© Rachid Oujdi Source D.G.

Perdus entre deux rives, les Chibanis oubliés

Film documentaire de Rachid Oujdi


Sylvie DUTERTRE OUJDI

Sylvie DUTERTRE OUJDI est psychologue clinicienne, IMAJE Santé, l’Espace Santé Jeunes de Marseille, chargée d’enseignement dans le Département de Psychologie de l’université Aix-Marseille.

Sayad A. La double absence. Des illusions de l’émigré aux souffrances de l’immigré. Paris : Seuil ; 1999.

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En arabe dialectal le mot chibani qui signifie « cheveux blancs » est maintenant utilisé pour désigner ces vieux maghrébins, arrivés souvent très jeunes en France, seuls, pour travailler, et qui sont finalement restés. Aujourd’hui à la retraite et toujours seuls, après toutes ces années.

Ali qui nous donne cette définition en introduction du film tient un petit bar, au coeur de Marseille, dans le quartier populaire de Belsunce. A l’écart de la frénésie de la ville, ce lieu s’anime chaque jour avec l’arrivée matinale des chibanis qui s’y retrouvent pour discuter autour d’un café, d’un thé à la menthe, ou pour simplement prendre le soleil aux tables en terrasse. Dès les premières minutes du film, nous voilà plongés dans le quotidien des vieux immigrés. L’oeil de la caméra se pose sur les visages magnifiques de ces hommes, creusés par le temps. Les mains sont noueuses, tatouées pour certaines de symboles berbères, et témoignent en silence de la rudesse des vies passées. Pourtant les sourires sont là et l’humour omniprésent lorsqu’il s’agit d’évoquer les souvenirs de vies misérables dans les bidonvilles et la dureté du travail. Avec le recul que permet parfois l’âge, la souffrance du vécu semble s’émousser. A moins qu’elle n’est été enfouie au plus profond des êtres pour rendre supportable la douleur de l’exil.

Dans le petit café marseillais, pas de présence féminine. On pourrait penser qu’il s’agit là d’un fait culturel mais ce serait oublié le contexte. Si les femmes sont absentes, c’est d’abord parce qu’elles sont loin, sur l’autre rive ; celle que l’on devine derrière l’horizon quand on regarde la Méditerranée depuis Marseille. Absentes physiquement et pourtant si présentes dans les pensées des chibanis, ces épouses qu’ils n’ont pas toujours choisies. Maris intermittents, pères mandats, ils ont vécu avec comme seul objectif d’accomplir leur devoir d’hommes. Faire vivre leurs familles. Alors pourquoi aujourd’hui rester en France. La femme a vieilli, les enfants sont grands. Tout semble les inviter au retour.

Cette question n’a pas qu’une seule réponse. Comme nous le comprendrons à partir de leurs témoignages, la situation des chibanis recouvre une réalité complexe. Celle des contraintes administratives qui pèsent sur eux, et celle de l’exilé pris, comme le disait Sayad (1999), au paradoxe de « la double absence ».

Le petit bar de Belsunce est le pivot autour duquel s’articulent les quatre thèmes du film : le thème du travail passé, et ceux de la famille, de la retraite et de la solitude. Nous le quittons pour chaque fois mieux y revenir, et retrouver Ali, le patron, véritable expert de la question chibani. Au cours de ces voyages à travers Marseille, et comme sous le coup d’une révélation, nous prenons soudainement conscience de l’existence des chibanis dans la ville. Leurs silhouettes surgissent de la foule des passants, à chaque rue. Des présences si discrètes que nous n’y avions jamais prêté attention, dans nos quotidiens.

Parmi ces chibanis, Abdallah, Ahmou, Mohamed, Ramdane, Salah, Sebti et Tahar s’expriment, tour à tour, pour la première fois de leurs vies face à une caméra. Personnages principaux, représentants de tous ceux restés silencieux, ils évoquent leurs souvenirs et leurs situations maintenant en France. Ils ont entre 65 et 85 ans. Ils sont venus d’Algérie il y a quarante ans, cinquante ans et plus. Leur histoire, ils la racontent avec les mots simples de ceux qui eurent pour tout cours de français l’usine ou le chantier du bâtiment. Certains parmi les plus anciens de ces chibanis furent contraints de quitter une Algérie française car soumis au code de l’indigénat. Ce déplacement forcé constituait malgré tout, pour ces hommes n’ayant pas encore vingt ans, l’espoir de pouvoir subvenir aux besoins des familles qu’ils laissaient derrière eux. Les plus jeunes venus après l’indépendance de 1962 décidèrent, eux, de quitter une Algérie exsangue pour chercher un travail en France.

