Article de dossier

© Groume Le Cri 13/05/2010 Source (CC BY-SA 2.0)

La crise d’adolescence est-elle universelle ?

Retour sur une réflexion de Françoise Héritier


Cristina FIGUEIREDO-BITON

Cristina Figueiredo-Biton est Docteur en anthropologie sociale et ethnologie. Membre affiliée au Laboratoire d’anthropologie sociale, 52 rue du Cardinal Lemoine 75005 Paris. Chercheur invitée au Museu nacional-Universidade federal de Rio de Janeiro (2002-2003).

Alès C, Barraud C. editors. Sexe relatif ou sexe absolu? De la distinction de sexe dans les sociétés. Paris: Editions de la MSH; 2001.

Delanoë D. Les châtiments corporels de l’enfant. Une forme élémentaire de la violence. Erès; 2017.

Duras M. L’amant. Paris: Editions de Minuit; 1984.

Claudot H, Hawad M. Le lait nourricier de la société ou la prolongation de soi chez les Touaregs. In Gast M. editor. Hériter en pays musulman. Paris: Editions du CNRS; 1987. p. 129-155.

Figueiredo-Biton C. Initiation sentimentale et sexuelle chez les Touaregs du Mali. L’autre, cliniques, cultures et sociétés 2003; 4(2): 225-237.

Figueiredo C. «Afin qu’ils ne deviennent pas des ânes…». L’éducation sans violence chez les Touaregs. In: Pierrot A, Carvalho I, Medaets C, editors. Domination et apprentissage. Anthropologie des formes de la transmission culturelle. Paris: Hermann; 2017. p. 80-87.

Fortier C. Épreuves d’amour en Mauritanie. L’autre, Cliniques, Cultures et Sociétés 2003; 4(2): 239-252.

Héritier F. L’exercice de la parenté. Paris: Seuil; 1981.

Héritier F. Masculin/féminin. La construction de la différence. Paris: Odile Jacob; 1996.

Héritier F. L’idée de crise d’adolescence est-elle universelle? Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 2001; 49: 502-11.

Ingold T. From the transmission of representations to the education of attention. In: Whitehouse H, editor. The debated mind. Evolutionary psychology versus ethnography. Oxford: Berg; 2001. p. 113-153.

Lancy D. The anthropology of childhood. Cherubs, chattel, changelings. Cambridge: Cambridge University Presse; 2014.

Mathieu N-C, editor. L’arraisonnement des femmes. Essais en anthropologie des sexes. Paris: éd. de l’EHESS; 1985.

Tinat K. Le dernier entretien de Françoise Héritier, Socio 2017; 9: 238-255.

Vinel V, Tcherkézoff S. Le Mythe occidental de la sexualité polynésienne, 1928-1999. Margaret Mead, Derek Freeman et Samoa. L’Homme 2002; 164: 191-194.

Walentowitz S. «Enfant de Soi, enfant de l’Autre». La construction symbolique et sociale des identités à travers une étude anthropologique de la naissance chez les Touaregs (Kel Eghlal et Ayttawari Seslem de l’Azawagh, Niger. Thèse de doctorat en Anthropologie Sociale et Ethnologie. Paris: EHESS; 2003.

Pour citer cet article :

Figueiredo C. La crise d’adolescence est-elle universelle ? Retour sur une réflexion de Françoise Héritier. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2019, volume 20, n°1, pp. 23-31


Lien vers cet article : https://revuelautre.com/articles-dossier/la-crise-dadolescence-est-elle-universelle/

La crise d’adolescence est-elle universelle? Retour sur une réflexion de Françoise Héritier

Dans un congrès de la Société française de psychiatrie en mai 2000, dont la thématique était « crises et pédopsychiatrie», Françoise Héritier a mené une discussion sur le passage à l’âge adulte, moment clé où les représentations sociales et culturelles sont assignées, et incorporées, avec plus ou moins de violence. Le corps adolescent est probablement le lieu à la fois le plus explicite, par sa transformation radicalement visible, et le plus implicite, par les vécus non exprimés, des changements de représentations intériorisés, ou rejetés, dans le silence ou le fracas. Le corps permet donc l’observation du changement et l’éventuelle expression de ce qui est communément nommé «la crise d’adolescence». Il s’agit dans cette réflexion autour de la pensée de Françoise Héritier, sur la symbolique du corps et la manière dont se construit la dichotomie du masculin et du féminin, de comprendre la réalité des tensions propres à cette phase de la vie et comment elles sont appréhendées dans plusieurs sociétés du monde.

Mots clés : adolescent, anthropologie, corps, crise d'identité, culture, éducation, fille, garçon, mariage, sexualité, société traditionnelle.

