Article de dossier

© Myriam Harleaux, statuette Source D.G.

La vie psychique de l’Histoire

Fanon et le temps fracturé de la mémoire*


Roberto BENEDUCE

Roberto Beneduce, psychiatre et anthropologue, est professeur d’Anthropologie Médicale au Département de Cultures, Politique et Sociétés (Université de Turin) & Directeur du Centre Frantz Fanon, qu’il a fondé en 1996 dans le but de construire une ethnopsychiatrie critique. Il est actuellement Visiting Professor à l‘Université de Berkeley. Son travail clinique et ses recherches ethnographiques concernent la condition des immigrés et des refugiés ainsi que la prise en charge des victimes de torture, l’anthropologie de la violence sociale et politique en Afrique sub-sahariane (Cameroun, Mali, République démocratique du Congo), les changements des savoirs thérapeutiques locaux (églises de la guérison).

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Pour citer cet article :

Beneduce R. La vie psychique de l’Histoire. Fanon et le temps fracturé de la mémoire. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2011, volume 12, n°3, pp. 273-284


Lien vers cet article : https://revuelautre.com/articles-dossier/la-vie-psychique-de-lhistoire/

La vie psychique de l’Histoire. Fanon et le temps fracturé de la mémoire

Au-delà de toute célébration, la pensée de Frantz Fanon demeure essentielle non seulement pour ce qu’elle nous dit de l’aliénation linguistique ou du sujet dans la colonie, et des mensonges, clivages et ambivalences que nourrit celle-ci, mais aussi pour ce qu’elle anticipe de la postcolonie : les contradictions des élites et des classes politiques dans les Etats postcoloniaux, l’impact durable de la violence sur les liens sociaux, les incertitudes de ses protagonistes (les immigrés, les réfugiés). Se dessine en particulier avec Fanon une nouvelle relation structurelle entre Histoire, pouvoir et psychisme, dont sa clinique annonce la trajectoire : soigner la souffrance psychique ne deviendra possible que si on prend en charge l’Histoire et le besoin de rédemption des vaincus, des damnés, autrement dit si la cure est capable de gérer la dialectique individuelle et collective entre mémoire et oubli et de faire face au déni du passé qui voile souvent la rencontre entre nos sociétés et ceux qui viennent d’ailleurs.

Mots clés : aliénation, colonialisme, ethnopsychiatrie, Frantz Fanon, histoire, langue, phénoménologie, souffrance psychique.

Psychological life of history. Fanon and the broken time of memory

Fanon’s work reveals itself to be essential for understanding the linguistic alienation, the subjectivation process and the structural ambivalence of the colonial world. At the same time, his thought enlightens the enduring impact of past violence on social fabric, the heritage of a racialized knowledge, as well as the contemporary uncertainties of migrants’and refugees’experiences. More particularly, Fanon invites us to consider the embodiment of History and psyche. Given this embedding, to cure the suffering becomes possible only when it will take into account the need of redemption of the wretched. The healing process has to be able to cope with the individual and collective dialectic of remembering, forgetting, and “disremembering”, and with the disavowal of the past that often characterizes the meeting between Western societies and migrants.

Keywords: alienation, colonialism, ethnopsychiatry, Frantz Fanon, history, language, phenomenology, psychological suffering.

La vida psíquica de la Historia. Fanon y el tiempo fracturado de la memoria

Más allá de las celebraciones, el pensamiento de Frantz Fanon resta esencial no solamente por lo que nos dice sobre la alienación lingüística o del sujeto en la colonia, y de las mentiras, divisiones y ambivalencias que ésta alimenta, sino también por lo que la colonia anticipa de la post-colonia: las contradicciones de las élites y de las clases políticas en los estados post-coloniales, el impacto durable de la violencia sobre las alianzas sociales, las incertidumbres de sus protagonistas (los inmigrantes, los refugiados). Fanon traza en particular una nueva relación estructural entre Historia, poder y psiquismo, cuya clínica anuncia la trayectoria : curar el sufrimiento psíquico se vuelve posible solamente si se tiene en cuenta la Historia y la necesidad de redención de los vencidos, de los condenados. Dicho de otra manera, la curación debe ser capaz de manejar la dialéctica individual y colectiva entre memoria y olvido y de enfrentar la negación del pasado que cubre muchas veces el encuentro entre nuestras sociedades y los que vienen de otros lugares.

Palabras claves: alienación, colonialismo, ethnopsiquiatría, fenomenología, Frantz Fanon, historia, lengua, sufrimiento psíquico.

