytiques (CFRP) en 1985. On retiendra un article désormais célèbre Je sais bien, mais quand même, publié dans les Clés pour l’imaginaire (1969), qui indique précisément comment une croyance peut survivre au démenti de l’expérience.

Ainsi, ces deux hommes eurent des parcours fort différents, du fait de leur origine, de leurs conditions sociales colonisé/colonial, de leur « race ». Le premier a souffert de sa condition de « nègre » en France où il avait combattu, le second évita les combats de guerre, mais connut les conditions de colonial en tant qu’enseignant notamment. Tout deux furent des anticolonialistes, nourris de philosophie, de littérature et de psychanalyse. Ces deux intellectuels ont pensé la psyché humaine en prise avec la colonisation, qui fut un événement historique mondial important, et a laissé des traces, des interrogations qu’il nous faut transformer en matière à penser. Mais cette histoire postcoloniale est encore trop peu pensée aujourd’hui en France notamment.

Le racisme : structure politique ou défense psychique ?

Le premier texte de Mannoni Psychologie de la colonisation paraît en 1950, trois ans après le soulèvement malgache de 1947, réprimé dans une violence inouïe, trois ans avant Peau noire et masques blancs et six ans avant le premier Congrès des artistes et écrivains noirs à Paris dont le projet était « d’analyser les responsabilités de la culture occidentale dans la colonisation et le racisme » sous l’égide d’Alioune Diop. Cette contextualisation est importante : peut-on comprendre le racisme du colon uniquement comme une structure psychique qui déresponsabilise la « civilisation européenne et ses représentants les plus qualifiés », comme le propose Mannoni ?

Les formules qui nous restent de son œuvre sont ambiguës et gênantes : « Le Nègre, c’est la peur que le Blanc a de lui-même », affirmation qui nie toute rencontre. Il s’agissait de critiquer le racisme du « colonial européen » typique, qui, ne parvenant pas à affronter ses pairs, choisit la voie de la domination sur des colonisés vus comme inférieurs. Une formule brève résumerait la pensée de Mannoni : « Les Européens coloniaux… servaient mal une cause qui était bonne » (Vergès 1999 : 82). Ainsi, en proie à des complexes infantiles mal adaptés à la réalité, le colonial est tenté par « un monde sans hommes ». Cette analyse, selon laquelle le colonial tire des bénéfices psychiques d’une situation coloniale, a été reprise par Albert Memmi (1957) et trouverait des prolongements dans la postcolonie, pour les Métropolitains dans les départements d’Outre-mer pour Françoise Vergès : « l’amour » pour l’autre peut être empreint d’ambivalence et de paternalisme.

Mannoni affirme également que « la colonisation a reposé sur l’existence du besoin de dépendance » de certains peuples, autrement dit, la situation coloniale ne se justifiait que comme satisfaisant également les complexes infantiles du colonisé. La révolte malgache est analysée comme la crainte des Malgaches d’un abandon des Français. En bref, le racisme, la révolte ne sont vus que comme des défenses psychiques, conclusions qui ignorent le projet de la colonisation et les retentissements de l’après-guerre sur les pays colonisés, c’est-à-dire une attente à l’égard de la Métropole d’une reconnaissance en droit des « Indigènes » qui s’étaient beaucoup impliqués dans la Seconde Guerre mondiale. Les affirmations de Mannoni terniront ces écrits qui affirment la dépendance essentielle du Malgache en attente de colonisation, et qui défendent la politique officielle « antiraciste » de la France.

Frantz Fanon
Frantz Fanon

La réaction de Fanon est virulente, inversant la perspective : « C’est le raciste qui crée l’infériorité », écrit-il, dans Peau noire, masques blancs, et la véritable source conflictuelle n’est pas intrapsychique, mais entre les structures sociales et le colonisé. Ainsi c’est le projet colonial qui est intrinsèquement raciste. Toute l’œuvre de Fanon est parcourue par cette démonstration : le racisme pénètre l’exercice médical lorsque le médecin français devant un « patient nord-africain » ne comprenant pas sa douleur, l’affuble d’un diagnostic péjoratif « le syndrome nord-africain ». Dans Racisme et culture, Fanon pense le racisme comme évoluant avec la culture qui l’héberge : il y eut le racisme justifié par la biologie (qui s’appuie sur la forme du crâne, « la lobotomie physiologique du Noir », etc.), puis celui justifié par le « primitivisme » (qui invente « la labilité émotionnelle du noir »)4. La colonisation est ainsi un système qui brise différents systèmes de référence : les valeurs, la culture, elle momifie la culture. « L’apathie des indigènes » en est une conséquence. La chosification de l’homme colonisé, la destruction de sa raison d’être, implique la formation du « complexe de culpabilité ». L’opprimé en vient à intérioriser l’oppression puis à se dénigrer. Infériorité et culpabilité en sont les conséquences. La revalorisation de la culture « encapsulée » se substantialise, en situation paradoxale avec le niveau technique en état.