Tous se souviennent très précisément de la date à laquelle ils ont, chacun, débarqué du bateau à Marseille et de celle où ils ont commencé à travailler. A l’époque, c’était pour la France les années fastes des « trente glorieuses » et pour eux la vie dans les baraquements des bidonvilles. L’eau puisée dans le caniveau et le lit recouvert d’un plastique pour se protéger de la pluie. Les images d’archives, subtilement dosées et judicieusement choisies pour nous remémorer l’essentiel de cette période de l’Histoire, résonnent sur les souvenirs des chibanis. Les poteaux électriques qu’il a plantés, Tahar en retrouve encore aujourd’hui. Ces travaux de force, les chibanis en parlent avec fierté. La fierté aussi de Sebti, grutier autoproclamé, qui pour pouvoir travailler a pris les commandes sans avoir jamais conduit de grue auparavant. Tant de fierté qui contraste étrangement avec l’absence de considération dont on a fait preuve à leur égard. La France avait besoin de cette main-d’oeuvre étrangère dont elle ne voulait surtout rien savoir. Cantonnés à la frange des villes, vivant au pied des grands chantiers dont ils étaient la cheville ouvrière, les dominos étaient leur seule distraction ; l’occasion aussi de se retrouver le soir pour parler et partager la nostalgie du pays.

Aujourd’hui, il y a toujours les dominos pour se rencontrer autour d’un café ; et la chambre exigüe de la pension, seul logement possible pour leurs faibles ressources, a remplacé le baraquement. Les portes de ces chambres dans lesquelles nous pénétrons, s’ouvrent sur la grande solitude dans laquelle vivent les chibanis. Comme pour amplifier l’isolement, la résidence sociale ADOMA1 qui concentre une importante population de chibanis, est située dans les quartiers nord de Marseille. Construite dans une zone de relégation, cette immense bâtisse surplombant la mer, est accessible par un escalier abrupt. La vigueur de ces hommes âgés qui le montent et le descendent quotidiennement pour se rendre en ville est étonnante. L’on ne cesse d’ailleurs de se laisser surprendre par tant de vitalité en voyant Abdallah, cycliste invétéré de 70 ans, gravir vaillamment les marches, son vélo sous le bras.

A l’intérieur du foyer, les longs couloirs vides desservent une multitude de petites chambres. Parmi elles, celle d’Ahmou, aux murs blancs, est dépourvue de toute ornementation ; au contraire la chambre de Mohamed – alias Casquette – ressemble à la réserve d’un brocanteur syllogomaniaque. En pénétrant dans ces lieux, le film soulève le voile sur des intimités jusque là jamais déflorées. Des existences qui pour pouvoir se dire demandent toute la sécurité d’un face à face avec le réalisateur. Long et admirable travail de mise en confiance dont les témoignages de vies recueillis sont l’aboutissement.

Leurs vies, ces hommes les ont consacrées à nourrir les familles restées au pays auxquelles ils envoyaient leurs salaires, ne gardant que le strict nécessaire pour eux-mêmes. Ils ne remplissaient pas les critères autorisant le regroupement familial : des niveaux de revenus et des hébergements ne répondant pas aux exigences de l’administration française de l’époque. Alors, ils n’ont eu d’autre choix que celui de voir grandir les enfants, de loin en loin, quand ils pouvaient se permettre financièrement de retourner au bled pour les vacances. Ces enfants qui ne reconnaissaient pas cet homme, toujours absent. Les épouses étaient de toute façon trop effrayées par l’idée de venir en France. Aujourd’hui certaines regrettent. Mais comme le dit Abdallah : « C’est trop tard. J’ai plus la force pour la faire venir maintenant ».

Lorsque l’émotion affleure par instant, elle est très vite recouverte de dignité. Une dignité, toujours emprunte d’humour, avec laquelle les chibanis se racontent, et qui nous déconcerte tout autant qu’elle nous force à l’admiration.

Si les moyens d’existence des chibanis sont aujourd’hui ridicules, c’est que leurs retraites sont à la hauteur des salaires qu’ils ont perçus pendant leur activité. Rémunérés en dessous de leurs qualifications. « On gagnait la misère dans l’époque » se récrit avec véhémence Salah, ancien ouvrier qualifié déclaré comme apprenti par le patron. Mais comment s’apercevoir de l’escroquerie lorsqu’on ne sait ni lire ni écrire ; la supercherie ne se révèle qu’au moment des comptes, à l’heure de la retraite. C’est la surprise pour cet autre chibani qui découvre que pendant trois ans, s’il recevait bien ses bulletins de salaires, les cotisations n’étaient pas déclarées. Leurs maigres retraites sont la conséquence de l’exploitation dont ils furent les victimes tout au long de ces années. Ne pensant pas rester en France, ils ne se souciaient pas des documents administratifs et autres attestations de salaires.

