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Livre

Le Prénom

Esquisse pour une auto-histoire de l’immigration algérienne

El Mouhoub Mouhoud

Seuil, 2025

Il faut devenir quelqu’un !

J’ai lu ce livre dès sa sortie car je préssentais que c’était un livre important pour moi, pour notre champ transculturel et pour la société française ! J’en fait aujourd’hui un compte-rendu pour que ce livre soit lu par tous ; c’est un livre qui fait du bien, qui rend optimiste et qui allège le cœur. Venir rejoindre la France est un acte de courage, il n’oblige pas à renoncer à son histoire et à celle de sa famille, il permet de participer à l’œuvre collective, ici dans le champ économique et universitaire, et cela fait du bien à la société française et à l’éducation des jeunes, un des enjeux majeurs de notre société. Mais ça c’est moi qui le dit, l’auteur, lui l’écrit avec beaucoup plus d’élégance et d’une manière passionnante. Il nous emmène avec lui dans une fresque qu’on n’a pas envie de quitter. Quel est le récit : on part des années 1940, en Kabylie où vivent les parents de ce petit garçon qui naîtra dans les années 1960 et qui recevra le prénom de Mouhoub « celui qui reçoit ». C’était le prénom de son grand-père paternel donné par sa grand-mère sans doute en hommage à ce grand-père à l’aube de l’indépendance de l’Algérie. Et sa mère a insisté pour qu’à l’oral comme à l’écrit cela soit respecté (mais attention, on n’est pas des illettrés comme le dit l’auteur, on a remarqué que le prénom se termine par un b et le nom par un d !). Sa redondance avec son nom, ne lui rend pas la vie facile en particulier en France où on ne donne pas la même signification au prénom des enfants. Par ailleurs, en Kabylie le nom patronymique est une invention coloniale… Il raconte très bien la relation forte mais changeante qu’il a avec ce prénom, parfois il n’utilise que les initiales pour le dissimuler au regard de celui qui ne veut pas comprendre ; parfois encore il veut en changer et en expérimente d’autres, seule une psychanalyse arrêtera ce désir d’effacement ; d’autres fois il cherche à l’imposer. C’est sans doute l’apogée de cette relation que l’on trouve dans le titre de cet essai. Je dirai que c’est ce prénom qui l’a fait auteur ! Tout au long de sa carrière, comme Pontalis qu’il cite, il a écrit sur des notes de papier des réflexions, des idées qu’il a ensuite mis dans une boîte de chaussure. Puis est arrivé le jour où ces notes ont exigé d’être partagées avec tous car elles sont paradigmatiques de son histoire, de notre histoire, de l’histoire de la France. C’est pour cela que ce récit peut être considéré comme de l’auto-histoire même si l’auteur n’est pas historien et d’ailleurs il s’en défend beaucoup alors qu’il écrit vraiment l’histoire de la France contemporaine à travers sa propre histoire. Dans la France des années 1970, il arrive en France en région parisienne et découvre ce monde français avec une place particulière pour l’école française que son père considérait comme sacrée. Elle deviendra pour lui un lieu à la fois de développement, d’insertion dans le monde français et sans doute un lieu d’émancipation intellectuelle. Comme son père, mon père pensait que l’école apprend à penser et à agir sur le monde, le monde français et au-delà… Alors qu’il avait sept ans, son père revenu de France où il était venu travailler le prit sur ses genoux et lui dit : « Il faut devenir quelqu’un ! » moitié en kabyle, moitié en français, ce langage que les immigrés inventent pour lui transmettre dans un nouveau contexte. « Quelqu’un qui a étudié » précise-t-il au jeune garçon en langue kabyle. Littéralement « une personne qui a lu, qui a été instruite, éduquée, qui est devenue quelqu’un qui sait et qui transmet… ». Hommage à ce père qui avec quelques mots et beaucoup de sagesse a transmis des choses essentielles à son fils et à nous. Pendant tout l’ouvrage, j’ai cherché le prénom du père de l’auteur, je ne l’ai pas trouvé. J’ai relu la dédicace, mais le père est désigné par « père ». J’ai demandé à l’intelligence artificielle, elle ne sait pas. J’ai alors cherché à l’imaginer et une de mes hypothèses à partir des prénoms des sœurs et des enfants, ce serait Yassine ou Tarik ? … Sans doute ce père est lui aussi le paradigme de tous les pères de l’immigration algérienne qui doit prouver qu’il a quitté son pays pour éduquer ses enfants, noble désir souvent dénié et non reconnu aux pères migrants.

Hommage aussi à la société kabyle qui porte ce même message d’où sa force. En effet, l’auteur cite une phrase d’Albert Camus dans ses Chroniques algériennes (1939-1958) « Les Kabyles réclament des écoles comme ils réclament le pain ». C’est d’ailleurs ce que représente l’école française pour beaucoup d’enfants d’immigrés et de leurs parents (que moi j’aime appeler migrants pour insister sur le mouvement et par sur leur assujettissement).

Le reste, les études universitaires, les recherches en économie, les voyages, les fonctions universitaires et institutionnelles au plus au niveau de l’état, l’engagement aussi bien en recherche qu’en pédagogie ou dans l’organisation académique en France, je vous le laisse le découvrir en lisant ce magnifique livre que je recommande pour bien commencer notre nouvelle année et ses enjeux pour les jeunes que l’on trouve dans ce livre. Un parcours auquel chacun peut aussi s’identifier pour « devenir quelqu’un » et en particulier tous les jeunes vulnérables pour une raison sociale ou culturelle.

Mais cher El Mouhoub, vos parents ont raison, vous avez un beau prénom qui porte bonheur… Et pour notre grand-bonheur, il vous a amené à écrire ce magnifique livre qui se lit comme un roman mais qui est surtout utile et nécessaire.

Dire l’intime, dire le singulier est un acte poétique et politique.

Marie Rose Moro

Paris, le 31 décembre 2025

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