Pour dialectiser ces deux pensées sur le racisme, on pourrait dire que Mannoni utilise la psychologie et la psychanalyse pour démasquer les uns et les autres sans intégrer les rapports de force du contexte lui-même, Fanon fait de la psychiatrie un outil politique de lutte contre le colonialisme.

Octave Mannoni
Octave Mannoni

Mannoni cependant tombe dans le travers d’une pensée entachée d’une anthropologie différentialiste des « mentalités » qui essentialise les psychés, et ignore en fin de compte, la structure oppressante de la colonisation. À ce titre, elle sera toujours soupçonnée de racisme.

Fanon luttera par sa pratique psychiatrique (entre autres, car il fut aussi un combattant de lutte à côté du FLN) contre les idées racistes de son temps, en critiquant notamment le courant psychiatrique de l’école d’Alger, et en mettant sur pied des structures de soin très innovantes tenant compte du contexte culturel. Mais il gardera de la prudence, voire de la méfiance à l’égard de la psychanalyse.

La violence dans l’Histoire et la psyché

Un autre sujet à controverse concerne l’analyse des rêves, outil utilisé par Mannoni pour illustrer ce qu’il nomme le « besoin de sécurité de protection » des Malgaches. Ces rêves furent recueillis en période de troubles, lors de l’insurrection de 1947. Le rêve suivant était pour lui un rêve type (souvent retrouvé dans ses enquêtes), c’est un cauchemar : « Je suis poursuivi par un taureau noir furieux. Plein de terreur, je monte dans un arbre où je reste jusqu’à ce que le danger soit passé. Je redescends tout tremblant ». Le psychanalyste en herbe voyait dans le taureau noir un militaire sénégalais (présent au côté des Français pour l’écrasement de la révolte paysanne). Le taureau noir était interprété comme la menace de castration du père, et d’autres éléments (la maison) comme la protection maternelle.

Fanon répondit à Manonni que le rêve se devait d’être compris en son temps, et en l’occurrence en temps de violence oppressive et meurtrière, et non comme révélation d’un matériel sexuel refoulé. Dans une très longue note de bas de page (1952 : 84), Fanon dévoile les tortures faites à Tananarive par un dénommé Baron dont les hommes de main étaient des tirailleurs sénégalais, et affirme que, dans les rêves, les représentations n’étaient rien d’autre que la réalité de la répression politique.

La clinique des traumatismes psychiques en situation de guerre peut s’enrichir des observations de Fanon. Exposées dans Les Damnés de la terre, elles intriguent. Ce sont des histoires cliniques très détaillées, mais sans commentaires. Doit-on les comprendre uniquement comme une volonté de choquer, d’illustrer la violence de la guerre et ainsi d’apporter un argument supplémentaire à sa lutte anticolonialiste, comme le suggèrent Razanajao et Postel (1975) ? Ces conclusions trop courtes et simples ne permettent pas d’aborder des questions qui resteront sans réponse, à une époque où la psychanalyse balbutie encore sur ces questions : pourquoi Fanon a-t-il choisi ces observations et pas d’autres ? Qu’en dit leur mise en forme ?

Il est évident que Fanon met sans cesse en regard le contexte, c’est-à-dire une guerre coloniale qui est aussi une guerre civile, où s’affrontent des populations qui ont longtemps vécu ensemble, et le « terrain », c’est-à-dire, selon les termes de Fanon, « l’histoire psychologique, affective et biologique du sujet » (op. cit. : 179). Elles montrent également comment victimes et bourreaux ne sont pas épargnés par la violence de la guerre, comment elle modifie de façon radicale le rapport d’un homme à l’autre, l’un le colonial et l’autre le colonisé, et marque leur conscience collective.