Au milieu de tous ces hommes, deux femmes magnifiques

Celle que tous appellent par son prénom, Chahira qui a l’âge d’être leur petite-fille est responsable de la résidence ADOMA. Son bureau situé au rez-de-chaussée du bâtiment concentre toute l’activité des lieux. Autre personnage majeur du film, cette directrice haute en couleurs voit défiler quotidiennement les vieux messieurs sous différents prétextes. L’occasion pour eux de rompre la vacuité des journées. Avec beaucoup de tendresse, elle sait les taquiner pour leur tirer un sourire quand la tristesse
devient trop oppressante. Plus qu’un repère dans la vie des vieux immigrés, Chahira est celle en qui ils ont une absolue confiance. Ne sachant ni lire ni écrire pour la plupart, c’est à elle qu’ils s’adressent pour décrypter les relevés de banque ou les courriers qu’ils reçoivent de l’administration. Une administration qui ne cesse de les harceler pour vérifier la durée annuelle de résidence des chibanis sur le territoire. Six mois et un jour minimum, pour pouvoir bénéficier des prestations sociales auxquelles leurs faibles retraites leur donnent droit. Outre passant ses fonctions de responsable de site pour ADOMA, Chahira prend le temps d’expliquer, de trier les documents, pour ceux qui soumis à un contrôle de la CAF2 se trouvent mis en demeure de restituer des sommes faramineuses.

Toujours suspectés d’être des fraudeurs qui tenteraient de profiter d’un Etat-providence, les chibanis doivent sans cesse justifier de leurs temps de résidence en France. Leurs passeports sont passés au crible par les administrations. Ce que nous explique avec une ferveur militante Sabah, travailleuse sociale à l’AMPIL3. Autre personnage féminin du film, tout aussi charismatique que Chahira, Sabah est également dévouée à la cause des vieux maghrébins. Elle accueille chaque matin les plus démunis pour un petit déjeuner ; ceux qui n’ont pas même les moyens du plus petit des repas.

Soumis aux contrôles par la France, ils sont tenus de rester. Mais un retour définitif au pays, ils ne le souhaitent pas non plus. Après toutes ces années passées en France « Ici je me sens chez moi ! », s’exclame Salah. Lui dont le diabète disparaît lorsqu’il retrouve la chaleur du soleil algérien. Après une vie inscrite en pointillé entre les deux rives de la Méditerranée, ils sont devenus des étrangers partout. Perdus entre deux rives. Alors quand la tristesse se fait trop forte, Abdallah prend sa flûte. Dans le petit jardin ouvrier qu’il cultive, agrémenté de la présence insolite de pianos venus d’on ne sait où, il chante la nostalgie de sa Kabylie. Salah s’en va lui pêcher des poissons qui n’atteindront jamais la taille de ceux qu’il prend sur l’autre rive de la Méditerranée. Celle d’en face.

Dans cette complexité douloureuse, nous comprenons qu’envoyer encore aujourd’hui de l’argent à la famille relève d’un enjeu identitaire. Cet argent prélevé sur les trois ou quatre cents euros mensuels de retraite garantit aux vieux immigrés le maintien d’une identité d’homme ; celui dont l’existence n’a eu d’autre objectif que de pourvoir aux besoins d’une famille.

Avec ce film, pour la première fois un document cinématographique donne la parole aux Chibanis. Véritable travail ethnographique, entièrement tourné à Marseille, il nous emmène à la rencontre de ces hommes et ouvre à la compréhension de leur situation. Illustration magnifique de vécus d’exil, les Chibanis sont la mémoire encore vivante de la colonisation et de ses conséquences dont ils témoignent sans amertume. A l’écoute de ces récits on ne peut qu’être frappé par le contraste entre la tragédie de ces hommes, oubliés là-bas de leurs familles et ici par la France, et l’authentique attachement qu’ils gardent pour ceux-là mêmes qui les ont si maltraités. Désormais, il ne nous sera plus possible de marcher dans les rues de nos villes sans les voir.

Site internet du documentaire oujdirachid.wix.com/chibanis

  1. Adoma a été créée en 1956 sous le nom de Sonacotral (SOciété NAtionale de COnstruction pour les TRavailleurs ALgériens) par les pouvoirs publics afin de résorber les bidonvilles et d’accueillir les travailleurs algériens dans un contexte de grave pénurie de logements sociaux.
  2. Caisse des Allocations Familiales. Concerne ici l’allocation pour le logement (APL)
  3. Action Méditerranéenne Pour l’Insertion sociale par le Logement

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