Article de dossier

© Anne Yvonne GUILLOU Source D.G.

Structuration rituelle de la relation défunts-vivants au Cambodge dans les morts individuelles et collectives


Dossier : Morts ou vifs

Anne Yvonne GUILLOU

Anne Yvonne Guillou est anthropologue, chargée de recherche CNRS, en poste pour l’institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (IRASEC) au Cambodge. Actuellement, ses recherches portent principalement sur les constructions (notamment rituelles) des mémoires collectives et des processus de résilience sociale après les destructions et les violences de masse au Cambodge et en Asie du Sud-Est. Ces thèmes couvrent le champ de l’anthropologie religieuse et notamment l’étude du bouddhisme et du système religieux khmer dans son ensemble.Cette recherche a été financée par le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) via le Centre Asie du Sud-Est (CNRS-EHESS-INALCO) et l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (CNRS-MAEDI).

Ang C. Les êtres surnaturels dans la religion populaire khmère. Paris: CEDORECK; 1986.

Ang C, Preap C, Sun C. Daṃṇoe jīvit manussa khmaer moeul tām pidhī chla văy. Phnom Penh: Yosothor; 2014. [Les cycles de vie des Cambodgiens vus du point de vue des rites de passage]

Bizot F. Le don de soi-même. Recherches sur le bouddhisme khmer, vol. III, Paris, Publications de l’EFEO; 1981.

Baptandier B. directeur. De la malemort en quelques pays d’Asie. Paris: Karthala; 2001.

Clavandier G. La mort collective. Pour une sociologie des catastrophes. Paris: CNRS Editions; 2004.

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Descola P. Par-delà nature et culture. Paris: Gallimard; 2005.

Goffman E. (1961) Asiles. Paris: Editions de Minuit; 1968.

Guillou A Y. Temporalité et définitions des corps après le génocide khmer rouge. In: Anstett-Gessat E, Dreyfus JM, directeurs. Cadavres impensables, cadavres impensés. Approches méthodologiques du traitement des corps dans les violences de masse et les génocides. Paris: Petra; 2012, p. 107-118.

Guillou A Y. An alternative memory of the Khmer Rouge genocide: the dead of the mass graves and the land guardian spirits (neak ta). South East Asia Research. 2012; 20 (2): 193-212. Disponibilité sur Internet: https://www.researchgate.net/publication/233684351_An_alternative_memory_of_the_Khmer_Rouge_genocide_The_dead_of_the_mass_graves_and_the_land_guardian_spirits_neak_ta

Hertz R. La représentation collective de la mort. Année sociologique, 1905-1906; 1re série, T. X: p. 48-137.

Kwon H. Ghosts of War in Vietnam. Cambridge University Press: Cambridge; 2008.

Leclère A. La crémation et les rites funéraires au Cambodge. Crémation de sa Majesté Noroudam Roi du Cambodge. Hanoi: F.H. Schneider Imprimeur-éditeur; 1907.

Prigent S. Ces enfants qui se souviennent de leur vie antérieure. Convocations de certains défunts et nouages de partenariats à Thnaot Chum (Cambodge). L’Homme. 2015; 213 (1): 69-92. Disponibilité sur Internet: https://www.cairn.info/revue-l-homme-2015-1-page-69.htm

Spiro M E. (1970) Buddhism and society. A great tradition and its Burmese vicissitudes. Berkeley: University of California Press; 1982.

Welsh G. Les fantômes au travail. L’autre, Cliniques, Cultures et Sociétés 2018; 19 (3).

Pour citer cet article :

Guillou A. Y. Structuration rituelle de la relation défunts-vivants au Cambodge dans les morts individuelles et collectives. L’autre, cliniques, cultures et sociétés, 2018, volume 19, n°2, pp. 267-275


Lien vers cet article : https://revuelautre.com/articles-dossier/structuration-rituelle-de-la-relation-defunts-vivants-au-cambodge-dans-les-morts-individuelles-et-collectives/

Structuration rituelle de la relation défunts-vivants au Cambodge dans les morts individuelles et collectives

L’auteur examine les différentes phases de la mort en milieu khmer, au Cambodge, où le bouddhisme theravada officiellement pratiqué est nourri d’un ancien fonds animiste. La mort y est perçue comme une transition plutôt qu’une rupture finale. L’importance fondamentale de la terre et, à un moindre degré, de l’eau et du feu, est soulignée concernant les rituels funéraires. L’article décrit la «carrière du mort» c’est-à-dire les phases rituellement construites qui jalonnent la transformation du cadavre en défunt puis en ancêtre. Cette «carrière» est parallèle au processus de deuil des vivants et structure celui-ci. Plus encore, la présence des défunts dans la communauté et leur commerce avec les humains obéissent à des règles précises, de façon à ce qu’une relation structurée, non invasive, s’établisse. La dernière partie de l’article évoque le cas des victimes du régime khmer rouge (1975-1979) qui disposent d’un statut que les Khmers n’assimilent pas à celui des morts de malemort traditionnels.