Ainsi ces situations illustrent la complexité du traumatisme et ses conséquences : Fanon reconstruisant minutieusement les circonstances de l’éclosion symptomatique retrace les méandres de la psyché, et son inscription culturelle et historique. Ainsi, comme dans le cas n° 1 de la Série A intitulé « Impuissance chez un Algérien consécutive au viol de sa femme » (ibid. : 181), le psychiatre parcourt, par son attention extrême, les conflits intrapsychiques, les impasses individuelles, les transgressions et les interdits piétinés, mais aussi leur résolution dans la relation thérapeutique ; le conflit psychique intriqué dans la guerre de libération trouve une issue par rapport à un idéal de justice et par le renouvellement de soi. À l’absence de commentaire, pourrait répondre une phrase écrite dans un recoin de son texte (en bas de page) qui exprime parfaitement l’effet inattendu de l’histoire sur la psyché : « Autrement dit, nos actes ne cessent jamais de nous poursuivre. Leur arrangement, leur mise en ordre, les motivations peuvent parfaitement a posteriori se trouver profondément modifiés. Ce n’est pas l’un des moindres pièges que nous tend l’Histoire et ses multiples déterminations. Mais pouvons-nous échapper au vertige ? Qui oserait prétendre que le vertige ne hante pas toute existence ? » (ibid. : 180). Considérons-la comme un appel discret et puissant pour introduire dans nos cadres thérapeutiques, outre l’évolution des représentations psychiques selon les investissements pulsionnels, leur remaniement sous l’impact de l’Histoire.

Pour une analyse dialectique de ces écrits

La colonisation et les rebellions anticolonialistes ont eu des conséquences manifestes sur la psyché des hommes, Fanon et Mannoni nous en montre chacun une facette.

Ainsi, pour Fanon, la question raciale est intime et narcissique, il peut ainsi l’analyser grâce à son propre vécu, mais elle est également une question politique où la psychanalyse n’aurait rien à dire. On a oublié l’action innovante de Fanon en psychiatrie, mais on a beaucoup commenté son concept d’aliénation. Il est aujourd’hui beaucoup critiqué, voire abandonné. Ce concept sous-entendait que le sujet colonisé se devait de se désaliéner en extirpant la culture du dominant jusque dans sa psyché, tâche aux idéaux écrasants et très culpabilisante. Ceci s’avère être une tâche sans fin, puisque la domination coloniale a été remplacée ensuite par d’autres dominations…la décolonisation comme table rase ne pouvait mener qu’à la déception (Vergès op. cit. : 84). Ainsi le message de lutte de Fanon derrière le concept d’aliénation montre ses limites s’il est compris comme une extirpation psychique pour atteindre une vie libérée ; il ne pourrait alors plus rendre compte de la problématique psychique évoluant dans un univers colonisé antillais, puisqu’il s’agit désormais de « faire avec » selon les aléas de sa propre histoire (André 1984).

La proposition de Mannoni par rapport au racisme pose également ses limites : ne voir le racisme que comme des défenses psychiques, comme un masque à faire tomber, nie la responsabilité idéologique. Mannoni écrira ensuite The Decolonization of myself (1969), qui exprime comment la décolonisation procède également d’une remise en question de la psyché dans ses rapports à autrui, processus dont on peut penser qu’il s’est effectué pour lui en dehors de l’expérience psychanalytique, dans ce que Roudinesco (1999) nomme « le doute fondateur », c’est-à-dire par cheminement dialectique, et notamment par confrontation avec la pensée de Fanon. Il prolongera cette réflexion également à travers un autre concept la « désidentification » (1985), qui permet de comprendre qu’il n’existe pas un moi authentique sous le masque blanc, mais des processus identificatoires successifs, qui permettent à l’autre d’affirmer : « regarde les grimaces que je fais, ce sont les tiennes, je te les renvoie ».

Le racisme dénoncé par les deux auteurs sévissait selon trois formes : comme construction idéologique inhérente à la colonisation, comme préjugé des coloniaux et comme pratiques discriminantes et ségrégationnistes. Fanon a dénoncé l’idéologie alors que Mannoni l’a mésestimée, voire même excusée, alors qu’il a tenté de déconstruire le préjugé et ses mécanismes psychiques. Le fait colonial était une structure d’oppression, que même les plus avertis n’ont pas toujours perçue de façon contemporaine comme une réalité oppressante et négatrice de la liberté de l’autre ; il pénétrait les consciences de façon profonde. Il faut avoir été du mauvais côté de la colonisation pour se rendre compte à quel point elle a été un phénomène d’oppression institué (Mestre & al. 2010). Comme Fanon et Césaire (1955) avant lui, Fanon a eu ainsi le mérite de montrer comment l’idéologie traverse la pratique psychiatrique et infiltre les psychés, du fait d’une construction historique de l’autre.