« Je demande qu’on me considère à partir de mon désir »

Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs

 

La pensée de la postcolonie doit beaucoup à Frantz Fanon. Son geste, constamment répété depuis Peau noire, masques blancs jusqu’aux dernières lignes des Damnés de la terre, se présente comme une invitation à penser une révolte qui ne cesse de se renouveler : celle des opprimés contre le pouvoir, du savoir contre la violence de ses catégories, de chacun contre son propre narcissisme. Et dans cette révolte, un sujet s’élève qui, obstinément et sans relâche, affirme son désir tout en s’interrogeant sur ce que ce désir a alimenté, trompé ou écrasé. Fanon écrit en ayant à l’esprit des hommes et des femmes en chair et en os, envoûtés par les ruses du pouvoir, dépossédés de leur humanité. Il scrute leur corps courbé sous l’effet de la violence et de l’humiliation. Mais en faisant lui-même l’expérience de la guerre, en allant en France faire ses études de médecine avant d’arriver sept ans plus tard en Algérie, à Blida, comme psychiatre, Fanon est confronté – comme tout immigré – aux symboles et institutions de l’Occident, dont il pénètre toutes les limites et contradictions1. De cette « atmosphère de guerre totale », d’apocalypse quotidienne, il connaît non seulement la violence mais aussi le mensonge. L’amertume éprouvée pendant la guerre contre les Allemands – engagé volontaire, il y découvre que, même dans ces circonstances, le racisme ne cesse de lui rappeler qu’il est et reste un Noir –, l’expérience subjective d’être considéré comme un objet et la violence de la situation coloniale aiguisent l’acuité de son regard et rendent encore plus vraie sa « double vision », selon la formule de Bhabha écrivant à propos de l’œuvre de Salman Rushdie que « l’œil le plus perçant pourrait bien appartenir désormais à la double vision du migrant » (1994 : 7-8 ; traduit par moi-même). Dès Peau noire, masques blancs, Fanon annonce déjà la réflexion sur les modes contemporains de production de connaissance du sujet africain. C’est en se mettant lui-même en jeu, en se mesurant avec sa propre inquiétude, qu’il parvient remarquablement à mettre à nu les faiblesses des théories qui prétendaient à la même époque décrire, éduquer ou soigner l’Autre en oubliant l’Histoire, ainsi que leur complicité avec le pouvoir colonial (Beneduce 2011, 2012 ; Said 2000).2 La « grande nuit » dans laquelle était plongée l’humanité, il l’écrit en pensant aux opprimés, aux colonisés. Son écriture est une écriture du désastre, pour reprendre une autre formule célèbre, ainsi qu’une invitation à rester toujours en éveil, à « secouer » cette nuit et à « en sortir » (Fanon DT 2011 : 673)3.

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  1. Certes, Fanon n’est pas un « immigré », il est « Français » mais son expérience et le racisme dont il est victime ne cessent de lui rappeler combien de Français différents vivent sous le ciel de cette Nation. Il livre de leurs incertitudes et de leurs fissures une analyse qui anticipe à maints égards les travaux contemporains sur les nouvelles « technologies de la citoyenneté » (Inda 2006 ; Ong 2003 ; Torres, Mirón et Inda 1999 ; etc.). Outre les portraits de Cherki (2000) et la biographie de Macey (2007), la littérature critique sur Fanon est ces décennies presque inépuisable (Gibson, Doane, Hall, Alessandrini, Bhabha, Gordon, Sharpley-Whiting, Chow, Makward, Arnold etc.). Je me borne ici à rappeler les travaux d’Achille Mbembe (2000, 2007, 2008), en renvoyant à mes articles plus récents pour d’autres références bibliographiques (Beneduce 2011, 2012).
  2. « Je me demande parfois si les inspecteurs d’enseignement et les chefs de service sont conscients de leur rôle aux colonies. Pendant vingt ans, ils s’acharnent par leurs programmes à faire du nègre un Blanc. À la fin, ils le lâchent et lui disent : vous avez incontestablement un complexe de dé-pendance vis-à-vis du Blanc ». Frantz Fanon (2011 DT : 673). Toutes les citations de Fanon proviennent de cette édition, chaque œuvre étant désignée par les acronymes suivants : PNMB pour Peau noire, masques blancs, AVRA pour L’An V de la Révolution algérienne, RA pour Pour la révolution africaine et DT pour Les damnés de la terre.
  3. C’est de cette phrase que s’inspire l’ouvrage récent et extrêmement dense de Mbembe (2010).

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