Seydou Keïta : l’oeil du photographe

« Dans mes photos, les gens ont l’air si vivants, on dirait presque qu’ils sont là, debout, devant moi. »

Lola MARTIN-MORO

Lola Martin-Moro est étudiante en Droit, Université Paris 2, Panthéon-Assas.

Pour citer cet article :

https://revuelautre.com/lire-voir-ecouter/exposition/seydou-keita-loeil-du-photographe/

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Seydou Keïta est un génie de la photographie : la plupart des dix mille portraits qu’il a réalisé dans son studio de Bamako ont été réalisés en une seule prise. Il est vrai que le prix du papier n’a pas été étranger à cette nécessaire efficacité, mais il fallait bien un œil aussi aiguisé que le sien pour que chacun des portraits réalisés soit une œuvre d’art. Un certain nombre d’entre eux sont exposés jusqu’au 11 Juillet 2016 au Grand Palais. Cette exposition est réalisée en partenariat avec la Contemporary African Art Collection. Chacun de ces portraits met en scène l’individualité, l’originalité de chaque modèle par un mouvement particulier de la tête, par le plis d’une robe ou le choix d’un accessoire.

 

Photographe autodidacte, il est né à Bamako en 1921. C’est son oncle qui lui offre avant la guerre, son premier appareil photo, un Kodak Brownie. Il suivra, il est vrai, les conseils en matière de photographie de son voisin, Mountaga Dembélé, mais il ne fréquente aucune école. Comme il l’explique à Brigitte Cornand dans le court-métrage projeté au fond de l’exposition 1 après quelques essais seulement avec son nouvel appareil, le jeune homme se découvre une passion pour la photographie. Il est resté longtemps inconnu en France. Mais au Mali et dans la région, sa renommée était extraordinaire. On se pressait aux portes de son studio, ouvert en 1948 pour se faire immortaliser par ce génie. Le samedi était un jour de très grande influence. Le studio, une maison familiale, était situé non loin de la gare et attirait les voyageurs qui traversaient d’Afrique de l’Ouest. Il arrête son studio en 1962 pour se mettre au service du gouvernement malien, puis prend sa retraite en 1977.

 

C’est en 1994 qu’a eu lieu la première exposition de son œuvre, à la Fondation Cartier avant qu’il ne soit exposé dans plusieurs autres galeries. A Bamako, à chaque Rencontres Africaines de la Photographie (tous les deux ans), le très prestigieux prix « Seydou Keïta » couronne un photographe du continent. C’est le prix le plus important de toute la biennale, signe de la trace durable qu’aura laissé cet homme dans l’art et la culture.

 

L’exposition se présente comme une série de quatorze petites salles, très sobres et lumineuses. Les tirages sont récents, mais signés de l’artiste décédé en 2001. Au fond de la première enfilade, une salle présente quelques tirages originaux. C’est sans doute la salle la plus émouvante. Ces tirages vintage sont beaucoup plus petits, la taille d’une grande carte postale. Certains sont abîmés et cela s’explique par le fait que ces tirages originaux ont été abandonnés, oubliés par les clients notamment dans l’atelier de l’encadreur de S Keïta. C’est ainsi qu’ils ont pu être récupérés. Ainsi, les chefs d’œuvres de celui que l’on considère aujourd’hui comme le père de la photographie moderne en Afrique de l’Ouest, mais aussi comme un des plus grands photographes du XXe siècle, ont été exposés au vent, à la pluie et en portent aujourd’hui les stigmates.

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Seydou Keïta Sans titre, 1949-1951 Tirage argentique moderne réalisé en 1998 sous la supervision de Seydou Keïta et signé par lui. 180 x 120 cm Genève, Contemporary African Art Collection © Seydou Keïta / SKPEAC / photo courtesy CAAC – The Pigozzi Collection, Genève

C’est la première fois qu’une exposition est entièrement consacrée à un artiste africain au Grand Palais. Comme le note le magazine Jeune Afrique, ce lieu est d’ailleurs porteur d’une très forte charge symbolique. En 1906, le lieu a accueilli l’exposition coloniale de Paris, où les photos d’Africains qui y étaient exposées étaient prises de face, neutres. Les portraits de S Keïta sont comme une réponse à ces représentations : ils mettent en scène la modernité. Il ne représente pas « l’Africain » mais un individu bien particulier. Il déploie pour cela des trésors d’imagination, introduisant notamment la fameuse pause trois-quart qu’il décline sous diverses formes.