Ces écrits ont eu des conséquences sur les anticolonialistes et les enfants de la (dé) colonisation que l’on pourrait résumer en quelques mots : la défaite de Mannoni5 pour les anciens colonisés, l’élan de Fanon pour d’autres, et des commentaires qui continuent jusqu’à ce jour.

Il reste cependant à prolonger la pensée fanonienne pour en dégager quelques enseignements pour notre pratique clinique d’aujourd’hui. Ainsi, aux hésitations psychanalytiques de Fanon, aux erreurs et cheminements psychanalytiques de Mannoni, répond une obligation méthodologique et épistémologique. En effet, la pertinence de la psychanalyse comme approche autonome et totalisante est critiquable, et elle ne suffit pas aujourd’hui comme hier à comprendre la clinique par temps de violence.

Le racisme et la violence aujourd’hui

La clinique auprès des populations exilées nous met face à de nouveaux impératifs de soin dans un contexte d’inhospitalité vécu dramatiquement par nos patients, au point que la relation thérapeutique puisse être vécue initialement comme ambiguë. Elle nous met aussi devant des impératifs de lutte contre des discriminations et des exclusions qui occupent des territoires aux configurations différentes de la colonisation, mais qui n’en restent pas moins efficaces et aliénantes, car privatives de liberté.

Les rapports de pouvoir seraient une buttée au processus psychanalytique. On pourrait évoquer « la résistance de la psychanalyse au politique » car la psychanalyse ne peut rendre compte à elle seule, sans l’articuler à l’histoire et à la revendication de justice, des situations de domination qui impriment sur les personnes des conflits et des sentiments de honte. Ainsi, la reconnaissance de ce « hors champ analytique » est obligatoire au risque de majorer les effets de la violence, dont celle de supposer que la personne est l’unique cause de sa violence.

Une critique fanonienne demeure ainsi fondamentale et est une nécessité toujours mise à l’œuvre dans nos consultations : c’est l’observation critique du risque de confusion entre ce qui relève du contexte politique et ce qui relève du psychique. Nous prendrons un autre exemple de ce glissement contestable dans l’œuvre de Glissant (1997), qui note dans une observation clinique de Maud Manonni à propos de Georges Payote, martiniquais, comment elle feint d’ignorer ou ignore la problématique de son identité martiniquaise qu’il s’efforce pourtant de construire. Elle les transporte, selon Glissant, en des schémas psychanalytiques universalisants qui ne tiennent pas compte de la situation.

La vigilance critique par l’analyse du contre-transfert culturel, c’est-à-dire l’analyse des idéologies et des rapports de pouvoir en jeu qui peuvent déformer l’appréciation clinique, est sans doute la position la plus adéquate, particulièrement dans des situations de domination. Cependant, cette analyse critique semble devoir être la plus efficace dans un rapport dialectique à l’autre, qui révèle et questionne les points aveugles difficiles à discerner, en soi ou dans le cadre de la relation thérapeutique, pouvant contenir à notre insu, des éléments potentiellement excluant de l’autre. Dans notre clinique auprès des populations exilées, il nous faudra tenir compte du contexte actuel d’inhospitalité attaquant la sécurité interne de nos patients tout à la fois étrangers, exilés, et parfois anciennement colonisés, au point que la relation thérapeutique puisse être vécue initialement comme menaçante. Cette incidence peut apparaître dans les rêves qui seront interprétés comme sa réactualisation dans le transfert, et non comme matériel sexuel refoulé (Mestre & Moro 2005)6.

Fanon aborde également par une phénoménologie du corps combien le regard de l’autre sur le noir, le « nègre », le transforme en chose ; la honte naît de l’intériorisation de ce regard disséquant. Dans cette honte se rencontrent et se confondent l’effondrement psychique et la désintégration du lien social. Cette démonstration percutante demeure fondamentale dans la clinique de l’exclusion. La violence fanonienne, comme tentative de « remembrement de soi », face au regard discriminant et méprisant, serait alors une issue politique positive comme le propose la philosophe Elsa Dorlin7. Dans la clinique, l’effet du regard de l’autre ne peut se dissoudre dans l’exploration de l’histoire individuelle, au risque d’amoindrir notre capacité de compréhension et d’indignation : arrestations, déportations, comme conséquence de la discrimination « au faciès », demandent avant tout une reconnaissance du préjudice subi.