Is the adolescent crisis universal? Return to the thinking of Françoise Héritier

At the «Société française de Psychiatrie» congress in 2000, focused on « Crises and child and adolescent psychiatry », Françoise Héritier led a discussion on the transition to grown-up age, a key moment when social and cultural representations are assigned and embodied, with more or less violence. The adolescent body is likely to be both the most explicit place, through its radically visible transformations, and the most implicit, through its not expressed experiences, of silently or roaringly internalized or rejected changes of representations. Hence, the body enables observing changes and eventual expressions of what is commonly called the “adolescent crisis”. These reflections around Françoise Héritier’s thinking, on body symbolism and how dichotomy masculine/feminine is created, aim to help understand the tension closely related to this period of life and how these tensions are apprehended in many societies throughout the world.

Keywords: adolescent, anthropology, body, boy, culture, education, girl, identity crisis, marriage, sexuality, traditional society.

La crisis de la adolescencia es universal? A propósito de una reflexión de Françoise Héritier

En un congreso de la Sociedad Francesa de Psiquiatría en mayo de 2000, cuya temática era «crisis y psiquiatría infantil», Françoise Héritier condujo una discusión sonre el pasaje a la edad adulta, momento clave durante el cual las representaciones sociales o culturales son asignadas e incorporadas, de una manera más o menos violenta. El cuerpo adolescente es probablemente el lugar, a la vez más explícito, por su transformación radicalmente visible, y el más implícito, por las vivencias no expresadas de los cambios de representación interiorizados, o rechazados, en el silencio o en la explosión. El cuerpo permite la observación del cambio y la expresión eventual de lo que se llama comunmente «la crisis de la adolescencia». En esta reflexión en torno al pensamiento de Françoise Héritier sobre el simbolismo del cuerpo, y la manera en que se construye la dicotomía de los masculino y lo femenino, se trata de comprender la realidad de las tensiones propias a esta fase de la vida y cómo ellas son entendidas en diferentes sociedades a nivel mundial.

Palabras claves: adolescente, antropología, crisis de identidad, cultura, educación, Matrimonio, niña, niño, sexualidad, sociedad tradicional.

« L’amant de Cholen s’est fait à l’adolescence de la petite blanche jusqu’à s’y perdre (…). Il la regarde. Les yeux fermés il la regarde encore.
Il respire son visage. Il respire l’enfant, les yeux fermés il respire sa respiration, cet air chaud qui ressort d’elle. Il discerne de moins en moins les limites de ce corps, celui-ci n’est pas comme les autres, il n’est pas fini, dans la chambre il grandit encore, il est encore sans formes arrêtées, à tout instant en train de se faire, il n’est pas seulement là où il se voit, il est ailleurs aussi, il s’étend au-delà de la vue, vers le jeu, la mort, il est souple, il part tout entier dans la jouissance comme s’il était grand, en âge, il est sans malice, d’une intelligence effrayante. »

Marguerite Duras (1984 : 116-117)

J’ai rencontré Françoise Héritier au retour de mes premiers terrains de thèse, au début des années 1990, au Collège de France. Mes recherches se faisaient sous la direction de Pierre Bonte, Directeur de recherche au Laboratoire d’anthropologie sociale, dirigé par Claude Lévi-Strauss puis par Françoise Héritier jusqu’en 1998. Compte tenu de mes thématiques sur les relations hommes/femmes et l’éducation, il m’introduit auprès de Françoise Héritier afin que je suive le séminaire qu’elle dirigeait sur les thématiques du corps et des affects.

Je travaillais chez les Touaregs, une société qui interpellait à plus d’un titre les anthropologues car leur système de parenté, la place qu’ils attribuent aux femmes, l’éducation non violente des enfants, constituent des exceptions à des observations anthropologiques largement discutées. A titre d’exemple, le système de filiation matrilinéaire, qu’observent en grande majorité différentes tribus touarègues, n’octroie généralement pas des droits plus importants aux femmes qui restent soumises à des hommes, le plus souvent leur frère à la place de leur mari. Mais chez les Touaregs, un système de biens et de pouvoirs circulant exclusivement entre les femmes (Claudot et Hawad 1987) leur accordait une place si importante que les hommes s’en trouvaient complètement dépendants des héritages et possessions féminins. De plus, en dehors de certaines tribus (Walentowitz 2003) les femmes étaient détentrices des tentes ce qui leur garantissait d’avoir toujours un toit et une place dans la société. Les hommes, quant à eux, étaient systématiquement dépendants de la tente d’une femme : celle de leur mère, puis celle de leur épouse. En cas de divorce, la femme partait avec sa tente laissant l’homme sans abri ni statut tant qu’il ne retrouvait pas une autre épouse pour l’accueillir. Un autre exemple flagrant est celui des enfants. De nombreux anthropologues (Lancy 2014 ; Delanöe 2017), ont montré que la contrainte de l’autorité permet très souvent aux aînés d’imposer des punitions et des châtiments corporels aux cadets. Ce sont des attitudes qui ne se trouvent pas en milieu touareg (Figueiredo 2017).

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