Mots clés : animisme, anthropologie, Asie, bouddhisme, Cambodge, culture, deuil, Khmer rouge, mort, rite funéraire.

Structuring ritual of the deceased-living relationship in Cambodia in individual and collective deaths

The author examines the different phases of death among the Khmer in Cambodia where Theravada Buddhism, which is the official religion, is influenced by an old Animist background. Death is perceived as a transition rather than a final break. The crucial importance of the earth and to a lesser extent of water and fire, in funerary rituals is underlined. The article describes the “career of the dead”, i.e. the ritual phases which have to be passed through during the transformation of the corpse into a defunct person and then as an ancestor. This “career” goes along with the mourning process of the living and is structured by it. Moreover, the presence of the dead among the living and their relationship with them is governed by clear rules so as to be well structured, and non-invasive. The last part of the article is about the victims of the Khmer Rouge regime (1975-1979). Unexpectedly, the Khmer do not assimilate them into the traditional category of the “dead who died a bad death”.

Keywords: animism, anthropology, Asia, Buddhism, Cambodia, culture, death, funerary rituals, Khmer rouge, mourning.

Estructuración ritual de la relación entre vivos y muertos en Camboya en las muertes individuales y colectivas

El autor examina las diferentes fases de la muerte en los jemeres, en Camboya, donde el budismo Theravada oficialmente practicado se nutre de un bagaje animista ancestral. La muerte se percibe como una transición y no como una ruptura final. La importancia fundamental de la tierra y, en menor medida, del agua y el fuego, se enfatiza con respecto a los rituales funerarios. El artículo describe la “carrera de los muertos”, es decir, las fases construidas ritualmente que marcan la transformación del cuerpo en un difunto y luego en antepasado. Esta “carrera” es paralela al proceso de duelo de los vivos y lo estructura. Además, la presencia de los muertos en la comunidad y su comercio con humanos obedecen a reglas específicas, de modo que se establece una relación estructurada y no invasiva. La última parte del artículo menciona el caso de las víctimas del régimen de los jemeres rojos (1975-1979) que tienen un estatus que los jemeres no asimilan al de las muertes trágicas tradicionales.

Palabras claves: animismo, antropología, Asia, budismo, Camboya, cultura, duelo, Jemer Rojo, muerte, rito funerario.

Il y a quelques années, au cours de l’une des discussions, nombreuses et riches, que nous eûmes, Geneviève Welsh1 et moi-même, à propos de ses patients cambodgiens réfugiés en France, elle me parla de l’un d’entre eux, monsieur Prah2. Après des années de mise en confiance, celui-ci s’était mis à lui décrire ce qu’il estimait être la source de ses troubles, à savoir ses cauchemars envahis par les morts qu’il avait vus pendant la guerre ; et d’autre part, les visites que lui rendaient une bonne dizaine d’êtres invisibles. Si les défunts effrayants de ses rêves restaient anonymes, M. Prah était capable de nommer (par leur nom personnel) les autres êtres invisibles.

L’examen de la liste des noms personnels des esprits, fournis par M. Prah, révéla qu’ils étaient tous connus au Cambodge. Ils font partie de l’environnement familier de la plupart des Khmers3 et fréquentent de façon tout à fait habituelle certaines catégories de médiums. Il s’agissait donc de comprendre – du point de vue de l’anthropologue, tout au moins – pourquoi le commerce avec ces êtres invisibles devenait la source des frayeurs et des troubles de M. Prah. Une partie de la réponse, avons-nous conclu Geneviève Welsh et moi-même, se trouvait dans la forme de la relation que M. Prah entretenait avec (ou se voyait imposer par) eux : ils surgissaient de façon impromptue, envahissante, anarchique et souvent inamicale. Les conditions d’un rapport normal aux esprits – du point de vue de la société khmère – n’étaient pas réunies. Restaient à déterminer en quoi consistait celui-ci.

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  1. Psychiatre, psychanalyste (SPP) et consultante à l’Association de santé mentale du 13e arrondissement de Paris.
  2. Il s’agit d’un pseudonyme. Voir la contribution de Geneviève Welsh sur M. Prah dans ce volume.
  3. Les Khmers constituent environ 85 % de la population du Cambodge.
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