Seydou Keïta marque le début d’une nouvelle ère dans le domaine de la représentation de soi au Mali. Tous ses modèles sont noirs. La colonisation n’était pas achevée lorsqu’il a commencé sa carrière. Il est très probable qu’il ait d’ailleurs réalisé des portraits de blancs, à l’occasion de commandes, pour des raisons économiques. Mais les négatifs n’ont pas été conservés par le photographe à ces occasions, alors même que tous les autres ont été précieusement gardés (ce qui a permis de nouveaux tirages dans les années 90, ici exposés).

 

Son art est le portrait. Sauf dans quelques rares cas, il n’y a donc pas de décor, si ce n’est une toile de fond à motif. Lorsqu’il a ouvert son studio, il n’utilisait que la lumière naturelle, celle de la cour de la maison familiale. On dit que dans son studio, les accessoires s’entassaient : costumes, panier, fleurs, chapeaux. Chacun était libre de choisir ce qui lui convenait en fonction de l’image qu’il voulait donner. Cette image de soi parfois idéalisée, parfois excessivement mélancolique, était ensuite immortalisée. Il savait valoriser ses modèles, et réaliser des photos qui ne sont pas uniquement belles, mais traversés par un souffle de vie. Dans ces portraits, chaque individu est affirmé, charismatique. L’intensité des portraits et leur histoire se loge donc dans les détails.

 

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Sans titre, 1949 Tirage argentique moderne. 50 x 60 cm Paris, Fondation Cartier © Seydou Keïta / SKPEAC/ photo courtesy CAAC – The Pigozzi Collection, Gene ve

Ainsi ces portraits ont une valeur artistique, mais aussi sociale. Ils représentent l’image que ceux que l’on photographiait voulaient donner d’eux-mêmes ou de leur famille : le bonheur, la richesse. On observe donc ça et là un certain nombre d’hommes en uniforme, dont un entouré de deux femmes symétriquement positionnées. Une femme pose d’un air décidé derrière une machine à coudre Singer. Certains sont habillés à l’occidentale, d’autres non, parfois posant tous ensemble sur la même photo. L’utilisation de certains objets occidentaux tels que le costume ou la voiture est une réappropriation de ces symboles amenés par les colons.

 

Tout au fond de la première galerie un film montre une séance de travail du photographe. Il est autoritaire, c’est lui qui place les mains, penche la tête. Mais il rit aussi et travaille au milieu d’un incroyable bruit, d’une incroyable vie. Une dizaine de femmes sont présentes dans la cour intérieure de son studio et attendent d’être prises en photo. Cette cour est le « lieu à palabres », comme il le dit lui-même. On comprend peut-être mieux l’énergie au cœur de ces portraits lorsque l’envers du décor nous est donné à voir. Après une discussion de plusieurs minutes avec le modèle, S Keïta semble trouver instinctivement la pose qui convient. Tout mouvement s’arrête, il brandit son appareil et en moins d’une minute, le cliché est pris : il n’y en aura qu’un, pas besoin de recommencer.

 

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Affiche de l’exposition – Grand Palais 2016

On peut remarquer l’omniprésence des jeunes gens dans cette série de portrait, eux aussi attirés par le génie et la modernité de S Keïta. Beaucoup de jeunes cadres à la mode venus immortaliser leur jeunesse et leur beauté toisent le visiteur ou au contraire, le dépassent, le regard perdu dans le vague. A quoi pensent-ils ?

Keïta aimait la photo, mais aussi ceux qu’il prenait en photo. C’est ce qui fait sans doute l’extrême puissance de chacun de ces portraits. En donnant aux gens ce qu’ils voulaient, un souvenir d’eux-mêmes dans toute leur splendeur, il a créé des portraits saisissants de vie et de paix, des œuvres d’art. Le visiteur est transporté.

 

 

 

Portraits exposés au Grand Palais, du 31 Mars au 11 Juillet 2016. Retrouvez un dossier complet sur l’oeuvre de Seydou Keita sur  grandpalais.fr

 

  1.  [1] Seydou Keïta, photographe – un film de Brigitte Cornand © Les Films du Siamois, 1998.

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