Les observations psychiatriques et médicales de Fanon (1970 ; 2001) corroborent aussi la conceptualisation de Devereux (1970) selon laquelle la guérison n’est pas l’adaptation à une société « malade ». « Le négativisme social » de l’Algérien colonisé et criminel a donné lieu à des constructions intellectuelles psychiatriques racistes. Fanon, psychiatre sous la colonisation, se trouve dans la même impasse que le psychiatre évoqué dans le chapitre « Le normal et le pathologique » : soigner dans un contexte politique où règne le racisme, ou bien l’antisémitisme, n’équivaut pas à encourager l’adaptation du patient à cette société. Le symptôme y devient alors un acte de résistance politique, le crime un signe de désespoir et de haine contre un soi méprisé. Ainsi, culture, comme principe organisateur de la psyché, et politique sont inextricablement liées.

En conclusion

La confrontation Mannoni/Fanon sur le racisme nous oriente vers une position méthodologique complémentariste articulant le dehors et le dedans, soit l’intime et le contexte politique. Plus largement, elle nous rappelle que le soin et le regard sur l’autre, l’autre lointain, l’autre « fou », a donné lieu à des pratiques et des écrits contradictoires, et des conflits intellectuels dont les vagues continuent à alimenter nos réflexions. La pensée sur l’autre est toujours empreinte de conceptions et de références, voire d’idéologies, et la pensée n’avance pas nue et sortie de nulle part. Elle avance par emprunts, réécriture, mais aussi par la pratique de la dialectique. Il n’y a pas de rencontre des cultures qui ne passe par la rencontre des hommes, y compris dans le soin et la relation thérapeutique.

Pour Fanon (1956), cette rencontre n’est possible qu’après la lutte violente de l’opprimé contre son oppresseur et l’abolition du statut colonial qui permet le relativisme réciproque de cultures différentes. Cela se matérialise, aujourd’hui, par l’égalité de traitement des cultures en présence à travers le respect des langues par exemple (Moro 2010) et des histoires collectives et individuelles. La conception universaliste selon laquelle tous les hommes sont semblables, comme proposition de solution, peut gommer le fait que les hommes sont différents et que la question est de savoir ce que les hommes feront de leurs différences, comme l’écrit Mannoni (1969), et la valorisation de ce que l’on a de commun, « être des humains singuliers ». En ce sens, l’universalisme abstrait risque de mésestimer les situations où la différence, si elle ne crée pas de hiérarchie, est source d’enrichissement et ne conduit pas obligatoirement vers le racisme.

  1. Voir notamment la critique de Bloch (1997).
  2. D’après la biographie écrite par Alice Cherki (2000).
  3. D’après Patrick Fermi (2009).
  4. On pourrait rajouter dans la continuité de ce raisonnement, l’incapacité de l’Africain à faire histoire. L’allocution prononcée par le Président Nicolas Sarkozy à l’Université de Dakar le 26 juillet 2007 n’est plus disponible sur le site de l’Élysée, mais on peut la trouver en ligne, sur le site Afrik.com à l’adresse suivante : http://www.afrik.com/ article12199.html. Rappelons que ce discours avait provoqué la colère des intellectuels africains, lire à ce propos l’imposant collectif édité par M. Gassama (2008), qui est dédié à Fanon, et qui comprend de nombreuses contributions dont Raharimanana, Boubacar Boris Diop…
  5. Communication orale faite par Claire Mestre « La défaite d’Octave Mannoni », Colloque international « Le Même et l’Autre », 7-9 juin 2011, Université de Rouen, Laboratoire ERIAC (à paraître).
  6. Nous relatons dans cet article, comment l’inhospitalité de la société peut entraver la relation thérapeutique en entraînant de la peur chez un jeune demandeur d’asile qui raconte un rêve où le thérapeute l’a dénoncé à la police.
  7. Elsa Dorlin : « Mythologies de la violence. » Journée d’études, organisée avec le soutien de l’IRIS (Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux), le mardi 27 mars 2011 à l’École normale supérieure, Paris 5°.

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